SAINTE- MARIE-DES-ÂNGES
Gilles d'Assise, sept jours après, voulut participer aux fatigues et aux mérites de la nouvelle société. Les travaux, du reste, commencèrent sans retard. Bernard de Quintavalle et Pierre de Catane allèrent prêcher la pénitence dans l'Emilie. Le fondateur, en compagnie de Gilles d'Assise, alla évangéliser les populations de la Marche d'Ancône. Cette première mission ramena beaucoup de pécheurs à Dieu, et valut aux prédica-
teurs, en beaucoup de lieux, des humiliations et de cruelles privations. Saint François s'estima heureux d'avoir trouvé pour lui-même et pour les siens le trésor évangélique, c'est-à-dire la pauvreté et des injures pour le nom de Jésus-Christ.
De retour près de Sainte -Marie -des -Anges, ces quatre missionnaires intrépides se retrempèrent dans la solitude. De nouveaux ouvriers apostoliques s'unirent à eux, tous décidés à pratiquer la pauvreté et à n'avoir d'autre patrimoine que la charité des fidèles. Chaque jour, ils allaient mendier à Assise, bravant par un motif de piété la honte naturelle qu'on éprouve à demander l'aumône, et supportant avec joie les railleries de leurs proches , les mépris de leurs connaissances, les insultes de la plus vile populace. Ils eurent ainsi à dévorer, durant les premiers temps, tout ce qu'il y a de plus amer dans l'action de réclamer l'assistance publique. La Providence, toutefois, leur ménagea quelques adoucissements dans la libéralité et les bons traitements des personnes pieuses.
Voyant grossir promptement les rangs de la petite armée des prédicateurs de la pénitence et de l'humilité, François comprit qu'il était nécessaire de leur tracer une règle commune, et de la faire approuver par le souverain pontife; ce qu'il fit en 1210. Sa demande fut d'abord repoussée par le pape Innocent III. Mais le serviteur de Dieu ne se rebuta pas; il se mit en prière, et passa la nuit en instances et en saintes effusions dans l'hôpital de Saint -Antoine. Il n'avait pas mis en vain toute sa confiance en Celui qui est le maître des esprits et des cœurs. Dès le lendemain, le pape le fit venir et
lui accorda une audience favorable : il avait vu en songe saint François soutenir l'église de Latran près de tomber.
Voilà donc l'œuvre des Frères Mineurs régulièrement constituée. Le premier couvent de leur ordre s'éleva à l'ombre de l'église Notre -Dame -de- la- Portioncule. La bénédiction de Dieu les multiplia rapidement, et leur communiqua une fécondité qui tenait du prodige. Cette pauvre maison a été l'origine de milliers d'autres maisons; de là sont sortis tant d'illustres martyrs qui ont combattu vaillamment pour le nom de Jésus-Christ, et qui l'ont fait connaître dans toutes les parties du monde. C'est le berceau de tant de docteurs et de prélats qui ont édifié l'Église par la sainteté de leur vie, et qui l'ont soutenue par la pureté de leur doctrine. Saint François aimait à le répéter, cette petite maison lui suffisait; il ne consentirait pas à ce qu'elle fût augmentée. Le Seigneur a voulu cependant que ces tentes de Jacob fussent dilatées. A ce modeste couvent succéda une maison en état de contenir plus de deux cents religieux. La petite chapelle de Notre-Dame-des-Anges est, comme la santa Casa de Lorette, renfermée dans une vaste et magnifique église, un des plus beaux édifices de l'Italie.
