LA REDEMPTION DES CAPTIFS. — LES TKIMTAIHLS NOTRE-DAME DE LA MERCI
La honte de FEurope au moyen âge, et une des gloires du christianisme, c'est d'un côté la piraterie exercée par les musulmans contre les chrétiens, et la triste servitude qui en était la conséquence; d'un autre côté, les efforts héroïques des disciples de saint Jean de Matha et de saint Pierre Nolasque. <r S'il est quelque chose de triste à considérer dans le passé de l'histoire européenne, dit M'' Pavy, évoque d'Alger *, c'est le règne de la piraterie musulmane, si longtemps, si honteusement subie par les puissances de la chrétienté. Figurez-vous des nuées de vautours s'élançant du haut de leurs immondes repaires, fondant sur leur proie, la saisissant avec leurs serres, mêlant les cris d'une joie féroce à ses cris plaintifs, et l'emportant
' Appel de A/»*" réiéque d* Alger en faveur de la ehapelle de Notre- Dame d'Afrique, On peut lire d'intéressants extraits de cet opuscule dans le Mém, cathoL, tom. XIV, p. 293 et suiv. Voy. également Fleurs mon., p. 363 , par Maxime de Mont-Rond.
dans leur aire, pour la torturer et se repaître, goutte à goutte, de son sang. Cette image n'a rien de forcé; la réalité même l'emporte sur la figure. A toute heure, en effet, partaient d'Alger, de Tunis, de Salé, de Tripoli, de Tétouan, de Tanger, des vaisseaux armés en guerre, montés par ce que le fanatisme, la cupidité, l'audace, la force et l'habitude du triomphe ont de plus déterminé. Us allaient, infestant la Méditerranée, l'Adriatique et les bords de l'Océan, abordant quelquefois jusqu'en Angleterre, en Irlande, et même jusqu'en Islande; ils livraient à tout navire chrétien qu'ils rencontraient sur les flots des combats à outrance, capturaient à terre tout ce qui tombait sous leur main; ils ramenaient dans leurs sauvages capitales vaisseaux, hommes et dépouilles, qu ils se partageaient en toute propriété. Les bagnes d'Afrique regorgeaient de captifs marqués au sceau du baptême. La seule ville d'Alger, avec sa banlieue, en comptait, dans la première partie du xvii^ siècle, près de vingt-cinq mille \ C'étaient des Français, des Espagnols, des Anglais, des Italiens, des Styriens, et même des Russes. y>
Et qu'on ne s'imagine pas que cette captivité offrît seulement les humiliations et les tristesses de l'esclavage antique. La condition des captifs chrétiens sous le joug des forbans était cent fois plus dure. € S'il y a quelque chose au monde, dit Bossuet, quelque servitude capable de représenter à nos yeux la misère extrême de la captivité horrible de l'homme sous la tyrannie des démons, c'est l'état d'un chrétien captif
1 Le P. Dan., //ns7. de Barbarie, liv. 111, p. 318.
SOUS la tyrannie des mahométans; car sa foi n'est pas moins en péril que sa vie^ y> L'auteur de VHistoire de Barbarie, de même que d'autres écrivains témoins des supplices des chrétiens, nous en a laissé d'effroyables peintures; et pourtant les victimes n'étaient coupables d'aucun crime, elleô n'avaient pas été prises en guerre, les armes à la main : la plupart du temps, elles avaient été surprises en trahison; on les avait arrachées par violence à leur patrie, à leur famille, à leurs amis, à toutes les affections de la vie. Souvent, par un coup imprévu, des jeunes gens, dans l'âge des espérances, se trouvaient transportés dans la plus effroyable des réalités et sans espoir de retour. Voici quelques traits de ce lugubre tableau : « Exposition publique dans un état complet de nudité, vente à prix d'argent; envoi sur les galères pour y manier la rame dans les expéditions contre les chrétiens; travaux excessifs et vils dans la cité et dans les campagnes; pour nourriture dix onces de pain, de l'eau et du vinaigre; pour logement, un bouge bas et sombre; pour vêtements, d'ignobles haillons couvrant à peine le corps, et, quand le travail cesse ou le permet, de lourdes chaînes aux pieds; les plus grossières injures prodiguées avec le plus insolent mépris; les femmes, les enfants et les jeunes gens, tristes jouets de passions abominables; à la moindre faute d'oubli ou de légèreté, d'horribles châtiments, suivant le caprice ou la cruauté du maître. Tantôt on frappait les esclaves à coups de pierre , de couteau ou de bâton, sur les pieds, sur le dos ou sur
* Bossuet, Panégyr, de saint Pierre Nolasqtie.
le ventre; tantôt on leur brisait les dents; on leur coupait le nez et les oreilles; tantôt on les attachait, pour les traîner par les rues, au cou ou à la queue d'un cheval; tantôt on les rompait, on les brûlait, ou on les empalait; tantôt on les roulait dans des tonneaux remplis de clous; tantôt on leur entr'ouvrait les épaules à coups de hache, et dans ces plaies béantes on faisait fondre de longs flambeaux de cire allumés K ]^
Témoins , et trop souvent exposés à ces affreux suppUces, des malheureux, préférant la mort à des souffrances sans répit, réussissaient à rompre leurs chaînes et à s'évader. Mais où trouver un asile sur cette terre inhospitaUère et au milieu de populations hostiles? Bientôt ils étaient repris , et alors on ne leur épargnait aucun outrage. Ordinairement on leur arrachait la vie au milieu des plus atroces supplices. Parfois, et il suffisait pour cela d'un caprice du maître, ils étaient brûlés vifs, après avoir enduré des tortures qui n'auraient jamais semblé pouvoir être inventées par une imagination humaine en délire. Et encore, faut-il le dire? la mort, pour ces infortunés, était accueillie comme un bienfait.
