‹ Abbayes et monastèresChapitre 18 sur 52 · SAINT COLOMBAN. — LUXEUIL. — ANEGRAY FONTAINE ET BOBBIO · texte numérisé non relu

SAINT COLOMBAN. — LUXEUIL. — ANEGRAY FONTAINE ET BOBBIO

L'institut monastique avait créé des merveilles en Irlande. La race celtique, naturellement disposée aux entreprises guerrières, si connue dans l'antiquité par d'héroïques aventures, était prédestinée aussi par la Providence aux conquêtes plus nobles encore de l'Évangile. Les monastères irlandais fournirent des légions de zélés et savants missionnaires, dont l'action s'exerça sur la Grande-Bretagne, les îles de l'Océan, l'Armorique, la Germanie et les Gaules. Les moines intrépides de l'Irlande se répandirent dans toutes les contrées septentrionales de l'Europe : ce fut, de leur part, une invasion pacifique, sainte, la seule invasion qui produisît les plus heureux fruits, sans arracher aucune larme. Un des plus illustres législateurs de la vie monastique en France fut un Irlandais, saint Colomban.

Né vers 540, dans le Leinster, d'une famille distinguée, Colomban, comme saint Bernard et plusieurs autres moines devenus fameux par leur sainteté et leur

génie, était doué d'une beauté merveilleuse. Comme ces grands hommes, prévenu de la grâce d'en haut, il sut de bonne heure se soustraire aux dangers auxquels sa vertu était exposée. Aux attraits du monde il préféra les rigueurs de la profession monastique; aux éloges qu'on lui prodigua dès son enfance pour de vains avantages toujours si vantés parmi les hommes, il donna la préférence aux avantages plus solides de l'innocence et de la vertu. Pour se soustraire, dit naïvement un de ses historiens, aux regards importuns, et malgré les larmes de sa mère, il s'enfuit dans une autre province et se cacha derrière le cloître de Bangor, dans l'Ulster. A cette époque, l'abbaye de Bangor était la plus renommée de l'île; les statuts en étaient d'une extrême sévérité. La règle rigide des moines d'Egypte, transportée de Lérins en Hibernie, ne s'était point adoucie sous ce rude climat. Au contraire, l'histoire abonde en détails d'actes extraordinaires de mortification propres à faire frémir la nature. Naguère dominées par les plaisirs grossiers des sens, ces natures incultes, mais généreuses, s'étaient éprises avec une fougue inexplicable des austères délices de la prière, des jeûnes, des veilles, des macérations de tout genre.

Emporté par une ardeur de prosélytisme qui ne s'éteindra qu'avec sa vie, Colomban traverse la mer et s'arrête quelque temps dans un monastère du pays de Galles, asile des populations chrétiennes de la Cambrie, dépossédées par les conquérants saxons : les vaincus, épuisés par les efforts désespérés d'une lutte malheureuse, y venaient abriter leur religion et les derniers dé-

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bris de leur indépendance. Au milieu de cette réunion de gens dépouillés par les excès de la violence, exilés, pour ainsi dire, dans leur propre patrie, Colomban, tout en continuant de s'exercer aux pratiques les plus sévères de la vie monastique , dut se fortifier dans la haine de toute espèce d'oppression, un des traits saillants de son caractère. Séduit bientôt par l'espoir de nouvelles conquêtes spirituelles, avec douze compagnons il passe d'Angleterre en France. Les invasions successives des barbares du Nord avaient presque entièrement détruit dans cette belle contrée les éléments de la civilisation chrétienne. Les désordres occasionnés par la conquête avaient singuhèrement relâché le frein des mœurs : la dépravation avait gagné toutes les classes de la société. L'empire des lois était méconnu, l'autorité chancelante ou méprisée; la force, mauvaise conseillère, était seule respectée. L'Église sans cesse élevait la voix; mais la plupart restaient sourds à l'appel de la religion et au cri de la conscience. Colomban, à la tête de ses vaillantes recrues, par ses prédications éloquentes et surtout par le spectacle de ses vertus, réussit à ébranler les populations. Partout on accueillait ce bel étranger, dont le langage, moitié celtique, moitié latin, ressemblait à un lointain écho de la langue de la patrie. Son air vénérable, son costume simple, sa tonsure irlandaise, qui lui découvrait toute la partie antérieure de la tête, son maintien assuré, son regard vif, même un peu fier, commandaient l'attention. Ses yeux étincelaient quand il prêchait l'Évangile, et quand il rappe^ lait à ses auditeurs les lois éternelles de la morale. On l'a vu, en face des princes, réclamer avec véhémence

