LABBAYK DE CAVA ET MONTE- VERGINE
Sur cette noble terre d'Italie, jadis si agitée, aujourd'hui bouleversée par la tourmente révolutionnaire, plusieurs monastères célèbres étendaient leur juridiction et leur influence. Dans les provinces méridionales deux des plus importants furent le Mont-Cassin et la Gava. A ce dernier se rattachent des souvenirs français, qui le recommandent particulièrement à notre attention : le fondateur revêtit l'habit monastique à Gluny, où il se forma aux vertus et à la science, sous la direction de l'abbé saint Odilon. Une chaîne de montagnes détachée des Apennins vient se rattacher, à quelques milles de Salerne, aux roches abruptes de Gava, à l'aide de collines couvertes d'une végétation riche et variée. Les coteaux exposés au midi sont couverts d'orangers, de grenadiers et d'oliviers; les sommets les plus élevés sont couronnés de robustes châtaigniers au feuillage touffu. A mesure qu'on approche de l'abbaye, on est surpris de l'aspect sévère du paysage
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et de la vue des vieux bâtiments. « C'est un entassement confus de murs de bâtiments qui semblent faire corps avec les flancs rocheux de la montagne, et dont les détails n'apparaissent bien distincts que devant la plate-forme où s'élève la façade de l'église et du monastère. A la vue de cette austère demeure et du site grandiose qui lui sert d'encadrement, on dirait que la nature s'est plu à réunir en un même lieu tout ce qui peut convenir à une retraite monastique, tout ce qui est capable d'élever l'âme, de la porter à la contemplation et de lui inspirer un pieux enthousiasme. L'effet est tel que vous ne pouvez y échapper, et que l'esprit et les sens subissent à la fois une puissante et indicible attraction. Le Selano bondit sous vos yeux, et remplit de ses mille voix la solitude qui vous entoure. L'oiseau , accompagnant cet éternel murmure du torrent, chante gaiement sous la feuillée voisine, et la cloche du monastère, qui semble appeler le voyageur, mêle un son religieux à ces diverses harmonies de la nature. On arrive enfin à la porte hospitalière de l'abbaye, et le bon accueil qu'on y trouve achève de dissiper une impression de mélancolie toute passagère *. i> Voici l'origine de l'abbaye. Un jeune gentilhomme, Alferio, avait été envoyé en mission secrète par le prince de Salerne vers Othon III, roi de Germanie, avec ordre de passer par la France, avant d'entrer en Allemagne. Chemin faisant, il tomba gravement malade et fut contraint de s'arrêter au monastère de Saint- Michel de Cluse. Là, il lutta quelque temps contre la
1 A. Dantier, les Mon. bénéd, de l'Italie, tom. H, p. 261.
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violence du mal; l'énergie de sa volonté, la force de la jeunesse et les soins affectueux des moines le ramenèrent à la santé. Aux portes du tombeau, éclairé de cette lumière intérieure qui semble être un reflet des clartés divines, Alferio avait vu distinctement la vanité des choses terrestres. Il n'hésita pas un instant : du moment où il se convertit, il résolut de se vêtir de l'habit religieux, et de passer le reste de ses jours dans les saints et obscurs exercices du cloître. Saint Odilon , abbé de Gluny, revenant de Rome, s'était arrêté au monastère de Cluse pour s'y reposer quelques jours à l'ombre d'une abbaye bénédictine. Emporté par la première ferveur, Alferio lui demanda avec instance de le recevoir sans délai dans la congrégation de Cluny, dont la régularité était connue du monde entier. Avec sa longue expérience du cœur humain, saint Odilon refusa d'accéder sur-le-champ aux vœux du jeune seigneur; il voulait le soumettre quelque temps aux épreuves ordinaires du noviciat. Ce fut toujours, en effet, l'esprit de l'Église de n'admettre à des engagements irrévocables que ceux qui avaient satisfait à la probation exigée par les saints canons. A Gluny, Alferio se montra dès les premiers jours le modèle de toutes les vertus monastiques. Son zèle pour les pratiques de la piété, de la mortification, ne se démentit jamais; il s'adonnait avec une ardeur soutenue à la prière, à la méditation , à la psalmodie , à l'étude. Tous le regardaient avec admiration. Aucun sacrifice ne coûtait à sa générosité : il avait offert à Dieu son esprit et son corps; toutes ses facultés appartenaient à Dieu. Faut-il ajouter que la Providence bénit cet abandon
par Teffusion de grâces surabondantes? Le moine Alferio fit des progrès rapides dans toutes les branches de la perfection religieuse : ce fut la récompense de l'entier sacrifice de soi, où l'immolation de la volonté humaine produit toujours des fruits de grâce merveilleux : Alferio fut bientôt considéré comme le plus pieux et le plus savant des moines.
