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LA GRÈVE

Pauvres gens qui travaillez et qui souffrez, si un homme vous dit que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes, criez haro sur l'optimiste ! Mais si un autre vient vous dire que le mal du prolétariat peut se guérir en quelques jours ou même en quelques années» méfiez-vous de l'imposteur.

Pour que Jean, Pierre ou Paul, en arrivant à l'âge adulte trouve sous sa main un outillage complet et parfait (c'est-à-dire un capital), il ne suffit pas que les capitaux abondent dans la société ; il faut encore qu'un parent, un bienfaiteur, une providence à figure humaine ait eu soin de préparer un capi-

tal en vue d'aider Jean, Pierre ou Paul. Il n'y a pas de combinaison qui puisse suppléer la prévoyance des ancêtres, quand par malheur elle fait défaut.

Le travailleur sans capital, ou prolétaire, est tenu d'emprunter les outils qui appartiennent à un autre homme, et d'en payer la location sur son salaire. Cette nécessité réduit son gain à la moitié, au quar t, quelquefois au dixième de ce qu'il gagnerait s'il employait ses propres capitaux. Tel est le cas du petit détaillant qui emprunte mille francs pour s'établir, et de l'ouvrier de manufacture qui emprunte au patron un outillage de plusieurs millions pour gagner trois francs par jour.

En tout état de cause, l'ouvrier se croit volé parce qu'il s'exagère U valeur de son travail et qu'il déprécie le travail de son collaborateur, le capital. Souvent même il se croit assassiné par le capitaliste, et cette erreur est surtout fréquente chez l'ouvrier le plus civilisé. Gomme il a plus de besoins qu'un manœuvre ou un paysan, il est plus difficile à contenter, et très-sincèrement il croit manquer du nécessaire lorsqu'il gagne deux et trois fois plus qu'un garçon de charrue. Il crie, et de bonne foi, qu'on l'égorgé, que les patrons se nourrissent de sa chair et s'abreuvent de son sang. Objectez-lui la loi de l'offre et de la demande, il la nie et répond par la métaphore de l'outil vivant :

« Je suis un outil vivant; celui qui se sert de moi doit avant tout m'entretenir, me réparer, me tenir net et luisant. » Il est formellement impossible de fonder un accord sur cette base, car les besoins de l'homme sont illimités ; l'un succède à l'autre.

Il fut un temps où les ambitieux exploitaient le mécontentement des prolétaires. On les poussait aux révolutions; on .leur disait : donnez -nous le pouvoir et nous vous donnerons Paisance.

Mais le gouvernement le plus fort, le plus despotique, ne pourrait modifier en rien les rapports du travail et du capital. Que les prolétaires soient en majorité dans un pays, qu'ils usent du suffrage universel pour mettre un prolétaire sur le trône, qu'ils aient un corps législatif, une administration et des tribunaux exclusivement prolétaires, ils n'arriveront pas à changer la répartition des richesses ni môme à obtenir cinq centimes d'augmentation sur les salaires quotidiens. Car le droit de propriété est placé sur une hauteur inaccessible à tous les décrets politiques ; la loi môme ne peut y toucher, sous peine de n'être plus la loi. Si la majorité des citoyens votait la spoliation d'un seul, elle ne commettrait qu'un brigandage solennel. L'État peut-il du moins s'interposer entre les prolétaires et les capitalistes pour prêter aux uns l'argent des autres? Pas davantage. Si le capitaliste connaît as-

sez le prolétaire pour lui confier son bien sur une garantie morale, il le lui prêtera spontanément, sans intervention de l'État. S'il a de bonnes raisons, ou môme de mauvaises, pour garder la libre disposition de son argent, l'État ne peut sans crime violer un droit, absolu. Quanta l'intervention de l'autorité dans le tarif des salaires, elle vient de l'absurde et retourne à l'absurde. On ne peut pas contraindre l'homme à payer un service plus cher qu'il ne l'estime. Les entrepreneurs achètent la main-d'œuvre pour la revendre avec profit; si vous les mettez dans le cas de la payer si cher qu'il faille la revendre à perte, ils ne l'achèteront plus. Donc abolir la loi de l'offre et de la demande serait aussi ingénieux que de rapporter la loi de la gravitation ou de décréter qu'à l'avenir deux et deux feront cinq.

Tous les efforts qu'on a tentés jusqu'ici pour or ganiser arbitrairement le travail n'ont servi qu'à effaroucher le capital, à ralentir la production, à réduire la consommation et à imposer un jeûne cruel aux prolétaires. Tiennent- ils l'expérience pour décisive? On le dit, et je me plais à le croire.

Le second Empire leur doit beaucoup et il n'a rien ménagé pour conserver leurs sympathies. Depuis longtemps, croyez-le bien, il aurait entrepris

le nivellement des richesses, si la toute-puissance d'un homme pouvait aller jusque-là. Mais convaincu que l'autorité n'a rien à faire entre le capital et le travail, ce gouvernement fort, et amoureux de sa force, s'est spontanément désarmé. Il se lie les mains devant le grand combat des intérêts économiques, pour que le capital et le travail règlent leurs comptes en liberté. •

La liberté des coalitions était à peine proclamée que les ouvriers de Paris ont voulu tâter de la grève. Nouvelle expérience, que j'ai suivie avec une attention soutenue et un douloureux intérêt.

