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Michel Chevalier, la Monnaie, V édit., page

d'une mine d'argent. Toutefois, je maintiens que * l'or est un produit, dans le sens le plus respectable du mot.

Il y a de l'incertain dans toutes les entreprises de l'homme : c'est livrer quelque chose au hasard que de planter des choux. L'aventurier qui se lance à la poursuite de l'or dans les Montagnes Rocheuses est producteur au même titre que le maraîcher de Yincennes ; il tend au même but, qui est d'accroître la somme des biens utiles, mais il y va par des chemins plus périlleux et plus courts. S'il met la main sur une pépite de 200 000 francs (cela s'est vu), croyez bien qu'il n'a pas rencontré cette aubaine sans traverser les privations, les fatigues et les dangers. Il a fait de longs voyages, souffert la faim et la soif, risqué vingt fois sa vie. C'est travailler autrement, mais autant que le paisible jardinier qui manie la bêche et l'arrosoir. La' nature ne donne rien pour rien, pas même les pépites de 200 000 francs. D'ailleurs l'exploitation des riches gisements devient moins vagabonde de jour en jour, et plus industrielle dans sa forme. Un placer aujourd'hui ne ressemble pas mal à nos grandes manufactures. On y écrase le quartz aurifère sous des moulins à vapeur; on y lave la matière première dans des cours d'eau dérivés à grands frais; on y fait des manipulations

chimiques dans de vastes laboratoires; les frais d'établissement sont énormes., les produits consommés par la fabrique coûtent horriblement cher ; le bénéfice annuel de l'usine est l'excédant des recettes sur les dépenses, comme dans une forge ou une filature.

Nous nous sommes expliqués longuement, s'il vous en soùvient, sur le sens du verbe produire. Il signifie conduire jusqu'au terme, c'est-à-dire arracher les biens au sein avare de la nature, et les amener sous la main du consommateur.

Vous savez que les biens ont d'autant plus de valeur, qu'ils sont plus demandés et moins offerts.

L'or et l'argent sont demandés depuis qu'ils sont connus. Pourquoi? Parce qu'ils sont incomparablement plus beaux que tous les autres métaux; parce qu'ils sont inaltérables à l'air, à l'eau et à presque tous les acides; parce qu'ils se conservent à peu près indéfiniment sur la terre et dessous, et qu'on les trouve inaltérés dans la caisse soixante fois séculaire des momies. L'or et l'argent sont demandés, parce' qu'ils fournissent la matière des bijoux les plus brillants, des ustensiles les plus sains et les plus commodes. Leur incroyable malléabilité n'est pas étrangère à la faveur dont ils jouissent. Vous savez qu'on peut réduire l'or en feuilles si Gnes qu'il en faudrait superposer neuf

cents pour faire l'épaisseur d'un millimètre. Cette propriété du métal le plus brillant nous permettra d'égayer par un peu de dorure les intérieurs les plus modestes. Un seul gramme d'argent, qui vaut un peu plus de vingt centimes, peut s'allonger sans se rompre en un fil de deux kilomètres et demi. Avec deux grammes d'or, qui valent moins de 7 francs, on peut couvrir un fil d'argent de cinq cents lieues (200 myriamètres en longueur). Est-il donc étonnant que des matières dotées de si merveilleux attributs aient été recherchées dès l'enfance du genre humain? A peine a-t-on le nécessaire qu'on se met à poursuivre le superflu. Et les métaux précieux étaient sans contredit la superfluité la plus désirable avant l'invention des arts. L'or et l'argent furent donc avidement demandés partout où ils se montrèrent. Ai-je besoin d'ajouter qu'ils furent beaucoup moins offerts?

Les mines les plus riches du monde étaient inconnues de l'Europe; la chimie n'existait pas, la métallurgie était dans l'enfance. Quelques morceaux d'argent natif, quelques grains d'or récoltés dans le lit d'un ruisseau : voilà les premiers éléments qui vinrent s'offrir à l'échange. Sur quel pied? A quel prix? J'ose à peine y penser. Songez que la valeur des métaux précieux a constamment baissé depuis les premiers temps de l'histoire, car

ils ont été plus abondants et plus offerts de jour en jour; songez que l'Amérique est découverte depuis trois siècles et demi ; que l'Australie et la Californie sont en plein rapport depuis plus de douze années; que la civilisation européenne possède une quantité d'argent et d'or évaluée à quarante milliards, et que malgré tout cela, en France, ce matin, celui qui veut céder un kilogramme d'or trouve en échange six ou sept mille kilogrammes de blé 1 Pour un seul kilo d'or, on achète plus de pain que huit mille hommes n'en peuvent manger en un jour!

Transportez-vous à quarante siècles en arrière et tâchez de vous représenter la masse de biens qu'on obtenait en échange d'un kilogramme d'or !

L'attention des hommes se porta nécessairement sur ces deux produits admirables : on les étudia de près. On trouva le moyen de les affiner tant bien que mal*; on constata qu'ils étaient des corps simples, toujours et partout identiques à euxmêmes dans l'état de pureté. On apprit à les reconnaître, non-seulement à la couleur, au son, à la pesanteur mais à des signes plus infaillibles. On s'avisa par réflexion que ces produits étaient ceux qui renfermaient la plus grande valeur sous le plus petit volume ; qu'ils étaient plus faciles à transporter, à conserver, à cacher que tous les

autres biens. L'épargne les adopta, la peur les accapara. L'homme de tous les temps veut garder ce qu'il possède. Dans tous les temps aussi, le travailleur sensé pense à se ménager quelques ressources pour l'avenir. Mais comment s'assurer contre les privations de la vieillesse? Les provisions de toute sorte se détruisent par elles-mêmes: aliments, vêtements et le reste. D'ailleurs tout cela fait un volume effroyable, et la plus grosse épargne attirerait les premiers pillards.

Les plus sages entre les hommes firent alors un raisonnement qu'on ne saurait trop admirer :

« Puisqu'il y a des métaux que tout le monde désire et qui sont toujours demandés sur le marché général, puisque ces biens sont des métaux incorruptibles et par là faciles à conserver; d'un grand prix sous un petit volume et par conséquent aussi commodes à cacher qu'à transporter, échangeons notre épargne contre des lingots d'or ou d'argent. Par ce moyen, nous transformons l'excédant de nos récoltes, la plus-value de nos services en biens solides, impérissables et perpétuellement échangeables puisque le genre humain n'en a jamais assez. »

On admire beaucoup, et non sans cause, le Hollandais qui s'avisa de saler le hareng. Avant lui, toute pêche un peu miraculeuse était du bien

perdu pour les trois quarts. Le poisson n'attend pas longtemps en magasin; il faut le manger tout de suite, ou le voir pourrir. Grâce à la salaison , il peut durer trois mois, six mois, toute une année.

Mais refuserons-nous un mot d'éloge au premier pêcheur qui s'est dit : « Ma pèche est trop belle, impossible de la manger à moi seul. Il est vrai que je peux en troquer le surplus avec les bonnes gens du voisinage qui ont envie de poisson. L'un me donnera des légumes, l'autre du lard, l'autre du drap, l'autre du pain ; mais que de provisions j'aurais là sur la planche! Gomment en venir à bout par moi-même? Faudra-t-il les échanger de nouveau? C'est le diable. Les laisserai-je perdre? Autant laisser pourrir mon poisson tout de suite. Une idée! Si j'échangeais tout cela contre un petit lingot d'argent ou d'or qui valût à lui seul mes dix mille harengs ! Le métal ne pourrira pas, je le fzarde pour l'échanger miette à miette, tantôt contre une sole, tantôt contre un homard, quand je serai trop vieux pour aller moi-même à la pêche ! » Le premier qui raisonna ainsi n'était pas sot, avouez-le; il avait trouvé la méthode de saler son hareng sans sel.

Lorsqu'une expérience de plusieurs siècles eut fait voir que les mérites de l'or et de l'argent n'é-

taient gâtés par nul défaut, il arriva probablement ceci : les deux biens les plus recherchés servirent à mesurer la valeur de tous les autres.

Faut-il dire les deux? Il est à croire qu'en Europe l'argent servit d'abord à concentrer les épargnes et à mesurer les valeurs. L'or était trop rare et trop cher pour entrer dans la consommation générale. Tenons-nous-en donc à l'argent, et voyons le nouvel usage qu'on en fit.

Après avoir été une matière de luxe, il était devenu un instrument de conserve, un moyen de garder sûrement sous un petit volume l'équivalent de tous les biens qu'on voulait épargner. Il n'avait plus qu'un pas à faire pour devenir l'équivalent par excellence, comme certaines dimensions du corps humain étaient par excellence la mesure des longueurs, comme le labour d'une journée est encore en maint endroit la mesure des superficies arables.

Toute mesure est une comparaison; je n'ai pas la prétention de vous l'apprendre. Toute comparaison suppose un type, un étalon commun auquel on rapporte des grandeurs, des surfaces, di s volumes, des poids, des valeurs diverses.

Pour mesurer la hauteur d'une montagne, les anciens disaient : Elle a tant de coudées, c'est-àdire elle est deux, trois mille fois plus grande que

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l'avant-bras d'un homme moyen, depuis le bout des doigts jusqu'au coude. Pour mesurer la longueur d'une route, on disait : Il y a tant de pas à faire avant d'arriver au bout. Tous les peuples ont commencé par l'emploi des mesures approximatives, comme le doigt, la palme, le pied, la brasse, l'écuelle , la cruche, etc. Ces étalon?, tout grossiers qu'ils étaient, rendaient un grand service à l'homme. L'expérience enseigna de bonne heure que le meilleur moyen de comparer deux quantités entre elles était de les comparer l'une après l'autre à l'unité.

Mais s'il ne faut qu'un peu de géométrie pour mesurer les longueurs, les surfaces et les volumes; A la balance suffit à mesurer le poids des corps les plus divers, la mesure des valeurs était bien autrement délicate et requérait l'emploi d un nouvel instrument. La diversité de nos besoins est infinie ; infinie est la diversité des biens et des services que nous produisons , que nous consommons, que nous échangeons entre nous. Le moyen, s'il vous plaît, de comparer exactement la valeur de choses si diverses? combien y a-t-il de litres de blé dans une heure de musique? Combien de poires d'Angleterre dans une consultation de médecin? La journée d'un chef de bureau vaut-elle vingt kilogrammes de fer laminé, ou vingt-cin]?

Le Persêe de Bpnvenuto Cellini serait-il trop payé ou trop peu, si on l'échangeait contre une maison du boulevard Montmartre?

L'échange par troc est un progrès , un premier pas hors de la vie élémentaire. Le pur sauvage, c'est l'individu qui fait tout par lui-même : sa barque, ses habits, ses chaussures, son pain, sa viande à coups de flèche, sa maison à coups de hache, sa hache à coups de marteau , son marteau Dieu sait comment, car il y a du paradoxe dans cette hypothèse, et Ton ne peut concevoir un homme suffisant à tous ses besoins sans échange.

S'adonner à la création d'un seul bien, se perfectionner autant qu'on le peut dans une industrie unique, fabriquer en abondance le produit spécial qui est ou qui devient notre fruit naturel, et troquer le trop plein de cette production contre les autres choses nécessaires à la vie, c'est n'être plus sauvage qu'à demi.

