‹ Abbayes et monastèresChapitre 36 sur 52 · SAINT NORBERT ET L ORDRE DE PREMONTRE · texte numérisé non relu

SAINT NORBERT ET L ORDRE DE PREMONTRE

Nous ne saurions trop admirer la fécondité merveilleuse de l'Église, même dans les siècles qualifiés le plus durement par les écrivains ecclésiastiques. La vie et les œuvres de saint Norbert nous en fournissent un des exemples les plus frappants. Saint Norbert naquit en 1082, à Santen, bourg du duché de Clèves, au diocèse de Cologne. Son père se nommait Héribert et sa mère Hadewige; tous deux étaient issus de familles distinguées par leur naissance et par leurs richesses. Tous deux également joignaient à leur noblesse des sentiments de piété. Ils n'eurent donc rien de plus à cœur que de faire élever leur fils dans la connaissance des lettres divines et humaines, sans rien négliger de ce qui pouvait contribuer à former son cœur aux vertus chrétiennes, en même temps que son esprit faisait des progrès dans la culture des sciences humaines. Le jeune Norbert, doué des qualités naturelles les plus enviées des hommes, avait un esprit vif et ouvert, une

intelligence rare, une aptitude marquée à s'instruire, des talents innés, un caractère doux, des mœurs affables, une franchise et une droiture qui le faisaient estimer et aimer de tous ceux qui l'approchaient. Sa jeunesse s'écoula paisiblement dans les exercices de la dévotion et de l'étude, sans qu'aucune préoccupation mondaine vînt troubler la sérénité de son âme. Quand il fut en âge de faire choix d'un établissement, il suivit son attrait pour la vie calme des ecclésiastiques, et fut nommé chanoine de l'église impériale de Santen. Il reçut alors le sous-diaconat.

Les élans de la première ferveur se ralentirent bientôt. Norbert ne sut pas résister à la tentation que fait naître chez un jeune homme inexpérimenté la possession d'une fortune considérable. Un autre danger lui vint de la position qu'il devait à sa naissance. Vivant habituellement à la cour des princes, attaché à la suite de l'empereur d'Allemagne Henri V, recherché pour les agréments de son esprit et de sa personne, il ne tarda pas à tomber dans le luxe et la dissipation. Tout alors semblait lui sourire, et il se laissait emporter au courant des habitudes vicieuses du siècle. De son état il ne conservait même pas l'habit, évitant seulement les écarts extrêmes ^ auxquels répugnait sa délicatesse autant que sa conscience. Rien ne l'eût arrêté sans doute sur la pente fatale, sans un coup extraordinaire de la divine miséricorde. Un Jour qu'il suivait la chasse, au milieu d'une foule de jeunes gentilshommes et de courtisans, il fut surpris par un violent orage et frappé de la foudre. Il resta étendu par terre et évanoui durant plus d'une heure. En reprenant ses

sens , sa mémoire lui rappela tous les désordres de sa vie passée. Il aurait paru en cet état devant le tribunal du juge suprême, si Dieu ne l'eût retenu sur le bord de l'abîme.

Sa résolution fut prise sur-le-champ. Il alla trouver Gonon, abbé d'un monastère de bénédictins à Sigebern, depuis évoque de Ratisbonne, et le choisit pour son directeur spirituel; maintenant, passionné pour la pénitence, il avait plutôt besoin d'être modéré que d'être excité. A cette sainte école, ses progrès furent rapides. Autant jusqu'alors il était avide de distractions, de fêtes, de plaisirs, autant il se montra rempli d'une sainte ambition pour la pauvreté, la mortification, la solitude, la prière, les opprobres et les afflictions. Il eut en principale estime la modestie et l'humilité. Pendant quelque temps, sous ses habits précieux, il était vêtu d'un cilice. Pour expier le raffinement qu'il avait apporté dans les festins, il pratiqua le jeûne et l'abstinence. Souvent il passait les jours et les nuits en oraison.