La grève part de ce principe que les capitaux industriels ont besoin de la main-d'œuvre, comme la main-d'œuvre a besoin d'eux. Les ouvriers s'entendent tous ensemble et viennent dire aux entrepreneurs : si vous n'augmentez pas nos salaires, nous nous croisons les bras, la production s'arrête, vos capitaux ne rapportent plus rien, votre crédit expire, votre clientèle vous quitte et vous êtes ruinés.

Voilà les patrons fort en peine. Au moment où la grève se déclare , ils ont des commandes à livrer, leurs produits sont vendus d'avance à date fixe, à prix fait, et ces prix sont réglés sur les anciens tarifs de la main-d'œuvre. En général, grâce à la concurrence, la marge n'est pas grande

entre le prix de vente et Je prix de revient. Si Ton subit la loi des ouvriers, il faudra fabriquer à perte et peut-être se ruiner. Périr pour périr, les fabricants qui ont du cœur aiment mieux recourir aux partis extrêmes : ils suspendent leurs affaires et opposent au chômage des bras le chômage des capitaux. La production nationale est suspendue ; la consommation se restreint ou s'approvisionne à l'étranger. Cette crise dure quelques semaines, après quoi les ouvriers et les patrons, rudement éprouvés, s'arrangent à l'amiable et finissent par où ils auraient dû commencer.

Mais au lendemain d'une telle, secousse, la reprise des travaux se fait toujours dans de tristes conditions. Il reste un levain de rancune au fond des cœurs; le capital et la main-d'œuvre ne se sont réconciliés que par force; le souvenir des hostilités survivra longtemps. On va collaborer comme autrefois, mais non plus avec les sentiments d'autrefois.

Ce n'est pas tout. Les ouvriers ont fait la guerre à leurs dépens et aux frais de leurs familles. Ils se sont imposé des privations; ils ont vu, ils ont fait souffrir femme et enfants : la force, la santé, la gaieté, l'harmonie du ménage ont reçu quelques atteintes ; on a moins de cœur au travail. Le peu d'argent qu'on avait mis de côté, ce modeste tré-

sor qui représentait des années d'épargne, a fondu en peu de jours; on s'est même endetté pour quelque temps. Je veux croire que tant de sacrifices n'ont pas été perdus, et que la grève a fait hausser les salaires dans une certaine proportion. Mais si l'heure d'atelier est payée quelques centimes de plus, elle paraîtra deux fois plus longue et plus pénible à l'homme qui n'empoche plus qu'une partie de son salaire et qui travaille pour s'acquitter.

Et si la grève a tué l'industrie qui vous faisait vivre? Si le consommateur, dérangé dans ses habitudes ou agacé par vos prétentions, se met en grève à son tour et délaisse vos produits? Cela s'est vu; j'ai des exemples au bout de la plume. Si, sans aller si loin, le public, qui vous faisait vivre, adresse désormais ses commandes aux fabricants étrangers? Il n'y a plus de loi qui oblige les consommateurs français à se fournir en France. Tout récemment la grève des chapeliers de Paris a provoqué une énorme importation de chapellerie anglaise ; la grève des carrossiers parisiens a procuré de belles commandes aux fabricants de Bruxelles.

Ce côté faible de la grève n'a pas échappé aux grands meneurs de la classe ouvrière, qui sont, je l'avoue, des stratégistes éminents. Depuis trois ou quatre ans, on voit poindre le projet d'une ligue

ouvrière aussi grande que le monde civilisé. 11 ne s'agit de rien moins que d'associer tous ceux qui travaillent de leurs mains, en Europe et en Amérique, pour obtenir partout à la fois la hausse des salaires. Un grand conseil, véritable gouvernement de la main-d'œuvre universelle, décréterait et soutiendrait la grève partout où elle lui paraîtrait utile ou* juste. Si ce plan grandiose arrive à l'exécution, ni les entrepreneurs ni les consommateurs de Paris ne pourront recourir à la production étrangère pour rabattre les prétentions du travail national; le mot d'ordre sera donné partout, et il aura force de loi.

J'admire sincèrement cette organisation, et je crois qu'en des mains habiles elle réaliserait en peu d'années la hausse de tous les salaires. Reste à savoir si lès ouvriers seraient sensiblement plus riches, et j'affirme que non.

Supposez qu'une grève bien conduite et bien soutenue ait doublé le prix de la main-d'œuvre en faveur de tel ou tel corps de métier. Les cordonniers, par exemple, obtiendront de vendre dix francs le travail qu'ils livrent pour cinq. Qu'en résultera-t-il ? Que le consommateur, c'est-à-dire tout le monde, payera les souliers plus cher. Or les chapeliers qui ne marchent pas pieds nus, et qui veulent avoir leur budget en équilibre, senti-

ront le besoin de gagner davantage, ayant plus à payer. Ils réclament et obtiennent une augmentation de salaire, et voilà la hausse des chapeaux qui suit immédiatement la hausse des souliers. Les tailleurs seraient bien naïfs s'ils se laissaient écorcher sans écorcher aussi leur monde, et de fil en aiguille l'augmentation des salaires industriels élève le prix de tous les produits manufacturés.