Mais le troc a des défauts qui sautent aux yeux. Il complique terriblement les transactions les plus . rudimentaires. Essayez un moment de vous représenter non pas un ouvrier de luxe, un artiste, un avocat, un imprimeur, mais un cultivateur exerçant l'industrie la plus primitive. Il a du blé dix fois plus qu'il n'en peut consommer en un an, mais il lui faut de la viande, du sel, du vin, des

épices, des habits, du linge, des souliers, des matériaux de construction. Pour chaque échange à conclure, il faut qu'il cherche un homme fait exprès. A-t-il besoin de tuiles? Les tuiliers ne manquent pas; mais il en interrogera peut-être dix avant d'en trouver un qui ait besoin de blé dans le même moment. Veut-il manger du bœuf à son repas? 11 faut chercher et découvrir parmi les éleveurs du voisinage celui qui manque de blé. Mais ce n'est pas un bœuf entier qu'il lui faut, 'c'est un simple pot-au-feu de trois kilos : il s'agit de réunir des associés en nombre et d'acheter la bête à frais communs. L'éleveur lui-même a des besoins variés à l'infini, car il est homme; il ne demande qu'à troquer sa marchandise contre tous les produits qui lui sont nécessaires; mais il est sage, il n'abattra la bête qu'à bon escient, quand il verra autour de lui les producteurs de toute sorte qui offrent en commun, sous mille formes diverses, l'équivalent exact de son bœuf. Avant qu'on ait fini d'assembler ce congrès de consommateurs-producteurs, le malheureux animal (c'est du bœuf que je veux parler) mourra de vieillesse.

Je n'ai pris pour exemples que des produits facilement divisibles et d'une consommation universelle. Que serait-ce s'il s'agissait de troquer une maison du boulevard, une loge de l'Opéra, une

action de chemin de fer? L'échange absorberait plus de temps que la fabrication elle-même; le travailleur épuiserait sa vie à chercher l'équivalent de ses produits, et le monde offrirait le spectacle d'un colin-maillard universel.

L'humanité fit un grand pas le jour où elle inventa l'unité de valeur en rapportant tous les biens à une mesure commune. L'argent devint pour ainsi dire l'intermédiaire de tous les échanges, et l'addition de cet élément nouveau qui semblait à première vue les compliquer, les simplifia. De môme que le mètre nous permet de comparer exactement les hauteurs de deux montagnes éloignées, le mont Blanc par exemple et le Gotopaxi, la valeur d'un gramme d'argent nous permet de comparer les biens les plus divers comme une visite (1(3 médecin et un kilo d'acide arsénieux. Quelle est la fonction du mètre dans la comparaison de ces hauteurs sublimes? 11 n'est qu'un simple intermédiaire, mais un intermédiaire indispensable, car tout l'effort des hommes n'arriverait pas à rapprocher deux montagnes, comme on met deux enfants dos à dos pour comparer leur taille. C'est ainsi que l'argent, comparé successivement à toutes les valeurs, nous en donne la mesure exacte et nous permet de les comparer entre elles.

Y a-t-il un rapport appréciable entre le blan-

chissage de deux chemises, une course de commissionnaire , dix cahiers de papiers à lettres et cent grammes de tabac à fumer? Aucun. Mais si les lois de l'offre et de la demande font que chacun de ces biens et de ces services s'échange couramment contre cinq grammes d'argent, il en résulte clairement que tel jour, en tel lieu, ces services et ces biens si divers, si peu comparables entre eux, représentent des valeurs identiques.

Si tout ce qui est à vendre s'évalue par un poids d'argent, il s'ensuit que les producteurs en tout genre n'ont plus besoin de chercher l'échange direct. Celui qui possède trop de blé et pas assez de laine n'a que faire de courir le monde en appelant sa doublure, et criant : Où est-il, celui qui a trop de laine et pas assez de blé ? Il met tout simplement son blé à vendre; et il trouve mille acheteurs pour un.

L'affaire faite, il serre son argent dans sa poche, cherche un vendeur de laine et en trouve mille pour un.

Il a fait deux opérations au lieu d'une, deux échanges au lieu d'un, j'en conviens; dites si ce dédoublement n'a pas ménagé son temps et sa peine?

Mais peut-être a-t-il couru quelque risque ?

Voyons la chose. Supposons que son blé vendu, il

ne trouve pas de laine à acheter. L'opération se trouve coupée par le milieu. Est-ce qu'en pareil cas le marchand de blé n'est pas dupe?

Oui, certes, il le serait, si l'argent n'était qu'un signe, une représentation, un instrument d'échange, comme on Ta dit en maint endroit, et comme vous l'avez peut-être cru vous-même. Mais ce métal est un produit précieux et reconnu tel, de temps immémorial, sur toute la surface du globe. S'il n'avait qu'une valeur de convention, il n'en aurait aucune/Personne ne serait assez fou pour l'accepter en échange de biens réels. Tout le monde craindrait de se trouver dépourvu et d'avoir donné quelque chose pour rien, si par hasard la convention venait à cesser. Le genre humain est rassuré contre un tel accident; il sait que nulle révolution ne pourra déprécier le produit qui évalue tous les autres. L'homme qui ne trouve point à acheter ce qu'il désire s'accommode fort bien de garder son argent; il n'accuse pas la société qui le lui a laissé pour compte. Il met en magasin un produit inaltérable, incorruptible, qui ne craint pas l'humidité comme le blé, qui n'a pas peur des vers comme la laine, et qui trouvera toujours à s'échanger contre tous les biens disponibles, car il est toujours et partout demandé.

L'argent n'est pas précieux parce qu'il sert à

mesurer les valeurs; on s'en sert pour mesurer les valeurs parce qu'il est précieux de lui-même.

En appliquant l'argent à la mesure des valeurs, il est vrai qu'on l'a fait renchérir. La demande amène la hausse. Tous les produits qui trouvent une nouvelle application deviennent plus chers. Le prix de la houille a triplé depuis qu'elle sert à chauffer les machines à vapeur ; le prix de l'argent a dû tripler le jour où on l'employa comme monnaie.

Je ne dis pas comme matière de la monnaie.

L'argent est monnaie en lui-même avant d'être monnayé ; il conserve la .qualité de monnaie à travers tous les changements de forme, de poids, de titre qu'on peut lui faire subir. Par lui-même , en dehors de toute convention , indépendamment de toutes les lois, avant le travail du balancier qui donne l'empreinte, après le frai qui l'efface, l'argent possède une valeur connue, reconnue, incontestée , éminemment propre à mesurer toutes les autres valeurs. C'est en ce sens qu'il est monnaie. Vingt-deux grammes et demi d'argent pur, ou vingt-cinq grammes d'argent aux neuf dixièmes, représentent une valeur identique, quelles que soient la forme et l'empreinte qu'on leur donne. Faites-en une sphère, un cube, un cône, un disque, une médaille, vous n'en ferez jamais ni plus ni

moins que vingt-deux grammes et demi d'argent pur, échangeables en tout pays contre les biens et les services qui valent cinq francs.

Beaucoup d'honnêtes gens s'imaginent encore que TÉtat , en frappant un disque de métal à l'effigie du souverain , lui assigne par cela seul une valeur arbitraire. D'autres, plus éclairés, croient pourtant que le monnayage augmente sensiblement la valeur du métal; que le gouvernement prélève un droit sur la monnaie qu'il frappe : je me suis laissé dire et j'ai tenu pour vrai dans mon enfance qu'une pièce de 5 fr. cassée ou fondue ne valait plus que 4 fr. 50.

La vérité est qu'une pièce de 5 francs contient de l'argent fin pour 5 francs moins trois centimes et trois quarts ;

Que l'État ne prélève aucun impôt sur les monnaies fabriquées en France ;

Que, d'ailleurs , ce n'est point l'État qui fabrique la monnaie, mais un entrepreneur, travaillant sur les commandes des citoyens , sous la surveillance absolument gratuite de l'État.

Nous avons tous le droit de faire frapper monnaie. Si vous gardez dans votre cave un lingot d'argent pur, si vous trouvez dans un héritage un lot de vieille argenterie, vous portez ces matières à l'entrepreneur, qui travaille à façon ; il les trans-

forme en pièces de cent sous, et cela ne vous coûte qu'un franc cinquante par kilogramme, c'est-à-dire moins de quatre centimes par pièce, comme je vous l'ai dit. Un kilo d'argent aux neuf dixièmes vaut donc, tout monnayé, deux cents francs moins trente sous.

S'il vous plaisait demain de refondre ces quarante pièces de cinq francs pour en faire soit un lingot, soit une soupière , vous seriez dans votre droit , mais vous perdriez le montant des frais de fabrication, c'est-à-dire un franc cinquante.

Pour que le kilogramme d'argent frappé à la Monnaie vaille un franc cinquante de plus qu'un lingot du même poids et du même titre , il faut que le travail du monnayage lui ait donné un supp ément d'utilité.

En effet, cette opération nous épargne du temps et du tracas pour plus d'un franc cinquante. Mettez-vous un moment à la place du bourgeois de Paris qui serait obligé d'aller à ses emplettes avec deux cents francs en lingot3.

Avant de sortir de chez lui, il découperait son argent en morceaux de toutes grosseurs, ce qui n'est déjà pas une petite affaire. Mais une fois chez les marchands, quelle autre série de tribulations 1 Chaque emplette entraînerait forcément deux opérations : le pesage du lingot et l'essayage, ou vérifî-

cation du titre. Entre l'argent à neuf dixièmes et l'argent à huit, voire à sept, il n'y a pas de différence appréciable aux yeux.

11 est vrai que l'acheteur pourrait peser et essayer ses lingots à l'avance, et dire : Je vous garantis tant de grammes à tel titre. Mais le marchand demanderait à voir, et il serait dans son droit. L'épicier dirait: J'ai pesé mon sucre, pesez votre argent. Je vous ai permis de goûter mes pruneaux, et vous voulez que j'accepte vos lingots sans les toucher?

On devine qu'à ce train-là les transactions n'iraient pas vite. L'échange s'accéléra notablement le jour où l'on convint d'y employer des lingots pesés d'avance, essayés d'avance, et de plus, certifiés par l'autorité publique.

Lorsque vous entrez dans une boutique et que vous jetez sur le comptoir une pièce de cinq francs, le marchand n'a qu'à ouvrir les yeux et à tendre l'oreille : toute autre vérification serait superflue. 11 sait instantanément que la pièce pèse vingt-cinq grammes, qu'elle est au titre de neuf cents millièmes, et que, par conséquent, il reçoit vingt-deux grammes et demi d'argent pur. Le travail le plus long et le plus minutieux ne lui en apprendrait pas davantage. Dès que le disque est revêtu de l'empreinte légale, on est sûr qu'il est fabriqué par un

entrepreneur responsable , sous les yeux de contrôleurs désintéressés.

La pièce de cinq francs est donc d'un emploi plus commode, plus rapide et plus sûr qu'un disque de môme poids et de même aloi. Ces avantages sontils payés trop cher au prix de trois centimes et trois quarts? Non, surtout si vous songez que la dépense de trois centimes se répartit sur plus de mille transactions.

Les frais de fabrication sont perçus par l'entrepreneur, en échange d'un travail et d'un service réels. Il fait marcher des laminoirs, des emportepièce, des presses monétaires; son usine est un véritable moulin qui transforme les lingots en disques certifiés.

L'État [surveille gratuitement toutes les opérations du monnayage. Le contrôle étant d'intérêt public, il est juste et naturel que le public en fasse tous les frais.

Vous voyez que l'écart est presque nul entre le prix de l'argent en lingot et' le prix de l'argent monnayé. Tous les peuples civilisés ont adopté la même façon d'agir; partout l'argent frappé est donné et reçu pour sa valeur intrinsèque. Dans les échanges internationaux, on fait abstraction de l'alliage et de l'empreinte; on ne tient compte que du poids d'argent fin contenu dans chaque pièce.

Si vous avez du blé à vendre et si vous estimez l'hectolitre à quatre-vingt-dix grammes d'argent pur, il vous importe médiocrement d'être payé en pièces de cinq francs à l'effigie de l'Empereur des Français, ou en thalers de Prusse, ou en florins d'Autriche, ou en roupies de l'Inde anglaise ; l'im-

portant , c'est qu'on vous donne quatre-vingt-dix grammes d'argentpur, certifié par n'importe quelle autorité. Toutes les monarchies, toutes les républiques comprises dans le groupe de la civilisation européenne sont également dignes de foi en matière de monnaie.