Comment parler maintenant du violent prosélytisme exercé chaque jour, à chaque instant du jour, dans toutes les circonstances, en santé, en maladie, par la force, par la séduction, par les promesses, par l'appât des voluptés, afin de triompher de la constance de pauvres esclaves à demi vaincus par l'abattement et les angoisses de l'exil? Pourrions-nous, au sein de notre
1 i't supra, liv. V, ch. ix.
patrie, de notre famille et de nos amis, jouissant de tous les avantages de la civilisation chrétienne, avoir un léger goût de peines si amères, sans aucun espoir d'adoucissement?
Un jour cependant les douces lueurs de la liberté brillèrent sur ces rivages désolés. Les esclaves chrétiens découvrirent sur les flots un navire monté par des hommes couverts d'amples vêtements blancs; une croix rouge et bleue brillait sur leur poitrine. Enfin, ce sont les Rédempteurs des captifs! Ces hommes généreux n'oublieront pas désormais le chemin de l'Afrique, pour y briser les chaînes de leurs frères en Jésus- Christ, jusqu'à ce que la croix, si longtemps exilée de ces plages jadis habitées par des saints, domine et protège ces côtes trop longtemps inhospitalières.
Saint Jean de Matha et saint Pierre Nolasque mériteront à jamais la reconnaissance des populations chrétiennes! Ya-t-il en Europe une seule contrée qui n'ait cent fois béni leur nom et exalté leur mémoire? Ce furent tous deux, au moyen âge, les héros les plus populaires de la charité chrétienne.
Saint Jean de Matha naquit le 24 juin H60, dans le bourg de Faucon, aux extrémités de la Provence. Sa famille appartenait à la noblesse; plus riche cependant des faveurs célestes que des biens de ce monde. Sa pieuse mère, nommée Marthe, le mit, dès sa naissance, sous la protection de la sainte Vierge. Aussi cet enfant privilégié annonça-t-il de bonne heure les plus heureuses dispositions. Il se montra, dès le berceau, doué des plus belles qualités, d'un caractère doux, d'une modestie angélique, d'une humeur égale,
obéissant à l'égard de ses parents et de ses maîtres. Jamais sa bouche ne proféra une parole capable de faire rougir. La piété faisait ses délices. Le temps destiné aux récréations était le plus souvent employé en lectures édifiantes. Comme un reflet de la pureté de sa conscience, son visage était rayonnant et d'une beauté remarquable; sa taille était avantageuse. Mais ce saint jeune homme commença de bonne heure à mépriser les agréments extérieurs ; et il se mit à pratiquer la mortification , dès qu'il eut appris que c'était la voie tracée par Jésus-Christ pour aller au ciel.
Charmé de trouver en son fils autant d'aptitude pour les sciences que d'inclination à la vertu, son père l'envoya à Aix, se former à l'étude des belles-lettres, sous la direction de maîtres habiles. En même temps il voulut qu'il se livrât aux exercices convenables à un jeune homme de qualité, comme l'équitation et l'escrime. L'élève, aussi inteUigent que docile, excella dans tous les exercices auxquels on l'appliqua. C'était le modèle des jeunes gens de son âge et de sa condition. Rien ne le détourna du droit chemin de la vertu. Il distribuait aux pauvres l'argent que ses parents lui envoyaient pour ses plaisirs. Sa charité éclairée s'étendait aux pauvres malades, auxquels, chaque vendredi, il prodiguait dans les hôpitaux les soins les plus afifec^ tueux, les consolant par de douces paroles, pansant lui-même leurs plaies, leur rendant les services les plus répugnants à la nature. De cette manière il faisait bénir le nom de Jésus-Christ, et il obtenait des grâces pour persévérer dans le bien, Rien, en effet, n'est plus méritoire que le dévouement actif en vertu duquel
abbâves et monastères |7t
nous nous rendons serviteurs volontaires de no» frères souffrants, en dédaignant les joies mondaines.
Après avoir heureusement achevé le cours ordinaire des études , Jean de Matha resta quelque temps dans sa famille, uniquement occupé, dans un saint loisir, des pratiques de la vie spirituelle et de la contemplation des choses divines. Il ne tarda pas à comprendre que le repos prolongé, sa jeunesse, la position de sa famille, les relations de bienséance auxquelles il ne pouvait se soustraire , l'exposeraient à des dangers de tout genre. Depuis longtemps d'ailleurs il nourrissait au fond de son cœur de nobles projets. Cédant à ses aspirations, il vint à Paris, du consentement de son père, étudier la théologie et les autres sciences ecclésiastiques. Il parut dans l'Université avec beaucoup de distinction, et monta, suivant les degrés ordinaires, jusqu'au grade de docteur en théologie. Grâce à la fermeté de son caractère et à la solidité de sa vertu, il ne contracta pas la plus légère tache, au milieu des vices qui souillaient alors la jeunesse turbulente et licencieuse de l'université de Paris. Il couronna dignement sa vie d'écolier en recevant les ordres sacrés. Dieu voulut accompagner de grâces extraordinaires, non -seulement son ordination à la prêtrise, mais encore la célébration de sa première messe. Il monta la première fois au saint autel dans la chapelle de l'évêché de Paris, en présence de l'évêque Maurice de Sully, des abbés de Saint -Victor et de Sainte- Geneviève, et du recteur de l'Université. C'était un témoignage éclatant rendu au mérite de Jean de Mathg, Beaucoup, sans doute, envièrent cette faveur et
la regardèrent comme l'indice assuré des honneurs qui l'attendaient.
