VALLOMBREUSE. — CAMALDOLI ET LES CAMALDULES
Nulle part plus qu'en Italie le moyen âge, si fécond en contrastes, ne présenta ces faits héroïques, gloire éternelle du christianisme, à côté de ces actes sauvages de vengeance, de cruauté, de férocité même, triste produit des passions humaines. Une sève généreuse circulait dans tous les membres du corps social : ce fut l'ère des grandes vertus et des grands crimes. Sous l'influence de la rosée céleste, on vit germer, croître et se développer toutes les vertus : aucune époque n'a produit plus abondante moisson pour le ciel. Hélas! à côté des prodiges de la perfection chrétienne, pourquoi avons-nous à déplorer tant d'inconséijuences? On l'a dit avant nous, et nous pouvons bien le répéter ici : si le sol, gras et fertile, était préparé à donner naissance à une végétation luxuriante, il devait également produire, faute de culture, une foule d'herbes parasites. Telle est la loi commune icibas, les savanes plantureuses se couvrent également
de plantes utiles et de plantes nuisibles. L'origine de labbaye de Vallombreuse mettra cette observation en évidence.
Un jeune gentilhomme de Florence, s'abandonnant sur la pente glissante où la nature humaine se laisse trop aisément entraîner, ne songeait qu'à satisfaire ses goûts dans une vie uniquement consacrée aux fêtes et aux plaisirs. Tout lui souriait; il avait pour lui la jeunesse, la santé, une beauté corporelle non commune, la fortune, une éducation brillante, des relations agréables, un avenir dont rien ne semblait devoir troubler le cours heureux. Toutes les séductions du monde paraissaient à l'envi conspirer sa perte. Selon les prévisions ordinaires, tout espoir était perdu.
Nous venons d'esquisser en quelques mots les premières années de la vie de Jean Gualbert. Ce jeune homme avait un frère unique, qu'il aimait tendrement, et également imbu des maximes du monde, nommé Hugues. Alors, plus encore que dans la suite, les esprits étaient aveuglés par d'horribles traditions relatives à un faux point d'honneur : c'était la vendetta en ce qu'elle a de plus barbare. A la suite d'une querelle avec un jeune seigneur florentin , Hugues fut frappé à mort. A cette triste nouvelle, Jean Gualbert, selon les préjugés de son temps et de son pays, poussé en outre par son père, jura de venger la mort de son frère sur la personne du meurtrier. La tache du sang ne pouvait se laver que dans le sang; plus d'une fois cette absurde transmission du prétendu devoir de la vengeance occasionnait dans les familles un deuil, pour ainsi dire, éternel. Marchant toujours armé, Jean Gual-
bert cherchait sans cesse à surprendre son ennemi. Après plusieurs tentatives inutiles, il le rencontre enfin dans un étroit défilé où la fuite était impossible. Sur-le-champ il met l'épée à la main, et se dispose à lui arracher la vje. Son adversaire n'avait pas d'armes; se sentant perdu, le Florentin se jette à ses pieds, les bras étendus en croix, le conjurant, au nom de Jésus crucifié, de ne pas lui ôter la vie. A ce spectacle, le jeune homme éprouve une émotion vive et soudaine. Au désir de la vengeance succède incontinent le sentiment de la miséricorde. La grâce divine a triomphé. Comment, en effet, rejeter une pareille demande, adressée au nom du Sauveur, mort sur la croix? Remettant son épée dans le fourreau : c Je ne puis, dit-il, vous refuser ce que vous me demandez au nom de Jésus -Christ. Je vous accorde non -seulement la vie, mais encore mon amitié. Priez Dieu avec moi de me pardonner le désir que j'ai eu de vous assassiner. i> Et parlant ainsi , il lui tend la main et l'embrasse avec affection. Victoire sublime remportée par le sentiment religieux sur une des passions humaines les plus impérieuses ! Un charmant petit oratoire se dresse à l'endroit où s'accomplit cet acte héroïque de charité *.
De ce moment, le cœur de Jean Gualbert est transformé; il continue sa route jusqu'à l'église de San- Miniato, non loin de Florence, où le triomphe qu'il vient de remporter sur lui-même reçoit sa première récompense. Tandis qu'il fait sa prière à genoux devant
i Le Bréviaire romain dit que ce fait se passa le jour de la Pentecôte (au 12 juin).