Il y a donc réellement une mesure commune, applicable à toutes les valeurs : c'est le gramme d'argent fin. L'unité de valeur est trouvée; ce qui manque encore au genre humain, c'est l'uniformité des monnaies. Plus les peuples se rapprochent par l'échange, plus le besoin d'un type uniforme se fait sentir. Quand les voyages étaient difficiles et le commerce entravé par mille barrières, quand chaque peuple voyait dans son plus proche voisin son ennemi le plus direct, quand les despotes petits et grands exploitaient leurs sujets par tous les moyens, sans dédaigner l'émission de la fausse monnaie, il était naturel que chacun se tînt en défiance contre l'argent des étrangers. Les pièces d'un pays n'avaient pas cours dans l'autre; il fallait

recourir au changeur, c'est-à-dire céder trente grammes d'argent à telle effigie contre vingt-huit à telle autre.

Un peu plus loin, on rencontrait une nouvelle frontière, il fallait une autre monnaie, et les vingthuit grammes de métal, entre l^s mains du changeur, se réduisaiei.tà vingtrcinq. Si le voyagedurait un mois, dans les pays déchiquetés arbitrairement comme l'Allemagne ou l'Italie, la plus grosse pièce d'argent s'en allait en fumée : les changeurs avaient tout pris. Aujourd'hui l'on peut faire cinq cents lieues en quarante-huit heures; la grande famille européenne, qui comprend les États-Unis d'Amérique, échange plus de biens en un mois que nos ancêtres en un siècle; les nations se rapprochent avec autant de zèle qu'elles en mettaient jadis à s'éviter; les finances publiques sont partout à ciel ouvert; le moment est donc venu de frapper une série de monnaies qui circulent sans perte et sans embarras d'un bout à l'autre du monde civilisé.

Quatre ou cinq médailles d'argent, d'un titre unique et d'un module uniforme, suffiraient à la solution du problème. La face pourrait varier à l'infini, selon la forme des gouvernements et le profil des divers princes; le revers indiquerait par un chiffre lisible en tout pays le poids de chaque pièce. Les nombres 2, 5, 10, 25, apprendraient aux

Français comme aux Husses, aux Espagnols comme aux Américains, qu'ils ont devant les yeux 2, 5, 10, 25 grammes d'argent au titre de 900 millièmes. L'argent fin est impropre à la fabrication d'une bonne monnaie; l'expérience a prouvé qu'un dixième de cuivre et neuf dixièmes de fin composaient l'alliage le plus satisfaisant. Les peuples civilisés ont l'habitude de manier cet argent décimé par le cuivre; ils savent le ramener à sa valeur exacte par le plus simple et le plus familier des calculs.

Mais tandis que les économistes se félicitent de tenir enfin la monnaie universelle, une partie du monde civilisé choisit l'or pour commune mesure de toutes les valeurs, et démonétise l'argent. Comment? Pourquoi? Je vais tâcher de vous le dire.

L'or, vous le savez, a toutes les qualités requises pour faire une excellente monnaie. C'est un produittrès-beau, très-utile et universellement recherché. Les sauvages de Christophe Colomb ne le foulaient pas aux pieds, comme on l'a prétendu ; ils en ornaient leurs personnes et leurs temples; ils l'échangeaient entre eux contre les autres biens.

Il est non-seulement plus beau, mais aussi plus rare que l'argent. Étant plus demandé, il a plus de prix et contient une valeur plus grande sous un égal volume.

Dans l'instant où nous parlons, on échange un kilogramme d'or pur contre quinze kilos et demi d'argent pur. Le rapport entre les deux métaux est donc de 1 à 15 1/2.

Pour les usages de la vie, dans une civilisation avancée comme la nôtre, l'or a un grand avantage sur l'argent : il est plus portatif. Cent cinquantecinq pièces de 20 fr. valant ensemble 3100 fr. ne pèsent qu'un kilogramme. C'est un fardeau qu'on peut voiturer dans les poches sans en être incommodé. La même somme, en argent, pèserait quinze kilos et demi ; la charge moyenne d'un commissionnaire parisien ; la moitié du bagage permis h chaque voyageur sur nos chemins de fer. L'or est donc une monnaie qui devient indispensable à mesure que les besoins se compliquent et se raffinent, que les communications s'étendent, que les sociétés s'enrichissent.

Nous produisons, nous consommons, nous échangeons, nous voyageons beaucoup plus que les Français du dixième siècle par exemple; l'or nous est donc plus nécessaire,

Sans remonter si haut, chacun de nous peut se reporter à l'âge heureux où vingt sous d'argei:t

blanc lui assuraient du plaisir pour tout un dimanche. Comme on avait des billes, des sucres d'orge et du pain d'épice pour vingt sous! Maintenant

nous sommes des messieurs; nos besoins se sont compliqués; nous n'osons plus nous aventurer dans les rues de Paris sans quelguâs pièces de vingt francs. La provision d'une journée bourgeoise arracherait nos poches, s'il fallait la porter en gros argent.

Lorsqu'un Parisien s'arrête dans un village, j'entends dans un véritable village, il s'émerveille de voir comme les pièces de cinq francs ont la vie dure. Quand un villageois s'aventure à Paris, à Marseille, au Havre, à Bordeaux, il s'épouvante à la vue des louis qui fondent dans ses doigts. C'est que le Parisien se trouve transplanté au sein d'une vie moins avancée et partant moins exigeante. Ses besoins se réduisent faute d'occasions ; il est dans un milieu où tout le monde produit moins et consomme moins. Le village est en retard d'un siècle ou deux sur les grandes villes ; l'or y est presque superflu, puisque tous les besoins qu'on peut y satisfaire en un jour réprésentent à peine une pièce de cinq francs. Le paysan qui tombe au milieu de Paris est entouré de gens qui gagnent, dépensent et jouissent plus que lui; qui ont plus de besoins, plus de ressources, une activité plus dévorante, et qui regardent l'or avec moins de respect parce qu'ils ont moins sué pour l'obtenir. Ce parallèle yous représente la civilisation d'autrefois et la civilisation future. Le

village, c'est le passé ; la ville, c'est l'avenir. Il fut un temps où Paris et Mar seille vivaient petitement, comme tel hameau de Bretagne ou d'Alsace; un temps viendra où l'habitant des hameaux aura les mêmes besoins et les mêmes ressources que le Parisien d'aujourd'hui. La monnaie d'or sera aussi indispensable aux villageois du vingtième siècle , qu'elle était inutile aux bourgeois du dixième.

Dès aujourd'hui vous pouvez remarquer que l'usage de l'or s'étend à vue d'œil. Il n'y a pas un siècle que le plus noble des métaux était à peine connu des classes laborieuses. La cour, la finance et quelquefois le haut commerce le maniaient familièrement; les marquis de comédie disaient à leurs valets : Frontin, mettez de l or dans mes poches I Mais le commun des martyrs n'y touchait qu'avec une terreur superstitieuse et ne le recevait guère que pour le cacher. Cette manie s'est perpétuée jusqu'à nos jours; les hommes de mon âge se rappellent le temps où les marchands craignaient de payer une traite en monnaie d'or. Leur crédit en aurait souffert; on eût dit dans le voisinage : Un tel est arrivé au fond du sac ; il crache sa bile. Tant il était admis que l'or n'est pas fait pour circuler, mais pour dormir au fond des tiroirs. Les voyageurs anglais, qui payaient tout en or, faisaient

scandale dans les petites villes, et même un peu dans les grandes.

D'où vient le changement qui s'est opéré dans nos mœurs? Pensez-vous l'expliquer par les merveilleux arrivages de l'Australie et de la Californie? Non. La production de l'or s'est développée, j'en conviens, mais celle de l'argent ne chômait pas durant la même période. Pour qu'un kilogramme d'or s'échange encore aujourd'hui contre ) 5 kilos et demi d'argent, il faut que les deux métaux aient afflué chez nous dans une proportion à peu près constante. En autres termes, il est clair que nous avons reçu du Mexique ou d'ailleurs 31 livres environ d'argent fin toutes les fois que l'Australie ou la Californie nous envoyait un kilogramme d'or: sans quoi la valeur respective des deux métaux précieux serait sensiblement changée, et personne ne don^ nerait plus quatre pièces de cent sous en argent pour une pièce de vingt francs en or. Si la proportion est restée la même, ou peu s'en faut, depuis 1.848, c'est que nous avons un peu plus d'or qu'autrefois et énormément plus d'argent.

Et cependant, c'est l'or qui circule; c'est l'argent qui s'empile ou s'enterre, ou s'exporte, ou dort en lingots dans les caves. La conséquence est facile à déduire. Si la France délaisse un peu le plus pesant des métaux précieux, si tous les ci-

toyens qui portent des lingots à la Monnaie y vont avec des lingots d'or, c'est que l'or répond mieux aux besoins de l'époque ; c'est qu'un métal plus portatif fait mieux l'affaire d'un peuple qui se dégourdit.

Les pièces d'or sont fabriquées pour le compte des particuliers, comme les pièces d'argent. Les entrepreneurs touchent 6 fr. 70 par kilogramme, soit un peu plus de 4 centimes sur une pièce de 20 francs, un peu plus de 1 centime sur une pièce de 5. La pièce de 5 francs en or a donc une valeur intrinsèque de 4 francs 99 centimes environ. La monnaie d'or au titre de 900 millièmes, c'est-à-dire contenant un dixième du cuivre, est plus solide encore et plus inaltérable que la monnaie d'argent.

Le gramme d'or pourrait servir à mesurer toutes les valeurs et devenir la base d'une monnaie universelle, tout aussi bien que le gramme d'argent. « Combien me prendrez-vous pour me faire un habit? — 36 grammes d'or, au plus juste. Cette paire de chevaux, combien vaut-elle? — 2 kilos d'or. Une maison du boulevard Haussmann s'est vendue hier matin 1000 kilos d'or légal, c'est-à-dire aux 900 millièmes. » On s'habituerait vite à cette façon de compter.

Le difficile serait d'évaluer en grammes d'or un

paquet de tabac, un mètre de calicot, un litre de vin d'Argenteuil.

Une numération fondée sur le gramme d'argent pourrait exprimer les valeurs les plus considérables; une série qui part du gramme d'or est forcément plus limitée ; elle ne peut descendre au-dessous de 3 fr. 10 centimes; encore une monnaie de 3fr. 10 centimes en or serait-elle exposée à s'envoler au vent.

L'argent lui-même ne peut pas se faire assez petit pour payer un petit pain ou une boîte d'allumettes. La pièce de cinq centimes en argent pèserait 25 centigrammes et appartiendrait de plein droit au monde microscopique. Malgré cette insuffisance, qui a nécessité l'emploi du billon, l'argent est non-seulement utile mais indispensable à la mesure des valeurs au-dessous de cinq francs.

Ainsi, la civilisation est armée de deux instruments merveilleusement propres à la mesure des valeurs. L'or, pris à part, est une admirable monnaie; son seul défaut est de n'évaluer que les biens d'un prix élevé. L'argent, de son côté est une monnaie irréprochable, sauf qu'elle tient trop de place et qu'elle pèse un peu trop.

L'argent peut tout évaluer, à partir de cinquante centimes; l'or peut tout évaluer à partir de cinq francs.

Le difûcile, hélas ! est d'évaluer l'un par l'autre ces deux biens privilégiés qui évaluent tous les autres.

