‹ Abbaye Royale de St. Vincent à Senlis Histoire et description par l'Abbé Magne. Umschlagtitel Notice sur l'ancienne abbaye de St. Vincent à SenlisChapitre 7 sur 20 · PROFESSION DE CHARLES FAURE. — SES EFFORTS POUR LA RÉFORME · texte numérisé non relu

PROFESSION DE CHARLES FAURE. — SES EFFORTS POUR LA RÉFORME

Quelques mois , en effet, après le départ de M. Ransson, le jeune novice fit sa profession solennelle. Ce ne fut pas sans de nombreuses difficultés qu'il put contracter cet engagement définitif, qui le liait irrévocablement à la vie religieuse : les uns ne voyaient en lui qu'un saint jeune homme, dont la vertu jusqu'alors leur avait peu fait ombrage, mais qui, devenu leur égal, ajouterait à cette force muette, et cependant efficace de l'exemple.

1 autorité plu* incommode de sa parole. D'autres, mieux disposé», ne pouvaient rien espérer de sa constitution frêle et maladive qui, A leur» yeux, le rendait incapable de supporter les fatigues de l'état religieux. Le P. Baudouin, seul héritier des espérances de M. Ransson , insistait pour son admission. Ses efforts, aidés de l'intervention du commendataire Berthier, que les parents du novice avaient prévenu, triomphèrent du mauvais vouloir et des craintes du chapitre, et le \* r mars Itilï» Charles Faure fut institué chanoine do Saint-Vincent. Dès-lors , si on nous permet une expression empruntée à un souvenir tout profane, fut constitué entre le P. Baudouin, le P. Branche et le P. Faure, comme un triumvirat, dans le but de réformer l'abbaye. Forts de leur union que la charité et le rèle rendaient inébranlable , ils commencèrent à parler et à agir pour rappeler les chanoines à une vie plus régulière ; chacun, suivant son caractère et sa position, prenait part à l'œuvre commune. Le P. Branche , doué d'une Ame ardente et vigoureuse, ne pouvait supporter la vue du désordre; il le poursuivait à outrance, quels qu'en fussent les auteurs, et, même lorsque ses reproches tombaient sur le prieur, il ne savait pas modérer la sainte liberté de sa parole. Le P. Baudouin, au contraire, agissait davantage par l'aménité de son caractère et l'onction de ses discours. Il savait étudier les hommes, choisir les occasions, et ce discernement assurait à ses efforts un suceès que le zèle impétueux du P. Branche n'obtenait pas toujours.

A cette double force , qui , s'exerçant d'une manière différente, concourait à un même but, Ch. Faure ajoutait l'influence si persuasive de la sainteté de sa vie : son action , à la fois modeste et ferme, réunissait le double avantage de condamner le mal, sans blesser les coupables, de prêcher la vertu en la faisant aimer par son exemple. Tant d'efforts, inspirés par des intentions si pures et si chrétiennes, ne pouvaient rester sans résultat. Aussi, voyonsnous chaque jour de nouveaux adhérents s'associer aux projets de nos pieux amis. Ils formèrent bientôt au sein du monastère une communauté dont les membres, unis par des liens plus intimes, purent avouer hautement leurs projets. Ce succès devait naturellement exciter davantage la colère de ceux qui étaient opposés à toute réforme. La lutte devenant plus difficile, il était à craindre que les forces ne fissent défaut à ceux qui l'avaient entreprise avec tant de courage. En effet , les objections s'élevaient