Ce jour de bénédiction fut choisi de Dieu pour révéler à son serviteur sa vocation particulière, celle de travailler courageusement et sans relâche à délivrer ses frères de la servitude des infidèles. Jean de Matha répondit aussitôt à l'appel d'en haut. Afin de rendre son ministère plus fructueux , il voulut s'y préparer par la retraite, le jeûne et la pénitence. Il vint trouver Félix de Valois, qui jouissait d'une grande réputation de saiflteté dans le diocèse de Meaux. La Providence avait ses vues sur ces deux âmes prédestinées à une œuvre magnifique. Un jour qu'ils étaient en conférence près d'une fontaine, Jean s'ouvrit à Félix sur la pensée qu'il avait eue en célébrant sa première messe, relativement à la délivrance des chrétiens qui gémissaient en captivité sous le joug des mahométans. Il parla du but et de l'utilité de cette entreprise avec tant de feu et d'entraînement, que Félix crut reconnaître la volonté de Dieu dans ce projet, et s'offrit pour coopérer à cette œuvre. Là -dessus, tous deux se mirent en prière, et redoublèrent pendant trois jours leurs jeûnes et leurs macérations, sûrs d'obtenir ainsi l'assistance divine. Ils éprouvèrent l'un et l'autre une vive ardeur et comme un attrait surnaturel qui les poussait à réaliser leur dessein. Ils entrevirent, par l'effet d'une lumière extraordinaire, les obstacles qu'ils auraient à vaincre, les fatigues qu'ils éprouveraient, les périls, les mauvais traitements, les privations, la prison, la mort même qui les attendaient sur les plages sauvages de l'Afrique de la part des farouches sectateurs du Coran.
Cette perspective, loin de refroidir leur courage, animait leur résolution jusqu'à l'enthousiasme. Sans plus tarder, ils prirent le chemin de Rome, ne voulant rien faire sans avoir obtenu l'approbation et la bénédiction du vicaire de Jésus - Christ. Innocent III occupait alors glorieusement la chaire de Saint-Pierre. Il reçut comme deux anges les deux pèlerins français, et, considérant l'utilité que l'Église pourrait retirer de ce nouvel institut, il n'hésita pas à créer un ordre religieux sous le titre de la Sainte-Trinité et de la Réde7yip' lion des captifs. La bulle est du 17 décembre 1198. Les religieux devaient porter l'habit blanc avec une croix rouge et bleue sur la poitrine. La première maison qu'ils possédèrent à Paris était située dans le quartier de l'Université, sur la rue Saint-Jacques, et près d'une église dédiée à saint Mathurin : ils prirent de là le nom de Mathurins, sous lequel ils furent aussi connus que sous celui de Trinitaires. L'œuvre, du reste, devint aussitôt populaire. Des monastères furent fondés à Cerfroid, au diocèse de Meaux, à Rome près de l'église Saint-Thomas délia Navicella, et dans plusieurs autres provinces de la chrétienté. Elle ne tarda pas à réaliser ce qu'on pouvait en attendre. Dès l'an 1200, deux trinitaires traversèrent la Méditerranée, pénétrèrent dans l'empire du Maroc et rachetèrent cent quatre-vingt-six esclaves chrétiens. L'année suivante, Jean de Matha vint à Tunis, où il délivra cent dix prisonniers. Des quêtes faites en France, en Espagne et en Italie, lui permirent de retourner à Tunis, où il brisa les chaînes de cent vingt captifs. Les mahométans, furieux de voir ces malheureux délivrés de leurs
mains, voulurent le masàacrer avec les chrétiens qu'il venait de racheter. Il échappa à leur perfidie et à leurs desseins sanguinaires, grâce à l'intervention marquée de la Providence. Dès lors, l'espérance soutiendra le courage des infortunés, sachant qu'ils ne sont pas abandonnés : des libérateurs ne cesseront, en Europe, de faire appel au sentiment chrétien et de recueillir d'abondantes aumônes, prix de leur rachat. Chaque année, des religieux viendront jeter aux infidèles quelques pièces d'or, rançon des prisonniers et des exilés.
Dans un voyage en Espagne, dont les plus belles provinces gémissaient encore sous l'oppression des Maures, saint Jean de Matha, par ses prédications ardentes, n'eut pas de peine à émouvoir les populations. Les princes ouvrirent leurs trésors, et secondèrent de toute leur puissance les généreux efforts des Rédemjh leurs des captifs. Ainsi notre saint donna l'exemple à saint Pierre Nolasque, qui institua, quelques années après, l'ordre de la Merci.
L'année 1213, en effet, quand saint Jean de Matha rendit le dernier soupir, saint Pierre Nolasque atteignait sa vingt-quatrième année, et prenait la résolution de sacrifier ses biens au rachat des esclaves chrétiens. En 1218, Vordre de Noire - Dame -de-la- Merci était institué, approuvé, doté, et, peu de temps après, les Rédempteurs inauguraient leur mission ^ Deux
t A rétablissement de Tordre de la Merci, après le nom de saint Pierre Nolasque, « Thomme le plus libéral qu'il y ait jamais eu sur la terre, » suivant une expression de Bossuet, se rattachent les noms de trois illustres personnages : le roi Jacques d'Aragon, saint Raymond de Pennafort, et le grand pape Innocent III.
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voyages à Grenade et à Valence rendirent plus de quatre cents prisonniers à la liberté et à leurs familles. Qui pourrait peindre les transports de joie avec lesquels la population espagnole salua le retour des captifs, portant encore les stigmates de la servitude, et que Ton regardait comme perdus à jamais? Jacques, roi d'Aragon, et saint Louis, roi de France, comblèrent de faveurs le fondateur de la nouvelle congrégation. Après avoir multiplié ses bienfaits par lui-même et par ses disciples, saint Pierre Nolasque mourut le 25 décembre 1256, à l'âge de soixante-sept ans, en prononçant ces paroles : € Le Seigneur a envoyé un Rédempteur à son peuple; il a fait alliance avec lui pour toute l'éternité \ ^
Quels ont été les résultats des immenses labeurs entrepris par les Rédempteurs? Depuis 1198, date de la fondation de leur institut, jusqu'en 1787, les Trinitaires seuls ont racheté neuf cent mille esclaves européens. On serait au-dessous de de la vérité historique, en ne portant qu'au tiers de ce chiffre le nombre de ceux qui durent leur délivrance aux Pères de la Merci. Voilà donc au moins douze cent mille esclaves chrétiens rachetés par ces deux ordres religieux I
<r Dans notre siècle de froid égoïsme et de sordides calculs, on admirera sans doute les moines rédempteurs, ces sublimes mendiants du Christ, qui ont plus fait pour la liberté de leurs frères et pour l'honneur de l'humanité que tous les économistes, tous les philosophes et tous les libéraux ensemble ^ y>
i Psalm. ex, 9.