Dans les pays où l'argent est adopté comme étalon, c'est-à-dire comme unique mesure des valeurs, l'argent évalue tout, achète tout : le blé, le drap, le vin, l'or même y sont cotés comme marchandises. Tout cela hausse et baisse au gré de l'offre et de la demande; on en donne plus ou moins en échange d'un gramme d'argent. L'argent seul est solide au poste; il représente l'unité fixe, invariable, à laquelle on rapporte les valeurs de toute espèce. Si je conclus un marché à long terme, si par exemple je prête à une société civile ou à une association religieuse cent kilogrammes d'argent moyennant une rente perpétuelle de cinq pour cent, je suis sûr que ma postérité la plus reculée recevra tous les ans cinq kilos du même métal. Ce contrat, comme tous les contrats du monde, laisse prise au hasard des événements, il implique une part d'inconnu. Je ne peux pas prévoir si dans deux ou trois siècles les aliments, les habits, la vaisselle, les objets de première nécessité, les marchandises de luxe coûteront plus ou moins cher que de mon temps. Peut-être obtiendra-t-on pour un gramme d'argent quatre fois plus de pain qu'on n'en achète aujourd'hui: peut-

être en aura-t-on quatre fois moins : voilà le point douteux de mon affaire. Ce qui n'est pas douteux, c'est que mes héritiers auront droit à une rente annuelle de cinq kilos d'un métal identique à celui que j'ai prêté.

Dans les pays où l'or est l'unique étalon des valeurs, c'est l'or qui évalue et achète toutes les marchandises, le blé comme l'argent. Supposez un contrat à long terme, vingt kilos d'or prêtés à fonds pe'rdu au taux de 5 pour cent, les héritiers du prêteur sont assurés d'un revenu net et invariable : ils reçevront chaque année un kilogramme d'or, ilien ne prouve que ce kilogramme achètera jusqu'à la fin des siècles 8000 kilogrammes de blé; peut-être dans cent ans en payera-t-il 20 000, peutêtre 5000 seulement; mais on est sûr que les héritiers recevront perpétuellement un égal poids d'un métal identique. C'est une sécurité qui n'est pas méprisable.

Supposez au contraire un pays où l'unité de valeur soit ce qu'elle est chez nous depuis l'institution du système métrique, et vous verrez surgir de curieuses complications.

Les grands législateurs de Tan 11, justement convaincus que l'or seul ne peut donner qu'une monnaie incomplète, que l'argent seul ne peut donner qu'une monnaie insuffisante, n'ont voulu

démonétiser ni l'un ni l'autre métal. Ils ont bien fait : l'or et l'argent sont deux éléments indispensables aux transactions du commerce.

Mais ils se sont trompés en instituant deux étalons, l'un d'or et l'autre d'argent, en décidant que l'unité de valeur serait indifféremment ou une pièce d'argent du poids de cinq grammes, ou la vingtième partie d'une pièce d'or du poids de 6 grammes 45 161 cent-millièmes de gramme.

Décider que tel poids d'argent équivaudra toujours à tel poids d'or, c'est décréter en quelque sorte l'identité des deux métaux à dose inégale; c'est dire qu'un kilogramme d'or et 15 kilos et demi d'argent sont une seule et même chose, c'est nier par avance les événements qui peuvent, altérer une proportion accidentelle, temporaire et locale; en un mot, c'est faire violence à la nature.

M. Michel Chevalier, dans un livre que je devrais citer à chaque ligne, s'élève avec une logique éloquente contre le système, du double étalon. Je renvoie à son plaidoyer ceux qui veulent approfondir cette question, et je me borne à l'effleurer

L'or et l'argent n'ont aucune parenté; ils ne sont pas l'aîné et le cadet d'une famille aristocratique. La distance qui les sépare en tant que valeur peut varier à l'infini. Dans le même pays, on voit,

selon les temps, le kilogramme d'or s'échanger contre dix, douze, quatorze, quinze, seize, dix-sept, dix-huit kilos d'argent. Dans le même temps, la proportion n'est pas partout la même. En 1857, quand le commerce européen força les portes du Japon, les indigènes échangeaient un kilo d'or contre 3 kilos d'argent et 1/7. C'est-à-dire que l'or comparé à l'argent valait cinq fois moins cher à Yeddo qu'à Paris. Vous auriez quintuplé votre capital en portant de l'argent au Japon pour l'échanger contre de l'or!

Rien ne prouve que chez nous la proportion de 1 à 15 1/2 se maintiendra même approximativement, comme elle a fait depuis un demi-siècle. La rareté respective des deux métaux est un élément considérable de leur prix. Que l'on découvre une deuxième Californie, ou que trois ou quatre mines d'argent se mettent en grève : l'or surabonde et se déprécie; l'argent se fait rare, il est plus demandé qu'offert, il hausse.

En pareille occasion, tout débiteur intelligent s'empresserait de solder ses créanciers. Seulement il payerait en or ce qu'on lui a prêté en argent. Tous les tuteurs qui savent compter se hâteraient d'émanciper leurs pupilles : trop heureux de solder en or déprécié le dépôt qu'ils ont reçu en argent! Tous ceux qui ont des rentes à servir

les serviraient en or, et s'acquitteraient légalement à moitié prix. Les créanciers, les pupilles, les rentiers crieraient qu'on- les ruine. On leur répondrait : de quoi vous plaignez-vous? C'est tant de francs qui vous sort dus; le franc est d'or ou d'argent, au choix de celui qui paye; nous choisissons le métal qui nous acquitte à bon marché; la loi ne l'a pas défendu.

11 peut se faire aussi qu'une mine d'argent se découvre demain en Europe, ou simplement que la Russie exploite à fond ses énormes filons de l'Oural. Le cas échéant, c'est l'argent qui baisserait et l'or qui serait en hausse. Les débiteurs, les pupilles, les rentiers auraient beau dire qu'on leur doit de l'or, ils seraient payés en argent.

C'est en vain que le législateur s'efforcerait de maintenir les deux métaux en équilibre. Tous ses efforts n'aboutiraient qu'à l'altération progressive des monnaies : la logique et l'histoire s'accordent' sur ce point et condamnent le double étalon.

S'il est encore en vigueur dans plusieurs grands États de l'Europe, c'est que les gouvernements modernes évitent autant que possible de s'immiscer dans les questions de monnaie. Us pensent à bon droit que le pouvoir ne doit intervenir qu'à la dernière extrémité dans l'échange des biens et des services. Mais cette abstention cesse nécessai-

rement le jour où une difficulté sérieuse menace les intérêts privés.

Le moment est venu d'étudier un fait actuel où quelques économistes ont cru voir l'abandon d'un principe, mais où je ne vois pour ma part qu'un acheminement vers l'or comme unique étalon.

La France, l'Italie, la Suisse, la Belgique et l'État pontifical viennent de s'entendre pour frapper des pièces de 20 et de 50 centimes, de 1 et de 2 francs, au titre de £35 millièmes.

Comment, pourquoi a-t-on pris cette résolution ? Quelles en sont les conséquences proches et lointaines? C'est ce que les cinq gouvernements ont expliqué par le menu aux peuples intéressés. Mais les peuples sont si distraits que je ne crois pas faire un travail oiseux en apprenant à mes lecteurs ce qu'ils sont censés connaître.

Avant le 25 mai 1864, les pièces divisionnaires, c'est-à-dire les pièces de 2 fr., de 1 fr., de 50 et de 20 centimes étaient véritablement une monnaie comme les pièces de 5 francs. Elles étaient fabriquées sur la commande de citoyens (banquiers ou marchands), qui éprouvaient le besoin d'émietter leurs lingots en petites fractions pour le besoin des affaires. Elles représentaient une .valeur intrinsèque égale à leur valeur nominale, sauf déduction des frais de monnayage. La pièce de 2

francs valait 2 francs moins 2 centimes environ ; la pièce de 1 franc valait un peu plus de 99 centimes, la pièce de dix sous valait dix sous moins un demi-centime, la pièce de quatre sous en valait quatre, moins une différence impossible à évaluer en centimes.

Un beau jour (qui fut un mauvais jour pour la monnaie d'argent), on s'aperçut que le deuxième de nos métaux précieux par ordre de mérite était pour ainsi dire soutiré; qu'il sortait de chez nous par des fissures invisibles et s'écoulait vers l'Inde, vers la Chine, vers les pays de l'extrême Orient. Le phénomène s'expliquait par des raisons trèsnaturelles. Quel est l'homme assez neuf pour conserver sa monnaie lorsqu'on viendra lui dire : Donnez-moi mille francs, je vous en rends sur l'heure mille vingt-cinq? Vous en offrît-on mille cinq, ou mille et un, ou mille francs dix sous, vous n'hésiteriez pas une minute. Tout le monde s'empressa donc d'échanger l'argent contre l'or, dès que l'argent se mit à faire prime. Quiconque possédait une épargne en argent la troqua avec bénéûce contre une somme en or. L'exportation chargea notre argent blanc sur des navires au long cours; on fit des pacotilles où les pièces de cinq francs, de deux francs, d'un franc, de cinquante* et de vingt centimes s'en allaient dans

les mêmes sacs pour ne jamais rentrer chez nous.

Qu'arriva-t-il? La grosse médaille de cent sous ne fut pas trop regrettée, car on la remplaçait à mesure par une petite pièce d'or équivalente. Mais les pièces divisionnaires, à partir de deux francs, se firent remarquer par leur absence. On manqua de petite monnaie. Les banquiers et les commerçants qui avaient l'habitude d'en faire fabriquer,, reconnurent qu'ils jouaient un rôle de dupes, car les pièces qu'ils avaient émises ne rentraient pas dans leur caisse, et c'était toujours à recommencer. Ils perdirent l'habitude de porter des lingots d'argent à la Monnaie ; les pièces divisionnaires devinrent presque introuvables, et l'État fut mis en demeure de soulager un embarras public.

Or, un gouvernement a-t-il le droit de jeter plusieurs millions chaque année dans le tonneau des Danaïdes? Peut-il loyalement faire une opération à laquelle les banquiers et les gros marchands ont renoncé parce qu'ils la trouvaient ruineuse? Non, les gouvernements n'ont pas de capitaux; ils ont des revenus annuels, ou budgets, payés par nous entre leurs mains, à la condition expresse que tout sera dépensé pour nous jusqu'au dernier centime. Donc ils doivent se* garder

d'une mauvaise affaire aussi scrupuleusement que d'une mauvaise action. La France, l'Italie, la Suisse, l'État du Pape et la Belgique n'avaient donc pas le droit de fabriquer la monnaie d'argent aux frais du public, dès que les particuliers abandonnaient cette opération comme ruineuse.

Cependant il fallait nous mettre entre les mains une mesure des valeurs inférieures à la plus petite monnaie d'or, qui est de cinq francs.

On résolut d'importer le billon d'argent, dont l'expérience est faite en Angleterre depuis un demi-siècle.

Qu'est-ce que le billon?

Il faudrait n'avoir pas deux sous dans la poche pour ignorer qu'il existe. Quant à le définir, peu d'hommes en sont capables, par le temps d'insouciance et de richesse où nous vivons.

Le billon est un substitut métallique de la monnaie; il la remplace dans les petites transactions, il l'accompagne sous le nom d'appoint dans les grandes; il comble les lacunes que la monnaie véritable ne peut remplir.

L'évaluation de tous les biens se fait et se fera toujours en véritable monnaie. Lorsque le boulanger vous cède un petit pain d'un sou, il entend recevoir en échange 25 centigrammes d'argent à 900 millièmes, ou 16 milligrammes d'or au même

titre. Si, au lieu d'acheter un seul petit pain chez le même marchand , vous en preniez deux cents, il ne vous les livrerait pas à moins de 50 grammes d'argent ou de 3 gr. 2682 d'or légal. Mais comme il serait plus qu'incommode de réduire l'or ou l'argent en fractions minimes, on évalue le petit pain en argent, et on le paye en cuivre.

Le sou que vous donnez au boulanger vaut-il la marchandise que vous recevez en échange?

Non.

