SAINT-GALL
fête de son église, Villimare, avant de mourir, désirait voir son illustre ami. Saint Gall se mit en route, assista aux solennités rustiques d'Arbon, et même prêcha la multitude attirée par la fête. C'était la lueur brillante d'une lampe près de s'éteindre. Trois jours
après il tomba malade; le quatrième jour il rendit le dernier soupir, le 16 octobre 646 *. Jean, évêque de Constance, fit transporter le corps de son vertueux maître au lieu de sa retraite, et présida lui-même aux funérailles.
Dieu se plut à rendre témoignage à la sainteté de ce patriarche de la vie cénobitique par les miracles qui s'opérèrent à son tombeau. Plus il avait voulu , durant sa vie, paraître aux yeux des hommes pauvre et petit, plus il fut exalté après sa mort. Chaque jour les fidèles se pressaient en foule autour de sa tombe, apportant à l'envi leurs offrandes, témoignages de confiance et de reconnaissance. Encore un peu de temps, et les flots de la population ne pourront être contenus dans le modeste sanctuaire où repose sa dépouille mortelle. Au simple et rustique ermitage va succéder une grande et riche abbaye. Objet des libéralités de Charles-Martel, de Pépin, de Louis le Débonnaire, des princes et des peuples, elle deviendra un des plus splendides établissements de Tordre de Saint-Benoît Tout semble conspirer à l'envi pour lui assurer une grande importance, et, grâce à ses accroissements successifs, Henri le»* rérige en principauté de l'Empire. Le prince-abbé de Saint-Gall étendra sa juridiction sur un immense territoire. Une ville même, sous le vocable de Saint-Gall, viendra serrer ses maisons à l'ombre des murailles de l'abbaye.
Nous n'insisterons pas davantage sur la fortune extra-
I Tel est le sentiment du docte Mabillon. Il règne quelque incertitude sur la date précise de la mort de saint Gall.
ordinaire du monastère de Saint-Gall. A nos yeux, sa principale recommandation vient des nobles souvenirs de sainteté et de science qui traversent les âges, sur lesquels les révolutions n'ont aucune prise. A l'abri des cloîtres de la vieille abbaye s'est formée une pépinière de grands hommes, de prélats distingués, d'écrivains habiles et de célébrités en tout genre. Là fleurirent Grimald, auteur du Livre des sacrements; l'écrivain anonyme des Gestes de Charlemagne, connu des savants sous le nom de Moine de Saint-Gall; Rudpert, Teutilon, Notker, etc. Un jour, Charles le Gros, qui aimait à consulter ce dernier, lui envoya demander son avis sur certaines difficultés provenant de l'indiscipline des seigneurs. En ce moment Notker était occupé à arracher les mauvaises herbes du jardin. Continuant le modeste travail que lui imposait la règle, il répondit, sans se déranger, au messager royal : « Vous voyez ce que je fais; dites à votre maître de faire de même. 3> Réponse pleine de sens, qui rappelle le mot célèbre de Tarquin le Superbe à l'interrogation de son fils Sextus.
Jusqu'à nos jours la vieille abbaye de Saint -Gall continua d'être un centre d'activité intellectuelle, religieuse et morale. Elle fut dans cette contrée l'auxiliaire le plus actif de l'Église catholique, pour répandre, conserver et faire goûter les principes de la civilisation chrétienne. Elle eut l'insigne honneur, non un jour, mais de longues années, d'être à la tête du progrès. Hélas! après avoir versé abondamment ses bienfaits sur plusieurs générations, elle a éprouvé le sort de tant d'autres institutions : les fils ingrats de
ceux qui lui devaient tout ont conspiré sa ruine. Les bâtiments du monastère subsistent encore; mais les moines bénédictins ont été dispersés...
Toujours chère à la piété chrétienne est l'abbaye bénédictine de Notre-Dame d'Einsiedeln. Pour la faire connaître, nous emprunterons quelques lignes à un petit livre charmant, trop peu connu *. c Au ix© siècle, Meinrad, d'une illustre maison de Souabe, fuyant les grandeurs auxquelles le condamnait sa naissance, se cacha dans la montagne qui sépare le lac de Zurich de la vallée d'Einsiedeln , et pendant sept ans se livra , dans la solitude, aux austérités de la pénitence. Mais, effrayé de sa réputation, qui lui attirait trop de visites et trop d'hommages, il s'enfuit dans une vaste forêt, auprès d'une fontaine, n'emportant avec lui que l'image de la Vierge devant laquelle il priait. Telle fut l'origine du couvent : l'oratoire de Meinrad est devenu l'église; sa cellule, la vaste abbaye; sa fontaine désaltère encore les pèlerins; et l'image, objet de sa vénération, est cette Vierge aux éclatants miracles, et que depuis dix siècles viennent chercher les vœux et la reconnaissance des peuples.