2 Mgr Pavy, op. citât.
SAINT DOMIMOLK ET LES FRERES PRECHEURS
Deux ordres célèbres dans l'Église commencèrent à fleurir au xiii© siècle. <r Lorsque Jésus-Christ, dit un illustre orateur et un fervent religieux, regarda ses [)ieds et ses mains percés pour nous, de ce regard d'amour naquirent deux hommes, saint Dominique et saint François d'Assise \ 3> La Providence suscita en même temps ces âmes privilégiées qui devaient exercer une action si puissante dans la société chrétienne, au milieu d'un siècle dont les œuvres resteront à jamais dignes de mémoire. Le xiiie siècle ne fut pas moins fécond en prodiges que ceux qui jouissent d'une renommée plus populaire. Ce fut le siècle d'Innocent III, de Philippe- Auguste, de saint Louis et de saint Thomas d'Aquin; le siècle où furent érigées nos grandes cathédrales, où la législation prit des formes plus régulières, où notre littérature nationale fit ses premiers essais.
i La P. I.acordairo , Vie de saint Dominif/ue.
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Saint Dominique avait trente ans accomplis quand s'ouvrait le xiii® siècle; il était né en 1170, à Calaroga, bourg de la Vieille -Castille, de la noble maison des Guzmans. Sa mère, Jeanne d'Aza, était plus recommandable encore par sa piété que par l'illustration de sa famille. Peu de temps avant la naissance de son fils, un signe lui fit découvrir sa grandeur future; elle eut un songe durant lequel elle s'imagina qu'un chien sortait de son sein, tenant dans la gueule une torche enflammée, pour embraser toute la terre. Elle comprit que c'était un présage du zèle ardent que son fils déploierait un jour au service de Dieu. « Quand Dominique fut présenté à l'église pour y recevoir le baptême, dit son historien, un nouveau signe manifesta la grandeur de sa prédestination. Sa marraine vit en songe, sur le front du baptisé, une étoile radieuse. Quelque vestige en demeura toujours depuis sur le visage de Dominique, et l'on a remarqué, comme un trait singulier de sa physionomie, qu'une certaine splendeur jaillissait de son front, et attirait à lui le cœur de ceux qui le regardaient ^ :i^ Ses parents cherchèrent de bonne heure les moyens les plus propres à lui procurer une éducation convenable. Leur unique désir était de coopérer aux intentions merveilleuses de la divine Providence.
Dominique répondit admirablement aux soins de ses parents. Doué d'un naturel heureux et d'un esprit précoce, il manifesta dès ses plus jeunes années de l'inchnation pour la vertu, et des dispositions pour
I Le P. Lacordaire, Vie de saint Dominique, p. 28.
Tétude. Prévenu par l'attrait de la grâce, il apprit, pour ainsi dire, au sortir du berceau, à prier, à se moï*tifier et à dompter sa Volonté. Aussitôt qu'il fut en âge d'apprendre les lettres, ses parents le confièrent à un de ses oncles , archiprêtre de l'église de Gumiel d'Issan. Tout le monde s'étonnait des progrès rapides qu'il faisait dans les connaissances littéraires, et voyait avec édification l'ardeur qu'il déployait dans l'accomplissement de tous les devoirs de la piété. Au lieu de se livrer aux divertissements permis à son âge , il assistait son oncle dans la célébration des offices divins. Plus d'une fois on remarqua sur son visage comme le rayonnement d'une piété angélique.
Agé de quinze ans, après avoir achevé le cours ordinaire des humanités, Dominique fut envoyé à Palencia, ville épiscopale du royaume de Léon, où il y avait une université, transférée dans la suite à Salamanque, où elle continua de jouir d'une immense célébrité. Durant six années, il cultiva avec succès l'étude de la philosophie et de la théologie. Gomme auparavant , il se distingua autant par la sainteté de sa vie et la pureté de ses mœurs que par ses talents naturels et son avancement dans les sciences. Afin de calmer les emportements de son caractère 6t la fougue de ses passions, il passa dix ans sans boire de vin; il s'accordait un court sommeil, qu'il prenait habituellement couché sur le plancher de sa chambre, rarement dans son lit. Ses condisciples le rencontraient seulement dans les rues qui menaient à l'église ou aux écoles publiques, en cela semblable aux illustres docteurs saint Basile et saint Grégoire. De bonne heure il con-
tracta l'habitude de parler peu, encore moins d'engager des discussions scientifiques avec ses condisciples, l'expérience lui ayant appris bien vite que ces sortes d'exercices dégénèrent promptement en disputes peu utiles à l'avancement de la science , quand elles ne blessent pas la charité. Par une considération du même genre, il rendait peu de visites, et en recevait peu. Surtout il évitait avec grand soin les mauvaises compagnies ; là, en efifet, parmi la jeunesse des écoles, se perdent trop fréquemment, avec les bonnes mœurs, la rectitude du jugement, la paix de l'âme et les saines traditions de l'enseignement ecclésiastique. Les idées mondaines pénètrent aisément au sein des réunions de jeunes gens, faciles à subir l'entraînement de la nouveauté. Pour se garantir plus efficacement des surprises, aussi bien sous le rapport des doctrines que sous celui de l'ardeur des sens, il invoquait sans cesse la protection de la sainte Vierge. Aussi cette Vierge immaculée le prit-elle sous sa sauvegarde particulière, et le conserva à l'abri des mauvaises passions. Dans le cours de sa vie militante, il éprouva constamment les effets de l'assistance maternelle de Marie. Faut- il s'étonner s'il mérita d'être compté, dans la suite, parmi les plus dévots serviteurs de la Mère de Dieu ? On lui devra plus tard la charmante et fructueuse dévotion du Rosaire.