Le sou est une rondelle de bronze du poids de 5 grammes. Les matières dont on l'a fait sont le cuivre pour 95 centièmes, 1 etain pour 4 et le zinc pour 1 . Le cuivre en lingots vaut de 2 fr. à 2 fr. 80 le kilo, le sou, comme valeur intrinsèque, ne représente qu'un centime lorsque le kilogramme de cuivre est à 2 francs. Il suit de là que 200 petits pains s'échangent contre 10 francs (valeur intrinsèque), si on les paye en or ou argent, et contre 2 francs (valeur intrinsèque) si vous les achetez un à un contre du cuivre.

Et cependant vous vous sentez exactement aussi riche quand vous avez 5 fr. en sous que si vous les possédiez en or.

Pourquoi? Parce que le billon de cuivre, outre sa valeur intrinsèque, représente une valeur de convention sociale.

Il a été entendu entre tous les citoyens français qu'un sou de cuivre serait donné et reçu dans les petits échanges et dans les appoints pour 25 centigrammes d'argent, quand même il n'en vaudrait que cinq. Le Gouvernement s'est chargé de fabriquer, au profit et aux frais de la nation, cette fausse mais commode et excellente monnaie. Il l'émet autant" que possible dans la proportion des besoins publics, car s'il en faisait trop, le billon serait déprécié, les débitants qui l'ont en caisse ne pourraient l'échanger au pair, et ils élèveraient en conséquence le prix de leurs marchandises.

Une très-petite quantité de billon peut suffire à tous les besoins d'un grand État riche et florissant, car cet instrument d'échange se multiplie par la rapidité de ses mouvements. Personne n'est trompé sur sa valeur intrinsèque ; on ne s'avise donc pas de l'enfouir comme l'or ou l'argent. Chacun l'accepte sans difficulté, comme un outil modeste dont il aura besoin dix fois dans la journée; mais il faudrait avoir perdu la tête pour thésauriser en décimes. Les pauvres gens qui mettent sou sur sou, changent leur cuivre en or ou en argent dès qu'ils ont de quoi faire la pièce ronde; les riches n'échangent leur argent contre du cuivre qu'au fur et à mesure de leurs menus besoins. Tout le monde en voulant un peu et péris

sonne n'en voulant beaucoup, le billon court de l'un à l'autre et fait incessamment la navette entre les citoyens d'un même pays. Voilà comment un peuple qui possède environ six milliards en monnaie véritable se suffît avec soixante millions de cuivre. Le cuivre ne figure dans notre numéraire que pour un centième environ.

Ces soixante millions, si nous voulions les vendre à l'étranger, n'en vaudraient guère plus de douze. Mais ils ne sont pas à vendre, et personne ne pense à les expor ter.

Le sou français , hors de chez nous, ne représenterait que sa valeur intrinsèque. Chez nous et entre nous, il a de plus une valeur fiduciaire. C'est un centime de cuivre, plus un bon de quatre centimes sur la communauté des citoyens français.

Vous me demanderez peut-être quel profit nous trouvons à donner et à recevoir des sous qui valent un centime, un centime et demi, quand il serait tout simple de les faire quatre ou cinq fois plus lourds? Le cuivre deviendrait une juste monnaie comme l'or et l'argent; on taillerait quarante pièces d'un sou dans un kilogramme de cuivre, et l'élément fiduciaire serait remplacé par un surcroît de valeur réelle.

Oui; maià le cuivre, s'il devenait juste monnaie,

rendrait moins de services qu'à l'état de simple billon. Il serait plus encombrant, plus lourd, et d'un emploi presque pénible. La loi permet au débiteur de payer en cuivre jusqu'à 5 francs : c'est un demi-kilo de billon à transporter. Ce serait environ 2 kilos et demi, si le métal était donné et reçu pour sa valeur intrinsèque.

D'ailleurs, le prix du cuivre varie incessamment; il faudrait refondre les sous plusieurs fois dans l'année. Or, les frais de fabrication coûtent presque aussi cher que le métal lui-même 1 . Enfin, s'il est impossible ou du moins très-difficile de marcher avec deux étalons, le moment serait mal choisi pour en atteler un troisième.

- Notre époque songe si peu à élever le cuivre au rang de monnaie, qu'elle fait descendre l'argent môme à Thumble rôle de billon. C'est le meilleur moyen, le seul, de conserveries pièces divisionnaires dont le petit commerce a si grand besoin tous les jours.

Le billon de cuivre se garde bien d'émigrer, puisqu'il perdrait les quatre cinquièmes de sa valeur en passant la froniière. Nos 60 millions de sous et de centimes resteront certainement chez

1. Le billon émis en 1853 et 1854 a coûté jusqu'à 1 fr. 69 c. de fabrication par kilo.

nous jusqu'à ce qu'ils s'usent, et comme ils sont taillés dans une étoffe solide, nous n'aurons pas à les refondre de longtemps..

Les nouvelles pièces divisionnaires qui commencent à circuler sont également garanties contre l'exportation qui raflait périodiquement leurs aînées. Personne n'aurait profit à les porter en Chine, personne n'est intéressé à les fondre en lingots, car leur valeur intrinsèque est au-dessous de leur valeur nominale. Le spéculateur assez mal avisé pour les soustraire à la circulation ne pourrait qu'y perdre.

1000 kilos d'argent monnayé au titre de 900 millièmes représentaient 900 kilos d'argent pur; 1000 kilos de la nouvelle monnaie ne contiennent, plus que 835 kilos de fin. Différence en moins, 65 kilogrammes. Donc, s'il vous prenait fantaisie de collectionner 200 000 pièces de 1 franc, toutes neuves, pour les jeter à la fonte, cette petite opération vous coûterait 65 kilos d'argent pur, à 218 fr. 89 c. le kil., ou 14 227 fr. 85 c, sans compter les dépenses de laboratoire et autres menus frais.

Donc, 200 000 francs en véritable monnaie, par exemple en grosses pièces de cent sous, valent environ 14000 francs de plus que 100000 francs en billon d'argent.

Donc, 20 francs de monnaie ancienne valent 1 fr. 40 c. de plus que le nouveau substitut de la monnaie; celui qui échange une pièce de 5 francs d'or ou d'argent contre des pièces divisionnaires, reçoit environ 35 centimes de moins qu'il n'a donné.

Mais qu'importe? Je perds sept sous toutes les fois que je change 5 francs , mais les 93 sous qui me restent sont acceptés pour 5 francs dans mon pays, à Rome, en Belgique, en Suisse et en Italie. Cinq nouvelles pièces d'un franc valent 4 fr. 65 cent., plus 0,35 centimes garantis par la nation.

C'est l'État qui émet et garantit le billon d'argent; il s'engage à le reprendre au cours d'émission dans toutes les caisses publiques, quelle que soit l'importance du versement. Dans les transac- • tions privées, la loi dit que cet argent atténué ne servira qu'aux appoints, il n'a cours forcé entre nous que jusqu'à concurrence de 20 francs.

Ces dispositions, loyalement publiées et portées à la connaissance de tous, habitueront les peuples à consolider leur épargne sous les espèces de l'or, et à considérer l'argent comrao un simple instrument d'échange. On ne le mettra plus au rang des biens de conserve; on ne fera plus provision de menues pièces, comme on faisait jadis au détriment du commerce. Notez bien que cette

quasi monnaie à 835 millièmes contient encore une respectable quantité de bien réel, puisque sur mille kilos elle en renferme 835 de métal pur. C'est à peu près l'aloi de l'argenterie au second titre (840); c'est 85 millièmes de plus que l'argent au troisième titre : n'importe. Il suffit que sa valeur de convention soit un peu supérieure à sa valeur intrinsèque pour que l'épargne s'en détourne aussi bien que l'agiotage, et qu'on la laisse tout entière à son véritable emploi : la circulation .

Il ne faut pas être sorcier pour prédire les effets de cette petite révolution monétaire : il suffit de regarder ce qui se passe au delà du détroit. Les Anglais, qui sont nos maîtres en économie sociale, ont choisi l'or pour unique étalon. Leur plus petite pièce de véritable monnaie vaut environ 12 fr. 50. Pour les appoints et les dépenses minimes, ils ont deux billons : un bilton d'argent au titre magnifique de 925, mais léger de poids, et coté sensiblement au-dessus de sa valeur intrinsèque ; un billon de cuivre, moins commode et moins beau que le nôtre, presque deux foids plus lourd, mais dont la valeur intrinsèque n'arrive pas à la moitié de sa valeur nominale. Avec ces éléments, une mesure réelle absolue et deux mesures approximatives, admises par convention dans l'intérêt du commerce, l'An-

gleterre produit, échange, épargne plus qu'aucun pays du monde; ajoutez qu'elle fait deux ou trois fois plus d'affaires en employant deux ou trois fois moins de numéraire que nous.

Le cadre de cette étude et sa destination spéciale ne me permettent pas de ro'étendre sur les mécanismes ingénieux à l'aide desquels un peuple civilisé fait beaucoup de transactions avec peu d'argent. Le compte courant, le chèque, la lettre de change, le billet *de banque et tant d'autres merveilles de l'industrie financière n'intéressent que médiocrement, et pour cause, la grande majorité des travailleurs. Ce qui les touche de tout près, c'est le salaire, l'épargne, le capital, le revenu, l'association, la coopération : parlons-en,

Permettez-moi seulement de terminer ce chapitre par une réflexion patriotique.

Voilà trois nations indépendantes, éclairées et laborieuses, qui se rallient à notre monnaie et qui adoptent la dernière conséquence du système métrique. Il y a, dès aujourd'hui, 70 millions d'Européens qui parleront la même langue toutes les fois qu'il sera question de longueurs, de surfaces, çle volumes, de poids, de valeurs.

Le système métrique s'arrêtera-t-il en si beau chemin ? Je suis sûr qu'il s'annexera tous les peuples l'un après l'autre.

Quelques pays l'ont repoussé jusqu'à présent pour deux raisons.

La première, purement théorique, est qu'un de nos savants (Méchain) a commis une légère erreur dans la mesure du méridien.

La deuxième, plus pratique, est l'utopie du double étalon, si malheureusement acceptée par les législateurs de l'an xi.

En adoptant enfin un étalon unique , nous écartons la seule objection sérieuse que le système métrique ait rencontrée sur son chemin ; on dit déjà que la grande nation américaine va conformer sa monnaie d'or à la nôtre. Gomment rejetterait-elle après cela notre mètre, notre litre, notre kilogramme, qui sont bien autrement logiques que notre pièce de 20 francs? L'idée française est destinée à conquérir le monde civilisé, et cette victoire en vaut bien une autre, quoiqu'elle n'ait pas coûté une goutte de sang

1. Je regrette seulement que le jour môme où la plupart des peuples éclairés se ralliant à notre monnaie, notre monnaie se sépare violemment du système métrique. Il n'y a plus rien de commun entre les unités de longueur, de surface, de volume et 3e poids, et l'unité de valeur représentée par 6^,45161 d'or au titre de 900 millièmes. Il faudra tôt ou tard refondre toutes les monnaies et repartir du gramme d'or.

Lorsque j'évoque mes souvenirs du collège, j'y trouve que le salaire est la rémunération d'un service. On nous a conté, dans les temps, que ce mot avait la même étymologie que salade. 5a/, en latin, exprime un condiment indispensable à l'homme, le sel. Je n'ai pas besoin de vous dire quel rapport il y a entre le sel, ou sal, et ce fourrage vert et salé qui constitue notre salade. Entre le sel, ou sal, et le salaire, la relation est moins évidente à Paris. • Mais en Abyssinie, a l'heure où nous parlons, le sel est employé comme monnaie; la tradition veut aussi qu'il ait fourni la paye des libres travailleurs

à l'origine de Rome. Le citoyen qui avait travaillé pour un autre, lui disait : Donne-moi mon sel ! comme on dit aujourd'hui : Donnez-moi mon argent ! Sel étant pris pour synonyme d'argent, salarier et payer sont une seule et même chose.