de toutes paris el nous devons le dire, à la honte de l'abba\e qui les avait élevés, aucun des réformateurs ne possédait asseade science pourrépondreaux difficultés que l'ignorance elle-même sait trouver lorsqu'il s'agit de combattre le bien. D'ailleurs, il fallait établir l'œuvre sur des bases solides, la mettre à l'abri des inconstances naturelles du cœur, et pour atteindre ce résultat, était-ce trop d'appeler à son secours la science qui en démontrerai t la nécessité et même la légitimité? car quelques-uns en doutaient. C'était en outre assurer à ses fondateurs une influence , qui , s ajoutant à leur sainteté, ne pouvait que favoriser le succès de l'entreprise, et la vertu ne sait pas refuser le concours de la science; elles ne peuvent que gagner l'une et l'autre à cette alliance féconde. Ces pensées avaient déterminé le P. Baudouin et le P. Faure à aller chercher au dehors une instruction qu'ils ne pouvaient se procurer dans leur solitude, qui leur était si chère à d'autres titres. Mais que d'obstacles à vaincre pour exécuter un pareil projet ! C'est au temps de l'enfance et de la première adolescence que l'esprit, souple et docile encore, doit acquérir les connaissances qui font la force et l'ornement de l'âge mur; et malheureusement, nos chanoines avaient grandi en dehors de tout enseignement qui aurait pu développer les heureuses dispositions dont le P. Faure était particulièrement doué. Il fallait en quelque sorte renouveler le spectacle, qu'un siècle auparavant, dans des circonstances presque analogues, saint Ignace avait donné au monde, en allant recueillir sur les bancs des écoles, avec les railleries de ses jeunes condisciples, les leçons de la science. Ils ne s'arrêtèrent pas devant cette difficulté, que leur zèle eut bientôt levée, parce qu'il s'agissait de se mettre en mesure de dévouer plus de forces et des forces plus éclairées et plus efficaces au service de la réforme. Et puis, ils n'en étaient plus à apprendre les premiers éléments; ils voulaient faire un cours de philosophie et de théologie; et pour cela, il fallait se transporter à Paris auprès des grandes écoles que cette ville possédait alors. Ils craignaient bien pour eux-mêmes les dangers de la dissipation qui les attendait hors de la vie régulière, dans un monde, dont leur ardente piété ne pouvait trop s'exagérer les périls, puisqu'ils n'en avaient pas fait l'expérience; il y avait en outre un danger bien autrement grave à abandonner leur entreprise entre les mains de quelques-uns seulement , lorsrnie les efforts réunis de tous pouvaient à peine

suffire à la maintenir rontreles attaques multipliées île ses ennemis. N'était-ee point compromettre la réforme, de disperser ainsi ceux qui en étaient les promoteurs ? Ces considérations, malgré leur gravite, durent céder aux nécessités de position qui faisaient un devoir de la science, et l'on décida que le P. Baudouin et le p. Faure iraient à Paris faire un cours de philosophie et de théologie. Le cardinal de La Rochefoucault, qui continuait toujours aux réformateurs la protection qu'il leur avait d'abord accordée, approuva cette résolution; pour l'exécuter, il ne manquait plus que l'agrément du prieuf . Adversaire déclaré de la réforme, il devait, ce semble, s'y opposer; mais pour se débarrasser de la présence importune du P. Baudouin surtout, qui, chargé par ses fonctions de la direction du temporel, le contrariait souvent, il consentit à laisser partir les deux amis, se réservant le droit de les rappeler quand il le jugerait convenable.

Tout étant ainsi réglé, ils quittèrent Saint-Vincent, et arrivèrent à Paris dans le courant du mois d'octobre 1616. M. Bourdoise venait d'établir une communauté d'ecclésiastiques qui vivaient ensemble au collège du Mans, sous la direction habile de ce saint prêtre. La recommandation de M. Hansson lui fil admettre dans sa maison nos deux pèlerins , enchantés de vivre comme des religieux, quoiqu'ils fussent loin de leur couvent. Mais le prieur ne partagea pas cette joie, et il leur signifia de quitter immédiatement leur retraite sous peine d'être privés des pensions qu'il leur fournissait. Ils firent les représentations les plus modérées et les plus fermes à la fois, sans rien obtenir; et ils résolurent de sacrifier leurs pensions plutôt que d'abandonner un genre de vie qui continuait pour eux les traditions du monastère. Le prieur tint parole et ne leur envoya plus la modeste somme de vingt écus, dont se contentait M. Bourdoise pour chacun d'eux. Ils n'en persistèrent pas moins, et ce fut la famille de Ch. Faure qui pourvut dès-lors à ce que j'appellerais volontiers les frais de leurs études. Il est inutile de dire avec quelle ardeur les deux chanoines se livraient à leurs travaux que tant d'autres auraient abandonnés ou même n'auraient pas entrepris. Dans des circonstances semblables, le P. Faure surtout, auquel des talents rares et les antécédente de sa vie rendaient les études plus faciles , voulait abréger autant que possible ce temps qu'il appelait un temps d'exil. 11 trouvait une précieuse consolation dans la société de P. Baudouin. Mal-

heureusement après un an de séjour, celui-ci fut obligé d'aller reprendre l'administration temporelle de l'abbaye, dont les biens étaient dilapidés par l'inintelligente prodigalité de ceux qui l'avaient remplacé. Nous l'y suivrons en laissant le P. Faure tout entier à ses éludes.