Il achevait ses cours de théologie, quand les malheurs publics de l'Espagne lui fournirent l'occasion de montrer sa charité généreuse envers les pauvres. En 1191, une famine cruelle éprouva sa patrie, surtout les royaumes de Castille et de Léon. Ils furent
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réduits à une misère dont on a peine à se faire idée. Non-seulement Dominique sacrifia , pour les soulager, tout l'argent qu'il possédait et toutes les ressources dont il pouvait disposer; il vendit même tous ses meubles, et, à la fin, il n'hésita pas à se défaire de ses livres. Pour un jeune homme à peine échappé aux bancs de l'école, c'était un sacrifice héroïque. Les habitants de Palencia, émus au spectacle de tant de grandeur d'âme, ouvrirent leurs greniers et leurs coffres ; ainsi la ville se trouva garantie de la mortalité dont elle était menacée après la famine.
Le jeune Dominique, peu de temps après, donna une preuve plus surprenante encore de son inépuisable charité. Un jour, une pauvre femme le pria, les larmes aux yeux, de lui faire quelque aumône, pour l'aider à racheter son frère des mains des Maures, qui l'avaient réduit en esclavage : elle espérait que ce jeune gentilhomme lui viendrait en aide dans sa détresse; mais Dominique se trouvait hors d'état de contribuer à payer la rançon. Dans un élan de charité sublime, il lui offrit de se constituer prisonnier à la place de son frère. Dieu, qui réservait son serviteur pour le salut d'un grand nombre d'hommes, ne le permit pas.
La voix de Dieu ne s'était pas encore révélée à Dominique. S'il était décidé à travailler à l'avantage de son prochain par la prédication évangélique, il ignorait encore de quelle manière. L'évêque d'Osma, Diego de Azevedo , avait transformé les chanoines de sa cathédrale en chanoines réguliers de Saint-Augustin. La réputation de piété du jeune Dominique attira son attention : l'évêque l'appela à faire partie de son cha-
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pitre réformé. Cette voix fut entendue comme venant de Dieu. Dominique avait alors vingt-cinq ans. Surle-champ il quitta Palencia, et fit profession de la vie religieuse. « Il y a six siècles que Diego de Azevedo est couché sous une pierre que je n'ai pas même vue, et pourtant je ne prononce son nom qu'avec un respect qui m'émeut \i> Ce saint et illustre personnage fut le médiateur employé de Dieu pour diriger et éclairer celui qui devait être le père d'une nombreuse famille, et d'une race valeureuse à combattre les combats du Seigneur.
Dominique passa neuf années dans l'Église d'Osma, servant Dieu dans les rangs d'un collège de chanoines, et préludant aux travaux apostoliques auxquels il allait bientôt consacrer sa vie entière. L'heure est venue où sa grande mission sera inaugurée par la conversion d'un hérétique opérée dans des circonstances extraordinaires. Le roi de Castille, Alphonse VIII, conçut le dessein de marier son fils à une princesse du Nord. L'évêque d'Osma, choisi comme négociateur, emmena Dominique avec lui, en 1203. En traversant le Languedoc, ils eurent occasion de constater par eux-mêmes les progrès que faisait dans cette province l'horrible hérésie des Albigeois. Ils logèrent même, près de Toulouse, chez un homme qui en était infecté. Le zèle de Dominique en fut exalté. Il ne se contenta pas de prier en secret pour son hôte infidèle; il passa la nuit à l'entretenir, et l'éloquence sainte qu'il déploya reçut sa récompense : il toucha tellement le cœur de l'héré-
I Vie de saint Dominique, p. 36.
tique, qu'il le ramena à la foi catholique avant le lever du jour. La conquête qu'il venait de faire à la vérité, le triste spectacle des ravages de Terreur, firent une si vive impression sur son esprit, qu'il conçut pour la première fois la pensée d'un ordre consacré à la défense de l'Église par la prédication.
Don Diego et Dominique réussirent dans l'ambassade qui leur avait été confiée. Ils en apportèrent l'heureuse nouvelle en Gastille. Partis une seconde fois avec plus d'appareil pour conclure cette alliance, ils trouvèrent que la jeune princesse était morte sur ces entrefaites. Ils venaient célébrer des fêtes brillantes; ils furent contraints d'assister à des funérailles. Cette circonstance produisit une forte impression sur leur esprit. Quel spectacle plus propre à faire ressortir la vanité et l'inconstance des grandeurs du monde! L'évêque d'Osma annonça ces tristes nouvelles en Espagne et se dirigea sur-le-champ vers Rome, avec son compagnon, décidés l'un et l'autre à se consacrer à la défense de la vraie foi , même au péril de leur vie , dans le midi de la France, où le démon de l'erreur semblait avoir établi le boulevard de son funeste empire.
Le pape les encouragea dans leur projet, et aussitôt ils inaugurèrent leur mission avec le plus grand zèle, en compagnie de quelques fervents religieux, sous la direction des légats du souverain pontife, l'abbé de Cîteaux et deux religieux célèbres du même ordre, Raoul et Pierre de Castelnau, tirés de l'abbaye de Fontfroide, au diocèse de Narbonne. Pierre de Castelnau apparaît alors avec le titre nouveau d'inquisiteur de la
foi. Réunis en conférence à Montpellier, ces hommes dévoués se lamentaient sur le peu de fruit de leurs travaux. Mais Dominique, considérant que les voies de f^it suivies jusque-là contre les hérétiques aigrissaient outre mesure les esprits à l'égard de l'Église, crut qu'il fallait avoir recours à des moyens différents, mais plus efficaces pour les ramener. Ces moyens n'étaient autres que la prière avec une forme de vie apostolique , consistant à faire leurs voyages à pied, sans train, sans argent, sans valets, sans provisions, afin de prêcher encore mieux par leurs exemples que par leurs discours. Les légats, d'abord, firent quelques difficultés, craignant le reproche de singularité, en menant une vie si nouvelle. Tous bientôt se rallièrent à une idée qui était évidemment inspirée de Dieu : ils en acquirent bientôt la preuve, car ils obtinrent souvent plus de fruit en un seul jour qu'ils n'en avaient obtenu auparavant en plusieurs mois.