Il est d'éternelle justice qu'un homme libre, après avoir peiné soit un an, soit un mois, soit un jour, soit une heure, au profit d'un autre homme, reçoive l'équivalent des services qu'il a rendus. m

Servir pour rien, vous le savez, c'est faire œuvre

d'esclave. Nous affirmons notre liberté toutes les fois que nous disons à notre égal : Je t'ai servi, à ton tour !

Non-seulement il n'y a pas de honte à réclamer le prix du travail qu'on a fait, mais celui d'entre nous qui se laisserait exploiter sans exiger la réciproque descendrait au niveau du bœuf ou du cheval.

Donc c'est dire expressément le contraire de la vérité que d'assimiler le salaire au travail servile. Celte définition qui court les rues est absurde pour deux raisons : d'abord parce que le salaire est l'inverse du travail, ensuite parce que l'esclave est le seul homme qui travaille sans recevoir aucun salaire.

Mais peut-être vous semble-t-il que je prenne le mot dans un sens trop général? J'inclinerais plu-

LE SALAIHE. 235

tôt à croire qu'une certaine école en a trop rétréci la signification depuis quelques années. Nous avons vu naître et grandir le monstre fantastique, bouc émissaire de la société moderne, qu'on s'exerce à lapider sous le nom de salariat Tout récemment, tandis que je lisais une tirade fort éloquente, ma foi! contre l'humiliante oppression du salaire, il m'arriva de Paris une assignation ou citation (je ne sais trop), mais un papier qui m'appelait à déposer en justice. Au verso de la feuille, je lus cette formule imprimée, et qui par conséquent n'était pas faite pour moi seul :

« Le témoin recevra salaire l »

N'y avait-il pas là matière à réflexion? Tous les ans, nos magistrats adressent la même invitation, dans les mêmes termes, à un demi-million de Français, sinon plus. J'estime que les trois quarts des citoyens reçoivent pour le moins une fois dans leur vie un papier rédigé dans ce style. Or il est impossible que la loi, cette haute expression de la sagesse publique, insulte de propos délibéré la presque totalité de la nation. Si le salaire impliquait un sens injurieux ou simplement désagréable, on n'aurait garde de l'infliger aux hommes qu'on invite à parler sous la foi du serment. Évidemment, le ministère public interprète ce mot dans le même sens que les plus grands législateurs

du monde ancien. Il dit : « Si je dérange un homme, si je confisque sa journée au profit de l'intérêt commun, la communauté lui doit quelque chose en échange : il recevra du sel ou de l'argent pour en acheter, un produit, un bien, un salaire.

Or, il n'y a qu'une justice, une morale, et une vérité dans ce monde. L'homme qui rend service à un autre doit être payé de retour. Dans toute société quelque peu civilisée, l'individu produit au jour le jour une certaine somme de biens qu'il jette dans la consommation et qui reviennent à lui sous forme de salaire. Nous ne vivons que de cela. J'ai pour voisin de campagne un fermier qui fait mûrir, bon an mal an, 1000 hectolitres de grain. Lorsqu'il porte sa récolte au marché, les consommateurs, accourus de toutes parts, enlèvent ses produits pour s'en nourrir et donnent en échange une trentaine de mille francs : c'est un beau chiffre. Mais le cultivateur a des salaires à payer : tant au propriétaire qui lui prête un sol défriché et des bâtiments en état; tant au bailleur de fonds qui lui prête de quoi acheter ses bœufs, ses chevaux, ses charrues, ses semences; tant aux aides qui ont travaillé sous sa direction ; tant à la grande machine politique qui garantit sa sécurité. Lorsqu'il aura donné tous les salaires qu'il doit, il lui restera quatre ou cinq mille francs qui seront le salaire de

son labeur annuel. Cette somme est décidément à lui; elle ne doit plus rien à personne; il en est le seul maître et le vrai propriétaire; il a le droit d'en user et d'en abuser, c'est-à-dire de la consommer jusqu'à extinction, si bon lui semble.

Mon autre voisin est un grand industriel qui vend du fer travaillé en cent façons pour plusieurs millions chaque année. Il récolte, au lieu de blé, des limes, des outils, des ressorts de crinoline, des ouvrages plus ou moins ingénieux, plus ou moins utiles, mais tous généralement demandés sur le marché européen. Au fur et à mesure de la vente, il encaisse une forte somme, quatre millions au moins, payés par une centaine de gros marchands. Mais lui-même est débiteur de plusieurs millions, pour salaires. Le capital, ou l'immense outil qu'il met en œuvre, appartient à deux ctnts personnes qui le lui prêtent : il faut payer salaire à ces genslà. Les cinq ou six cents hommes qui forgent, taillent, liment, ajustent et polissent dans ses divers ateliers, ne sont pas des esclaves astreints au travail; ils viennent à la fabrique parce qu'ils le veulent bien ; chacun d'eux a fait ses conditions à l'avance et stipulé son salaire. Quand tout le monde aura reçu ce qu'on lui doit, le chef d'usine- fera son inventaire et dira : Tous comptes faits, mon salaire, à moi, est de tant. L'an dernier, c'était

100 000 francs; Tannée d'avant, 12 000; quelquefois rien; quelquefois moins que rien, c'est -à dire une perte assez notable : car tout n'est pas profit dans l'industrie, ni dans le commerce non plus, ni môme dans l'agriculture. Il y a telle année où Ton s'estime heureux d'avoir joint les deux bouts, et d'éviter ce salaire tristement négatif qu'on nomme la faillite. . •

Quand vous entrez dans une boutique d'épicier pour prendre un demi-kilogramme de sucre, les 75 centimes que vous jetez sur le comptoir ne sont pas le salaire du marchand seul; la somme est à répartir entre plusieurs milliers d'individus qui ont collaboré directement ou indirectement au service que cette livre de sucre va vous rendre. L'acheteur n'entre pas dans le détail d'une répartition si compliquée : toute sa vie n'y suffirait pas. Vous avez affaire au marchand; il vous demande un prix qu'il sait ou qu'il croit rémunérateur. Il a fait ses calculs d'avance ; il s'est prouvé à lui-même que s'il vendait son sucre 75 centimes, il pourrait payer tous les salaires des autres producteurs et s'adjuger à lui-même 1 centime ou 2 pour salaire. Peut-être bien s'est-il trompé ; peut-être, en fin de compte, au bout.de l'an, verra-t-il que ses calculs étaient faux, que la totalité de ses salaires se réduit à zéro, ou même qu'il a plus perdu que gagné. C'est son

affaire. Quant à vous, une fois la marchandise reçue et payée, vous n'avez plus rien à débattre avec le vendeur. Advienne que pourra, vous êtes quitte envers lui. S'il venait, dans dix ans, vous dire : J'ai fait faillite, l'eipérience m'a prouvé qu'il aurait fallu vendre mon sucre un sou de plus, vous lui répondriez : Tant pis pour vous! Si, au contraire, vous le rencontriez, dix ans plus tard, dans une voiture à huit ressorts, vous n'auriez pas le droit de lui dire qu'il a vendu son sucre un sou trop cher et palpé un salaire exorbitant. Il a fait le commerce à ses risques et périls; s'il devient riche, tant mieux pour lui!

Toute transaction doit être loyale. Si l'épicier vous donne du plâtre ou de la farine pour du sucre, il vous vole; s'il vous livre 450 grammes pour 500, il vous vole. Si vous le payez en fausse monnaie, vous le volez; si vous ne le payez pas, vous êtes un voleur. Mais une fois que vous avez reçu le vrai poids en vraie marchandise et payé en véritable monnaie le prix librement débattu, vous n'avez plus rien à régler avec le marchand, ni lui avec vous. C'est à lui de se débrouiller dans ses comptes et d'en dégager, s'il le peut, son salaire.

Le manufacturier, le marchand et généralement tous les producteurs qui travaillent à leurs risques et périls sont ballottés entre l'espérance et la

crainte. Ils rêvent tous de réaliser un gros bénéfice qui les payera largement de leurs peines, mais ils savent aussi qu'ils travaillent peut-être pour rien. Le destin des " affaires est si capricieux qu'un homme intelligent et probe peut se ruiner en travaillant, perdre dans l'espace de six mois le fruit de vingt années de labeur, son patrimoine, sa réputation d'honnête homme, tout enfin, sauf la vie et la liberté. C'est donc pour ainsi dire un instinct de légitime défense qui le pousse à tout vendre aussi cher que possible, à tout payer aussi bon marché que possible. Le contre-poids de cette tendance est dans l'énergie de la partie adverse. Le consommateur se défend contre les prétentions exorbitantes du vendeur; il va au bon marché et donne la préférence au marchand qui se contente du moindre salaire. Le petit producteur se défend à son tour contre l'avarice des entrepreneurs. Il se met aux enchères et vend ses services au plus offrant. De tous ces mouvements en sens inverse résulte un équilibre instable : la liberté industrielle a ses fluctuations comme l'Océan, et quelquefois ses tempêtes.

Or tout le monde n'a pas le pied marin. Si l'esprit d'aventure et un tempérament robuste entraînent quelques milliers d'individus à doubler le cap de Bonne-Espérance, il y en a des millions qui

IfE SALAIRE. ' 241

préfèrent une cabane sur le plancher des vaches au plus magnifique steamer ballotté par la houle.

A mesure que les sociétés se sont assises, on a vu croître la prudente multitude des travailleurs sans ambition qui préféraient le certain à l'incertain. Longtemps avant que les calculateurs eussent dégagé la grande conception de V Assurance par division des risques, on savait s'assurer individuellement contre l'élément aléatoire qui met toujours en question la récompense du travail. Lorsqu'un homme a reconnu par dix années d'expériences que la moyenne de ses salaires est de 1500 francs, il s'estime lui-même à sa valeur industrielle et dit : Je suis un homme de 1500 francs par an. Si je travaille à mes risques et périls, le total de mes bénéfices, ou mon salaire, s'élèvera dans les bonnes années jusqu'cà 3000 francs peut-être, mais il se peut aussi que dans une année malheureuse je ne gagne absolument rien. De quoi vivrai-je alors? Des épargnes que j'aurai faites au préalable. Mais si la mauvaise année se présente avant la bonne, je n'aurai pas un centime par devers moi; il faudra que je meure de faim? Assurons d'abord notre existence.

C'est donc l'instinct de conservation qui porte nombre d'individus à préférer le salaire modeste mais fixe aux gros salaires aléatoires.

242 ABC DU TRAVyiLLEUR.

Le commis de magasin vend ses services au patron moyennant un salaire de tant par mois. Il sait que s'il était établi à son compte il tirerait probablement un meilleur parti de son intelligence et de son activité ; que peut-être il gagnerait deux fois, dix fois, vingt fois davantage. Mais d'abord il n'a pas les capitaux ou le crédit indispensables pour fonder le plus modeste, établissement. Ensuite, il voit de près les difficultés, les risques, les dangers du commerce, et il s'estime heureux d'esquiver toute initiative et toute responsabilité. Que l'inventaire de fin d'année soit bon ou mauvais, il a touché son salaire mensuel. Que le patron tombe en faillite, il s'en lave les mains.

L'ouvrier de manufacture ne gagne pas autant que son patron, ni même que le plus modeste artisan en boutique; mais il n'apporte aucune mise de fonds, il n'expose rien; lorsqu'il a terminé sa pièce ou fini sa journée, il sait qu'il a gagné quatre ou cinq francs ou davantage; il va dîner et dormir sans souci. Peut-être cependant le produit de son travail sera vendu à perte ou dédaigné par la consommation, c'est-à-dire enterré, matière première , main-d'œuvre et tout. Tant pis pour le patron I L'ouvrier n'entre pas dans ces détails. Il a livré son travail, touché sa paye : il n'a plus rien à prétendre sur les produits éven-

tuels de l'affaire, mais son contratest forme?, et en cas de malheur personne n'a un centime à réclamer de lui.