J.e retour du P. Baudouin à Saint-Vincent, en ajoutant au zèle et au courage des réformés, ne fit qu'augmenter la colère de leurs ennemis : à leur tète il faut malheureusement compter le prieur de l'abbaye, qui abusait contre eux de toute l'autorité de sa charge. C'est ainsi que pour se délivrer encore une seconde fois de la présence du P. Baudouin, il lui offrit l'un des bénéfices dont il disposait à la campagne. Prévoyant le cas, les trois amis s'étaient mutuellement juré de ne jamais accepter- d'offre de ce genre , et le P. Baudouin , s'appuyant dans sa conscience sur la promesse qu'il avait faite à Dieu et à l'amitié , t opposa une résistance inébranlable à toutes les instances qu'on pilt lui faire. Le prieur cependant ne se tint pas pour battu , et il accusa le procureur, ou, comme on disait alors, le chambrier, de malversations dans l'administration du temporel de l'abbaye. L'évèque de Bieux, commendataire de Saint-Vincent, était par sa position le seul juge possible d'un tel procès. Aussi vint-il exprès à Senlis. pour vérifier, par ses propres yeux, l'accusation qu'on avait portée devant lui; heureusement, tous les comptes du P. Baudouin étaient en règle, et le prélat ne put que donner des éloges à sa sage prévoyance. Ce résultat aurait dù engager l'abbé à intervenir dans la direction intérieure du couvent. Mais les cominendataires ne s'occupaient de leurs bénéfices que pour en percevoir les revenus, et l'évèque de Bieux, content d'avoir constaté qu'ils étaient fidèlement administrés, reprit tranquillement le chemin de son diocèse, laissant aux chanoines le soin de vider entre eux des querelles auxquelles il ne pouvait rien. En effet, la position tout à fait anormale qu'on faisait aux commendataires, leur interdisait le plus souvent tout soin des intérêts spirituels des abbayes dont ils avaient la jouissance (1).

(I) Voyez aux notes tL) les lettres dimissoircs et d'obédience accordées à des religieux pour aller recevoir les ordres ou faire des éludes, et qui son! écrites au nom du prieur et non de l'abbé.

l.o cardinal évèque de Senlis, par cela même qu'il était souvent sur les lieux, s'occupait toujours avec zèle des réformateurs, aussi lit-il «lire au prieur de les traiter avec tous les égards que méritaient leurs vertus; malheureusement ses paroles n'étaient pas des ordres, et s'il eût voulu en donner, le prieur aurait invoqué ses droits d'exemption, qui, respectables en eux-mêmes, utiles dans d'autres temps, ne protégaient alors que des abus; aussi les efforts de l'évéque n'eurent-ils qu'un effet de courte durée. Le P. Branche, plus vif, plus impétueux, qui chassait les religieux de la salle du chapitre, lorsqu'ils se permettaient d'y jouer aux cartes, qui reprochait hautement au prieur de ne pas observer les règles de saint Augustin , ralluma par son zèle , que quelques-uns appelleraient indiscret , la colère que les représentations du cardinal de La ltochefoucault avaient calmée pour un moment. <

A la ligue du bien, que les réformateurs avaient établie, le prieur en opposa une autre dans le but de chasser de la maison tous ceux dont l'exemple et les paroles rappelaient sans cesse leurs devoirs à des hommes qui ne les pratiquaient plus. La première victime désignée dans ce complot sacrilège fut le P. Baudouin. Il devait être enfermé le reste de sa vie dans une prison; on espérait par là le mettre dans l'impossibilité d'agir; mais ses partisans étaient nombreux, car il faut le dire à l'honneur de la vertu et du cloître , qui en a toujours été l'école la plus féconde , à peine comptait-on cinq ou six chanoines qui fussent restés complètement étrangers à l'influence de conseils que fortifiait l'exemple de la plus sincère et la plus courageuse sainteté. Aussi, le prieur et ses complices virent-ils qu'il fallait user de ruse : le p. Baudouin fut indignement calomnié auprès du supérieur d'une abbaye de Paris, et il fut convenu que, conduit dans cette maison par le prieur sous prétexte d'affaires , il serait arrêté et retenu en prison , au gré de ses ennemis.

Ce dessein ne pouvait manquer de réussir, tant les précautions avaient été habilement combinées. Le P. Baudouin parti, il devenait facile de se débarrasser des autres, d'autant que le P. Faure était toujours à Paris, et alors c'en était fait de la réforme. Tels étaient les projets de ces hommes ; mais Dieu en avait d'autres qu'il allait accomplir. Dans le nombre des opposants, il n'y en avait plus que cinq ou six qui se faisaient remarquer dans l'ab-