Mais le paysan n'est pas plus sot que les gens de la ville. Lorsqu'il verra que ses vêtements, ses outils et toutes les marchandises qu'il consomme lui coûtent plus cher que par le passé, il ne livrera plus ni son blé, ni ses bœufs, ni sa laine, ni son vin, ni son chanvre aux prix du bon vieux temps. Dès que les citadins lui vendent leur main-d'œuvre deux fois plus cher, pourquoi donc abandonnerait-il la sienne à vil prix? La réciprocité estime loi que personne n'ignore : « Je vends comme j'achète et j'exploite qui m'exploite. » La hausse des produits agricoles suivra de près îa hausse des produits de fabrique.

Les serviteurs du public, c'est-à-dire les fonctionnaires, s'apercevront bientôt qu'ils sont dupes. « Je travaille autant que jamais, et je touche toujours le même traitement; mais la somme que je perçois ne me permet plus de vivre aussi bien, parce que tous les travailleurs, excepté moi, ont

doublé le prix de leurs services. Je ne refuse pas de payer les autres plus cher, mais à charge de revanche. » Rien n'est plus juste; on augmente tous les traitements, et le budget de deux milliards s'élève à quatre. Or qui est-ce qui paye le budget? Tout le monde.

Et que dira le bon propriétaire ? Que dira le capitaliste en présence du renchérissement universel? Nos impôts sont doublés, nous payons deux fois plus cher qu'autrefois les services du paysan, de l'ouvrier, du domestique ; n'est-il pas juste et naturel de doubler notre salaire à nous, c'est-à-dire le loyer de nos capitaux, de nos maisons et de nos terres?

En fin de compte, les cordonniers, qui croyaient avoir remporté une belle victoire en doublant le taux du service qu'ils vendent, s'apercevront qu'ils ont doublé en même temps le prix de tous les services qu'ils achètent.

Tous les hommes, nous l'ayons dit et prouvé, sont à la fois producteurs et consommateurs. Si tous ensemble nous doublons nos salaires, chacun gagnera cent pour cent comme producteur et les perdra comme consommateur, et rien ne sera modifié dans l'échange des services.

Je me trompe : cette élévation de tous les prix nous obligerait à remuer deux fois plus de mon-

naie, et par conséquent à doubler notre provision de métaux précieux. Telle nation, qui suffit à tous les besoins de l'échange avec cinq milliards en or, se verrait dans la nécessité d'en acheter et d'en conserver dix, c'est-à-dire de se mettre sur les bras une masse effroyable de capital improductif.

Si la grève a encore des fanatiques et même de dangereux fanatiques en Angleterre, il lui reste assez peu de partisans chez nous. Les Français, depuis tantôt deux ans, paraissent s'en détourner par raison, par fatigue et surtout par l'attrait d'une nouvelle et plus séduisante illusion. Lorsque les délégués de la main-d'œuvre anglaise exposèrent leur grand projet de chômage universel, les ouvriers français les écoutèrent à peine : « Que nous importe d'élever le taux de nos salaires, quand nous sommes à la veille de supprimer le salariat et d'être tous nos propres patrons? »

Noble ambition ! Fière espérance, qui atteste un accroissement de virilité dans l'âme de nos prolétaires.

Il ne faut pas décourager l'honnête homme qui rêve de s'élever à une condition plus indépendante, mais il ne faut pas le leurrer. Dans les sociétés à base démocratique, où le suffrage du grand nombre décerne le pouvoir et les honneurs, c'est à qui flattera les illusions plébéiennes ; les partis se disputent le patronage de toute idée populaire , qu'elle soit pratique ou non. L'expérience donnera ce qu'elle pourra; quand même elle n'aboutirait qu'à une aggravation de misère , les malins qui ont escompté l'ambition du pauvre conserveront le salaire de leurs flagorneries.

La coopération, dans le sens tout nouveau que la démocratie dorme à ce vieux mot, signifie :: «se association formée par des travailleurs sans capital pouracheter en commun les choses nécessaires à la vie sans l'intermédiaire droi détaillant ; ou produire en common, sans subir la loi du patron, ou s'emprunter réciproquement leurs petites épargnes sans payer tribut au banquier. Sociétés de consontmatîoB, de production et de crédit mutuel tendent au même but, Péwancipation, par une même voie, l'association.

Le principe est louable et digne de tous les en-

couragements : un homme qui veut s'émanciper à ses risques et périls est plus homme que ceux qui se traînent dans l'ornière. Le procédé commun à toutes les sociétés coopératives (c'est-à-dire l'association) est inspiré par les meilleurs sentiments de la nature humaine. Il faut donc souhaiter que l'expérience des trois modes de coopération se fasse sur une grande échelle et qu'elle ait tout le succès possible.

Mais le devoir des publicistes désintéressés de toute ambition personnelle est d'avertir les prolétaires, d'éclairer leur route et de les prémunir contre le danger des espérances démesurées.