De retour à Salerne, où sa réputation l'avait précédé, Alferio fut chargé de la direction de tous les monastères de la province. Cette fonction n'était pas au-dessus de ses forces; mais, à l'exemple de saint Benoît et de tous les patriarches de la vie cénobitique, il sentait un attrait particulier pour le désert. Personne ne l'ignore, le rôle de réformateur est difficile; c'est une lourde responsabilité : on y réussit rarement, tel est du moins le résultat de l'expérience. Alferio parvint à se soustraire à cette rude tâche : l'avenir lui réservait un rôle plus glorieux.
Sur les pentes les plus abruptes des montagnes de la Gava, un religieux du Mont-Gassin, de retour du périlleux pèlerinage de Jérusalem, s'était créé une retraite solitaire. Le pieux moine salernitain n'ignorait pas les avantages de ce lieu écarté, dont les abords sauvages éloignaient les hommes. Il fut séduit précisément par les obstacles qui en rendaient l'accès difficile. Il s'établit donc dans une grotte ouverte vers le midi. Là, selon les paroles de son biographe, seul en présence de Dieu, il s'occupait de plaire à Dieu, dédaignant le siècle présent, uniquement attentif aux choses du monde à venir. Mais, comme l'histoire de l'Église nous en a conservé beaucoup d'exemples, plus
il cherchait à se faire oublier du monde, plus la renommée exaltait ses vertus et le faisait connaître dans toutes les villes du voisinage; en sorte que de nombreux disciples ne tardèrent pas à se réunir autour de lui : les deux plus remarquables furent Léon de Lucques, son successeur, et Didier, fils du prince de Bénévent, dans la suite abbé du Mont-Cassin, cardinal et pape sous le nom de Victor III. Alferio fit alors construire les bâtiments du monastère de Gava, et consacrer, vers 1015, l'église abbatiale sous le titi'e de la Sainte-Trinité.
Alferio continua de gouverner sa communauté avec prudence , tempérant les règles trop austères par une sage modération; la connaissance des hommes lui avait suffisamment appris que les débuts, d'une ferveur toute de flamme, n'étaient pas toujours continués avec le même enthousiasme, à cause des défaillances de la nature humaine. Les statuts de Cluny restèrent en vigueur jusqu'à ce que l'abbaye de Gava devînt chef d'ordre ; ils furent remplacés dans la suite des temps par la règle bénédictine. Le fondateur conserva la plénitude de ses facultés et toute l'ardeur de son zèle jusque dans une extrême vieillesse. Il mourut à l'âge de cent vingt ans, et ses rares vertus lui méritèrent l'auréole des saints. Depuis cette époque, le monastère de la Sainte-Trinité de Gava entra dans une voie de prospérité extraordinaire : elle compta jusqu'à trois cent quarante -quatre églises, monastères ou prieurés soumis à sa juridiction en Sicile, dans les États de Naples et de Rome, et l'abbé Pierre de Salerne reçut trois mille moines à la profession religieuse.
L'héritage de saint Alferio tomba en dignes mains : Léon de Lacques, d'origine toscane, justifia par une administration pleine de sagesse et de fermeté la confiance qu'avait inspirée son mérite. Le trait distinctif de sa vertu était une charité ingénieuse et sans bornes. Sa préoccupation de chaque jour était de faire du bien au prochain. Quand il ne lui était pas donné de pouvoir pratiquer la charité selon l'inclination de son âme, il pouvait dire avec plus de vérité encore que l'empereur romain : ce J'ai perdu ma journée, d Chaque jour, il consacrait de longues heures au travail des mains; et il était heureux de distribuer aux pauvres le produit de son travail quotidien. Ajoutons qu'il eut à lutter plus d'une fois contre les instincts cruels et rapaces de Gisulfe, prince de Salerne. Mais le saint abbé ne redoutait rien quand il s'agissait d'accomplir un acte de la vertu pour laquelle il sentait une prédilection marquée. Dans les graves circonstances qui s'offrirent à lui plus d'une fois, il parut disposé à verser son sang, plutôt que de laisser couler celui des innocents. Dans une guerre entre Salerne et Amalfi, Gisulfe avait emmené prisonniers plusieurs habitants de cette dernière ville, et il avait ordonné de les mettre à mort pour assouvir sa vengeance. C'était un acte de lâche cruauté et de stupide ressentiment envers des malheureux, victimes du sort aveugle de la guerre. A cette nouvelle, l'abbé de la Cava, dans l'espoir de faire révoquer cet ordre impitoyable, court à Salerne , aux portes de la cité il rencontre trois des prisonniers de guerre marchant au supplice. Il réussit à faire suspendre l'exécution, se charge des chaînes
d'un des prisonniers, et se présente devant. le prince, offrant sa tête en échange de celle des victimes. Cette fois encore il parvient à désarmer la vengeance de Gisulfe. Le pieux abbé ne fut pas toujours aussi heureux. Le prince était naturellement irritable et vindicatif; la raison n'avait plus d'empire sur lui dans ses moments d'emportement. Aussi l'homme de Dieu, comme autrefois le prophète d'Israël, dans son indignation, ne put s'empêcher un jour de lui dire : <l Puisque tu continues de verser le sang humain, avant peu de temps tu ne seras plus seigneur de cette terre. > Robert Guiscard exécuta la sentence, en s'emparant de Salerne : Gisulfe fut enfermé par le vainqueur au monastère du Mont-Cassin, où il expia les excès dont il s'était rendu coupable.
