HISTOIRE DU SULTAN DE CANDAHAR
20 Quand la caravane se fut arrêtée, Abdallah mena son oncle à l'écart; le boiteux s'assit sur son tapis et se mit à fumer sans dire une parole; le jeune chef, enveloppé dans son manteau, se coucha par terre et resta longtemps immobile; tout à coup il baisa la main
du vieillard: "Mon oncle, dit-il, j'implore la protection de Dieu; ce que Dieu veut doit arriver, il n'y a de force et de pouvoir qu'en lui." Et d'une voix émue, il conta la vision qui l'avait troublé.
"O mon fils, dit en soupirant le vieux berger, te 5 voilà puni de ne nous avoir point écoutés. Heureux qui, sans autre désir que de continuer le nom de son père, se choisit dans sa tribu une femme vertueuse et obéissante; malheureux qui laisse prendre son âme aiLx pièges d'une étrangère. Rien de bon peut-il 10 nous venir de l'Egypte? Depuis le temps de Joseph toutes les femmes y sont perfides, dignes filles de Zuleika * !
— Mon oncle, que parlez- vous de perfidie? le hasard seul a tout fait. 15
— Ne le crois pas, mon enfant; il n'y a pas de hasard pour ces chasseresses rusées qui tendent partout leurs filets.
— Elle m'aime donc! s'écria le jeune homme en se levant; mais non, mon oncle, vous vous trompez. 20 Dans deux jours nous serons à Taïf, dans deux jours nous serons séparés à jamais; et je sens que je l'aimerai toujours!
— Oui, tu l'aimeras, mais elle t'oubliera au premier bijou que lui donnera son nouveau maître. Ton 25 cœur lui sert de jouet; quand son caprice sera fini, elle brisera ton cœur. Rappelle-toi ce que dit le Coran de cet être imparfait et capricieux qui grandit
1 C'est le nom que les Arabes donnent à la femme de Putiphar.
IOÔ ABDALLAH
entre les ornements et les parures1; la raison des femmes, c'est la folie; leur religion, c'est l'amour. Elles sont, comme les fleurs, le délice des yeux, le charme des sens, mais ce sont des fleurs empoisonnées: mal-
5 heur à qui s'en approche, il aura bientôt un linceul
pour vêtement. Crois-en mon expérience, j'ai vu
plus de familles détruites par les femmes que par la
guerre ; plus un homme est généreux plus il est menacé.
Ne sais-tu pas l'histoire du Sultan de Candahar?
10 C'était un vrai croyant, quoiqu'il vécût au temps d'ignorance2, c'était un sage, quoiqu'il fût roi; il avait recueilli toutes les maximes de la prudence humaine pour laisser à ses enfants un héritage digne de lui. Les philosophes des Indes lui avaient composé une biblio-
15 thèque qui le suivait partout; il ne fallait pas moins de dix chameaux pour la porter. "Ramenez toute cette science à de premiers principes," dit le roi; on le lit, il en resta la charge d'un chameau. C'était trop; de vieux bramines choisis par le prince réduisirent cet
20 abrégé d'une longue expérience; on en fit dix volumes, puis cinq, puis un seul; ce fut ce livre qu'on offrit au Sultan dans un étui de velours et d'or. Le prince avait longtemps régné, la vie avait peu de secrets pour lui; il prit le livre, et se mit à effacer tout ce qu'une
25 raison vulgaire trouve à première vue. Quel est le danger pour mes fils? pcnsa-t-il; ce n'est pas l'avarice, qui est la maladie des vieillards, ni l'ambition, qui est la vertu des princes? Otons tout cela. Mais quand
1 Conin, XLIII, 17. 2 C'est-à-dire avant l'islamisme.
il en vint à une passion plus vive, un adage le frappa si fortement par sa vérité, qu'il jeta le livre au feu, et légua cette seule maxime à ses enfants en la nommant la clef du trésor de la vie. Cet adage le voici :