Oui, les sociétés de consommation répondent à un besoin réel. Le pauvre a toujours tout payé plus cher que le riche, pârce qu'il n'a jamais pu acheter les marchandises qu'au petit détail, de neuvième ou de dixième main. On estime qu'à Paris les objets de première nécessité vendus au prolétaire subissent une augmentation de 38 à 40 pour 100, c'est-l-dire qu'il paye environ sept francs ce qui en vaudrait cinq pour un riche. Cette plus-value est exorbitante et pourtant logique. L'ouvrier n'a ni le temps ni le moyen d'acheter les marchandises en gros; il n'est pas logé de manière à conserver chez lui un approvisionnement de quelque importance; il doit limiter ses achats qnot diens à sa

consommation personnelle. Les quarante pour cent que l'ouvrier donne en trop ne sont pas confisqués par des parasites ; ils servent à payer le travail, le loyer et les risques d'une foule de petits producteurs, épiciers, charbonniers, porteurs d'eau, charcutiers, bouchers, etc., qui transportent, conservent, détaillent la marchandise et la mettent à la portée du petit consommateur.

Éviiemment l'ouvrier serait plus heureux s'il pouvait s'affranchir de cet impôt. Une réduction de 40 pour 100 sur tout ce qu'il achète équivaudrait à une augmentation d'autant sur son salaire. Fournissez-lui le moyen d'acheter en détail au prix du gros, la journée de cinq francs se trouvera portée à sept, sans que le patron donne un centime de plus, sans que le prix de revient des produits manufacturés soit élevé d'un centime.

C'est une vérité si frappante que plusieurs grands manufacturiers et quelques riches compagnies l'ont déjà mise en pratique. La Compagnie du chemin de fer d'Orléans se fait négociante et détaillante au profit de ses 14 000 employés. Elle leur livre en détail, au prix du gros, les aliments, le vin, le combustible, le linge, les habits, et généralement toutes les choses nécessaires à la vie. Par ce moyen, elle augmente de 40 pour 100 le total des salaires, et cela sans bourse délier. Cependant il ne

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faut pas croire que ce rôle providentiel ne lui coûte rieni Elle prête les magasins, elle fait les transports gratis, elle délègue quelques-uns de ses employés au service de Tachât et de la vente, elle subit le déchet inévitable des marchandises, elle fait en somme une dépense considérable dont elle devrait se débiter elle-même si ces frais n'étaient pas compensés par le bien-être et rattachement de 14 000 personnes.

La saline de Dieuze et beaucoup d'autres usines importantes fournissent à prix coûtant le pain de leurs ouvriers. A prix coûtant, c'est-à-dire au-dessous du prix coûtant, car on ne leur fait payer ni le combustible, ni l'entretien du matériel, ni le loyer des bâtiments, ni la main-d'œuvre.

Les Dollfus, les Kœchlin, les Goldenberg, les Monin Japy, ces grands manufacturiers d'Alsace, qui sont avant tout de grands hommes de bien, construisent des maisons ouvrières qu'ils vendent ensuite au prix coûtant. Tout cela est du patronage intelligent, libéral, humain: ce n'est pas de la coopération.

Une société coopérative de consommation serait celle qui achèterait par exemple dix mille hecto-

litres de vin dans l'Hérault, au prix de 10 francs l'hectolitre, pour les distribuer en détail à trois mille associés vivant à Paris, ou celle qui deman-

derait aux mines d'Anzin six mille tonnes de charbon, à 10 francs les 1000 kilos, pour les débiter sans bénéfice à six mille sociétaires parisiens.

Pour qui sait les prix du charbon et du vin chez les détaillants de Paris, ces deux opérations paraissent admirables. « Quoi ! nous pourrions avoir le charbon de terre à 50 centimes les 50 kilos 1 Le vin naturel ne nous coûterait plus que 10 centimes le litre 1 »

Attendez. Il s'agit d'ajouter au prix d'achat les frais de transpart et l'impôt qui sur les vins à bon marché est de 200 pour 100 et davantage. Il iaut ensuite louer un magasin général et une vaste cave. Est-ce tout? Malheureusement non. Les prolétaires n'ont pas le temps de courir à Neuilly ou à la Râpée chaque fois qu'il leur faut un panier de charbon ou une bouteille de vin. Leur temps vaut de l'argent; il importe que les marchandises d'usage quotidien viennent les trouver chez eux, ou du moins les attendent au coin de la rue. Il sera donc indispensable que les sociétés de consommation dont il s'agit aient presque autant de dépôts dans la ville qu'on y rencontre de charbonniers et de marchands, de vins. 11 faudra que la société loue des boutiques, qu'elle salarie des comptables, des manoeuvres, des surveillants, un personnel plus oné-

reux que le marchand de vins et son garçon, le charbonnier et sa femme.

Je ne dis pas que te succès d'une grande société de consommation soit absolument impossible, mais à première vue j'y crois peu. Les Anglais, qui s'étaient d'abord engoués de ce genre d'opération, nous ont communiqué la liste de leurs mécomptes. Trop souvent, presque toujours ils ont vu les ouvriers volés par leurs comptables, par les préposés des magasins coopératifs. Ils déclarent unanimement que la ruine ou la prospérité d'une sociélé de consommation dépend du choix du préposé, et qu'un préposé capable, actif, honnête, est un vrai merle blanc. L'association promotrice du mouvement coopératif, dans une instruction publiée à Londres en 1866, adressait les conseils suivants aux sociétés de consommation :

1° Exiger que les préposés fournissent bonne et valable caution;

i° Leur accorder uu bénéfice de 2 pour 100 au plus pour déchet des marchandises ;

