CHAPITRE XIV
CAFOTJR
La caravane ne fit pas un long séjour dans la ville;
le brick qui portait l'esclave était arrivé de la veille;
Omar était pressé de rentrer en paix à Djcddah. Les
chameaux reposés, on pril la route; du désert.
25 Ce fut au port qu'on alla chercher la sultane; un
bateau plat détaché du navire conduisit à terre deux femmes enveloppées dans de larges mantes en taffetas noir 1 ; leur visage, à l'exception des yeux, était couvert par un long voile de mousseline blanche 2 qui leur tombait jusqu'aux pieds. Omar reçut les deux étran- 5 gères en s'inclinant avec respect, et les mena vers l'équipage qui les attendait. A la voix d'Abdallah, le dromadaire se mit à genoux; l'une des femmes monta lentement dans le palanquin et s'assit avec grâce, en ramenant autour d'elle les longs plis de sa 10 robe; l'autre s'approcha avec non moins de gravité; mais tout à coup, arrachant sa mante et son voile, elle en coiffa le fils de Mansour et lui tourna la mousseline autour du visage, comme si elle voulait l'étouffer; puis, mettant un pied sur le cou du chameau, elle 15 sauta dans la litière comme un chat, et, sans respect des convenances, elle fit aux Bédouins surpris une grimace de singe, en riant aux éclats.
"Cafour, tu seras battue," criait la dame voilée, qui avait peine à tenir son sérieux; mais Cafour ne 20 croyait pas aux menaces de sa maîtresse. La tête à la portière et le poing sur la hanche, elle attendait qu'Omar reparût au jour pour lui tirer la langue et se moquer de lui.
Quand le fils de Mansour eut enfin rejeté le mon- 25 ceau de soie sous lequel on l'avait enseveli, et que, furieux, il leva la tète vers la créature qui Taxait outragé, il fut bien étonné de voir que les Bédouins et 1 Uabarah. * Bourko.
IOO ABDALLAH
le grave Abdallah lui-même ne pouvaient s'empêcher de sourire; tous haussaient les épaules en lui montrant son ennemi.
C'était un enfant, une négresse de la plus belle 5 laideur. Un visage rond et plat, avec de petits yeux dont le blanc paraissait à peine, un nez écrasé qui se perdait dans les joues, de larges narines où pendait un anneau d'argent qui tombait plus bas que la bouche, des lèvres énormes, des dents blanches comme celles
10 d'un jeune chien, un menton tatoué de bleu, voilà l'heureuse figure de la dame. Pour ajouter à sa laideur, on l'avait chargée de bijoux comme une idole. Au sommet de la tête elle avait une touffe de plumes de perroquet. La laine épaisse qui lui couvrait le
15 front était partagée en petites tresses garnies de sequins; à ses oreilles, percées comme un crible, on avait attaché des boucles de toute forme et de toute grandeur; un collier d'émail bleu à cinq rangs brillait sur sa poitrine; sept ou huit bracelets de corail, d'ambre et
20 de filigrane lui montaient de la main au coude, enfin elle portait à chaque jambe un énorme anneau d'argent. Telle était Cafour, les délices de sa maîtresse, la belle Léila.
Tout est permis aux fous; ce sont des favoris de
25 Dieu; leur âme est au ciel, pendant que leur corps traîne sur la terre; aussi, à l'exception d'Omar, qui avait de la rancune, toute la caravane prit-elle en amitié la pauvre négresse. 11 était trop visible qu'elle n'avait pas sa raison: elle parlait et riait sans cesse, sa
ABDALLAH IOT
langue n'épargnait personne, et ses jugements étaient insensés.
Par exemple, elle regarda longtemps le fils de Mansour qui, à demi couché sur sa mule, marchait près de la litière, entouré de ses esclaves, et fumait 5 lentement du tabac de Perse dans une pipe de jasmin. Un des serviteurs ayant trop chargé la pipe, Mansour lui donna un soufflet. "Maîtresse, cria Cafour, vois-tu ce vieillard qui allonge ses pieds dans de larges babouches et qui s'enfonce dans un coussin? 10 C'est un Juif; prends garde, maîtresse, pour un douro il nous battrait, pour un sequin il nous vendrait." Et Léila de rire, et Omar de s'emporter et de menacer la négresse. Traiter de vieillard et de Juif un homme qui comptait les piastres par millions, n'était-ce pas 15 d'une tête folle? Quel homme raisonnable eût osé parler ainsi?
