SAINT-DENIS, PRÉS DE PARIS
Quantité de villes en France et en Europe doivent leur origine à une abbaye, et leur développement à un pèlerinage fréquenté. L'indifférence des temps modernes tend à ensevelir dans l'oubli ces souvenirs glorieux pour la religion; mais l'histoire impartiale, au défaut de la reconnaissance, ne saurait laisser périr entièrement la mémoire du passé. La ville de Saint- Denis dut son existence et sa prospérité au tombeau du saint apôtre de Paris et au grand établissement monastique qui l'entoura de ses cloîtres. Les rois de France voulurent que leurs cendres reposassent dans l'église, abritées par les voûtes obscures de la crypte, sous la protection de saint Denis. Grâce à cette circonstance, l'abbaye obtint de nombreux privilèges de la piété et de la libéralité des princes. Des concessions d'un autre genre, ainsi que des assemblées nationales et des fêtes splendides, attirèrent bientôt des flots de peuple. Le commerce, toujours à la piste des réunions populaires, y amena, surtout à certains jours, les représentants de l'industrie du monde entier. Habiles en
tout temps à favoriser ce qu'on appelle aujourd'hui les intérêts de la société moderne, intérêts auxquels les hommes n'ont été indifférents en aucun temps, les moines établirent sur leurs domaines ces marchés et ces foires dont la renommée fut universelle et n'est pas encore oubliée.
A l'endroit où s'élèvent maintenant un des plus splendides édifices religieux du moyen âge et une ville florissante, du temps où Lutèce méritait son nom de ville de boue, régnaient la solitude, le silence, la désolation peut-être. Les campagnes des Gaules présentaient partout le même aspect : nos ancêtres n'étaient pas encore initiés aux principes de la civilisation. Les Romains n'avaient fondé que la conquête à leur profit : le christianisme seul devait faire triompher ces grandes vérités religieuses et morales sans lesquelles il n'y a pas de vraie civilisation. Saint Denis, le premier, sur les rives de la Seine fit retentir la parole évangélique. Cet événement, qui devait avoir de si heureuses conséquences, eut lieu vers le moment où saint Gatien annonçait la bonne nouvelle aux populations des rives de la Loire. Plus heureux en cela que l'apôtre de la Touraine, saint Denis couronna par le martyre son laborieux apostolat. Il souffrit le dernier supplice pour Jésus-Christ, en compagnie du prêtre Rustique et du diacre Éleuthère , sur une légère éminence qui dès lors changea son nom en celui de Montmartre ou de Mont des Martyrs, A Rome, durant les persécutions qui firent couler des flots de sang chrétien, de pieuses femmes, au risque de leur vie, s'empressaient de recueillir, jusque sous la hache des bourreaux, le sang
des martyrs. A Paris, il se trouva également dans la communauté chrétienne une femme courageuse, digne des Anastasie, des Basilisse, des Lucine, des Praxède, des Pudentienne et des Plautille : Catulle releva les corps mutilés des héros du Christ, encore teints de la pourpre royale du martyre, suivant une belle expression de nos livres liturgiques, et les ensevelit en cachette dans son domaine. Une tombe modeste recouvrit d'abord ces restes précieux; bientôt les fidèles y accoururent en grand nombre, et une basilique spacieuse répondit à l'affluence extraordinaire des pèlerin ^ attirés par les miracles qui s'y opéraient chaque jour. Au ve siècle, sainte Geneviève réussit à faire reconstruire ce temple, dont saint Grégoire de Tours vante la magnificence. Partout où il y a du bien à faire, des pécheurs à réconcilier avec Dieu, des consolations et des conseils à donner, des volontés chancelantes à aff'ermir, des cœurs agités à calmer, les ministres de la religion se fixèrent pour exercer leur mission divine. Ici, comme à Saint -Martin de Tours, quelques moines, dès l'origine, célébraient l'office et jetaient ainsi les fondements d'un établissement ecclésiastique d'où devaient sortir dans la suite tant de saints et illustres personnages.