Un si complet changement fit grand bruit. Dans son zèle inconsidéré , Norbert insista pour recevoir en un même jour le diaconat et la prêtrise, sans observer les interstices exigés par les saints canons. Plus tard il demanda pardon au pape Gélase II de cette excessive précipitation. Alors il se dépouilla de ses vêtements précieux ornés d'or et de pierreries, et se couvrit d'ime tunique de peau d'agneau, c'est-à-dire de laine blanche et grossière, avec une corde pour ceinture. Cette transformation parut étrange; on fut bien plus surpris quand on l'entendit prêcher avec véhémence contre

les vanités du monde et sur la brièveté de la vie. Sa parole émue produisit sur ses auditeurs une impression si profonde, que plusieurs se convertirent à sa voix. Ajoutons que ses discours étaient rendus singulièrement éloquents par le spectacle de ses austérités : il allait nu -pieds, marchait dans la neige jusqu'aux genoux, vêtu très-pauvrement. Au su de tout le monde, il s'était démis de tous les bénéfices et des revenus ecclésiastiques dont il était pourvu. Poussant jusqu'à l'héroïsme l'esprit d'abnégation, il vendit son patrimoine et en distribua l'argent aux pauvres. Afin de pouvoir se livrer sans entraves à la prédication au milieu des villes et des campagnes , il obtint du souverain pontife une autorisation spéciale. A cet effet, il s'était rendu à Saint-GiHes en Provence, où se trouvait alors le pape Gélase II. Les fatigues des travaux apostoliques ne l'empêchaient pas d'observer un jeûne rigoureux : il mangeait une seule fois le jour vers le soir.

Tandis qu'il prêchait à Valenciennes, saint Norbert eut occasion de voir dans cette ville Burchard, évoque de Cambrai. Ces deux personnages s'étaient connus autrefois à la cour. A la vue de son ami , jadis si brillant, si enjoué, si adonné au luxe et aux vanités du monde, aujourd'hui si pauvrement vêtu et dans un état qui contrastait si fortement avec le passé, il l'embrassa les larmes aux yeux , faisant connaître que luimême ne devait l'évêché de Cambrai qu'au refus de ce jeune seigneur, devenu volontairement pauvre pour l'amour de Jésus -Christ. Cette scène causa un tel ébranlement dans l'âme de l'aumônier de l'évêque, qu'il renonça à tous les avantages que le monde pou-

vait lui promettre, pour devenir le disciple de saint Norbert. C'est Hugues des Fossés, homme doué d'éminentes qualités, âme droite et naturellement inclinée vers le bien; il écrivit la vie du saint fondateur, et lui succéda dans le gouvernement de l'ordre de Prémontré.

En 1119, Calixte II, successeur de Gélase sur la chaire de saint Pierre, assembla un concile à Reims pour remédier aux maux de l'Église. Norbert, avec son compagnon, n'hésita pas à se présenter devant le chef de l'Église, pour lui demander la faveur de prêcher sous la protection de l'autorité apostolique. Ces deux zélés missionnaires furent reçus comme ils le méritaient, avec les plus grands égards : leur réputation de zèle était déjà fort répandue, et, depuis que ces prédications avaient reçu l'approbation et la bénédiction du vicaire de Jésus-Christ, elles avaient produit des fruits plus abondants. Les deux saints rehgieux parcouraient ensemble les campagnes, les châteaux et les villes, se présentaient au milieu des assemblées même profanes, sans redouter les compagnies souvent tumultueuses des chevaliers et des gens d'armes, s'élevant avec vigueur, et ordinairement avec un succès prodigieux, contre les haines meurtrières qui dévastaient ces contrées. Ils inspiraient tant de respect et de confiance, qu'à leur approche les bergers et les cultivateurs laissaient tout pour courir annoncer leur arrivée. On sonnait les cloches, on accourait en foule à l'église, on assistait avec componction à la messe; puis on écoutait, comme si Dieu même eût parlé, tant le sermon que la conférence sur les

devoirs des divers états. Sur le soir on menait les deux apôtres à leur logement. L'un traînait Tàne chargé de leur équipage, c'est-à-dire de ce qui était nécessaire pour la messe, du psautier et de quelques livres instructifs; l'autre emmenait le conducteur de la bête de somme : tous s'empressaient à l'envi d'apporter ce qu'ils avaient de mieux pour régaler les saints hôtes. Mais Norbert, s'asseyant à terre, comme s'il avait été élevé avec ces bonnes gens, mangeait sur ses genoux les choses les plus communes, n'usait d'autre assaisonnement que du sel, et ne buvait que de l'eau. Il ne recevait aucun présent, craignant comme un scandale et un véritable opprobre de paraître sensible à nn mince intérêt, après avoir renoncé à tous les avantages de sa première fortune, dont il ne se souvenait que dans ces circonstances. Quand toutefois quelque évoque ou quelque abbé l'engageait à manger avec lui, il avait grand soin d'éviter la singularité; il ne se distinguait des autres convives que par sa sobriété *. 3>