Pierre de Salerne succéda à Léon sur le siège abbatial de la Gava. Il avait passé plusieurs années à Cluny, et il fit refleurir la règle dans son abbaye. Le pape Urbain II, dans sa jeunesse , avait été initié à la vie religieuse et aux sciences ecclésiastiques par ce saint vieillard à Cluny. Il aimait à rappeler qu'il avait été son disciple, et, en signe d'attachement à son ancien maître, il consentit à faire lui-même la dédicace de l'église de la Gava. Cette cérémonie s'accomplit avec une extrême magnificence. Le pape était accompagné du duc Roger, fils de Robert Guiscard, et d'un cortège considéraj3le de cardinaux, d'évêques et de seigneurs. Toutes les populations du voisinage s'y pressaient à l'envi. Après la solennité, le pape accorda à l'abbaye les plus beaux privilèges, Roger fit donation de terres considérables, qu'il déchargea de toute espèce
d'impôt. Dès lors, le monastère de la Gava eut une puissance comparable à celle des abbayes les plus prospères. Aussi, en 4394, le papeBoniface IX érigea-t-il l'église conventuelle en cathédrale, et l'abbé devint évoque. Cette faveur fut un malheur pour la communauté. Dès 1431, l'abbaye tomba sous le régime de la commende. Les abbés de la Gava furent des personnages appelés à jouer un rôle politique; mais la plupart ne s'occupèrent de la sainte maison des Alferio, des Léon de Lucques, des Pierre de Salerne, que comme d'un riche bénéfice, songeant fort peu à la régularité monastique, pensant trop aux revenus que produisait leur commende. La Providence cependant n'abandonna pas l'héritage des saints. Olivier Garafa réunit son abbaye de la Gava à la congrégation de Sainte-Justine de Padoue, et peu d'années après il se démit de son titre d'abbé commendataire.
Jusqu'aux derniers temps de son existence, l'abbaye de la Gava se recommanda par ses traditions de piété et par une grande activité scientifique et littéraire. L'antique abbaye de la Gava a pu perdre ses domaines disséminés dans les provinces de l'Italie méridionale; mais, grâce à une protection spéciale de la Providence et à son isolement au milieu des montagnes, elle a conservé des trésors de la plus grande valeur pour l'histoire ecclésiastique et pour les lettres humaines.
En ces derniers temps, l'abbé de la Gava a repris le titre et les insignes de l'épiscopat : il exerce la juridiction épiscopale sur une population d'environ trente mille ûmes. Mais, au moment où nous traçons ces
lignes, quel est son sort et quelles peuvent être ses espérances d'avenir?
Dans cette région de l'Italie méridionale où nous ont conduit des souvenirs de piété et de gloire, où tout nous rappelle les exploits aventureux de cette forte race normande qui joua un si grand rôle au moyen âge, nous retrouvons encore les débris grandioses de monuments romains. En ces contrées éloignées de Rome, il faut bien le dire, comme en tant d'autres, la puissance de la Ville maîtresse du monde ne s'exerça pas toujours sans obstacles. L'amour de l'indépendance, sans parler des exactions des proconsuls, excitait des regrets et poussait parfois ces âmes fières, et toujours impatientes du joug, à des entreprises généreuses, si l'on veut, mais ordinairement téméraires et malheureuses, parce qu'elles étaient mal concertées. Le bruit des armes retentit souvent dans ce beau pays , où la nature se pare de tous les ornements d'une fécondité sans pareille. Le sol, sous les douces influences d'un soleil bienfaisant, s'y couvre chaque année d'une triple couronne de feuillages, de fleurs et de fruits. Sans les ardentes passions des hommes, ce sol serait le plus fortuné du monde; mais nulle part, sur la terre, la paix n'a fixé son séjour d'une manière permanente.