Saint François, voyant ses vœux accomplis et dépassés, brûlait du désir du martyre. Il passa en Espagne, dans l'espérance de verser son sang pour Jésus- Christ, en prêchant la foi chrétienne aux infidèles. Son intention était de pénétrer jusque dans le Maroc, où vivaient les sectateurs du Coran les plus fanatiques. Ses projets ne se réalisèrent pas : la maladie Tarrêta
en chemin; il était destiné à perfectionner et à étendre l'ordre nouvellement constitué. Des missionnaires franciscains sillonnaient déjà une partie de l'Europe; des hommes généreux s'enrôlaient à l'envi sous la bannière de la pauvreté. En 1219, au chapitre général tenu près d'Assise, on compta réunis plus de cinq mille religieux. Cette assemblée fut appelée le Chapitre des nattes, parce qu'on fut obligé de construire en plein champ des cellules de joncs, de roseaux et de nattes.
Toujours enflammé du même zèle pour la conversion des âmes et pour la gloire de Jésus-Christ, saint François dirigea plusieurs missions vers les contrées les plus éloignées et les plus sauvages. Lui-même partit pour l'Orient et débarqua à Saint -Jean -d'Acre, d'où il se rendit à l'armée des croisés, aux portes de Damiette. Il n'hésita pas à se rendre au camp des infidèles. Arrêté dès les premiers pas, il fut fouetté cruellement et abreuvé d'outrages. Aucune plainte ne s'échappa de ses lèvres. On le conduisit enfin en présence du chef barbare, qui lui demanda fièrement ce qu'il demandait et ce qu'il était venu faire en Egypte. François lui répondit avec assurance : a: Dieu m'a envoyé vous annoncer la vérité de l'Évangile, afin de vous tirer des ténèbres de l'erreur, ainsi que les peuples qui vous obéissent. )> Le saint apôtre eut la douleur de s'éloigner sans avoir pu gagner une seule âme à la foi.
« L'an 1223, dit le P. Hélyot, saint François obtint du pape Honorius III cette indulgence si fameuse pour l'église de la Portioncule, où il vient de toutes parts une infinité de pèlerins le second jour du mois d'août,
qui est celui auquel est fixée cette indulgence, à cause que l'on y célèbre le même jour la dédicace de cette première église et berceau de Tordre. Cette indulgence a été confirmée par les papes Martin IV, Alexandre IV, Boniface VIII, Clément V, Jean XXII, Benoit XI et Sixte IV, qui, Tan 1481 , retendit à toutes les religieuses de l'ordre, voulant qu'elles la pussent gagner dans leurs monastères, ce qu'il communiqua aussi à toutes les maisons d'hommes tant du premier que du troisième ordre \ »
En 1224, saint François connut parfaitement qu'il devait travailler à devenir le disciple et l'image d'un Dieu crucifié. S'étant retiré sur le mont Alverne pour y jeûner quarante jours en l'honneur de saint Michel, le jour de la fête de l'Exaltation de la sainte Croix, au moment qu'il priait avec le plus de ferveur, notre saint vit comme un séraphin * descendant du ciel d'un vol précipité : il avait des ailes brillantes et enflammées, et paraissait attaché à une croix. A son approche, saint François éprouva un sentiment inénarrable, mélange de joie et de douleur, aussi difficile à supporter qu'à exprimer. « Il comprit, dit saint Bonaventure, et Dieu le lui révéla ainsi, qu'il devait être transformé dans la ressemblance du Christ crucifié, non par le martyre de la chair, mais par l'embrasement de l'esprit \ )> Quand la vision disparut, ce saint patriarche sentit son cœur enflammé d'une ardeur séraphique, et les
1 Htst, des Ordres monastiques , tom. V, p. 348.
2 Vidit quasi speciem seraphim. [Brev. rom., xvii sept.)
3 Bonav., cap. xiii, n. 3.
Stigmates du Sauveur parurent à ses mains, aux pieds et au côté*. i>
Depuis le jour où ce glorieux fondateur mérita de porter les signes de la passion de Jésus-Christ jusqu'à sa mort, sa vie fut languissante et ses soujBfrances continuelles. Dieu enfin lui fit connaître que son terme était prochain. Du monastère de Sainte-Colombe, où il se trouvait alors, il se fit transporter au couvent de Notre- Dame-des- Anges, désirant mourir au lieu même où la grâce l'avait prévenu des plus insignes faveurs. Les Frères Mineurs présents entourèrent leur père dans son agonie. Celui-ci leur donna sa bénédiction, en se faisant croiser les bras, comme le patriarche Jacob, et rendit tranquillement le dernier soupir, le quatrième jour d'octobre de l'an 1226, dans la quarante-cinquième année de son âge.