ABBAYES ET MONASTÈRES Ail
un crucifix, il aperçoit clairement la tête du Christ s'incliner vers lui, en signe de satisfaction : une voix intérieure lui donne Tassurance que son crime est pardonné. Il se relève sous l'empire d'une résolution généreuse : il renonce sur-le-champ à la milice séculière et aux honneurs du monde, et demande à être revêtu de l'habit monastique. Malgré l'opposition de son père et les instances de ses amis, il endosse aussitôt les livrées de la pauvreté , de l'humilité et de la pénitence. Il se coupe lui-même la chevelure; peu de temps après il prononce ses vœux.
Cette âme prédestinée fit les plus rapides progrès dans la voie de la perfection. A la mort de l'abbé, Jean fut élu d'une commune voix chef du monastère. Cette distinction l'affligea profondément : il se disait appelé à obéir et non à commander. Il renonça donc à cette dignité et se retira dans le désert, avec quelques compagnons. Des difficultés de plus d'un genre , survenues après son élection , hâtèrent encore l'exécution de son projet. En cherchant une solitude inconnue des hommes, il s'arrêta quelque temps à Camaldoli, pour y respirer le parfum des vertus de saint Romuald et des Camaldules, ses disciples. La Providence le conduisit ainsi dans le désert de Vallombreuse. Comme la vallée d'absinthe, transformée par saint Bernard en vallée de lumière (Clairvaux), cette vallée de la Toscane était destinée à voir croître et fleurir toutes les vertus monastiques. « Vallombreuse (vallis umbrosa), selon l'expression d'un écrivain moderne, près de San -Giovanni, dans le val d'Arno, à quelques lieues de Florence, est une de ces solitudes que la main du Créateur semble
avoir formées tout exprès pour les âmes désireuses de vivre d'une vie angélique , loin de tout bruit du monde et dans un commerce intime avec Dieu. Son nom seul porterait à la méditation et au silence; il lui vient de la multitude d'arbres qui ombragent et protègent contre l'ardeur du soleil cette vallée arrosée par des eaux vives *. i>
Deux ermites déjà vivaient dans cette belle vallée. Jean Gualbert se joignit à eux, avec un pieux compagnon venu de l'abbaye de San-Miniato. Ensemble ils jetèrent les premiers fondements d'un monastère, où les constitutions primitives de saint Benoît furent mises en vigueur, avec quelques additions que le fondateur jugea propres à entretenir les moines dans l'esprit de leur institut : tel fut le berceau de l'ordre célèbre de Vallombreuse, qui fut approuvé par le pape Alexandre ir, en 4070.
L'œuvre de saint Jean Gualbert fut comblée des bénédictions divines. De nombreux disciples accoururent se ranger sous sa direction, en sorte qu'il établit plusieurs monastères et en réforma d'autres : à sa mort, en 4073, il comptait jusqu'à douze maisons de son institut.
Le succès de la réforme opérée par saint Jean Gualbert vint surtout de sa manière de procéder. Il ne commandait rien à ses disciples sans leur en donner auparavant l'exemple, et s'il s'agissait d'actes pénibles et de mortifications extraordinaires, il les observait d'abord avec la plus grande exactitude. Plus tard cepen-
J Fleurs mon., p. 538.
dant, guidé par l'expérience, il modéra la sévérité de sa règle; et il faut ajouter que cet adoucissement à la rigueur de la discipline attira dans sa communauté beaucoup d'excellents religieux, rebutés par l'excessive dureté du régime intérieur. Le fondateur de la congrégation de Vallombreuse continua de se distinguer par son extrême charité et son humilité. Quelque temps même il avait montré une extrême répugnance à présider au gouvernement de son ordre naissant. On réussit, à la fin, à lui faire comprendre qu'agir autrement serait de sa part résister ouvertement aux desseins de la Providence. Dieu lui avait accordé des dons extraordinaires et même surnaturels. Les souverains pontifes qui se succédèrent sur la chaire de Saint- Pierre depuis la fondation de sa congrégation jusqu'à son dernier jour, l'honorèrent de leur estime et de leur bienveillance, non -seulement à cause de la sainteté de sa vie, mais à cause de son zèle ardent contre les simoniaques. A cette époque, en effet, la simonie fut une des plaies de l'Église, et les papes luttèrent avec une énergie indomptable contre ce crime honteux qui déshonorait la société chrétienne.