3° Exiger qu'ils tiennent exactement leurs livres, les vérifier souvent, et faire dresser des bilans hebdomadaires. Tout dépend de la moralité des préposés. Le succès repose entièrement dans leurs mains, on ne saurait les choisir avec trop* de soin et de jugement. Aussi est-il d'une importance vi-

taie de les rémunérer largement et de leur allouer une part dans les bénéfices. L'éminent économiste Gernuschi commente ainsi cette citation : « Il faut rencontrer des hommes bien rares pour en faire des préposés, trouver leurs cautions, passer avec eux des contrats pour les déchets, avoir des comptables et une administration très-habile, salarier tout ce monde, leur donner en outre une part dans les bénéfices, réserver au consommateur toutes les pertes. Quand on connaît si bien les raisons contraires, peut-on prêcher la consommation coopérative? »

Quant à moi, je ne la prêche pas, et pourtant je ne voudrais en détourner personne. Essaye qui voudra ; mais prudemment. L'enquête officielle de 1866 a démontré qu'au sentiment de presque tous les spécialistes les sociétés de consommation devaient vendre, non-seulement à leurs membres, mais encore aux tiers. Elles ne supprimeraient donc les intermédiaires actuels que pour les remplacer, et après avoir tué l'épicier, le marchand de vin, le charbonnier et tant d'autres prétendus parasites, elles se glisseraient dans leur peau. Je ne vois pays ce que les tiers, c'est-à-dire les consommateurs non associés pourront gagner à cette substitution ; je ne suis pas même bien sûr que les prolétaires associés réalisent de gros profits en

s'ingérant dans le commerce. Ils n'ont ni l'aptitude, ni l'argent nécessaire aux opérations de vente et d'achat, et ils risquent d'autant plus d'y perdre leur première mise, qu'ils feront le négoce par ministère d'intendant.

Ces considérations ont décidé quelqués groupes de travailleurs intelligents à transiger avec le commerce au lieu de lui déclarer la guerre. A Mulhouse, à Strasbourg et dans plusieurs autres villes d'industrie, le prolétaire renonce à créer des magasins spéciaux. Il s'entend à l'amiable avec les détaillants établis et stipule une remise de 5, 6 et 7 pour 100 sur toutes les fournitures. Il achète au comptant, paye les objets de consommation au prix de tout le monde, et laisse le produit des escomptes se capitaliser dans une caisse commune. Ce n'est pas précisément de la coopération, mais c'est de l'épargne fort bien entendue. M. Emile Kœchlin a calculé que ces petits escomptes, ajoutés à une très-faible cotisation, produisaient au minimum 36 fr. par téte et par an, et que chaque sociétaire par l'accumulation des intérêts de ses 36 fr. annuels amasserait 452 fr, en dix ans, 1190 fr. en vingt ans, et 2400 fr. en trente ans. Voilà une modeste combinaison qui permet au prolétaire de créer un petit capital sans risquer un centime et sans se priver de rien.

Les sociétés coopératives de crédit mutuel ont le plus grand succès en Allemagne, mais il ne faut pas trop se hâter de conclure qu'elles aient un brillant avenir chez nous.

Les Allemands en ont fondé plus de mille, et Ton estime que ces banques populaires font environ 500 millions d'avances par an.

Le mécanisme d'une telle association est fort simple. Une cinquantaine de braves gens, tous établis, petits marchante, petits patrons, habitant la même commune et se connaissant les uns les autres, se cotisent pour créer un fonds social. Lorsqu'un d'entre eux se trouve gêné, il recourt à la caisse coopérative qui prête 500 fr., si elle a 500 fr. à lui, plus 250 et jusqu'à 500 fr. pris sur la part des autres. C'est une véritable opération de crédit, car c'est une marque de conflance accordée par quelques honnêtes gens à un homme qu'ils ont tout lieu de croire honnête. Le Crédit foncier ne fait pas crédit; il prête sur hypothèque, sans se préoccuper de la moralité de l'emprunteur ; le Crédit mobilier ne fait pas crédit, non plus que le Mont-de- Piété • ils prêtent sur gage. Le vrai crédit, le seul, est le prêt sur garantie morale, et les sociétés fondées en Allemagne par M. Schultze de Delitsch sont |es premières institutions de crédit qui aient pris pied en Europe.

Un honorable et digne citoyen de Paris, qui ne connaissait ni le nom, ni l'œuvre de M. Schultze, a créé spontanément parmi nous la Société mère de crédit mutuel. Cet homme de bien s'appelle M. Engelmann, et son œuvre date de 1857. Les premiers associés versaient, dans le principe, une cotisation d'un franc par semaine; en 1866, c'està-dire après neuf ans chacun d'eux possédait 543 fr. dans la caisse commune.

Les membres de la Société mère sont au nombre de quarante-huit, disséminés dans les divers quartiers de Paris ; ils se recrutent dans un grand nombre d'industries, car s'ils faisaient tous le même genre d'affaires la moindre crise aurait pu les tuer d'un seul coup. Cette poignée de braves gens, avec ses moyens limités, a pu prêter en huit années 252 223 fr. Le total de ses pertes dans ces huit ans s'est élevé à cent sous.

Voilà qui est admirable, et je regretterais sincèrement que cette Société mère n'eût pas fait de petits. Elle a donné naissance à soixante ou soiiante - dix autres associations, dont chacune compte vingt-cinq à cinquante membres.