Les médecins, les avocats, les avoués, les notaires, les huissiers, les agents de change, les courtiers de commerce, les banquiers travaillent tous en vue d'un salaire aléatoire. Qu'on l'appelle honoraires, courtage, commission, agio, peu importe; c'est toujours un salaire, la rétribution d'un service.

Les fonctionnaires petits • et grands jouissent d'un salaire fixe, qui porte divers noms, mais qui ne diffère en rien du salaire perçu par les commis de magasin et les ouvriers à la journée. Les appointements d'un garde champêtre, les remises d'un percepteur, les gages d'un exécuteur, le traitement d'un évêque, d'un recteur, d'un professeur, d'un préfet, d'un ministre, la solde d'un maréchal de France, l'indemnité d'un représentant, la dotation d'un sénateur, la liste civile d'un souverain, salaires, salaires, salaires! Dans un État républicain, le premier de tous les salariés est le président ; dans une monarchie, c'est l'empereur ou le roi. Le salaire n'est donc pas humiliant en lui-même, puisque la plus haute ambition d'un homme est d'obtenir le plus gros salaire inscrit au budget.

Ahl çà mais, tout le monde est donc salarié, excepté l'homme qui vit de ses rentes?

Je n'excepte pas même celui-là.

Les rentes sont toujours payées par quelqu'un, n'est- il pas vrai ? Et personne ne les paye par plaisir, mais en échange d'un service. Le fermier rétribue le service qu'on lui a rendu en lui prêtant quelques hectares de terre. Le fermage est donc le salaire du propriétaire foncier.

Le locataire paye quatre fois par an l'abri modeste ou somptueux qu'un autre homme lui prête : chaque terme est un salaire perçu par le propriétaire de la maison.

L'industriel et le marchand qui travaillent avec l'argent d'autrui payent salaire au capitaliste qui les commandite.

Le voyageur qui prend son billet dans une gare paye salaire aux entrepreneurs de transports, c'est-à-dire à vous, à moi, à tous ceux qui possèdent une action de chemin de fer en portefeuille.

L'État, ou la communauté des citoyens, salarie ouatre fois par an tous ceux qui lui ont avancé leur agent, soit pour les dépenses de la guerre, soit pour les travaux de la paix. Titres sur l'État, actions, obligations, créances chirographaires ou hypothécaires, maisons de ville, biens-fonds, tout ce qui

rapporte intérêt, fermage ou loyer, représente un service rendu et rendu moyennant salaire.

Nous sommes tous salariés et tous nous payons des salaires , car la vie civilisée est un perpétuel échange de services.

La population du globe terrestre, selon les calculs les plus récents, est d'environ 1 350 000 000 hommes. Supposez que la production moyenne du travail soit d'un franc par tête et la consommation d'un franc. Au bout d'un siècle ou de cinquante, le genre humain sera juste au même point qu'aujourd'hui. Il faudra la même somme d'efforts pour produire la même quantité de biens utiles et apaiser les mêmes besoins. L'imprévu, l'accident, le malheur trouvera les descendants aussi désarmés que leurs ancêtres ; chaque fois qu'un fléau détruira cent mille rations quotidiennes, cent mille

individus jeûneront tout un jour. La moindre interruption du travail entraînera *la famine, et si le chômage dure un peu , on mourra par milliers. Ceci n'est pas une pure hypothèse. Toutes les rares humaines qui se sont obstinées à vivre au jour le jour ont fini par s'éteindre, quelle que fût la richesse de leur pays natal et la douceur du climat.

Supposez au contraire que tous les hommes vivants se donnent le mot pour épargner un dixième de leur revenu, c'est-à-dire en moyenne deux sous par jour. L'inventaire général donnerait 135 millions le premier soir, 49 milliards 275 millions au hout d'un an, 4 trillions, 927 milliards, 500 millions à la fin du premier siècle. Et qu'est-ce qu'un siècle dans la vie du genre humain? A peine autant qu'un jour dans la vie d'un homme.

Une épargne quotidienne de deux sous par téte ferait donc en cent ans un capital de 3650 francs à chaque individu, si nous nous contentions de thésauriser comme les paysans ignares et les peuples demi-sauvages. Mais si le genre humain faisait fructifier ses économies à mesure qu'il les réalise, le résultat serait bien autrement grandiose. Vous savez que 1000 francs placés à 5 °/ 0 produisent 13100) francs en un siècle, et 16 millions 768 000 francs en deux cents ans.

Or qu'arriverait-il si la communauté des hom-

mes était seulement dix fois plus riche qu'elle n'est? La journée de travail pourrait être réduitede dix heures à une seule; ou bien, celui qui travaillerait dix heures obtiendrait dix fois plus de biens en échange de son labeur.

Rigoureusement, vous avez le droit de consommer au jour le jour tout ce que vous avez produit, mais le raisonnement et l'expérience vous prouvent que les fruits de votre travail, accumulés par l'épargne, deviennent les instruments d'un travail plus facile et plus lucratif.

Il fut un temps où l'hommequi voulait déplacer un tas de sable, grattait le sable avec ses ongles, et l'emportait petit à petit dans ses deux mains. Voilà l'enfance de l'industrie, le travail avant la création du capital.

Le jour où ce terrassier primitif a su épargner, soit le temps de fabriquer une pioche et un panier, soit le moyen de les obtenir par voie d'échange, il a été mieux armé contre la nature. Ce petit capital, si misérable qu'il vous paraiss , lui a permis de faire plus de besogne avec moins d'eflbrt, et de gagner une meilleure journée.

S'il persévère dans son épargne, il échangera le panier contre une brouette, qui est un capital plus lucratif. À la brouette succède le tombereau, et le progrès ne s'arrête pas là. Quand vous voyez cou-

250 ABC DU TPAVAILLEUR.

rir sur un chemin de fer cinquante wagons chargés de ballast, c'est un gros capital qui les traîne et qui fait en une heure de temps la besogne que deux cent mille mains ne feraient pas dans Tannée.

Les premières fileuses ont tordu Tétoupe avec leurs doigts, sans autre outillage. Ce qu'elles gagnaient à ce métier-là , je vous le laisse à penser. Le jour vint cependant où quelqu'une de ces infortunées épargna sur ses gains le prix d'un fuseau. Un fuseau ! petit capital ! qui aide cependant, et qui rapporte. Sur les humbles produits du fuseau, on économise à la longue le prix d'un rouet. Et plus tard, quand l'épargne a créé les gros capitaux, vous voyez, rien qu'en Angleterre, 30 millions de fuseaux tourner tout seuls, et produire plus de fil en un juur que toutes les fileuses du monde n'en pourraient tordre en dix ans avec leurs doigts. Or il ne faut que 450000 personnes pour diriger ces 30 millions de fuseaux ; donc chaque travailleur, homme, femme ou enfant, en conduit 66 en'moyenne. Et si vous tenez compte de la rapidité vertigineuse de ce travail et de sa perfection féerique , . vous verrez que la production quotidienne de l'individu n'est pas seulement multipliée par 66, mais plusieurs fois centuplée, grâce au capital.

Étant donnés deux hommes de même force, travaillant d'un égal courage pendant le même nom-

bre d'heures , le premier produira comme 1 et le second comme 1000, si le p/emier n'est armé que de ses mains et que l'autre dispose d'un outillage parfait. Or l'outillage est un capital formé par des épargnes individuelles ou collectives. La nature n'a pas institué de capitaux; c'est l'homme qui les a tous créés à son usage.

Une ville n'est autre chose qu'une accumulation de capitaux divers. Le pavé des rues, les égouts, les quais, les appareils d'éclairage public, représentent l'épargne capitalisée (c'est-à-dire mise au service du travail à venir) par plusieurs générations d'hommes. Ce sont les instruments de la sécurité, de la salubrité, des communications rapides, sans lesquelles le travail languit. Les maisons fermées et couvertes sont des capitaux faute desquels le travail serait paralysé par le froid, par le chaud, par les intempéries de l'air. Dans tous les ateliers, dans tous les magasins, dans tous les coffres- forts, vous rencontrez les capitaux fixes ou circulants, machines, outils, armes de chasse ou de guerre, métaux bruts et ouvrés, approvisionnements en tout genre , réserves d'or et d'argent qui fournissent chaque jour les avances indispensables au travail.

La campagne est peuplée de capitaux comme la ville, dans un pays civilisé. Routes, chemins, ca-

naux, digues, maisons, hangars, troupeaux au pâturage, étangs empoijsonnés, champs défrichés, arbres greffés, que sais-je encore? Ce percheron attelé à une charrette, c'est un capital qui en traîne un autro.

Mais si le moindre instrument de travail est un capital, tous les hommes sont donc capitalistes?

Oui, presque tous, mais dans des proportions terriblement inégales. Entre le chiffonnier qui possède un outillage de six francs et le banquier qui dispose de cent millions, l'inégalité est effrayante. On doit déplorer ces contrastes ; on le doit d'autant plus que la trop grande inégalité dans la répartition de la richesse arrête l'accroissement de la population. Il faut, dans la société, de grands capitaux disponibles; il le faut dans l'intérêt du prolétaire luimême, pour qu'il puisse être payé de ses peines au jour le jour. Si le maçon qui travaille aux fondations d'un édifice, si le laboureur qui sème le blé, devaient vivre à crédit, l'un jusqu'à la récolte, l'autre jusqu'à la réception du bâtiment, ils auraient tout le temps de mourir de faim l'un et l'autre. Ils vivent par la grâce de quelque gros capital qui leur avance le pain quotidien. Mais, d'un autre côté, il est facile de comprendre pourquoi la population tend à décroître dans les pays où la disproportion des fortunes est énorme. L'individu qui détient cent

millions à lui seul n'a pas besoin d'augmenter sa richesse; il ne songe qu'à la placer le plus sûrement possible et à jouir du revenu. Son capital, prêté à 4 ou 5 pour 1 00, lui donne quatre ou cinq mi 1 lionsde rente. Unseul homme ne peut dépenser tant d'argent sans en jeter beaucoup par la fenêtre :1a moindre part du revenu sera utilement employée ; le plus gros lot s'en ira en dépenses improductives. Et tandis qu'un individu gaspillera, sans profit pour la société humaine, la nourriture de deux ou trois mille familles, ceux qui possèdent un capital de six francs, comme le chiffonnier et bien d'autres, produiront péniblement et peu, faute d'un outillage suffisant; ils consommeront à peine le strict nécessaire : ils craindront de prendre à leur charge une femme et des enfants, qu'ils ne pourraient nourrir. J'admets que le centuple millionnaire procrée autant de fils et de filles que la nature voudra bien lui en donner ; quand même il aurait douze enfants (ce qui n'est guère en usage chez les riches) , ces petites demoiselles et ces petits messieurs causent innocemment un énorme dommage à la société ; ils lui coûtent plusieurs milliers de plébéiens, que l'énormité de leur patrimoine a empêchés de naître.

Supposez que les cent millions de M. X ou de M. Z soient divisés en cinq mille parts de vingt

mille francs chacune. Vingt mille francs ne sont pas un gros capital, mais ils constituent un instrument d'une certaine puissance. L'homme qui a vingt mille francs obtient, sans trop de difficulté, s'il est honnête, trente mille francs de crédit; il n'est pas assez riche pour vivre les bras croisés, mais il aies moyens de travailler utilement. 11 peut songer au mariage , obtenir la main d'une femme, et se donner le luxe de la paternité. Le capital lui permet de fonder une famille, l'esprit de famille le pousse à l'épargne, et l ! épargne augmente son capital.