en faveur de la sainteté du mariage chrétien ; et quand il parut devant la reine Brunehaut, il ne perdit rien de sa noble indépendance. Deux fois il aima mieux subir la proscription et la captivité que de laisser fléchir devant une cour barbare sa dignité d'homme ou sa conscience de chrétien.

La réputation de Colomban étant parvenue jusqu'aux oreilles de Gontran, roi de Bourgogne, celui-ci fit tous ses efforts pour retenir ce moine dans ses États. Fuyant loin de la cour, le saint Irlandais alla chercher une retraite ignorée dans le lieu le plus désert des Vosges, au milieu des landes et des rochers. Des ruines délabrées fixèrent son choix; c'étaient les restes d'un vieux castellum de l'époque romaine. Dès la première invasion, cet établissement, moitié civil, moitié militaire, comme il y en eut tant dans les Gaules, fut pris et renversé. Son nom primitif d'Anagratès se changea plus tard en celui d'Anegray. On ne saurait rien imaginer de plus sauvage que ce site. Colomban et ses compagnons n'y trouvèrent pour toute nourriture que des herbes, quelques fruits âpres et les jeunes pousses des arbres. Plus d'une fois même ils furent obligés de disputer aux animaux leur demeure et leurs chétifs aliments. Bientôt cependant les fidèles affluèrent dans cette solitude, attirés par les vertus et le don des miracles du pieux fondateur. Afin de se soustraire, au moins de tomps en temps, à l'empressement de la foule, Colomban s'éloigna un peu de son monastère, et se cacha dans une caverne d'où il avait chassé un ours. Ainsi se renouvelaient, loin des agitations du monde, les austérités et les merveilles de la Thébaïde.

Anegray se trouva trop étroit pour contenir tous les hôtes qui venaient se ranger sous la conduite du pieux abbé. Forcé de construire un nouveau monastère, Colomban choisit à peu de distance l'emplacement d'une villa antique abandonnée, appelée Luxovium ou Luxeuil. « On y voyait encore les magnifiques débris de thermes construits par les Romains, et des idoles de pierre élevées aux anciennes divinités du pays. Le nouvel établissement, fondé dans cette partie alors déserte de la Séquanie, et couverte de grands bois, d'ombre et de silence, ne tarda pas à prendre un développement encore plus prodigieux sous la forte discipline de saint Colomban. Les fils des nobles Francs et des Burgondes y accouraient de toutes parts; confondus avec les enfants des serfs pour recevoir la tonsure monastique, ils y déposaient l'orgueil héréditaire de la race, en même temps que la parure distinctive de leurs longs cheveux. Si grande fut bientôt l'affluence des moines dans ce sanctuaire consacré au travail et à l'oraison, que le fondateur put y établir l'usage du Laus perennis, ou Office perpétuel, qu'on retrouve aux monastères d'Agaune ou Saint-Maurice et de Remiremont, et qui par une prière incessante devait sans cesse attirer les bénédictions de Dieu. Enfin, le nombre des religieux s'étendant chaque jour avec la mise en culture de cette âpre solitude, reconquise par l'activité monastique sur la nature et les animaux sauvages, l'abbé de Luxeuil fonda, non loin de là, une troisième colonie, qui reçut le nom de Fontaine, à cause de l'abondance de ses eaux \ >