Il est permis d'espérer que le crédit mutuel ne s'arrêtera pas en si beau chemin, et que les associations de cette nature se multiplieront à Paris et en province. Mais le crédit mutuel est absolument

incapable de guérir le prolétariat et d'avancer la réforme sociale que tous, riches et pauvres, nous appelons de nos vœux.

La combinaison de M. Engelmann,ou deM.Schultze, a pour but d'assurer les petits patrons contre tout accident qui pourrait les rejeter dans l'abîme du prolétariat ; elle les élève peu à peu vers les couches supérieures de la bourgeoisie, ce qui est très-louable et très-heureux, mais elle est impropre à transformer le prolétaire, l'homme qui n'a rien, en petit capitaliste. Les membres d'une société de crédit mutuel sont déjà des hommes établis, ils présentent une certaine surface, ils offrent des garanties à leurs associés, ils sont en assez petit nombre pour se connaître les uns les autres et s'estimer à leur juste valeur. Si modeste que soit leur sort, ces hommes vous apparaîtront comme une véritable aristocratie, si vous les comparez aux prolétaires purs, à cette légion d'hommes sans capital, sans mobilier, sans résidence fixe, que le moindre accident chasse d'un garni à. l'autre, d'un quartier à l'autre, d'un atelier à l'autre ; trop heureux si les hasards de l'industrie ne les jettent pas brutalement sur le pavé ! Qui est-ce qui leur prêterait la moindre somme pour s'établir? Qui est-ce qui les connaît, sinon leurs camarades pauvres comme eux ? Cent petits capi-

taux pejuvent s'associer, et faire ainsi de grosses sommes; l'association de cent misères ne produira qu'une immense misère.

. L'ouvrier s'abuse si peu sur sa situation qu'il n'essaye pas même d'emprunter au petit bourgeois; il lui prête plutôt ses économies. M. Engelmann Ta dit dans sa déposition de l'enquête sur les sociétés coopératives : « Quant aux ouvriers, qui n'empruntent guère, notre société est pour eux une sorte de caisse d'épargne. »

Je suis à peu près sûr que si l'on choisissait dans toutes les manufactures de France mille travailleurs d'élite, et si on leur offrait mille francs par tête, à 5 pour 100, pour s'établir isolément chacun à son compte, ils résisteraient presque tous aux agaceries du capital.

Le temps n'est plus où l'ouvrier de distinction rêvait de s'établir à son compte en qualité d'artisan, ou de petit patron. Une révolution s'est faite dans l'esprit des ateliers; on commence à comprendre que l'existence des humbles fabriques est menacée par les manufactures; on assiste à une guerre où les gros bataillons, c'est-à-dire les gros capitaux, ont la victoire assurée. On sent aussi (car on a l'esprit juste) qu'un excellent ouvrier ne ferait qu'un médiocre artisan. La division du travail développe certains côtés du talent au détri-

ment de tous les autres. Pour être un ouvrier hors ligne et gagner de belles journées, il s'agit de très-bien faire ceci ou cela; un bon artisan doit savoir tout, ou du moins un peu de tout; il doit être plus complet que les premiers sujets d'une manufacture. Enfin, il faut tout dire, l'élite de la classe ouvrière aspire à travailler en grand , à remuer l'argent par millions et les bras par milliers. Les hommes supérieurs du prolétariat se voient ou se croient à la veille d'un mouvement économique comparable à la grande levée des volontaires de 92, et chacun d'eux espère avoir son bâton de maréchal en poche.

Un économiste très-distingué, M. Batbie, disait dans l'enquête de 1866 :

« Des trois formes de société, je considère la société de production comme la plus diflicile à réaliser; et cependant c'est celle à laquelle les ouvriers tiennent le plus.... Les sociétés de production sont les plus populaires, et ceux qui veulent plaire aux ouvriers ne manquent pas de recommander cette forme. »

Quant à nous, qui voulons les éclairer, et non leur plaire, nous ne craindrons pas de la discuter.

Les sociétés coopératives de production s'organisent, disons-le franchement, contre le patronage.

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LA COOPÉRATION. *9i

Beaucoup d'ouvriers se croient exploités par le patron; ils pensent que le salaire, suivant l'expression hardie de M. Limousin, n'est qu'un à-compte sur le produit du travail, et lorsqu'on leur répond que le , salaire est un prix ferme au delà duquel personne ne doit plus rien, ils crient au voleur!

Cette opinion était déjà si bien enracinée il y a vingt ans, que le premier mouvement des ouvriers de Paris, après la chute du roi Louis-Philippe, fut de s'organiser en sociétés fraternelles où tout le monde était patron. Quels que fussent leurs préjugés contre Yinfdme capital, ils comprirent qu'il y aurait folie à commencer leurs entreprises sans lui. Le gouvernement provisoire vint à leur aide par un prêt de trois millions. Trois cents sociétés de production se fondèrent; elles n'ont rien remboursé, et deux cent quatre-vingt-quatre sur trois cents ont péri. Il faut dire que la politique, après avoir favorisé leur naissance, n'a pas été étrangère à leur mort.

Il suffît, selon moi, que seize d'entre elles aient vécu et prospéré dans une certaine mesure pour que nous ne découragions pas les nouvelles tentatives de coopération. Mais ce serait mentir aux ouvriers que de leur dire : l'État vous prêtera encore de l'argent. Ils ne doivent compter que sur eux-

mômes et n'attendre leurs capitaux que de leur épargne personnelle.