Après le concile de Reims, le souverain pontife étant venu à Laon, Norbert obtint une audience, par l'entremise de l'évêque Barthélemi, et le pape lui confirma le privilège, que lui avait accordé précédemment Gélase 11, de pouvoir prêcher partout l'Évangile, et lui concéda d'autres faveurs spirituelles. L'évêque de Laon voulait absolument retenir un si pieux personnage dans sa ville épiscopale; il réussit du moins à le fixer en un lieu désert de son diocèse, dans la forêt de Couci. En apercevant ce pays jusque-là le plus sauvage de tous,

^ Hist, génér, de l'Église, tom. IV, p. 588.

et appelé Prémontré, Norbert s'écria, en usant des paroles du Psalmiste : « C'est ici le lieu de mon repos; 3> puis il ajouta : € Un peuple de religieux y trouvera le salut. y> Le nouveau monastère s'éleva rapidement, et le fondateur se vit entouré d'un grand nombre de disciples. Comme ils voulaient allier les fonctions de l'apostolat au recueillement de la solitude, ils choisirent la règle de Saint -Augustin et l'habit blanc, qui était celui des anciens chanoines. Ils gardaient un silence continuel, et ne 'faisaient en tout temps qu'un repas par jour. Quoiqu'ils vécussent avec la plus grande pauvreté, ils exerçaient néanmoins l'hospitalité avec une sainte libéralité, ouvrant leur porte à tous ceux qui venaient près d'eux réclamer un asile.

Cet institut naissant prospéra de la manière la plus merveilleuse. Trente ans après sa fondation, on compta plus de cent abbés au chapitre général. Il eut dans la suite jusqu'à mille abbayes d'hommes, sans parler de plus de trois cents prévôtés , et cinq cents abbayes de femmes, non compris les prieurés *.

Norbert désirait vivement ne jamais quitter cette solitude. Il ne put cependant résister à l'appel de l'évêque de Cambrai. La ville d'Anvers, alors du diocèse de Cambrai, avait été infectée des plus dangereuses erreurs par un hérétique du nom de Tankelin. Quoique simple laïque, Tankelin s'était élevé, dans son fol orgueil, au-dessus de tous les prélats de l'Église. Ignorant et débauché, ce misérable exerçait sur la

1 Bolland., tom. î«»* de juin, p. 819.

foule un certain prestige par son assurance, ses paroles emphatiques, le luxe des vêtements, et surtout par ses déclamations contre les seigneurs ecclésiastiques. Il soutenait que l'épiscopat et la prêtrise étaient une vaine fiction. Son audace n'ayant point été réprimée, il blasphémait contre l'Eucharistie, et prétendait que la communion n'était pas nécessaire au salut. II déclamait également contre les autres sacrements. A l'exemple de tous les sectaires, il était adonné aux passions les plus honteuses. Tué en 1115, il avait laissé un grand nombre de disciples, infatués de sa mémoire et de ses doctrines pernicieuses. La secte abominable qui lui survivait continuait de faire d'affreux ravages dans les âmes. Les vérités les plus augustes de la foi étaient niées les unes après les autres, et la dépravation des mœurs ne connaissait plus de bornes.

Saint Norbert et les religieux qui l'accompagnaient s'employèrent avec zèle à démasquer les impostures du séducteur. Leurs prédications, rendues efficaces par le bon exemple, firent rentrer à la fin les pécheurs dans les voies de la vérité et de la justice. Ce fut dans toute la contrée comme une résurrection spirituelle. Les chanoines de Saint-Michel, qui avaient procuré cet immense bienfait à la ville, cédèrent leur propre église, en signe de reconnaissance, pour y établir des religieux de l'ordre de Prémontré et se retirèrent à Notre-Dame, qui devint cathédrale plus tard.

En 1127, par une disposition spéciale de la Providence, Norbert fut élu archevêque de Magdebourg. On eut beaucoup de peine à vaincre sa résistance, et il fallut user de l'autorité du légat du saint-siége. Ainsi

monté par obéissance sur un des plus beaux sièges de l'Église d'Allemagne, Norbert, comme on pouvait s'y attendre, gouverna son diocèse avec le zèle éclairé d'un saint. Il déploya dans l'exercice du ministère pastoral la prudence, la fermeté, la vigilance et les autres vertus épiscopales. Il mérita de souffrir persécution pour le bien. En rendant le dernier soupir, il eut la consolation de voir les abus corrigés, la discipline ecclésiastique remise en vigueur, et une plus grande régularité dans l'accomplissement des devoirs chrétiens. Saint Norbert mourut le 6 juin 1134, à l'âge de cinquante-trois ans, après huit ans d'épiscopat.

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