1 A. Danlier, les Mon. bénédictins d'Italie, lom. I, p. 462-463.

Ces trois monastères devinrent les trois principaux centres de la règle de Saint- Colomban, règle sévère, remplacée plus tard par celle de Saint -Benoît. Les prescriptions générales sont dures; le régime particulier des moines ne Test pas moins. Une seule fois par jour, à l'heure de none, c'est-à-dire vers le soir, ils pouvaient prendre leur nourriture, qui consistait en un peu de pain , des légumes et de la farine détrempée dans l'eau. Tel fut d'ailleurs, à cette époque, l'amour de la mortification, que le législateur dut songer à le modérer. « On doit jeûner tous les jours, disait-il; mais on doit aussi manger tous les jours, parce qu'il faut tous les jours prier, tous les jours travailler, lire et avancer tous les jours. >

Les trois monastères dirigés par saint Colomban ne renfermèrent pas moins de six cents religieux à la fois. Tous étaient animés d'une ferveur extraordinaire, nonseulement pour les exercices de la vie cénobitique, mais encore pour l'étude des lettres et des sciences divines et humaines. De ces austères écoles sortirent des docteurs et de savants pontifes.

Ce qui étonne les hommes de l'âge actuel, ce sont moins encore les règles monastiques, quelque dures qu'elles soient, que le Pénitentiel de saint Colomban, espèce de code déterminant avec détail les pénitences imposées aux moines pour les différentes fautes qu'ils pouvaient commettre. Selon la nature des manquements aux statuts, on les condamnait à réciter le psautier une ou plusieurs fois, à des jeûnes extraordinaires, même à des peines corporelles, comme à recevoir de dix à deux cents coups de fouet, avec cette clause tou-

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tefois qu'on ne pouvait leur en administrer plus de vingt-cinq à la fois. Cette pénalité était rigoureuse, il faut l'avouer; elle révolte nos idées modernes. A cette époque, elle était volontairement acceptée; pouvaitelle répugner à des hommes accoutumés à se donner eux-mêmes fréquemment une rude discipline? Cependant, on ne saurait en disconvenir, le code bénédictin paraît plus acceptable; il ne ménageait guère sans doute la faiblesse humaine, mais il ne se montrait inflexible que pour les cœurs endurcis et impénitents.

a: Pour maintenir par sa présence et ses exemples l'application de cette règle , Colomban résidait tour à tour dans chacun des monastères qu'il avait fondés. Ne tolérant pas plus les rigueurs excessives que les dangereuses mollesses, il rappelait dans ses instructions que la perfection morale est bien au-dessus des pénitences purement corporelles. Il ne suffit pas, disait-il, de fatiguer de jeûnes et de veilles la poussière de notre corps, si nous ne réformons aussi nos mœurs... Macérer la chair, si l'âme ne fructifie pas, c'est labourer sans cesse la terre et ne lui point faire porter de moisson. Mais c'était surtout par l'ardeur de sa charité envers ses religieux qu'il tempérait l'extrême rigidité de ses préceptes ^ }>

Avec l'indomptable énergie de sa race, saint Colomban attaquait de front tous les abus, aussi bien dans l'Église que dans la société civile; il pom-suivait sans relâche le rétablissement de la discipline et des bonnes mœurs. Son âme pure et droite s'indignait à la vue des

1 A. Dantier, op. cit., tom. I, p. 466.

désordres de la société gallo-franque, où la corruption des mœurs romaines semblait s'être aggravée au contact de la brutalité germanique. La généreuse impétuosité de l'homme de Dieu lui attira des ressentiments implacables. La reine Brunehaut le condamna à quitter la Bourgogne; afin de mieux assurer l'exécution de ses ordres, elle le fît accompagner jusqu'à Nantes d'une escorte qui ne devait pas le perdre de vue avant qu'il fût embarqué pour l'Irlande.