Ce fut bientôt le tour d'Abdallah, qui passait en revue la caravane. Il avait pris ses habits de guerre; chacun admirait la grâce du jeune chef. Son burnous 20 blanc flottait en longs plis; à sa ceinture brillaient les crosses damasquinées de ses pistolets et la poignée d'argent de son candjiar, une coiffe de soie rouge et jaune lui ombrageait les yeux et ajoutait à la fierté de son regard. Qu'il était beau! tous les cœurs volaient 25 après lui. La cavale même se sentait heureuse déporter un tel maître. La Colombe dressait au vent sa tête de serpent et ses oreille- de roseau, le feu sortait de ses larges narines; à la voir partir, voler, s'arrêter
court, reprendre champ, on eût dit que le cavalier et sa monture avaient une même volonté. Quand le fils de Youssouf s'arrêta près de la litière, un chamelier ne put s'empêcher de dire à Cafour:
5 "Regarde, enfant. Est-ce chez tes gros Égyptiens, est-ce dans ton Magreb qu'on trouve cette noblesse?
- Vois donc, maîtresse, dit Cafour en se penchant sur le cou du chameau, vois donc ces riches habits, cette tournure élégante, ces doigts effilés, ces yeux
10 baissés. Bel oiseau, tu ne veux donc pas nous regarder? cria-t-elle au fils de Youssouf. Bon, c'est une femme déguisée, c'est la vierge de la tribu. Chamelier, fais-la monter avec nous; sa place est ici.
15 -Te tairas-tu, païenne? dit Abdallah, à qui la patience échappait; faudra-t-il te passer un anneau dans la bouche pour arrêter ta langue de serpent?
- C'est une femme, dit Cafour en riant de plus lu-Ile; un homme ne se venge pas avec des injures.
20 Viens donc, les femmes sont faites pour s'entr'aimer.
Tu es belle, moi aussi, mais ma maîtresse est la plus
belle des trois; tiens, regarde."
L'œil est plus prompt que la pensée. Abdallah
leva les yeux sur la litière, Cafour tira en se jouant le 25 voile de sa maîtresse; Léila effrayée rejeta la tête
en arrière; le voile se rompit, la mante tomba. Léila
poussa un cri, d'une main elle se cacha le visage, de
l'autre elle frappa Cafour qui se prit à sangloter. Ce
fut la durée d'un éclair.
"Que cette femme est belle! pensa le fils de Mansour, il me la faut.
— Gloire à Celui qui l'a créée et qui l'a créée si parfaite," murmura le fils de Youssouf.
Qui dira ce qu'un moment peut contenir de plaisir 5 ou de peine? Qui dira comment cette figure, qui n'avait fait que passer, entra jusqu'au fond de l'âme d'Abdallah? La caravane marchait, le Bédouin restait immobile. Léila s'était cachée sous sa mante, et cependant il y avait là, devant le fils de Youssouf, 10 une femme qui lui souriait. Il fermait les yeux, et malgré lui il voyait un front aussi blanc que l'ivoire, des joues aussi fraîches que la tulipe, et des cheveux plus noirs que le musc, qui tombaient sur un cou de gazelle, comme tombe un rameau de dattier chargé de 15 grappes dorées. Deux lèvres pareilles à un fil d'écarlate s'ouvraient pour l'appeler; deux grands yeux le regardaient, deux yeux entourés d'un liséré bleuâtre et qui brillaient d'un éclat plus doux que la violette humide de rosée. Abdallah sentit que son cœur lui 20 échappait; il cacha sa tête dans ses mains et se mit à pleurer.
La caravane avançait toujours; le vieil Hafiz, qui fermait la marche, se trouva bientôt près de son neveu. Etonné du silence et de l'immobilité du jeune chef, il 25 s'approcha de lui et, lui touchant le bras:
"Mon fils, lui dit-il, il y a du nouveau, n'est-ce pas?"
Abdallah tressaillit, et revenant à lui comme un
homme qui sort d'un rêve: "Oui, mon oncle," répondit-il d'une voix abattue.
"L'ennemi est là, s'écria le boiteux, dont les yeux flamboyèrent; tu l'as vu? Gloire à Dieu, la poudre g va parler!
— Personne ne nous menace; le danger n'est pas là.
— Qu'y a-t-il donc, mon enfant? reprit le vieillard • avec inquiétude; es-tu malade? as-tu la fièvre? Tu
10 sais que je suis médecin.
— Ce n'est pas cela, mon père; à la première halte je vous dirai tout.
- Tu m'effrayes, dit Hafiz; si ce n'est ni le danger ni la fièvre qui t'agitent, c'est donc quelque passion is mauvaise qui trouble ton âme? Prends garde, mon fils; avec l'aide de Dieu, on abat les téméraires; avec l'aide de Dieu, on tue la fièvre; il n'est qu'un ennemi contre lequel il n'y a point de défense, cet ennemi, c'est notre cœur."