Au moment où saint François allait au ciel recevoir la récompense de ses travaux héroïques, les Frères Mineurs comptaient déjà plus de quatre-vingts maisons de leur ordre. Comme l'arbre mystérieux de l'Évangile, l'institut se répandit sur toute la terre, et couvrit de son ombre des établissements très-nombreux. Au moment où écrivait le P. Hélyot, les Franciscains avaient plus de sept mille maisons d'hommes, tant de l'observance, déchaussés, réformés, récollets.
^ Le pape Alexandre IV, dans un sermon mentionné par saint Bonaventure , assure avoir vu ces stigmates. Plusieurs témoins affirmèrent le même fait; Grégoire IX l'accepte aussi dans son bref publié en 1237; Benoît XI permit d'en faire Toffice public; Sixte IV en fit insérer la mémoire dans le Martyrologe romain , et Paul IV en introduisit l'office spécial dans le Bréviaire romain , au 17 septembre.
conventuels, capucins, que du tiers ordre, dans lesquelles se trouvent plus de cent quinze mille religieux, et plus de neuf cents monastères de filles, tant clarisses et urbanistes, que du tiers ordre de la Conception et Annonciade, dans lesquels il y a plus de vingthuit mille trois cents religieuses.
L'ordre de Saint- François est divisé en plusieurs branches : religieux de l'observance, déchaussés, réformés et récollets, conventuels et capucins, qui forment le premier ordre. Les clarisses, les urbanistes et les capucines constituent le second ordre; le tiers ordre comprend des religieux et des religieuses de diverses congrégations, quoiqu'il eût été institué dans l'origine spécialement pour des séculiers.
L'ordre des Frères Mineurs a donné à l'Église quatre papes, Nicolas IV, Alexandre V, Sixte IV et Sixte V; quarante-cinq cardinaux % un nombre infini de patriarches, d'archevêques et d'évêques. Il se glorifie d'avoir quarante-six martyrs qui ont été mis au catalogue des saints*, et dont on fait l'office dans tout l'ordre; dix-sept ont été canonisés sous le titre de confesseurs; plusieurs autres ont reçu de l'Église le titre de bienheureux; en 1638, dans le chapitre général tenu à Rome cette année-là, on en comptait quatrevingts dont on poursuivait la canonisation; peu de temps après ce nombre montait à cent quatre, auxquels on pourrait ajouter plus de deux mille per-
t Ces chiffres sont donnés par l'auteur de VHisloire des Ordres monastiques, tom. V, p. 360. Cette énumération est incomplète. 2 Ibid.
sonnes de l'un ou de l'autre sexe qui ont répandu leur sang pour le nom de Jésus-Christ. Sans parler de saint Bonaventure, qui a mérité le titre de Docteur seraphique, de saint Antoine de Padoue, de saint Bernardin de Sienne, de saint Jean Capistran et de saint Louis de Toulouse, l'ordre de saint François se glorifie d'avoir produit Alexandre de Halès, maître de saint Bonaventure, et Jean Duns, surnommé Scot, parce qu'il était Écossais, connu dans l'école sous le nom de Docteur subtil. Enfin,. nous dirons à la gloire de la famille franciscaine que le pape Grégoire IX donna ordre à Haimon, général de l'ordre, de réformer le Bréviaire et le Missel romains. Celte correction fut approuvée pour l'Église universelle, et elle forme le fond des livres liturgiques publiés par saint Pie V, et en usage aujourd'hui dans l'ÉgUse.