« Vingt-six ans après sa retraite, Meinrad périt, victime de deux assassins auxquels il avait donné l'hospitalité; ils avaient espéré un trésor, ils ne trouvèrent que le cilice du saint. Ils s'enfuirent à Zurich avec le regret d'un crime inutile, mais avec la sécurité de l'avoir commis sans témoin. Meinrad, comme les Pères du désert, avait des amis parmi les oiseaux du
I pMorinafje à EinsieiU'bi. Paris, O. Fuljr*^mv. 18^il.
ciel. Deux corbeaux, compagnons de sa solitude, çt qui partageaient son pain , s'attachèrent aux pas des meurtriers, les poursuivirent de leurs cris et de leurs coups de bec jusque dans l'auberge où ils s'étaient cachés, et appelèrent sur eux les soupçons. Interrogés, les meurtriers avouèrent leur crime et l'expièrent. L'auberge de Zurich, théâtre de ce fait, porte encore aujourd'hui pour enseigne : Les Deux fidèles Corbeaux ^ et l'abbaye les a pris dans ses armes.
« Cependant Dieu manifesta par de grands miracles la sainteté de son serviteur, et sa cellule, sa fontaine et l'image de la Vierge croissaient en renommée dans tout le pays.
€ Quelque temps après, saint Eberhard, à l'aide des grands biens qu'il possédait, et des libéralités des seigneurs voisins, bâtit le monastère et l'église, réunit quelques hommes religieux comme lui, et, leur donnant la règle de Saint- Benoît, fut le premier abbé de la communauté , qu'il voua à la sainte Vierge, sous le nom de Notre-Dame- des-Ermites.
« L'édifice terminé, saint Eberhard pria saint Conrad, évêque de Constance, de faire la dédicace de l'église. La nuit qui précéda le 44 septembre, jour fixé pour la cérémonie, le saint évêque s'était levé à minuit pour prier; tout à coup l'église lui parut illuminée; il croit entendre le chant de psaumes; étonné, il accourt; sur lautel, éclairé comme aux jours des fêtes, la Vierge était éclatante; devant elle Jésus-Christ lui-même célébrait le saint sacrifice en habits pontificaux, assisté des quatre évangélistes; saint Grégoire tenait la mitre, saint Pierre la crosse; saint Ambroise
et saint Augustin présentaient le vin et l'encens; saint Laurent lut l'évangile, saint Etienne l'épître, et saint Michel, à la tête des anges, des palmes et des encensoirs à la main , chantait l'office de la Dédicace.
<jc Le lendemain , Conrad raconta ce qu'il avait vu , et refusa de consacrer l'église après le Christ. On ne crut pas à sa vision : on insista pour la cérémonie, et après bien des résistances il se préparait à monter à l'autel , en présence d'une grande multitude accourue de toutes parts, lorsqu'une voix entendue de tous, et qui semblait partir du ciel, lui cria : « Arrêtez, mon père; elle est divinement consacrée! »
« Cette merveilleuse histoire, conservée par la tradition, confirmée par les bulles de plusieurs papes, fit d'Einsiedeln , dès les premiers temps, le but d'un grand pèlerinage. Les miracles obtenus sans cesse par l'intercession de Notre -Dame -des- Ermites, et qu'attestent les nombreux ex-voto suspendus aux murs de l'égHse, fortifièrent la foi des peuples. Depuis cette époque, pas un jour ne se passe sans amener quelques pèlerins à Einsiedeln. Le 44 septembre de chaque année, la vaste église est trop petite pour la foule qui vient célébrer l'anniversaire de la consécration divine.
m Aujourd'hui, à l'extrémité d'une longue vallée, à l'ombre de montagnes couvertes de sapins, le monastère, à peine sorti depuis un siècle des cendres d'un incendie, présente une masse imposante de bâtiments, et une façade régulière et majestueuse; entre deux ailes qu'habitent les moines, s'élève l'église surmontée de deux tours, portant chacune une double croix : une
large place la sépare du village, qui doit au couvent sa naissance et sa fortune. Au milieu de cette place, la fontaine de saint Meinrad, dominée par une belle