Dominique s'employa avec une ardeur nouvelle à la conversion des hérétiques. Il s'en fallut beaucoup cependant qu'il produisît sur les sectaires tout le bien qu'on avait lieu d'espérer. Ses idées nettes et fortement exprimées, ses résolutions prises avec tant de prudence, qu'on ne l'a presque jamais vu obligé d'en changer, une égalité d'âme inaltérable, son visage où se peignait la sérénité d'une bonne conscience, le feu de son regard allumé par la vivacité de son zèle, sa voix douce et vibrante, tout en lui portait à la vertu. Les difficultés, loin de refroidir son intrépidité, excitaient encore son courage : il eût volontiers souffert le martyre pour la cause de Jésus -Christ.
Les hérétiques, soutenus par Raimond, comte de Toulouse , se portèrent aux dernières extrémités : le légat, Pierre de Castelnau, fut assassiné près de la ville de Saint -Gilles. L'évêque d'Osma était retourné dans son diocèse, où il n'avait pas tardé à rendre le dernier soupir. L'abbé de Gîteaux fut obligé de revenir dans son abbaye, où l'appelaient les affaires de sa communauté. Les douze abbés du même ordre venus en sa compagnie avaient été rappelés dans leurs monastères. Tout le poids de la mission alors retomba sur Dominique. Ayant reçu un renfort de sept ou huit ouvriers évangéliques , il commença une nouvelle campagne contre les Albigeois. Il se hvrait tout entier aux disputes de controverse, et adressait en toute occasion la parole, en public et en particulier, aux personnes aveuglées par les plus tristes préjugés. Ses sueurs, hélas 1 tombaient sur une terre stérile.. Rien n'égalait l'obstination des novateurs, qui tournaient en dérision les enseignements qu'on leur prodiguait. Le saint missionnaire en ressentait la plus profonde douleur, d'autant plus qu'il ne pouvait ignorer le triste sort qui les menaçait en cette vie et dans l'autre : l'armée des catholiques était sur le point de les écraser impitoyablement. Dans l'amertume de son âme, il s'adressa à la sainte Vierge, et réclama son intercession puissante pour apaiser la colère de Dieu. Ce fut en cette occasion, comme le pensent la plupart des auteurs, que naquit la dévotion du Rosaire.
Nous n'entrerons pas dans de plus longs détails sur la croisade qui anéantit la secte impie et infâme des Albigeois : d'affreuses calamités pesèrent sur les pro-
vinces où ils avaient établi le foyer de leurs erreurs, et d'où ils bravaient toute autorité divine et humaine. Le scandale, de leur part, fut horrible; la répression fut effroyable. Il nous répugne, d'ailleurs, de reproduire le récit de ces scènes sanglantes; nous devons nous restreindre aux faits qui ont naturellement leur place dans la vie de saint Dominique, et qui préparèrent la fondation de l'ordre des Frères Prêcheurs. Tant que se prolongea la lutte, le dévoué missionnaire eut recours aux mêmes armes contre l'hérésie et les maux de la guerre : la prédication, la controverse, la patience dans les injures, la pauvreté volontaire, une vie dure pour lui-même, une charité sans bornes pour les autres , le don des miracles , et enfin la promotion du culte de la sainte Vierge par l'institution du Rosaire.
Dominique était dans sa quarante-sixième année. En 4215, les croisés triomphants lui ouvrirent les portes de Toulouse, et la Providence lui envoya deux hommes dont il avait besoin pour asseoir les premiers fondements de l'ordre des Frères Prêcheurs, Pierre Cellani et un autre, connu seulement sous le nom de Thomas. Quatre autres se joignirent promptement à eux; et le nouvel institut reçut la bénédiction de Foulque, d'abord moine de Cîteaux, alors évêque de Toulouse, et commença à vivre de la vie régulière. Dès que la communauté naissante compta seize membres, ils se lièrent par le vœu d'embrasser la vie apostolique, c'est-à-dire pauvre, pénitente et laborieuse, et ils s'engagèrent à obéir à leur fondateur. Dominique résolut alors de faire approuver par le souverain pontife sa
petite famille, ainsi que les statuts qui devaient la régir. Il partit pour Rome en 1215, en compagnie de l'évêque Foulque, son protecteur et son ami, se rendant à l'appel du pape, pour assister au concile général de Latran. Le pape Innocent III, peu favorable à la création d'ordres nouveaux , désirant plutôt la réformation des anciens, se montra d'abord sourd à sa demande. Le concile de Latran décida en ce moment que, pour éviter la confusion et tous les inconvénients provenant de la multiplication des ordres monastiques, il ne serait plus permis d'en établir de nouveaux. Innocent manda l'homme apostolique et lui ordonna de retourner en Languedoc, pour y choisir, de concert avec ses compagnons, celle des règles anciennes qui lui paraîtrait la plus propre à former la nouvelle milice dont il souhaitait enrichir l'Église. De retour en Languedoc, Dominique assembla ses frères, et tous, d'un commun accord, se trouvèrent d'avis d'adopter la règle de Saint -Augustin, avec quelques statuts de l'ordre de Prémontré, en y ajoutant plusieurs règlements relatifs au genre de vie apostolique dont ils voulaient faire profession.
Sur ces entrefaites mourut le pape Innocent III, le 17 juillet 1216, et le 22 décembre de la même année Honorius III publia une bulle qui approuvait et confirmait le nouvel institut, sous le titre d'ordre des Frères Prêcheurs. Dominique fut établi premier maître général de cette nouvelle congrégation, lorsqu'il alla recevoir la bénédiction du pape, avant de quitter Rome.
Le plus cher des vœux de Dominique était accompli, grâce à une protection particulière de Dieu, qui avait
aplani heureusement toutes les difficultés. En possession du premier monastère de son ordre, bâti à Toulouse, il fit préparer ses religieux, par la prière, la méditation, et l'étude de la théologie, à répondre au but spécial de leur institution. Dès que ceux-ci furent suffisamment exercés, il les envoya remplir les fonctions sacrées de leur ministère en diverses provinces de France et d'Espagne, et par la suite dans toutes les contrées de l'Europe. Les sept premiers furent destinés pour Paris, ayant à leur tête Mannes Guzman, frère de notre saint. Lui-même ne tarda pas à paraître dans la capitale , où il fut très-favorablement accueilli par la reine Blanche de Castille, épouse de Louis VIII et mère de saint Louis.