La réputation des deux premiers monuments élevés à l'honneur de saint Denis fut éclipsée par la magnificence de la basilique construite, vers l'an 630, par le roi Dagobert 1er. « Ce prince, dit M. de Guilhermy, la décora de marbres précieux, de tapis magnifiques, de portes en bronze, de vases d'or rehaussés de pierreries. Saint Éloi cisela de ses mains le tombeau des
martyrs et la grande croix d'or érigée à l'entrée du chœur. Il fallait à ce temple une consécration digne de lui : une antique tradition assurait que Jésus -Christ lui-même en était venu célébrer la dédicace, entouré d'un merveilleux cortège de martyrs et de confesseurs. On montre encore, dans une des chapelles de l'église, l'endroit par où le divin pontife entra dans la basilique deDagobert *. ))
Le temps exerça son action lente, mais irrésistible, sur l'église de Saint-Denis, comme sur toutes les œuvres de la main des hommes. Ce fut le chef de la dynastie carlovingienne qui entreprit de renouveler le monument mérovingien. Le roi Pépin venait d'y recevoir, avec la reine Berthe, l'onction royale des mains du pape Etienne II, dans des circonstances mémorables dont l'histoire a conservé le souvenir. Pépin avait de nobles aspirations, un esprit élevé, un génie hardi, le pressentiment de l'avenir; les grands desseins souriaient à sa pensée : il rêvait de brillantes destinées pour la nation, et il se montrait dévoué aux intérêts supérieurs de l'Église. En sa personne la puissante race carlovingienne inaugurait ainsi ses destinées extraordinaires et son goût pour les entreprises grandioses, ainsi que sa passion, qui fut en tout temps celle des grands hommes, pour les construc-
> Monographie de Ve'cjlise royole de Saint-Denis, p. 7. — On peut consulter, pour les détails de fondation et de reconstruction , Félibien , Histoire de l* abbaye de Saint-Denis; dom Doublet, Histoire de l'abbaye de Saint-Denis ; dom Germain Millet, le Trésor sacré de Saint- Denis, etc., i62o; do:n Duhreui, A ntiq. de Paris; Gilbert, Description hisl, de Saint-Denis.
tions religieuses. L'amour de la truelle (c'est une expression vulgaire) fut le partage ,. dans le passé et dans tous les siècles , de toutes les âmes éprises du louable désir de vivre jusque dans la postérité la plus reculée. Charlemagne acheva l'édifice commencé par son père, et le fit consacrer en 775.
Pourrions- nous ici ne pas rappeler avec éloges le nom d'un des plus dignes abbés de Saint -Denis, qui joua un rôle si important au viiie siècle? Fulrad avait pris naissance en Alsace , au sein d'une famille riche et justement considérée. Ayant renoncé au monde et endossé les saintes livrées de la religion au monastère de Saint-Denis, il se distingua promptement par ses vertus et ses talents. Le roi, qui l'honorait de son amitié, lui témoignait la plus grande confiance; les événements le prouvèrent. Il s'agissait d'une mission délicate : Pépin le choisit avec Burchard, évêque de Wurtzbourg, pour les envoyer à Rome, consulter le souverain pontife. C'était une révolution qui allait s'opérer. Les deux ambassadeurs, au nom de leur maître, interrogèrent le pape Zacharie en ces termes : « Lequel est le plusdigne'du trône, de celui qui exerce les fonctions de la royauté sans en avoir le titre, ou de celui qui possède le titre sans en avoir l'autorité? > On comprend aisément que ces questions durent être précédées de pourparlers, où les députés eurent à déployer toute leur adresse. Le pape répondit : « Il me paraît bon et utile que celui-là soit roi qui sans en avoir le nom en possède la puissance, de préférence à celui qui en possède le titre sans en avoir Tauto-
rite *. ^ Cette grave résolution a beaucoup exercé les historiens : les réflexions des critiques, plus ou moins malveillantes, n'ont pas été épargnées. « Dieu, ditdom Félibien, qui brise, quand il lui plaît, le sceptre dans la main des rois inutiles, permit que la couronne passât de la race de Clovis sur la tête de Pépin, de l'avis d'un saint pontife, pour l'utilité de l'Église et pour Taff'ermissement de la monarchie française. >
De retour de son ambassade, Fulrad, on le comprend, fut parfaitement accueilli par son maître, auprès duquel il resta toujours en grand crédit. Il devint archichapelain du palais : dignité équivalente au titre moderne de grand aumônier. Il résidait habituellement à la cour, et, à diverses reprises, on lui confia les négociations les plus délicates. Entièrement dévoué aux intérêts du roi Pépin, il se montra également zélé pour ceux de l'Église et du souverain pontife.
