EGLISE DE LA MINEKVE A ROME
P. Lacordaire, s'est transmis de génération en génération sur les lèvres de leur postérité. Une jeune amitié unit encore aujourd'hui les Frères Prêcheurs aux Frères Mineurs. Ils se sont rencontrés dans des offices
t Le P. Lacordaire, Vie de saint Dominique , p. loO.
semblables sur tous les points du monde; ils ont bâti leurs couvents aux mêmes lieux; ils ont mendié aux mêmes portes; leur sang, répandu pour Jésus-Christ,
LARA-CŒLl A ROME
s'est mêlé mille fois dans le même sacrifice et la même gloire; ils ont couvert de leurs livrées les épaules des princes et des princesses ; ils ont peuplé à Fenvi le ciel de leurs saints; leurs vertus, leur puissance, leur renommée, leurs besoins se sont touchés sans cesse et
partout : et jamais un souffle de jalousie n'a terni le cristal sans tache de leur amitié six fois séculaire. Ils se sont répandus ensemble dans le monde, comme s'étendent et s'entrelacent les rameaux joyeux de deux troncs pareils en âge et en force; ils se sont acquis et partagé l'affection des peuples, comme deux frères jumeaux reposent sur le sein de leur unique mère; ils sont allés à Dieu par les mêmes chemins, comme deux parfums précieux montent à l'aise au même point du ciel. Chaque année , lorsque le temps ramène à Rome la fête de saint Dominique, des voitures partent du couvent de Sainte -Marie-sur-Minerve, où réside le général des Dominicains , et vont chercher au couvent d!Ara-Cœli le général des Franciscains. Il arrive accompagné d'un grand nombre de ses frères. Les Dominicains et les Franciscains, réunis sur deux lignes parallèles, se rendent au maître-autel de la Minerve, et, après s'être salués réciproquement, les premiers vont au chœur, les seconds restent à l'autel pour y célébrer l'office de l'ami de leur père. Assis ensuite à la même table, ils rompent ensemble le pain qui ne leur a jamais manqué depuis six siècles, et, le repas terminé, le chantre des Frères Mineurs et celui des Frères Prêcheurs chantent de concert au milieu du réfectoire cette antienne : a Le séraphique François et l'apostolique Dominique nous ont enseigné votre loi, ô Seigneur I y> L'échange de ces cérémonies se fait au couvent d'Ara-Cœli pour la fête de saint François, et quelque chose de pareil a lieu par toute la terre, là où un couvent de Dominicains et un couvent de Franciscains s'élèvent assez proche l'un de l'autre pour per-
mettre à leurs habitants de se donner un signe visible du pieux et héréditaire amour qui les unit \ j)
En 1182, naquit à Assise, ville de l'Ombrie, un enfant que Dieu destinait à être le patriarche d!une nombretise et puissante famille dans VÉglise. Son père se nommait Pierre Bernardon, et sa mère Pica> ils donnèrent à leur fils, sur les fonts du baptême, le nom de Jean, qui fut changé plus tard en celui de François, soit parce qu'il excellait à parler la langue française, soit, dit Celano, à cause de sa vivacité, de sa gaieté, de la franchise de son caractère, et de la noblesse de ses sentiments *. Sa mère, d'origine française, appartenait à une famille de Provence; c'était une femme d'une piété remarquable, et recommandable par des qualités plus sohdes que brillantes. François vint au monde marqué sur l'épaule d'un signe assez semblable à une croix. Quelques-uns des historiens de sa vie ont raconté qu'il naquit dans une étable, et ont noté cette circonstance comme un trait digne d'être mentionné entre les conformités que saint François eut avec Jésus-Christ dans son humanité. Au moment de lui donner le jour, sa mère eut à souffrir de vives douleurs qui mirent sa vie en danger, a: Un ange , dit un écrivain moderne, s'étant présenté à la porte de sa maison, sous la forme d'un pèlerin, reçut une aumône abondante, et l'on recommanda à ses prières la déhvrance de la mère et de l'enfant. L'étranger
1 Le P. Lacordaire, Vie de saint Dominique, p. 153.
2 Vere Franciscus quia super omnes cor francum et nobile gessit. — Au xiii® siècle , au témoignage de Giovanni Villani , Français se disait Francesco en italien.