Nous ne saurions passer ici sous silence le fait merveilleux accompli en 4067. Saint Jean Gualbert avait déjà dénoncé publiquement, même au péril de sa vie, l'archevêque de Florence comme coupable de simonie. Le successeur de ce prélat, nommé Pierre de Pavie, du lieu de sa naissance, devait sa promotion à un crime semblable; de plus, on l'accusait d'être hérétique. Les religieux de Septime, monastère ainsi appelé parce qu'il était situé à sept milles de Florence, et dé-
pendant de Vallombreuse, partageaient l'émotion des Florentins, lesquels criaient : « Notre ville est menacée de la vengeance céleste; à saint Pierre on préfère Simon le Magicien! > Les clameurs prenaient un caractère de plus en plus menaçant. Suivant les usages de l'époque, on résolut de recourir au jugement de Dieu. Pierre de Pavie, averti par sa conscience, refusait obstinément; cédant même aux suggestions de passions mauvaises, il eut recours à la violence, et maltraita les clercs qui tenaient courageusement pour le droit et la justice. On procéda contre eux d'une manière tyrannique, jusqu'à violer un asile sacré où ils avaient espéré trouver un refuge assuré. Ce nouvel attentat souleva les citoyens. On ne saurait dépeindre l'agitation qui s'empara des esprits. La population entière réclama le jugement de Dieu : tous, hommes, femmes et enfants, se précipitèrent sur le chemin du monastère de Septime ; en quelques instants plus de trois mille persoiines s'y trouvèrent réunies.
« Près du monastère, le peuple dressa deux bûchers, longs chacun de dix pieds, larges de cinq, hauts de quatre et demi. Il n'y avait qu'une brasse de distance entre l'un et l'autre, et cet intervalle était couvert de bois sec. En faisant ces préparatifs, on chantait des psaumes et des litanies d'un ton fort lugubre. Pour l'épreuve on choisit un moine, nommé Pierre, comme l'évoque accusé, mais en grande réputation de vertu. Par ordre de l'abbé, il célébra la messe, qui fut chantée avec beaucoup de dévotion et une grande effusion de larmes. A VAgnus Dei, quatre moines se détachèrent, et d'un pas lent, la vue tris-
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tement baissée, pâles, tremblants, se soutenant à peine , ils allèrent allumer le bûcher. L'un portait le crucifix, l'autre l'eau bénite, le troisième l'encensoir, le quatrième douze cierges bénits et allumés. A ce spectacle, on poussa un cri aigu; puis on chanta le Kyrie eleison d'un ton si lamentable, que les plus hardis frissonnaient d'horreur. On conjura Jésus- Christ de défendre sa cause, on supplia de même la Vierge- Mère, le prince des Apôtres, et saint Grégoire, pape, de venger l'honneur de l'Église.
<t Le m'oine Pierre, ayant alors achevé la messe, ôta sa chasuble, garda les autres ornements, et la croix en main, chantant les litanies avec les moines et plusieurs abbés, s'approcha des bûchers déjà tout en feu. Le peuple redoubla ses prières d'une voix extrêmement animée; après quoi on fit silence pour entendre les conditions de l'épreuve. Un des abbés, d'une voix haute et distincte, lut devant le peuple une oraison contenant ce qu'on demandait à Dieu. Un autre récita les conditions en ces termes : e: Mes frères et € mes sœurs. Dieu nous est témoin que nous faisons « cette épreuve pour le salut de vos âmes, afin que ce désormais vous évitiez la simonie, qui exerce dans <r l'Église de si funestes ravages. Apprenez aujourd'hui « qu'elle est si abominable, que les autres crimes, m comparés avec elle, méritent à peine le nom de <r crimes. i>
<c Les deux bûchers étant presque réduits en charbon, et le passage qui les séparait ne présentant plus qu'un brasier effrayant, le moine Pierre prononça d'une voix élevée l'oraison suivante : « Dieu tout-puis-
sant, secourez-moi dans ce jugement terrible; si Pierre de Pavie a usurpé par simonie le siège de Florence, préservez-moi des atteintes du feu, comme vous avez autrefois conservé sains et saufs les trois enfants de la fournaise. » Tous les assistants en larmes répondirent : Ainsi soit'il. Ensuite il donna le baiser de paix à tous ses frères, qui demandèrent au peuple combien de temps il voulait que Pierre demeurât dans le feu. La multitude répondit : « C'est assez qu'il y passe gravement. D