• Or, il y a des industries qu'on ne peut aborder sans avoir beaucoup d'argent. Chacun sait aujourd'hui que l'outillage le plus perfectionné donne les meilleurs produits et au meilleur compte ; qu'une fabrique médiocrement installée est obligée de vendre à plus haut prix qu'une manufacture de premier ordre et que le consommateur préférera toujours, à mérite égal, la marchandise la moins chère. Il est donc impossible qu'un petit capital, c'est-à-dire un pauvre outillage, soutienne la concurrence des millions armés en guerre. Par exemple, une filature de 100000 fr. ou même de 300 000 serait condamnée à mort avant le jour de sa naissance.

Il faut donc reconnaître, avant tout, que les sociétés coopératives de production n'ont rien à faire avec les industries qui procèdent à coups de capitaux.

Quelques flatteurs ont dit à la classe ouvrière : « Pour fonder une manufacture de deux millions et demi, vous n'avez qu'à vouloir. Cent mille travailleurs associés se cotisent pendant un an, sur le pied de cinquante centimes par semaine. Le 31 dé- ' cembre, ils auront réuni la somme de 2 600 000 fr. » Rien de plus vrai. Mais pensez- vous qu'un outillage

de 2 600000 fr. puisse occuper cent mille paires de bras? Il n'en occuperait pas cinq cents. Sur les cent mille associés qui pensaient devenir patrons, il y en aura donc quatre-vingt-dix-neuf mille cinq cents qui auront manqué le but. Quels seront les privilégiés? On peut tirer au sort. C'est un jeu plus honnête assurément que les infâmes loteries à 25 centimes, mais je ne prendrais pas sur moi de le recommander à personne.

Les ouvriers qui rêvent de s'émanciper par la production coopérative feront bien de choisir les industries où la main-d'œuvre a plus de part que le capital.

Ils éviteront avec soin celles où le capital fournit 95 pour 100 et la main-d'œuvre 5, comme l'industrie du tapissier, par exemple. Us donneront la préférence à celles où le travail de l'homme ajoute un' prix considérable à des matériaux de peu de valeur.

Dans l'enquête sur les sociétés coopératives, M. Emile Laurent a raconté l'histoire d'une association qui avait commencé avec un capital de 2 fr. « Avec ce capital, on a acheté un bloc de bois qui a été vendu 7 ou 8 fr.; avec cette somme, on a acheté plusieurs blocs. Cette société est aujourd'hui la plus considérable de Paris pour la fabrication des formes. »

Supposez un moment que les ouvriers tailleurs de diamant se réunissent en société coopérative. Pensez- vous qu'ils arrivent à un résultat analogue en partant d'un capital de 2 fr.?

Les ouvriers lunetiers produisent 60 fr. d'ouvrage avec 15 fr. de matières premières. La maind'œuvre, chez eux, ajoute 75 pour 100 à la valeur du produit. Ils étaient donc dans d'excellentes conditions pour s'unir en société coopérative; aussi ont-ils parfaitement réussi. Mais après avoir débuté sans capital (ils étaient endettés de 650 fr. en 1849), ils ont compris la nécessité d'appeler l'argent à leur aide. Écoutez la déposition de M. Délabre : « L'apport social a été fixé à 300 fr., mais nous avons reconnu que cela ne suffisait pas. De nouveaux associés sont venus et l'apport social a été porté à 1000.fr., puis à 5000 et à 10000 fr.; nous pensons même à le porter à 15 000 fr. Nous avons fait cette année (1866) pour plus de 600 000 fr. d'affaires. » Ils font 600 000 fr. d'affaires, mais leur fonds social est de 300000 fr. (Déposition de M. Muneaux.)

Le travail des tourneurs en chaises, comme celui des formiers et des lunetiers, ajoute une plusvalue considérable à la matière première. Une société coopérative, fondée par eux en 1848, a réuni jusqu'à cent sept membres, qui faisaient pour

200 000 fr. d'affaires avec un capital de 60 000 fr. Sur ces cent sept associés, il n'en restait que onze en 1866, et la déposition, très-intéressante d'ailleurs, de l'honorable M. Surugue ne nous explique pas suffisamment la cause de ce déchet. Je suis tenté de croire que l'individualisme (passezmoi le mot) détachera souvent les ouvriers français de l'association la plus lucrative.

Les avocats de la production en commun opposent à toutes les critiques le succès vraiment beau de la société coopérative des maçons. La société des maçons de Paris, comme la société des libres pionniers de Rochdale, représente l'idéal de la coopération triomphante.

J'avoue qu'il est difficile de ne pas admirer le succès de la société coopérative des maçons. Quatre-vingts paires de bras associées pour un rude travail, arrivant par leurs propres forces à terminer des travaux gigantesques comme fa nouvelle gare d'Orléans, c'est véritablement un miracle de l'énergie humaine.

Mais ces bras ne sont point une force aveugle; , ils sont disciplinés, soumis à la direction toutepuissante de deux ou trois hommes supérieurs. Lisez la déposition de M. Gohadon, gérant de cette société, et vous croirez entendre la parole d'un patron très-instruit et très-distingué en tout genre.