La Providence retint le moine courageux dans les Gaules. Le navire qui le portait, après une navigation pénible, fut contraint de relâcher sur les côtes de Neustrie. L'intrépide missionnaire fut bien accueilli par Théodebert, roi d'Austrasie, auquel il prophétisa qu'il deviendrait un jour maître de tout le royaume des Francs. Il avait entrepris de prêcher la foi dans les provinces de l'Helvétie. Déjà, en compagnie de saint Gall, son disciple, son zèle avait produit des fruits abondants dans le cœur des habitants sur les bords des beaux lacs de la Suisse, quand les malheurs de la guerre le forcèrent à traverser les Alpes. Aigulfe , ou Agilulfe, roi des Lombards, reçut le fugitif à bras ouverts, et, en 612, lui fournit tous les moyens de fonder le monastère de Bobbio, si célèbre dans la suite. Saint Colomban , avec une activité que le poids de l'ûge semblait ne pouvoir ralentir, travailla durant trois années à rétablissement de la nouvelle abbaye. Il ne revit jamais Luxeuil, ce premier théâtre de ses fondations monastiques. Il mourut à Bobbio, à l'âge de soixante-douze ans, le 21 novembre 615.

L'année même de sa mort, il écrivait à son disciple

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une Instruction qu'on peut dire adressée à tous les chrétiens : c'est comme le testament de ce grand homme et de ce grand saint : <î: Pourquoi, dit -il, s'amuser à regarder une ombre dans l'eau? A quoi servent la joie et le bonheur goûtés pendant les rêves? Après tout, les rêves, quelque longs qu'ils soient, sont bien courts pour chacun; car la durée du monde entier n'est qu'une nuit obscure, et c'est dans la nuit que l'on rêve. Éveillez-vous donc, ô mon fils, du sein de cette nuit... Vous ne possédez rien sur cette terre d'où vous êtes sorti nu et où vous rentrerez en poussière; aussi ne yendez pas le del, où un héritage éternel vous attend \ i>

Les premiers successeurs du fondateur de Bobbio furent Attale, Bertulfe et Bobolène. Le gouvernement de l'abbaye fut d'abord troublé par des moines qui trouvaient d'une sévérité outrée plusieurs articles de la règle. Quelques-uns même violèrent les lois de la clôture et prirent la fuite; mais ce mouvement n'eut pas de suite. Un d'eux, nommé Rocolène, étant tombé gravement malade, s'écria dans l'ardeur de la fièvre qui le dévorait que, s'il obtenait sa guérison, il retournerait immédiatement à Bobbio. Son vœu ne fut pas exaucé; il expira la nuit même. Saisis d'eflfroi devant cette mort soudaine, ses compagnons prirent aussitôt la résolution de rentrer au bercail. Le calme et la régularité ne reçurent aucune nouvelle atteinte : l'abbaye de Bobbio devint, dans cette partie de la haute Italie, un foyer où brillèrent constamment la piété et les études.

1 Xll<* et dernière instruction.

SAINT-GALL. — NOTRE-DAME D'eINSIEDELN

Durant de longs siècles, et précisément à l'époque de la principale splendeur de l'institut monastique en Europe, l'abbaye de Saint-Gall, gloire de l'Helvétie chrétienne, ne le cédait en rien aux établissements les plus illustres. La piété, la régularité et la science y florissaient également. Au milieu de ces belles montagnes de la Suisse, les plus renommées du monde, ce fut un foyer d'où rayonnèrent les vertus austères des moines, la gravité, la simplicité, la fidélité, la loyauté, la pureté des mœurs, qui formèrent le trait saillant du caractère des populations de cette contrée privilégiée. Tant que la foi s'y maintint au-dessus des atteintes des novateurs, ce petit coin de terre fut heureux et indépendant. A diverses reprises, les tentatives de l'ambition le troublèrent; jamais la violence ne réussit à lui imposer le joug de la servitude. La prétendue réforme du xvi^ siècle bouleversa ce beau pays; à la place de la liberté, elle introduisit

la licence; de vaines théories ont remplacé les idées saines consacrées par la religion et par Texpérience des siècles; sous prétexte d'affranchir l'esprit humain, elle a opprimé les consciences; en proclamant hypocritement le droit pour chacun de vivre suivant ses inspirations, à la seule condition de respecter le droit des autres, elle a spolié et supprimé les monastères. Aujourd'hui encore ces patrons menteurs de la tolérance disent bien haut que tous les cultes sont libres, (»t ils maintiennent contre les catholiques seuls des lois de restriction, et la vieille abbaye de Saint-Gall, sans parler de tant d'autres , a été enlevée à ses légitimas possesseurs.