Dès ce moment les vues de Dominique furent fixées. a Trois villes, dit le P. Lacordaire, gouvernaient alors l'Europe, Rome, Paris et Bologne : Rome par son pontife, Paris et Bologne par leurs universités, qui étaient le rendez-vous de la jeunesse de toutes les nations. Ce fut ces trois villes que Dominique choisit pour être les capitales de son ordre et en recevoir sur-le-champ des essaims \ >
Voici donc maintenant Dominique prenant possession des communautés d'où les vertus de ses frères devaient rayonner d'une manière si brillante sur le monde. Il repasse les Alpes, et se dirige encore vers la capitale de l'univers catholique. € Son premier soin, en arrivant à Rome, fut de chercher un lieu convenable pour la fondation d'un couvent. Au pied méridional
t Vie de saint Dominique , p. 193.
du mont Gœlius, le long de la voie Appienne, et en face des ruines gigantesques des Thermes de Caracalla, s'élevait une ancienne église dédiée à saint Sixte II, pape et martyr. Cinq autres papes, martyrs comme lui , reposaient à ses côtés dans cette sépulture. A l'un des flancs de l'église nouvellement réédifiée était annexé un cloître presque achevé. La soUtude profonde de l'église et du cloître contrastait avec les travaux récents dont l'empreinte y était partout sensible. On voyait qu'un événement subit avait interrompu là l'exécution d'une pensée. En effet, c'était la mort d'Innocent III qui avait suspendu cette rénovation d'un lieu antique et célèbre. Le cloître avait été destiné par lui à réunir sous une même règle diverses religieuses vivant à Rome dans une trop grande liberté. Dominique, qui ignorait cette circonstance, s'empressa de demander l'église et le monastère au souverain pontife. Honorius III lui en fit la concession verbale.
« En trois ou quatre mois, Dominique eut rassemblé à Saint-Sixte jusqu'à cent rehgieux. Une fécondité rapide et prodigieuse succédait en lui à la lenteur qui avait toujours été le caractère de sa destinée. Cet homme qui n'avait commencé sa carrière véritable qu'à trente-cinq ans, et qui avait mis douze années à se former seize disciples, les voyait maintenant tomber à ses pieds comme les épis mûrs tombent en été sous la faucille du moissonneur. Il ne faut pas s'en étonner; c'est une loi de la grâce et de la nature, qu'une puissance longtemps comprimée agisse avec impétuosité lorsqu'elle vient à rompre ses langes ou ses digues. Il y a d'ailleurs en toutes choses un point de maturité
qui en rend le succès aussi prompt qu'inévitable. Saint- Sixte, placé sur la route que suivaient autrefois les triomphateurs romains pour monter au Capitole, fut témoin pendant une année de scènes plus merveilleuses que les spectacles auxquels les généraux de Rome avaient accoutumé la voie Appienne. En aucun lieu et en aucun temps Dominique ne manifesta davantage l'autorité que Dieu lui avait donnée sur les âmes , et jamais la nature ne lui obéit avec un empressement plus respectueux. C'est le moment triomphal de sa vie'. })
Tandis que les Frères Prêcheurs terminaient les travaux du monastère de Saint-Sixte afin de pouvoir s'y installer prochainement, Dominique vaquait avec une extrême ardeur aux devoirs imposés par la règle, prêchant et instruisant. Le Seigneur bénissait sa parole : des grâces de conversion s'opéraient chaque jour; la réformation des mœurs édifiait la ville entière ; des hommes à la fleur de l'âge renonçaient au monde et s'enrôlaient sous la bannière de Jésus-Christ. Les cloîtres de Saint -Sixte se peuplaient d'une nombreuse et vaillante milice. Ces nouvelles recrues, formées par les instructions et plus encore par le spectacle des vertus du saint fondateur, se disposaient à combattre avec intrépidité les combats du Seigneur, Mais, si ces néophytes étaient décidés à suivre la voie de la pauvreté, ils étaient contraints souvent de la pratiquer par une heureuse nécessité. Je dis heureuse nécessité; car le dénûment absolu fit éclater plus d'une
i Vie de saint Dominique, p. 301.
fois la puissance miraculeuse de la prière de Dominique. Nous ne saurions résister au plaisir de raconter un des faits de cette nature qui se passèrent à Saint- Sixte, et qui rappellent les merveilles du désert.