conseilla de porter la jeune femme dans une étable, assurant qu'elle serait bientôt soulagée. Son avis fut écouté, et l'enfant vint heureusement au monde sur le foin , et au milieu des animaux. 3>
Quand le jeune homme fut en âge, il s'appliqua, comme son père, aux affaires du négoce, où ce dernier avait déjà obtenu de grands succès. Mais autant le père paraissait attaché à son trafic, et même avare dans son commerce, autant le fils était d'humeur enjouée et de relations faciles. A l'exemple de plusieurs de ses amis, il menait de front les occupations sérieuses et les divertissements. Jamais cependant il ne se laissa aller aux plaisirs grossiers qui séduisent trop aisément la jeunesse. Grâce à Dieu, il passa à travers mille dangers, évitant les pièges tendus à son innocence, content des amusements frivoles , ayant horreur des excès, de l'ivresse et de la débauche. Il avait une douceur et une politesse qui lui gagnaient l'aflfection de tout le monde. S'il aimait le bruit, le faste et la dépense, il se montrait miséricordieux envers les pauvres. Il jetait follement son argent pour satisfaire ses caprices; et quand il voyait un malheureux, il se sentait ému jusqu'aux larmes, et il avait l'habitude de ne jamais refuser l'aumône à celui qui la lui demandait pour l'amour de Dieu. En un mot, on observait en lui un mélange des qualités et des défauts qui plaisent au monde. Ses compatriotes espéraient un jour trouver en lui un homme propre à faire honneur à leur cité. Il faut le dire, toutefois, ils étaient loin alors de soupçonner l'illustration que ce grand serviteur de Dieu devait un jour faire rejaillir sur la ville d'Assise.
L'heure de la miséricorde divine n'avait pas encore lui sur cette âme éprise des vanités du siècle et qui aimait la bagatelle. Les occupations du commerce absorbaient entièrement sa pensée. Étant fort occupé un jour de la conclusion d'un marché, il renvoya un pauvre sans lui donner l'aumône. Après un moment de réflexion, il courut après lui, lui donna largement, et fit la promesse à Dieu de ne jamais se dispenser, tant qu'il en aurait les moyens, de faire la charité à quiconque la lui demanderait en son nom et pour l'amour de lui.
La Providence permit des événements qui le détachèrent peu à peu du monde et l'amenèrent à faire des réflexions sérieuses. Les habitants de Pérouse et ceux d'Assise, dans un démêlé survenu entre eux, se laissèrent emporter jusqu'à prendre les armes et à se livrer à des actes d'hostilité les uns contre les autres. Au milieu du conflit, François fut fait prisonnier, en compagnie de plusieurs de ses compatriotes, par ceux de Pérouse. Cette captivité dura une année entière, pendant laquelle il eut beaucoup à souff'rir. A peine rendu à la liberté, il tomba si gravement malade, qu'il pensa mourir. Ayant recouvré la santé, il songea un instant à s'engager dans le métier des armes; mais un avertissement d'en haut lui fit comprendre son erreur : il était destiné à s'enrôler dans une milice spirituelle. Par une prière fervente, il demanda à Dieu de lui faire connaître sa volonté. Il s'était retiré dans la solitude , afin de mieux entendre cette voix céleste qui devait à jamais fixer ses incertitudes. La grâce, que Dieu ne refuse jamais aux cœurs simples et aux âmes sincères.
ne lui fut pas refusée ; il comprit qu'il fallait mépriser toutes les choses du monde et se vaincre soi-même. Ces deux maximes, gravées profondément dans son esprit, formèrent dès lors sa règle de conduite. Ses résolutions furent bientôt mises à l'épreuve. En traversant à cheval la plaine d'Assise , il rencontra un lépreux dont les plaies hideuses faisaient horreur. Ses yeux se détournèrent malgré lui à cette vue qui inspirait la plus vive répugnance. Il était déjà loin, quand il revint sur ses pas, descendit de cheval, et courut embrasser ce malheureux. Après lui avoir donné l'aumône, persuadé que Jésus-Christ est présent dans la personne des pauvres, il remonta à cheval. Un moment après, il fut très-étonné de n'apercevoir personne.
Un autre jour, étant à Rome, où sa dévotion l'avait conduit au tombeau des saints Apôtres, il aperçut quantité de pauvres à la porte du saint temple. Tous paraissaient être dans un extrême dénûment; et ils attendaient quelque secours de la pitié des passants. A ce spectacle, François est ému jusqu'au fond des entrailles. Sur-le-champ il leur distribue tout l'argent qu'il possède; il se dépouille même de ses vêtements, qu'il donne à celui dont l'aspect lui semble le plus misérable. Sans hésiter il se revêt de haillons, qu'il prend en échange de ses propres habits, et passe le reste de la journée au milieu des pauvres, content de vivre des offrandes de la charité publique.