L'origine du monastère de Saint-Gall remonte à la fameuse colonie de moines irlandais venus en France sous la conduite de saint Colomban. Comme tant d'hommes éminents du vie siècle, saint Gall fut élevé, dès sa première jeunesse, à Bangor, la pépinière des saints, des apôtres et des savants. A l'ombre des cloîtres de Bangor se formaient alors des missionnaires intrépides; à côté des vertus monastiques florissait Fétude des lettres et de toutes les connaissances profanes , plus étendues qu'on ne le croit communément. Doué des plus heureuses dispositions, saint Gall fit de rapides progrès dans la culture de toutes les sciences divines et humaines. Voulant récompenser son travail et ses succès, son supérieur décida que, malgré sa jeunesse, il serait promu aux ordres sacrés. Sa modestie toutefois opposa un obstacle insurmontable à ces intentions bienveillantes. Ce fut seulement en France que ce saint religieux consentit à être élevé

à la prêtrise. Les besoins d'une mission laborieuse et fructueuse triomphèrent alors de son humilité.

Les premiers travaux de saint Colomban et de saint Gall furent communs , et ils partagèrent le même sort. Forcé de quitter le royaume de Bourgogne par les artifices et l'esprit vindicatif de la reine Brunehaut, dont tout le monde connaît assez le caractère impérieux et les rancunes implacables, saint Colomban passa d'abord en Austrasie. Ayant ensuite atteint les bords du Rhin, il remonta péniblement le cours de ce fleuve, résolu de pénétrer en Suisse dans le dessein d'évangéliser les populations à moitié sauvages de l'Helvétie. Saint Gall était destiné par la Providence à être l'âme de cette mission. Il acquit promptement la connaissance de la langue des Helvètes, qu'on peut supposer avoir présenté, au moins, de lointaines analogies avec la langue celtique parlée dans son pays natal. Nos deux courageux missionnaires s'arrêtèrent quelques instants sur les bords du lac de Zurich ; ils poussèrent bientôt leurs courses jusque sur le territoire de Zug, où ils étaient attirés par l'espérance 'de trouver une solitude plus profonde. Les labeurs de l'apostolat étaient partout les mêmes; mais le désert avait pour eux un attrait irrésistible. Cette contrée pittoresque exerça , dès le premier moment, une impression profonde sur l'imagination poétique de saint Gall. Ces grands lacs, ces montagnes, ces forêts, ces vertes prairies lui rappelaient le souvenir des lacs, des montagnes, des forêts et des prairies de la verte Érin. Les peuplades fixées sur ce territoire enchanté étaient idolâtres, et adonnées malheureusement à tous les désordres, suite ordinaire de l'ido-