S'il est un lieu qui eût dû jouir d'un tel privilège, de préférence à tout autre, c'est Monte -Vergine, le Mont-Vierge, dédié à la Vierge Marie et dominé par un grand monastère, fondé au commencement du xiie siècle, par saint Guillaume de Verceil. Les amateurs trop exclusifs de l'antiquité classique prétendent que cette montagne rappelait le souvenir de Virgile,
dont elle portait le nom ; d'autres ont avancé qu'antérieurement à l'ère chrétienne elle était connue sous le nom de Mont -Vierge {Mons ParthenitisK) Quoi qu'il en soit, c'est au christianisme qu'elle doit sa célébrité. En 1419, sous le pontificat de Calixte II, un homme dans la fleur de la jeunesse, mais le corps déjà courbé par la pénitence, gravissait péniblement le rude sentier qui mène au sommet de la montagne. On était alors dans la première ferveur des croisades. Le pieux voyageur avait entrepris un pèlerinage aux saints lieux; mais, dépouillé par les brigands du peu qu'il possédait, il était resté errant parmi les montagnes de la Calabre, et il songeait à passer le reste de sa vie dans cette solitude sauvage. C'était saint Guillaume, fondateur d'une nouvelle congrégation monastique.
Saint Guillaume, à la tête de nombreux disciples, ne se relâcha en rien de ses premières austérités, et il établit pour ses religieux une observance sévère. L'usage de la viande, des œufs et du laitage était interdit d'une manière absolue; ils devaient se nourrir uniquement de légumes, auxquels on ajoutait parfois du poisson, mais dans de rares circonstances. On jeûnait au pain et à l'eau depuis la Toussaint jusqu'à Noël, et depuis la Septuagésime jusqu'à Pâques. L'extrême rigueur de ce régime donna naissance à une opinion populaire accréditée jusqu'à nos jours : tous les aliments prohibés par la règle tombent en décomposition
1 Le Monte Verginco ou Vergintntano aura pu être transformé par l'imagination en Monte Virgiliano, On connaît assez les rêveries des chercheurs d'étymologies. Consultez d'ailleurs à ce sujet Sarnelli , Lettere eccles,, 53.
dans l'enceinte des bâtiments et à un demi-mille de circuit, en sorte que la viande ne saurait y être introduite; ce serait l'efTet des malédictions prononcées par le rigide instituteur de cette abbaye.
En peu d'années saint Guillaume réussit à établir en diverses provinces des maisons de son ordre naissant, grâce à la ferveur de ses disciples, grâce aussi aux libéralités du roi Roger et des seigneurs normands, ses compagnons. Plusieurs monastères furent érigés en Sicile, à Messine et à Palerme. Heureux de voir son œuvre prospérer, le saint voulut, avant de mourir, visiter une dernière fois son premier troupeau : il eut la consolation de gravir encore le chemin escarpé du Monte-Sacro. Entouré de sa famille monastique , il pria dans son sanctuaire la Mère de Dieu , protectrice de la montagne, et il s'en alla mourir à Guglieto, en 4442.
Les vicissitudes de l'abbaye de Monte-Vergine furent à peu près les mêmes que celles de la Gava. Après de longues années de régularité, l'abbaye tomba en commende au xve siècle. Cinq cardinaux possédèrent successivement cet opulent bénéfice. En 4545, les revenus en furent donnés à l'hôpital de l'Annonciade de Naples. La ruine matérielle et spirituelle d'un institut jadis si florissant allait se consommer, lorsque saint Pie V, si zélé pour la réforme des ordres monastiques, entreprit de le rétablir. Sixte -Quint y travailla également. En 4596, sous Clément VIII, les constitutions primitives furent remises en vigueur et continuèrent depuis lors de régir la congrégation de Santa-Maria di Monte- Vergine. Construite au xii^ siècle, l'église, malgré des
restaurations postérieures considérables, a gardé son caractère original : elle possède plusieurs tombes royales fort curieuses. Aujourd'hui, au milieu des agitations qui troublent l'Italie, de rares pèlerins viennent invoquer le secours de la Vierge Marie, dans son sanctuaire autrefois si vénéré des populations. De plus rares voyageurs y sont attirés par la curiosité, quoique les monuments de l'église ne soient pas sans mérite, et que les archives du monastère renferment une énorme quantité de chartes. Avant de s'éloigner, <r l'étranger ne quittera point la vénérable abbaye sans regarder la vue magnifique qu'on embrasse du haut de la terrasse du monastère. Il verra ainsi se dérouler en face la chaîne centrale des Apennins s'avançant vers la Basilicate et terminée à l'horizon par les sommets du mont Voiture; au pied de la montagne, Avellino et la route de la Fouille, qui serpente au loin dans une plaine immense; à gauche, Troja et le pays bénéventin; plus près, dans la direction de Monte- Saticulo, au fond des gorges profondes d'Arpaja, le célèbre défilé des Fourches-Caudines *. i>
1 A. Dantier, les Mon, bénéd. d'Italie , tom. II, p. 341.