Ceux qui voudront être justes envers sa mémoire doivent unir son nom à ceux de Pépin et de Charlemagne dans l'établissement, ou mieux dans le maintien et le développement du pouvoir temporel des papes. Cette œuvre fut à la fois, durant tout le moyen âge, une source de grandeur et de prospérité pour la France et pour l'Église. Fuyant la barbarie des Lombards , Etienne II prit le parti de passer les Alpes. L'abbé de Saint-Denis courut au-devant du pontife, le rencontra à Saint -Maurice en Valais et le conduisit, comme en triomphe, vers Paris. Le roi combla d'honneurs son hôte illustre, et n'épargna rien pour lui
ï Félibien, Histoire de V abbaye de Saint-Denis,
SAÏNT-DENIS
faire oublier les fatigues et les ennuis d'une si lointaine pérégrination. Pour lui témoigner publiquement la satisfaction qu'il éprouvait, le pontife renouvela l'onction royale que Pépin avait déjà reçue de saint Boniface, l'apôtre de la Germanie : cette cérémonie eut lieu à Saint-Denis, le 28 juillet 734.
Peu de temps après, Fulrad partait pour l'Italie, en qualité d'ambassadeur du roi de France. Il était accompagné des députés d'Astolphe, roi des Lombards, et il allait prendre possession de l'exarchat de Ravenne, de la Pentapole et de l'Emilie. Chaque ville lui ouvrit ses portes sans difficulté, lui en remit les clefs et un otage, en signe de fidélité. Entouré de ces otages, Fulrad déposa sur l'autel de la Confession de Saint-Pierre, à Rome, les clefs de vingt-deux places, ainsi que l'acte de la donation faite par le roi de France au prince des Apôtres et à ses successeurs, les pontifes romains, dans la personne du pape Etienne IL Ravenne, Rimini, Pesaro, Césène et d'autres villes, avec leurs territoires et leurs dépendances, constituèrent dès lors une des parties les plus riches de ce domaine temporel des papes, que des fils ingrats et rebelles leur disputent aujourd'hui. Jamais possession ne fut plus légitime; nul gouvernement ne fut, en aucun pays du monde, aussi paternel, aussi équitable, aussi bienfaisant. Espérons que la Providence ne permettra pas à l'iniquité de se consommer et de triompher!
Quand Didier, avec ses Lombards, vint inquiéter le pape Adrien, Charlemagne assura la liberté et l'indépendance du siège apostolique. Fulrad ne resta pas
25i ABBAYES ET MONASTÈRES
étranger aux efforts de ce grand prince. Aussi son nom reste-t-il à jamais associé à celui de deux puissants monarques, dans une des plus saintes causes qui aient jamais agité le cœur des hommes. N'est-ce pas à nous surtout, en France, héritiers des sentiments de foi généreuse de nos pères, qu'il appartient de défendre l'œuvre des Pépin et des Charlemagne? De nouveaux barbares, descendus récemment des plaines de la Lombardie, envahissent ces mêmes provinces et ces mêmes villes, dont la possession fut jadis transmise et assurée à l'Église par la France!
Dans les premières années du xii^ siècle, l'abbaye de Saint- Denis fut dirigée par un des plus grands hommes dont s'honore l'ancienne monarchie, l'abbé Suger. Enfant du peuple et né dans la pauvreté, Suger semblait destiné à passer sa vie dans les obscurs travaux de la campagne, sans instruction, sans aucun des moyens ordinaires d'exercer quelque influence sur les hommes. Selon une coutume pieuse du moyen âge, inspirée par la religion et renouvelée des pratiques de l'ancienne loi, il fut offert dès son bas âge à l'abbaye de Saint -Denis par Hélimand, son père. L'enfant grandit à l'ombre du cloître. Au lieu de cultiver les champs, il cultiva son cœur par l'observance des règles monastiques, il cultiva son intelligence par l'étude de la sainte Écriture, des écrits des saints Pères et des sciences ecclésiastiques. Il fut initié de bonne heure à toutes les connaissances libérales de son temps, et on remarqua surtout en lui un goût très-vif pour l'étude de notre histoire nationale. La Providence lui avait inspiré une sorte de passion pour ces annales
glorieuses, déjà remplies de tant de récits merveilleux, qu'il était destiné à augmenter du souvenir de faits non moins admirables. Cet enfant prédestiné possédait une aptitude naturelle à toutes les grandes et nobles pensées, à tous les actes généreux : son esprit était ouvert aux plus sublimes aspirations : c'était un de ces hommes d'élite en qui se résument, pour ainsi dire, à certaines époques, les vœux, les tendances et les intérêts de la patrie.