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latrie. Les deux serviteurs de Jésus -Christ attaquèrent vigoureusement les superstitions païennes; dans l'emportement de leur zèle, ils brisèrent les statues auxquelles on offrait un encens sacrilège, et en jetèrent les débris au fond du lac. Les habitants, furieux, jurèrent de se venger, et les deux amis furent obligés de se séparer. Saint Colomban passa les Alpes et alla fonder le monastère de Bobbio, au milieu des Apennins. Saint Gall, empêché par la maladie, au lieu de franchir les Alpes, se dirigea vers Arbon, chez le prêtre Villimare, qui le reçut avec charité. L'abbé, affligé de ce contre-temps, s'imagina que son disciple refusait de le suivre, moins à cause de son infirmité que par attachement pour les sites séduisants qui l'entouraient. Saint Colomban se trompait; car le pieux moine irlandais se débattit assez longtemps entre la vie et la mort. Le mal enfin céda. Deux clercs d' Arbon, Magnoald et Théodore, ne cessèrent de lui prodiguer les soins les plus attentifs et les plus assidus. Avec la guérison, l'amour de la solitude se réveilla plus vif que jamais. La pensée de saint Gall se reporta d'elle-même vers les pieux exercices auxquels il avait été accoutumé dès son enfance. A cette âme austère et rêveuse il fallait l'air libre des montagnes, le calme des forêts, le silence solennel du désert. De nos jours, étourdis par le tourbillon qui nous emporte, rarement en possession de nous-mêmes à cause des bruits extérieurs et du tracas des affaires , nous avons peine à comprendre la passion qui entraîna tant de génies dans la solitude, en présence de Dieu et d'eux-mêmes. Hiltibold, diacre de Villimare, connaissait bien la

contrée; il conduisit saint Gall vers une région telle qu'il pouvait la désirer. C'était un simple pli de terrain, plutôt qu'une vallée, entre de hautes montagnes, à l'abri des vents violents du nord, couvert de grands arbres et arrosé, en toute saison, par les eaux pures de sources abondantes. L'hiver y était âpre; mais, au retour du printemps, les neiges y faisaient place de bonne heure à une luxuriante végétation. Au comble de ses vœux, saint Gall remercia la Providence, et planta aussitôt une croix sur l'emplacement qu'il destinait à l'érection d'une église, en l'honneur de la sainte Vierge et du glorieux martyr saint Maurice, Ainsi prit naissance la fameuse abbaye connue plus tard sous le nom de son fondateur.

La réputation du saint se répandit promptement dans tout le pays , et avec d'autant plus de rapidité, que Dieu avait récompensé la vertu de son serviteur du don des miracles. Des conversions nombreuses furent le fruit de son zèle persévérant. Vers ce même temps, l'évêque de Constance étant venu à mourir, tous les yeux se portèrent sur le pieux solitaire pour en faire son successeur. Il paraissait digne, par sa sainteté, de recueillir cet héritage; il était doué, en outre, d'une rare éloquence et très-versé dans la connaissance des saintes lettres. Sous le rapport de la doctrine, c'était un digne représentant des écoles irlandaises, où le feu sacré continuait de jeter le plus vif éclat. Mais il fut impossible de triompher de sa résistance. Saint Colomban, d'ailleurs, y avait mis un obstacle insurmontable; pour punir son disciple d'avoir refusé de le suivre en Italie, il lui avait défendu de dire la messe tant qu'il

le saurait en vie. Saint Gall leur proposa le diacre Jean, son disciple, qu'il s'était plu à instruire avec un soin particulier. Il assista à son ordination , où il prononça une homélie qui nous a été conservée * , et propre à nous donner une haute idée de son savoir et de la beauté de son génie.

La cérémonie terminée, il regagna aussitôt la solitude. Un an s'était à peine écoulé, et les frères de sa communauté, après l'office de la nuit, prenaient quelque repos au dortoir, suivant la coutume, lorsque saint Gall appela son diacre Magnoald, et lui ordonna de préparer l'autel, parce qu'il voulait dire la messe. Le diacre, étonné, ne comprenait rien à cette résolution subite. <( Sachez, lui dit-il, que je dois aujourd'hui célébrer les saints mystères pour l'âme de mon père Colomban, qui vient de passer des misères de cette vie à la paix de la vie future. y> Une révélation céleste lui avait appris pendant la nuit la mort de saint Colomban. Magnoald fut envoyé à Bobbio , et à son retour il certifia la vérité des faits. Conformément à la dernière volonté du saint abbé, il rapporta son bâton pastoral, qu'il avait ordonné, en mourant, de remettre à saint Gall, en signe de réconciliation.