François avait alors vingt- cinq ans. Ainsi débutait dans la pratique de la pauvreté volontaire celui qui mérita d'être nommé Vamant de la pauvreté. De retour
à Assise, et agenouillé devant l'image du crucifix, dans la petite basilique de Saint-Damien, François entendit une voix qui lui dit : a: Répare ma maison qui tombe en ruines. )) — <?: Notre bienheureux, dit un historien, ne comprit pas qu'il s'agît de l'édification des âmes. y> Il voulut restaurer l'édifice matériel qui, en effet, se trouvait dans un état déplorable. Sans attendre davantage, il retourne chez son père, prend des étoffes précieuses, en charge un cheval, et va les vendre à Foligno, les marchandises et le cheval. Il vient en offrir le prix au prêtre qui desservait cette pauvre église. Celui-ci refuse de l'accepter; mais il accorde volontiers l'hospitaUté au jeune négociant, qui lui paraît faire peu de cas des richesses de ce monde, à la recherche uniquement de cette perle précieuse dont parle l'Évangile. Survient bientôt Pierre Bernardon, furieux de la conduite de son fils. Ayant recouvré son argent, il s'apaise et retourne chez lui. François se montre bientôt dans sa ville natale^ vêtu d'un habit en lambeaux, fier de se montrer sous les livrées de la misère , dans une ville où il s'était plu à étaler d'élégants vêtements, et à se parer avec une extrême recherche. Étonnés de cet accoutrement sordide, on plaint ce jeune homme d'avoir perdu la raison. Les enfants le poursuivent avec des huées, lui jetant des pierres et le couvrant de boue. Notre bienheureux accepte avec joie ces humiliations pour l'amour de Jésus -Christ et de la sainte pauvreté qu'il a embrassée. Honteux de .voir son fils en cet état, l'objet des risées de la foule, son père le pousse dans sa maison , où il l'enferme en une espèce de cachot. Cette épreuve ne fut pas de longue durée.
Touchée de compassion , sa mère le délivre et lui rend la liberté.
Cette fois, le courageux soldat du Christ retourne à Saint-Damien, bien résolu à résister énergiquement jusqu'au bout. Aussi, quand son père se présente, il lui déclare en termes sans réplique que son parti est pris sans retour possible. Bernardon s'obstine; il réclame tout l'argent que son fils possède encore. Voyant la facilité avec laquelle le jeune homme consent à se dépouiller de tout , son irritation ne connaît plus de bornes : il exige de son fils un renoncement général à tous ses droits de succession. L'acte se passe en présence de l'évêque d'Assise. François éprouve un tel transport d'enthousiasme, qu'après avoir signé l'acte d'abandon, il jette aux pieds de son père ses vêtements les uns après les autres, en disant : € Jusqu'ici j'ai pu dire : Mon père Bernardon; dorénavant je dirai : Notre Père qui êtes aux cieux. y> On vit alors que le serviteur de Dieu portait un cilice sur sa chair. Bernardon, courroucé, emporta en son logis les deniers et les habillements; et l'évêque le couvrit de son manteau et lui fit remettre les vêtements d'un paysan.
C'en est fait désormais : François, dégagé des liens qui pouvaient l'attacher à la terre, se retire dans la solitude. Sa mission va commencer. A Gubbio, un de ses anciens amis lui donne un habit d'ermite fort court; il le porte deux ans, avec une ceinture de cuir: ce qui fit croire à quelques-uns qu'il avait appartenu quelque temps à l'institut des Ermites de Saint- Augustin.
Le désir qu'il avait de restaurer l'église Saint-
Damien le ramena à Assise, où il réussit dans son entreprise, grâce aux largesses des fidèles. Encouragé par ce premier succès, il répara l'église Saint-Pierre, et s'employa à cette œuvre avec le plus grand zèle. Enfin, par un attrait spécial que les événements postérieurs justifièrent pleinement, il entreprit le rétablissement d'un sanctuaire entièrement abandonné et dans un triste état de délabrement. Il était dédié à Notre- Dame-des-Anges et connu vulgairement sous le nom de la PortioncuUy parce qu'il était situé dans un trèspetit domaine appartenant aux bénédictins du mont Soubase, à deux kilomètres environ d'Assise. Ce lieu désert fut si agréable à saint François, qu'il se décida à y fixer sa demeure. Ce fut le berceau de son ordre. Assistant un jour à la messe, il fut vivement touché de cette parole de l'Évangile où Jésus -Christ recommande à ses disciples qu'il envoyait prêcher, de ne point avoir d'argent, de ne porter ni besace, ni deux habits, ni chaussure, ni bâton. Il prit cette recommandation pour sa règle, et voulut l'observer à la lettre. Il quitta aussitôt sa ceinture de cuir, pour se ceindre d'une corde, et se mit à prêcher la pénitence.
Dieu bénit les efforts de son zèle ; sa parole produisit de nombreux fruits de conversion. Le 16 mai 1209 demeurera à jamais célèbre dans les fastes de l'institut monastique. En ce jour Bernard de Quintavalle, riche citoyen d'Assise, ému des prédications et des exemples du serviteur de Dieu, assembla dans l'église Saint- Georges les pauvres, les veuves et les orphelins, et leur distribua tous ses biens. Il se couvrit de pauvres habits, semblables à ceux de saint François, et adopta son
genre de vie. En même temps Pierre de Catane, chanoine d'Assise, se joignit à eux. L'ordre des Mineurs était fondé.