(( Pierre fait le signe du chrétien, arrête sa vue sur la croix qu'il portait, et sans changer de couleur, sans regarder seulement le feu, y entre nu -pieds, avance d'un pas lent et égal. Le vent produit par la flamme agitait ses cheveux, soulevait son aube, faisait flotter son étole, et emporta son manipule au milieu de l'un des bûchers : il va le reprendre, poursuit sa marche, et parait enfin hors des flammes, sans qu'elles aient laissé sur lui ni sur ses vêtements la moindre trace; il n'avait pas perdu un de ses cheveux, pas un poil de ses paupières ni de ses sourcils. Quand il fut sorti de ces brasiers , il y voulut passer une seconde fois; mais, la multitude l'arrêtant, chacun s'empressa de lui baiser les pieds, de lui donner toutes les marques de vénération les plus expressives, de toucher au moins ses habits si merveilleusement conservés. Tous chantaient les louanges de Dieu, en versant des larmes de joie, en exaltant saint Pierre et en détestant Simon le Magicien. Tel est le récit que le peuple et le clergé de Florence en firent par écrit au pape Alexandre II, en le suppliant de les délivrer des simonia-
ques. Le pape en fut si frappé, qu'il déposa l'évéque Pierre. Le coupable fut si touché lui-même, que, pour réparer tant de scandales, il se fit moine au monastère même de Septime \ y>
Le moine Pierre, qui avait passé par le feu, en retint le nom de Pierre-Igné {Petrus Igneus). Il était de la famille Aldobrandini , parvint au cardinalat et fut pourvu de Tévêché d'Albano : il mourut comme il avait vécu , en grande réputation de sainteté.
L'origine de l'ordre des Camaldules a plus d'un trait de ressemblance avec celle de la congrégation de Vallombreuse. Né à Ravenne et issu de l'ancienne famille ducale qui avait régi cette ville, Romuald en fut le fondateur. Il avait passé les premières années de sa jeunesse au sein de l'agitation ef des plaisirs bruyants qui trop souvent séduisent les jeunes gens sans expérience trop tôt gâtés par les dons de la fortune. Son père, nommé Sergius, appartenait à une vieille famille, tristement imbue des maximes du monde. Dans une querelle avec un de ses proches, au sujet d'une terre dont ils se disputaient la possession, il fut convenu que le différend serait vidé par un combat singulier. Sergius mit l'épée à la main, et donna la mort à son adversaire, en présence de son fils Romuald, qu'il avait choisi pour témoin. Ce triste événement fit une impression extraordinaire sur l'imagination du jeune homme. Jamais il n'oublia cette scène sanglante, où il avait vu la victime se débattre dans les convulsions de l'agonie. Romuald se regardait comme com-
1 Voy. VIHsf. Qénér. de VÉglise, lom. IV, p. 378 ol suiv.
plice de cet homicide, et pour calmer sa conscience il voulut, suivant l'usage du temps, faire une retraite de quarante jours dans le monastère de Saint-Apollinaire in Classe, aux portes de Ravenne. C'était là que la grâce devait triompher, et préparer à l'Église une de ses gloires les plus brillantes.
Romuald eut d'abord à vaincre des difficultés de plus d'un genre. Sergius, dont les emportements étaient redoutables, refusa d'accorder son consentement à l'entrée de son fils en religion. Bientôt l'ardeur du novice effraya la tiédeur de plusieurs de ses nouveaux frères, qui voyaient dans sa régularité parfaite une censure de leur conduite. Comme la charité était l'âme de toutes ses actions, Romuald obtint la permission de se retirer près d'un saint ermite, nommé Marino, qui habitait à peu de distance des lagunes de Venise. Loin de se plaindre des rigueurs de son nouveau genre de vie, il y trouva un charme céleste si puissant, qu'il conçut dès lors la première pensée d'instituer un ordre nouveau, dont la base serait le régime des anachorètes.