A partir de ce jour, l'apôtre des Helvètes jouit de la dignité abbatiale, qu'il exerçait déjà. Il s'occupa aussi de tracer par écrit un règlement de vie pour sa communauté, en modifiant légèrement les austères statuts de saint Colomban. Tous les moines devaient consacrer au travail des mains le temps laissé libre par

1 Migne, PairoL lat., lom. LXXXVU. — Gallaiid. VeL Pair. lom. Xll.

l'étude et la prière, et Fabbé se faisait un devoir de les initier aux connaissances solides qu'il avait jadis puisées à Bangor. On Ta dit plus d'une fois, et on ne saurait trop le répéter, les monastères ainsi réglés étaient « les écoles de la vraie sagesse ; on y enseignait les traditions de la plus haute philosophie; la vie s'y trouvait réglée avec une dignité et une noble indépendance que les anciens philosophes ne soupçonnèrent pas, malgré leurs aspirations vers une perfection idéale. y>

Essayons, en imagination du moins, de faire revivre quelques instants ces grandes figures des moines primitifs. Comme les nobles enfants de l'Irlande, les Celtes et les Helvètes possédaient le sentiment vif des beautés de la nature. Dans la cellule du moine irlandais, comme dans la cabane du pâtre ou du laboureur, était suspendue à la muraille la harpe, instrument national. Chacun avait appris dès l'enfance à en tirer des sons mélodieux et des accords simples, graves et pleins de mélancolie. Entre les mains des bardes les cordes faisaient entendre des vibrations magiques , s'il est permis de parler ainsi; alors l'esprit s'exaltait jusqu'à l'enthousiasme, et quand il s'agissait de la défense ou de l'honneur de la patrie, le courage s'enflammait jusqu'à l'héroïsme. Il en fut longtemps de môme des chants primitifs de l'Helvétie. L'histoire claustrale nous a conservé nombre de traits constatant, jusqu'au milieu du moyen âge, la persistance des habitudes des vieux Celtes et les tendances poétiques de tout un peuple. Je ne sais si les compagnons de saint Gall réussirent à faire revivre au sein des

solitudes de THelvétie quelques-unes des naïves coutumes de leur île natale. S'il en fut ainsi , il ne faudrait pas s'en étonner. Par un charme puissant, auquel les hommes ne résistent guère, on aime à revoir par la pensée, aux heures des douces rêveries, le berceau de son enfance et les campagnes où s'écoulèrent les années de la jeunesse. Ce qui n'est pas douteux, c'est que tous les moines irlandais de la colonie de saint Colomban restèrent toujours étroitement unis entre eux : le souvenir du pays natal resserrait en eux les liens de la confraternité religieuse. Aussi les moines de Luxeuil, ayant perdu saint Eustase, leur abbé, songèrent-ils à placer saint Gall à leur tête. Afin de rendre leurs instances plus efficaces, ils envoyèrent vers lui six députés, tous originaires d'Irlande. Leur demande cependant ne fut pas écoutée; saint Gall venait de refuser un évêché dans son pays d'adoption , pouvait-il accepter le gouvernement d'une abbaye où les affaires séculières prenaient chaque jour une nouvelle importance? Il refusa; mais pour adoucir ce que son refus eut paru avoir de désobligeant pour ses compatriotes, la chronique nous donne de naïfs détails sur la réception cordiale qu'il leur fit. Il les garda plusieurs jours près de lui, échangeant avec eux de pieuses conversations; chaque jour il jetait ses filets dans le lac voisin, afin de les nourrir du produit de sa pêche. Enfin il les renvoya en paix. Charmant tableau digne des premiers âges des anciens Pères du désert!

Saint Gall et le prêtre Villimare vécurent ensemble dans une douce intimité; aucun nuage ne troubla jamais la sérénité de leur pieuse amitié. Us parvinrent

ainsi tous deux jusqu'à une extrême vieillesse. Vers la fin, ils se voyaient rarement; le poids des années leur rendait tout déplacement pénible. A l'occasion de la

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