Si les maçons de la rue Saint-Victor se sont constitués en république, ils ont eu soin de se donner des présidents de premier choix.

Quoique les travaux de construction soient de ceux où la main-d'œuvre a plus de prix que la matière première, la société ouvrière des maçons s'est bien gardée de rompre avec le capital. Elle s'est fait un capital social de 300 000 fr. ; la part de certains membres est de 2000 fr. et même de 10000, et comme les travailleurs associés ne pouvaient pas réaliser 300000 fr. par voie de cotisation, ils n'ont pas hésité à s'annexer les capitaux bourgeois. Dans cette société prospère, « le capital a sa fonction à côté du travail, et il vient alors en partage avec la main-d'œuvre. » C'est M. Cohadon qui parle ; un patron ne dirait pas mieux. Dans le partage des bénéfices, « 60 pour 100 sont attribués au travail, et 40 pour 100 au capital. • N'est-ce pas une proportion parfaitement équitable ?

Les sociétaires ouvriers reçoivent un salaire fixe réglé sur la quantité et la qualité de leur travail ; ils ont ensuite une part dans les bénéfices, comme ils auraient à se partager les pertes en cas de malheur.

Cette société coopérative vous paraîtra d'autant moins révolutionnaire que vous l'étudierez de plus près. Elle sanctionne les droits du capital, elle ad-

met le salaire, elle rétribue les travailleurs en raison de leurs services et paye le gérant plus cher que le manœuvre, sans le considérer comme un parasite. C'est un patron à quatre-vingts têtes, qui raisonne et défend ses intérêts comme tous les autres patrons.

Elle emploie des centaines d'ouvriers, cette société coopérative, et elle leur paye un salaire fixe, ferme, définitif, qui n'est nullement un à-compte sur le produit du travail. Seulement ces ouvriers portent le nom flatteur d'auxiliaires. Rien n'est plus contradictoire aux principes de la coopération théorique. Mais écoutez M. Cohadon, qui est un esprit pratique :

« Voici pourquoi il est impossible de ne pas employer des auxiliaires : on ne peut refuser de satisfaire la clientèle quand elle vous offre des travaux; sans cela* on la perd. En principe, une association ne doit faire travailler que ses membres; mais dans la pratique cela est matériellement irapossible. Il est également impossible d'assurer aux auxiliaires une part des bénéfices. D'abord est-on bien sûr d'avoir toujours des bénéfices? Et s'il y a des pertes, les auxiliaires devront-ils, pourront-ils en prendre leur part? Et puis est-il possible de donner aux auxiliaires un droit d'immixtion dans les affaires de la société? Gomment établir leur

quote-part? Comment justifier la bonne foi?... Il n'est pas admissible que ceux qui ne prennent point leur part des pertes, prennent leur part des bénéfices. »

Je ne suis pas fâché d'entendre un ouvrier de bon sens parler ainsi et tourner contre ses salariés les éternels arguments du patronage. Il n'y a pas un chef d'usine qui n'ait tenu vingt fois le discours de M. Cohadon pour réfuter les exigences de ses ouvriers- Si l'ouvrier lui-même, aussitôt qu'il devient une fraction du patron, adopte les idées de notre bonne vieille économie sociale, c'est que nous sommes dans le vrai. Je suis heureux d'enregistrer cet hommage rendu par la coopération elle-même au principe fondamental du patronage.

Voici comment M. Biaise (des Vosges), qui est un économiste très-compétent, s'est exprimé sur ce sujet devant le commissaire d'enquête :

« Au point de vue légal, les opérations des sociétés de production sont identiques à celle des patrons; au point de vue moral, elles procèdent à peu près de la même manière. Gomme eux, elles emploient des salariés, nommés auxiliaires, ne les payent pas davantage et ne leur assurent pas de travail permanent; les ouvriers se plaignent même d'être plus mal traités par elles que par les patrons ordinaires. Ces

sociétés, lorsque leurs membres possèdent les rares qualités commerciales, techniques et hiérarchiques qui permettent le succès, profitent à ceux qui les forment ou qui y sont admis par la suite ; mais elles représentent seulement des patrons de plus, et bien qu'elles puissent se multiplier encore beaucoup, comme elles ne comprendront jamais qu'une fraction minime de la classe ouvrière, elles ne sont pas appelées à 'exercer une influence sérieuse sur la condition économique des masses. »

Je ne vais pas tout à fait si loin, mais j'ai peur que dans les sociétés de production il y ait beaucoup d'appelés et peu d'élus.

L'honorable M. Chabaud, président de la commission des délégations ouvrières à l'Exposition universelle de 1862, et fondateur de plusieurs associations coopératives, est d'avis que « les sociétés de production pourraient bien finir par supprimer le patronage, mais qu'il y en a encore pour longtemps. •

Je le crois d'autant plus volontiers que M. Chabaud nous dit lui-même :

« Pour qu'une société réussisse, il faut qu'elle ait à sa tête un homme d'une intelligence supérieure, d'une honorabilité à toute épreuve, .d'une abnégation sans égale. Il est souvent difficile de rencontrer un tel homme. »

Assurément, et tous ceux que Ton rencontre, on devrait les tirer de l'atelier pour en faire des députés, des préfets, des sénateurs, des ambassadeurs et des ministres.

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