Pierre Urseolo, doge de Venise, était parvenu à cette haute dignité, en prenant part à un complot dans lequel son prédécesseur avait péri d'une mort violente. Les premières jouissances de l'ambition satisfaite lui causèrent une espèce d'éblouissement ; mais bientôt la voix de la conscience se fit entendre. Le remords déchirait son âme : sans cesse il avait devant les yeux le crime horrible dont il s'était rendu coupable. Ne pouvant résister plus longtemps aux reproches qui retentissaient dans son cœur jour et nuit, il résolut
de faire pénitence. Il choisit, pour expier son crime, le monastère de Saint-Michel de Cusan , en Catalogne. Jean Gradenigo, patricien de la noble cité de Venise, se joignit à lui, et il emmena Termite Marino et Romuald son disciple. Ce dernier cependant paraissait souvent inquiet. Il manifestait son désir de revoir l'Italie, avec l'espérance de décider son père à ne pas quitter la pieuse retraite où il s'était enfermé à la suite d'une conversion soudaine. A la nouvelle de son prochain départ, les Catalans conçurent un bizarre dessein. La vertu de Romuald était héroïque. Ne pouvant le décider à vivre parmi eux, ils formèrent le projet de le mettre à mort, afin de conserver ses reliques. C'était, il faut en convenir, un témoignage fort indiscret rendu à sa sainteté. Romuald fut averti à temps, et réussit à se soustraire à cette passion inconsidérée pour les reliques.
Sergius était entré avec décision dans la rude carrière de la sainteté monastique. Son fils se trouvait ainsi rendu à toute la liberté de son génie et de ses aspirations ascétiques. Il se retourna avec une ardeur extrême vers la solitude, où l'entraînait un attrait irrésistible. Les déceptions ne manquèrent pas à ses premières tentatives. Dieu n'épargne pas les difficultés aux œuvres naissantes qui doivent prendre ensuite des développements plus considérables et plus solides. Les grands arbres dont les racines plongent le plus profondément dans le sol, ont été agités par la tempête. Cherchant au milieu des Apennins un lieu solitaire propice à l'exécution de ses idées, il s'arrêta sur un plateau environné de montagnes couronnées de bois
touffus. Arrosé par sept fontaines aux eaux limpides, ce désert s'appelait Gamaldoli; on le désignait aussi sous le nom d'Aqua bella. Un oratoire, consacré par l'évéque d'Arezzo, fut le centre du nouvel établissement. Romuald avait expérimenté les avantages de la vie cénobitique et ceux de la vie anachorétique. Il trouva le moyen de réaliser entièrement pour la priemière fois à Gamaldoli l'idéal qu'il avait tant de fois rêvé : éviter, autant que possible, les inconvénients de la vie commune, et ceux plus graves peut-être encore d'un isolement absolu. Ses disciples devaient être à la fois moines et solitaires; ils devaient unir la vie des solitaires de l'Egypte à celle des cénobites de l'Occident; ils passaient du silence et de la contemplation à la prière en commun; ils travaillaient dans des cellules séparées, ou s'occupaient isolément à cultiver un modeste enclos attenant à leur ermitage. Aux heures marquées, ils se rendaient à l'oratoire, où ils récitaient l'office en commun sur le ton de la psalmodie. La pratique de la mortification, le travail, le jeûne, les veilles, une abstinence perpétuelle, maintenaient ces fervents religieux dans l'esprit de leur institut.
Saint Romuald, à mesure qu'il avançait en âge, menait une vie plus austère et plus dégagée des sens. Son esprit était éclairé de lumières surnaturelles et abondantes; c'est ainsi que, dans les dernières années de sa vie, il composa cette belle Exposition des Psaumes, dont le manuscrit original se conserve à Gamaldoli, où respirent des sentiments admirables et vraiment dignes d'un saint. Le poids des années et des infirmités ne put le décider à se relâcher en rien de
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ses austérités ordinaires. Il rendit le dernier soupir dans une pauvre cellule de reclus à Val -de -Gastro, âgé de cent vingt ans : il en avait passé vingt au milieu du monde, trois dans un monastère et quatrevingt-dix-sept dans les rigueurs de la vie érémitique. Après la mort de son glorieux fondateur, l'ordre des Camaldules obtint des accroissements qui le rendirent un des plus florissants de l'Italie. Nous ne saurions mentionner tous les établissements où, jusqu'à nos jours, les disciples de saint Romuald se distinguèrent par d'éminentes vertus. Nous ne saurions nous dispenser d'en nommer deux plus connus des étrangers qui visitent Rome et les environs de la Ville éternelle : le monastère de Frascati et celui de Saint-Grégoire au mont Cœlius.