€ Lorsque les frères, dit un contemporain, habitaient encore près de l'église Saint-Sixte, et étaient au nombre de cent, un certain jour, le bienheureux Dominique commanda à frère Jean de Galabre et à frère Albert le Romain d aller par la ville chercher des aumônes. Mais ils s'y employèrent inutilement depuis le matin jusqu'à la troisième heure du jour. Ils revenaient donc à la maison, et déjà ils atteignaient l'église Sainte -Anastasie, quand une femme qui avait une grande dévotion à l'ordre les rencontra, et, voyant qu'ils ne rapportaient rien , leur donna un pain. « Je ne veux pas, leur dit-elle, que vous retourniez tout à fait à vide.> Un peu plus loin, ils furent accostés par un homme qui leur demanda instamment la charité. Ils s'excusèrent de lui donner, parce qu'ils n'avaient rien pour eux-mêmes. Mais, l'homme insistant toujours davantage, ils se dirent l'un à l'autre : Que ferons-nous d'un pain? Donnons-le-lui pour l'amour de Dieu. ^ Ils lui donnèrent donc le pain, et aussitôt ils le perdirent de vue. Or, comme ils rentraient au couvent, le pieux père, à qui le Saint-Esprit avait déjà révélé tout ce qui s'était passé, vint à leur rencontre, et leur dit d'un air joyeux : « Enfants, vous n'avez rien. — Non, père,î> répondirent-ils; et ils lui racontèrent ce qui était arrivé, et comment ils avaient donné le pain au pauvre. Il leur dit : <c C'était un ange du Seigneur; le Seigneur saura bien nourrir les siens; allons prier. > Là-dessus il entra
dans l'église, et, en étant sorti au bout de peu de temps, il dit aux frères d'appeler la communauté au réfectoire. Ceux-ci lui répondirent : <r Mais, père, comment voulez-vous que nous les appelions, puisqu'il n'y a rien à leur servir? d Et ils tardaient exprès d'accomplir l'ordre qui leur avait été donné. C'est pourquoi le bienheureux père fit venir frère Roger, le cellérier, et lui commanda de rassembler les frères pour le dîner, parce que le Seigneur pourvoirait à leurs besoins. On couvrit donc les tables; on posa les coupes, et, à un signal donné, tout le couvent entra au réfectoire. Le bienheureux père prononça la bénédiction, et, tout le monde s'étant assis, frère Henri le Romain commença la lecture. Cependant le bienheureux Dominique priait, les mains jointes sur la table : et voilà que tout à coup, selon qu'il l'avait promis par l'inspiration de l'Esprit- Saint, deux beaux jeunes hommes, ministres de la divine Providence, apparurent au milieu du réfectoire, portant des pains dans deux nappes blanches qui leur pendaient de l'épaule devant et derrière. Ils commencèrent la distribution par les rangs inférieurs, l'un à droite, l'autre à gauche, et mirent devant chaque frère un pain entier d'une admirable beauté. Puis, lorsqu'ils furent parvenus jusqu'au bienheureux Dominique, et qu'ils eurent mis semblablement devant lui un pain entier, ils inclinèrent la tète et disparurent, sans qu'on ait jamais su jusque aujourd'hui où ils allaient ni d'où ils venaient. Le bienheureux Dominique dit aux frères : « Mes frères, mangez le pain que le Seigneur vous a envoyé, d II dit ensuite aux frères servants de verser du vin. Mais ceux-ci répondirent : € Père saint, il n'y en a
pas. y> Alors le bienheureux Dominique, plein de l'esprit de prophétie, leur dit : « Allez au muid, et versez aux frères le vin que le Seigneur leur a envoyé. y> Ils y allèrent, en effet, et trouvèrent le muid plein jusqu'au bord d'un vin excellent qu'ils s'empressèrent d'apporter. Et le bienheureux Dominique dit : « Buvez , mes frères, du vin que le Seigneur vous a envoyé. y> Ils mangèrent donc et burent tant qu'il leur plut ce jour-là, le lendemain et le surlendemain. Mais, après le repas du troisième jour, il fit donner aux pauvres tout ce qui restait du pain et du vin, et ne voulut pas qu'on en conservât davantage à la maison. Pendant ces trois jours, personne n'était allé demander l'aumône, parce que le Seigneur avait envoyé du pain et du vin en abondance '. jd
Cependant le pape Honorius III avait repris le dessein de son prédécesseur, de réunir en un seul monastère, sous une même règle, les religieuses éparses en divers couvents de Rome , et il en fit part à Dominique, comme à l'homme qui pouvait le mieux conduire à fin cette œuvre difficile. Dominique accepta d'autant plus volontiers la proposition du pape, que c'était le moyen de restituer Saint-Sixte à sa destination primitive, tout en y fondant une communauté de religieuses dominicaines. Cette œuvre pieuse réussit à souhait; et les Frères Prêcheurs reçurent en échange l'église et le monastère de Sainte - Sabine au mont Aventin.
ï Relation de la sœur Cécile, n® 3. Ap. Vie de sainl Dominique, p. 207 et suiv.
Récemment il nous a été donné de voir les Frères Prêcheurs résidant encore à Sainte- Sabine, et gouvernés par un religieux d'origine française. Ce qui est préférable à tout, les habitants de cette antique communauté gardaient la régularité de leur primitive observance. Cette maison est remplie de pieux souvenirs. Elle se dresse, de la manière la plus pittoresque, à l'endroit le plus élevé et le plus abrupt du mont Aventin, au-dessus de l'étroit rivage où le Tibre murmure en fuyant de Rome et en heurtant de ses flots les débris du pont qu'Horatius Coclès défendit contre Porsenna.
Ce fut dans la maison de Sainte-Sabine que les Frères Prêcheurs changèrent Thabit des chanoines réguliers qu'ils avaient porté jusque là, pour prendre celui qui devait être affecté spécialement aux Dominicains. Le pape donna alors à Dominique le titre et les fonctions de maître du sacré palais, qui ont été exercés depuis, et jusqu'à nos jours, par des religieux de son ordre. Vers le même temps fut établie la congrégation des soldats de la milice de Jésus -Christ, devenue ensuite tiers ordre de Saint-Dominique.
En 1219, Dominique revint à Toulouse, visita l'Espagne, et fit un séjour d'un mois à Paris. Il trouva dans la capitale de la France une communauté florissante, établie près d'une antique église dédiée à saint Jacques. Personne ne l'ignore, cette circonstance valut le nom de Jacobins à tous les Frères Prêcheurs en France. Il reprit bientôt le chemin de l'Italie , et l'année suivante il assembla à Bologne le premier chapitre général de son ordre. La vie du saint fondateur fut en-
core plus active, peut-être, que par le passé. Il fit de nombreux voyages en Italie, fondant de nouvelles maisons, visitant les autres, les maintenant toutes dans l'esprit de leurs statuts. Dans le second chapitre général de Bologne il divisa tout son ordre en huit provinces, contenant cinquante-six couvents. Déjà l'épuisement de ses forces lui annonçait qu'il devait bientôt rendre son âme à Dieu. La maladie ne lui arracha aucune marque d'impatience, aucune plainte, aucun gémissement. En guise de testament, il dit aux religieux qui l'entouraient : <t Voici, mes frères bien-aimés, l'héritage que je vous laisse comme à mes enfants : ayez la charité, gardez l'humilité, possédez la pauvreté volontaire \ 3) Il reçut les derniers sacrements avec les sentiments de la plus vive piété. Il expira en paix le 6 août 1221, dans la cinquante-unième année de son âge. Il fut canonisé par le pape Grégoire IX, le 13 juillet 1234; le pape Paul IV fixa sa fête au quatrième jour du mois d'août.
I Le B. Humbert, Vie de saint Dominique , n. 53.