Selon toute apparence, ce modeste travailleur laissera sur la terre un patrimoine grossi et deux ou trois enfants élevés. Il aura donc contribué au progrès, ajouté quelque chose à l'inventaire général, qui se compose des -biens réalisés et des forces intelligentes.

L'homme trop riche n'épargne point, puisqu'il n'a pas besoin d'épargner; l'homme trop pauvre n'épargne point, parce qu'il gagne à peine le nécessaire ; si par hasard il se trouve à la tête de quelques francs, il est porté à les dépenser en excès, car s'il les mettait de côté il ne serait pas sensiblement moins pauvre. Prêchez-lui l'économie, il vous répondra : « A quoi bon ? cela n'en vaut pas la peine. » On n'a pas besoin de recommander l'épar-

gne au petit capitaliste; il la pratique d'instinct, et il l'enseigne à ses enfants par son exemple.

11 serait donc à souhaiter, dans l'intérêt du genre humain , que la répartition des richesses fût moins inégale , et que tout individu en âge de travailler rencontrât pour ainsi dire sous sa main l'instrument d'un travail utile. Les hommes de bonne volonté s'accordent tous à dire que le monde irait mieux s'il en était ainsi.

Mais souhaiter et obtenir sont çleux : voici l'obstacle :

Le droit de propriété est absolu. Quand le pécheur s'est tenu toute une journée au bord d'une rivière pour prendre une demi-douzaine de poissons, sa pêche lui appartient aussi incontestablement que sa tête, son bras ou sa jambe. Il s'est fatigué, c'est-à-dire qu'il a dépensé une partie de sa personne en échange de ces poissons; il a seul le droit de s'en nourrir pour réparer ses forces : le produit de son travail vient de lui seul et ne doit retourner qu'à lui. Le soir venu, si ce brave homme est assez sage pour penser au lendemain, assez sobre pour rester sur sa faim, s'il ne mange que cinq poissons sur six et qu'il garde le sixième , il •est évidemment dans son droit : le poisson qu'il a épargné lui appartiendra demain aussi absolument qu'aujourd'hui. S'il aime mieux le vendre deux

sous que de le conserver, et s'il met les deux sous dans une tirelire, les deux sous seront-ils moins à lui que le poisson? Non. Et quand la tirelire sera pleine, s'il la casse et s'il y trouve cent francs, les cent francs lui appartiendront aussi incontestablement que chaque pièce de deux sous lui appartenait en détail. Ce n'est pas en vertu de tel ou tel article du Code, c'est en vertu de la loi naturelle que les lois écrites formulent et sanctionnent, mais que sous aucun prétexte elles ne peuvent abolir.

Celui qui a épargné cent francs est libre d'en faire ce qu'il veut, pourvu qu'il ne les emploie pas à nuire. Il peut les manger en un seul repas an café Anglais; c'est mille poissons à deux sous pièce qu'il dévorera dans sa soirée, mais personne n'aura rien à dire. Il peut les jeter à la rivière; c'est comme s'il enterrait mille poissons dans un grand trou : il fait une sottise, mais il est dans son droit. Il peu* échanger cet argent contre un filet, capital utile. Les cent francs ainsi transformés deviendront ses collaborateurs; grâce à eux, il prendra plus de poisson en moins de temps et avec moins de fatigue.

Si quelque autre pêcheur à la ligne lui dit : «Prête-moi ton filet pour aujourd'hui, et je te don-, nerai la moitié de ma pêche, » il rend service contre service, suivant la grande loi naturelle de réci-

procité. L'emprunteur compte prendre au moins trois fois plus de poissons au filet qu'à la ligne ; sinon il ne serait pas venu proposer le confrat. S'il ne s'est pas trompé dans ses prévisions, il se trouvera encore en bénéfice après avoir payé le service rendu.

Supposez qu^au moment où l'on a cassé la tirelire, lorsque les cent francs bien comptés s'étalaient sur une table et que le petit capitaliste méditait sur leur emploi, lé voisin soit venu lui dire : «Prête-moi ton argent, et je te le rendrai Tannée prochaine. » Le possesseur légitime répondra : «Cet argent est le fruit de mes épargnes ; je ne l'ai amassé qu'à force de privations, et je ne me serais pas privé si je n'avais eu quelque jouissance en vue. Je compte l'échanger contre un filet ou contre un autre engin perfectionné qui rende mon travail plus lucratif et moins dur. Pourquoi te céderais-je un avantage que je me suis donné au prix de maints efforts ? Pourquoi ajouterais-je à ton travail une plus-value qui est légitimement acquise au mien ? Si je t'abandonne le profit de mes peines et de mes privations passées, donne-moi quelque chose en échange. — Mais, répond l'emprunteur, ton argent ne fera pas de petits. — Si tu le laissais dans un tiroir, non ; aussi personne n'emprunte pour le stupide plaisir . de thésauriser. Mais tu vas acheter de mon argent

une deuxième paire de bras qui travaillera pour toi seul. Tu pécheras avec plus de profit, grâce à moi : tu me dois donc une part du gain que je te procure.» En vertu de ces raisons, qui sont irréfutables, l'emprunteur des cent francs promet d'en rendre cent cinq au bout de Tannée. Les cent cinq francs appartiennent-ils légitimement au prêteur? En est-il le maître absolu? Est-il libre de consona-, mer l'intérêt de son petit capital? Et s'il se prive du plaisir de le consommer, s'il l'épargne, est-il libre de replacer capital et intérêts, de rendre un service plus grand moyennant une rétribution plus forte, d'empocher un an plus tard cent dix francs vingt- cinq centimes?

Et si cet homme vit assez longtemps pour qu'à force de travailler, d'épargner et de prêter, il réalise une somme de mille francs, n'est-il pas le seul être au monde qui ait des droits sur ce capital? S'il lui plaisait d'en faire une bouchée , le genre humain n'aurait rien à dire, pas plus que s'il avait mangé le sixième poisson le jour où l'idée d'épargne lui est entrée dans l'esprit. A plus forte raison est-il libre de disposer de son bien , soit par donation soit par testament, et de transmettre à un fils ou à un ami cet instrument de travail qui est l'œuvre de sa vie.

Le donataire ou l'héritier, s'il suit la même mé-

thode, pourra laisser dix mille francs à son fils, qui plus tard en laissera cent mille. A mesure que les survenants seront mieux outillés, ils auront plus de chances de créer des capitaux importants.

Les grands capitaux ont donc la même origine et le même caractère d'inviolabilité que les petits. Les cent millions du banquier sont sacrés comme la vache du paysan et la pioche du terrassier; un même principe, antérieur et supérieur à toutes les lois positives, protège les uns et les autres. Toucher au capital, c'est attenter contre la personne humaine dans sa plus proche incarnation. Il est aussi monstrueux de dépouiller un homme de ses épargnes que de le réduire en esclavage En effet, l'esclavage est une confiscation du travail à faire, l'autre crime est une confiscation du travail fait.

Quelques esprits tortus, pour faire leur cour aux prolétaires, affirment que le hasard et la violence ont créé et réparti les capitaux. Le hasard, disent-ils, livre la terre au premier occupant, la guerre et la conquête introduisent par force de nouveaux propriétaires ; le hasard de la naissance appelle quelques enfants au partage des millions, tandis que la multitude déshéritée meurt de faim.

Voici la vérité sur ces trois points.

11 faut être bien ignorant des origines de notre

espèce pour supposer que les premiers hommes n'ont eu qu'à s'installer dans des domaines productifs. La terre brute n'est pas un capital , pas plus que les animaux sauvages ou féroces qui l'habitent. Il a fallu des siècles de travail pour défricher, assainir et mettre en rapport les champs qui valent aujourd'hui deux ou trois mille francs l'hectare, et qui valaient moins que rien au début; il a fallu surtout des prodiges de courage pour exproprier les hôtes qui possédaient notre, pays avant nous. C'était l'ours , l'hyène et le lion des cavernes, l'éléphant primigenius et le rhinocéros tichorinus. Le géologue retrouve les os de ces monstres entassés pêle-mêle avec ceux de nos pauvres ancêtres, ces premiers occupants qu'on nous représente comme les enfants gâtés du capital et les sybarites de la propriété foncière.

Il est vrai que durant une longue suite de siècles la force brutale a souvent installé le vainqueur à la place du vaincu. Les terres, les maisons, les troupeaux, l'or et l'argent ont été pris et repris cent fois pour une. Le caprice des rois, la faveur des grands, les intrigues, les fraudes, les confiscations ont ravi plus d'un capital à son honnête créateur pour le livrer à d'autres. Mais les biens mal acquis ne font que traverser les mains du scélérat; ils reviennent promptement à la masse,

et le travail et l'épargne les reconquièrent à petit bruit. Nous savons tous comment on devient propriétaire en Fan de grâce 1868. On crée un capital à force de travail et d'épargne, et on l'échange en totalité ou en partie contre un bien-fonds. Il n'y a pas un pouce du sol français qui ait été acquis autrement; pas un titre de propriété qui se fonde sur l'occupation ou la conquête. Ceux qui possèdent de nos jours un coin de terre en ont créé l'équivalent, ils l'ont tiré d'eux-mêmes, pour ainsi dire, à moins qu'ils l'aient reçu par héritage.

Ce n'est point par hasard que le fils hérite de son père. Son patrimoine et sa naissance dérivent de la même source ; c'est un même homme qui l'appelle à la vie et qui lui amasse de quoi vivre. Assurément le père aurait moins produit et moins épargné s'il n'avait eu personne à pourvoir. Le fils est donc au moins la cause occasionnelle de cette fortune qu'il empoche.

On dit aux prolétaires qu'ils sont déshérités; rien n'est plus faux. Déshérités par qui? Déshérités de quoi? Leurs pères n'ont rien laissé pour eux. Ontils la prétention d'hériter d'un inconnu, au détriment des successeurs légitimes? tMais on a partagé la terre sans nous, et l'on n'a pas réservé notre lot. » Et comment pouvait-on prévoir votre naissance? L'eût-on fait, vous eût-on gardé un hectare

262 ABC hV TRAVAILLEUR.

40 ares par tête (c'est à peu près ce qui vous reviendrait), que feriez-vous d'un coin de terre inculte, sans capital pour le mettre en valeur? La terre n'est pas une richesse par elle-même, avant tout travail; elle n'est qu'une occasion de dépense. Et si vous arriviez par miracle à défricher votre lopin, le jour où vous commenceriez à récolter le fruit de vos peines, trouveriez-vçus plaisant qu'on vînt vous dire : restituez dix ares; la population a augmenté de deux millions, il faut faire une part aux nouveaux venus ?

Du reste, il n'est pas vrai que la terre soit accaparée en entier. La terre de France, oui sans doute, parce que nous sommes un grand peuple condensé dans un étroit espace ; mais à trois jours d'ici, en Algérie, il y a des millions d'hectares à donner. Les hommes manquent au Brésil, en Égypte, aux États- Unis, et la terre y surabonde. Si l'homme aux prises avec un sol neuf pouvait se débrouiller sans capital, je sais dix gouvernements qui vous appelleraient bien vite, et qui payeraient votre passage. L'émigration est très-demandée au delà de l'océan. L'Amérique du Nord accueille, bon an, mal an, 300 000 travailleurs nés et élevés en Europe, aux frais de l'Europe, qui ont coûté l'un dans l'autre une dizaine de mille francs à notre vieille terre épuisée : on estime qu'il faut environ dix mille francs pour faire

un homme. C'est un impôt annuel de trois milliards que le nouveau monde perçoit sur l'ancien. Mais

quand môme on offrirait de vous transporter gratis au Far West et de vous y donner vingt hectares par tête, je ne vous conseillerais pas d'accepter : il est moins dangereux de marcher sans armes contre un tigre que de défricher un sol vierge sans capital.

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