Des événements providentiels préparèrent l'accomplissement de sa mission. Louis, fils aîné du roi Philippe I^r^ fut confié aux soins des moines de Saint- Denis pour apprendre, avec les lettres humaines, les obligations du chrétien et les devoirs délicats et difficiles de la royauté. C'était, d'ailleurs, il faut en convenir, une heureuse disposition et un arrangement vraiment inspiré de Dieu, en vertu desquels les princes appelés à monter sur le trône venaient à Saint-Denis passer les années de leur jeunesse près de la sépulture de leurs ancêtres. La mort a des enseignements pleins d'éloquence. La solitude et l'austérité du cloître, en outre, valent mieux pour les jeunes princes que les adulations des courtisans et la vie molle des palais. A cette école sérieuse plutôt que sévère, Louis connut Suger; ils se comprirent, se lièrent et restèrent toujours unis par une sainte et solide amitié. Devenu roi, le prince n'oublia pas des relations contractées sous de si heureux auspices : de son compagnon d'enfance il fit son conseiller. La supériorité du génie fit bientôt de Suger le directeur principal de toutes les affaires de l'État. La postérité a rendu justice aux grandes
qualités et aux vues supérieures de cet humble moine devenu ministre. Suger, élevé aux dignités, ne fut pas ébloui par l'exercice du pouvoir; son esprit calme et ferme envisageait froidement les s^uations les plus propres à émouvoir; la raison dictait seule ses conseils, et, dans les circonstances les plus critiques, il se distingua par son courage tranquille, son dévouement sans bornes, et une intelligence vraiment supérieure. Louis le Gros fît entrer le royaume dans des voies nouvelles : de son règne surtout date TafiFranchissement des communes. Suger le seconda dans l'exécution de ses desseins, et, avec ce tempérament qui distingue l'ensemble de ses actes, il sauvegarda l'autorité royale, sans s'opposer aux aspirations populaires. Sous le règne de Louis VII, il joua un rôle non moins important que sous le règne précédent. Il s'opposa de toute sa force au divorce du roi et d'Éléonore d'Aquitaine; il s'était montré, auparavant, peu favorable au départ du prince pour la croisade. Impuissant à empêcher ces deux résolutions, qui eurent des conséquences si funestes, il dépensa toute son énergie à prévenir ou à guérir les maux qui en furent la suite. Les finances de l'État, malgré des difficultés de toute espèce, restèrent, sinon florissantes, du moins suffisantes; la justice fut rendue exactement; les lois respectées, les crimes réprimés, les faibles protégés contre les puissants, les intérêts du peuple garantis, les transactions du commerce favorisées , la sécurité intérieure assurée , l'administration réglée. Suger mérita le glorieux titre de Père de la patrie, que lui décernèrent le roi et la nation.
On doit à Suger la reconstruction de l'église abbatiale de Saint-Denis, et cette œuvre s'exécuta avec la magnificence que cet abbé déployait dans toutes ses entreprises. Le portail de l'ouest, les tours, la nef, le chœur et les chapelles inférieures de l'abside s'élevèrent avec rapidité et dans de belles proportions. Aux fenêtres brillèrent des vitraux peints d'une incomparable richesse; l'autel principal et le chœur reçurent une décoration splendide; le trésor se remplit d'une quantité incroyable d'objets précieux.
Le 9 septembre 1219, lendemain de la fête de la Nativité de la sainte Vierge, la foudre consuma la flèche en charpente qui couronnait la tour septentrionale du portail, et ébranla violemment la nef: en 1230, les voûtes menaçaient ruine : l'abside même paraissait peu solide. L'abbé Eudes Clément fut contraint de rebâtir l'édifice; il n'eut pas la consolation de terminer cet immense travail; l'abbé Matthieu de Vendôme l'acheva , à l'exception des chapelles de la nef, ajoutées successivement dans le cours du xiv© siècle.
L*abbaye de Saint -Denis conserva longtemps sa réputation et sa splendeur. La dignité abbatiale fut supprimée par Louis XIV, qui en attribua les revenus à la maison de Saint- Gyr, où M^e de Maintenon avait fondé un établissement d'éducation resté célèbre. Louis XV ordonna la démolition du vieux monastère, à la place duquel il fit construire un grand bâtiment d'une architecture lourde et vulgaire. Terribles vicissitudes des révolutions I les tombeaux des rois si pressés sous les voûtes de la basilique ont été violés, les cendres des princes ont été jetées aux vents, les moines
ont été dispersés. Aujourd'hui un chapitre privilégié occupe la basilique de Saint-Denis, l'abbaye est habitée par les jeunes filles des membres de la Légion d'honneur; l'école aristocratique de Mme de Maintenon a été remplacée par une école militaire à Saint-Gyr.