baye régénérée par l'opiniâtre hostilité qu'ils manifestaient coutre toute pensée de réforme. Leur opposition ne pouvait empêcher le succès d'une œuvre visiblement inspirée de Dieu; mais elle devait leur être funeste à eux-mêmes, car tous périrent victimes de leur obstination impie. Si peu de crédulité que nous aient laissé les habitudes et les tendances rationalistes de notre époque , il est difficile de ne pas être frappé de la mort de ces six religieux, qui tous succombèrent en moins d'une année et dans des circonstances déplorables. Le premier de ces malheureux fut le neveu du prieur, jeune homme de vie facile et même déréglée, qui ne tirait d'autres avantages de la profession religieuse que les revenus des nombreux bénéfices qu'il possédait. Forcé de fuir à Paris après avoir quitté le monastère et enlevé une de ses parentes, il ne s'y tint pas tellement caché que la charité ardente du P. Kaure ne sût l'y découvrir. Ne voyant dans ce malheureux, poursuivi par l'indignation d'une famille honorable et par la justice des hommes, qu'un frère égaré , il essaya tous les moyens pour le ramener au bien. 11 fut assez heureux pour réussir, et lui-même le reconduisit au monastère où il lo remit aux mains de son oncle. Mais le prieur, loin de seconder le zèle du P. Faure, laissa à son neveu toute liberté ; celui-ci en abusa pour retomber dans les mêmes désordres, et cette fois ce ne fut pas impunément. Arrêté par les officiers de justice, il fut transféré au Chatelet, et, après avoir passé trois semaines dans les cachots, il trouva sur l'échafaud le digne châtiment de ses crimes.

Les bénéfices qu'il possédait ne restèrent pas longtemps vacants , et le chanoine qui lui succéda n'en fit pas un meilleur usage. Après une journée de débauche, qui avait épuisé les forces de son esprit et de son corps , il se coucha rêvant à de nouvelles orgies pour le lendemain, lorsqu'il fut surpris d'une si violente hémorrhagie que tous les efforts pour arrêter le sang furent inutiles. Dans un mouvement qu'il fit un peu hors de son lit, pour chercher une situation plus commode , il tomba la tête en bas, el le lendemain l'on ne retrouva plus qu'un cadavre noyé dans son sang.

Des circonstances plus effrayantes encore signalèrent la mort d'un troisième , qui , au milieu de beaucoup d'autres passions criminelles, nourrissait pour le jeu un amour frénétique; il y passait les jours el les nuits. Ces excès altérèrent profondément

*a santé , et il se vil bientôt réduit à la dernière extrémité. 11 se trouva alors auprès de lui une voix pieuse et amie qui voulut lui parler de Dieu et de son ame; mais ces exhortations de la charité et du zèle ne firent que provoquer les blasphèmes du mourant , et au seuil même de l'éternité ce religieux ne montra sur ses lèvres eoulraetées que le rire du désespoir et de l'orgueil, luttant une dernière fois contre la vérité et la grâce. — Un autre mountt en dehors du monastère; surpris, dans une maison séculière, d'un mal subit et inexplicable, il périt sans avoir pu même faire appeler un prêtre, n'ayant d'autre témoin de sa fin que ceux dont la présence devait le charger davantage au tribunal de Dieu. Chacun des vices semblait avoir son représentant parmi ces indiques habitants du cloître, t'n cinquième, en effet, avait perdu l'usage du sentiment et de la raison par suite de son intempérance; l'excès du vin l'avait abruti au point de le rendre semhlable à une bète. 11 courait dans les villages voisins pour y chercher des compagnons de débauche , et c'est dans une de ces ignobles courses que sa vie, comme dit la chronique, fut subitement ensevelie dans le vin. — Son corps ne fut pas jugé digne de la sépulture des fidèles; il fut enterré au coin d'une haie, sans que personne osât faire une prière pour cette âme de damné.

Il ne restait que le prieur; cinq de ses uflidés venaient do succomber dans l'intervalle d'un an; mais ces malheurs ne purent lui ouvrir les yeux ; sa mort devait terminer cette funèbre expialion que son endurcissement avait si longtemps provoquée. Frappé d'u^e fluxion qui attaqua ses yeux , il était , dit l'histoire, horrible avoir, un a*il hors de la tète, reconnaissant aveo rage que c'était là la juste punition de ses fautes. Quelques sentiments de repentir donnèrent un moment à espérer que cette terrible leçon le convertirait ; mais bientôt le délire s'empara de lui, et chaque fois qu'on lui parlait de Dieu, il ne savait que recommander qu'on eût soin de son argent et de ses meubles; c*élait la seule idée dont son intelligence fut alors capable, et il mourut dans cette triste situation de son àme.

La réforme pouvait dès lors marcher sans obstacle. Ses ennemis n'étaient plus, et ceux qui auraient pu faire quelque opposition, frappés de la mort de leurs confrères, n'auraient pas ose agir. C'est ce (pie comprit fort bien le P. Faurc, que la mort du

prieur avait appelé à Seulis , où il avait prononcé à celte occasion môme, sans avoir encore reçu la consécration sacerdotale, un discours qui , comme on le pense bien , ne fut pas sans doute l'oraison funèbre du défunt.

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