‹ Abdallah; ou, Le trèfle à quatre feuilles; conte arabeChapitre 24 sur 88 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

l'attaque

La nuit est un remède pour la fatigue; c'est un 20 poison pour le chagrin. Le fils de Youssouf se leva plus malade que la veille. Ivre d'une incurable folie, il ne se sentait plus maître de sa volonté ni de

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ses forces; c'était la furie de la fièvre, c'était l'abattement du désespoir. Malgré lui cette fatale litière l'attirait; il y courait, mais près de la joindre il tournait bride, poursuivi même en fuyant par deux S yeux terribles et charmants. Si de loin il apercevait un cavalier qui s'approchait du palanquin, si le fils de Mansour se tournait vers les deux femmes, Abdallah lançait son cheval comme s'il allait frapper un ennemi; puis tout à coup il s'arrêtait, n'osant ni reculer ni

10 marcher devant lui. Toute la matinée il fatigua la cavale; haletante, couverte d'écume, la Colombe bondissait sous l'étrier qui la déchirait, étonnée de ne plus comprendre son maître et folle comme lui.

Le boiteux lançait des regards terribles sur la litière;

15 Léila était enfoncée dans un coin, la figure cachée par sa mante; on ne voyait que Cafour, triste et muette comme un oiseau mouillé.

Plus tranquille de ce côté, Hafiz chercha son neveu: il le vit qui courait au hasard dans le désert. Tout

20 en lui trahissait une âme malade. Le vieillard poussa son cheval près de celui d'Abdallah.

"Courage, neveu, lui dit-il; tiens ton cœur: on est un homme pour souffrir, on est un musulman pour se résigner.

25 — J'étouffe, s'écria le jeune homme, je suis vaincu par le mal qui me dévore. Tout, mon oncle, tout, plutôt que ce que je souffre! Vienne le danger, vienne l'ennemi, je veux me battre, je veux mourir!

— Désirs insensés, paroles coupables, dit sévô-

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rement le vieillard. Dieu est le maître de la vie et de la mort. Prends garde qu'il ne t'exauce; pour nous punir, il suffit à Dieu de nous donner ce que lui demande notre folie. — Qu'est-ce que cela? ajouta-t-il en sautant à terre et en regardant le sable avec soin. 5 Ce sont des pas de chevaux, le pied des chameaux n'y est pas mêlé. Une bande armée a passé par ici. Les traces sont fraîches, l'ennemi n'est pas loin. Sens-tu comme la passion nous perd? Toi, notre chef, tu n'as rien remarqué, tu nous conduis à la mort." 10

Les deux compagnons regardèrent au loin sans rien voir que le désert. On traversait un pays désolé. La route tournait au milieu d'énormes blocs de granit rougeâtre, jetés au milieu des sables comme des ruines écroulées. De larges crevasses trouaient le sol, tor- 15 rents desséchés, caves profondes, tombeaux ouverts pour le voyageur. Pas un oiseau dans l'air, pas une gazelle dans le lointain, pas un point noir à l'horizon; un ciel d'acier, un silence de mort; attaqué là, on n'avait rien à espérer que de son sabre et de Dieu. 20

Le boiteux courut à la tête de la caravane. Chacun se mit en rang, chacun se tut comme dans une marche de nuit; on n'entendait que le bruit du sable qui craquait sous le pied des chameaux. Après une heure de route, une heure qui parut bien longue, on arriva près 25 d'une colline qu'il fallait tourner. Hafiz prit les devants; il monta sur la hauteur, laissa son cheval à moitié chemin, et, en approchant du sommet, se glissa à plat ventre parmi les rochers. Il regarda long-

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temps, descendit sans faire de bruit, mit son cheval au galop, et vint se ranger près d'Abdallah; sa figure était aussi calme qu'au départ.

"Il y a des tentes blanches dans la campagne, dit-il; 5 ce ne sont pas des Bédouins; ce sont des Arnautes de Djeddah. Il sont nombreux et ils nous attendent; on nous a trahis. N'importe, nous leur vendrons notre peau plus cher qu'ils ne voudront la payer. En avant, mon fils, fais ton devoir."

10 Et appelant à lui six des plus braves, le boiteux arma son fusil et reprit le chemin de la hauteur.

Abdallah arrivait en tête de la colonne, quand une fumée blanche partit d'un rocher; on entendit siffler la balle, un chameau s'abattit. Ce fut aussitôt une

15 confusion extrême dans la caravane: les chameaux, en reculant, se heurtaient et se renversaient l'un sur l'autre; les conducteurs fuyaient à l'arrière, les cavaliers couraient en avant. On eût dit d'une foret secouée par la tempête. La plainte des chameaux, le

20 hennissement des chevaux se mêlaient aux cris des hommes; c'était le bruit d'un nuage qui éclate. Dans ce premier désordre, une poignée de brigands que leurs vestes rouges, leurs caleçons blancs et leurs larges ceintures ne faisaient que trop reconnaître pour des

25 Arnautes se jeta sur la litière et la poussa en avant avec des hurlements de joie. C'est en vain qu'Abdallah et ses braves essayaient de charger; des tirailleurs embusqués les abattaient au passage. Trois fois le jeune chef lança son cheval contre ses in-

visibles ennemis, trois fois il lui fallut revenir sous une grêle de balles, ses compagnons tombant autour de lui.

Abdallah frémissait de rage; près de lui, et non moins animé, était Omar qui déchirait ses habits; Omar à qui la passion faisait oublier toute prudence, 5 et qui ne songeait plus qu'au trésor qu'on lui ravissait.

"En avant, mon frère, cria-t-il, en avant!"

Tous deux rassemblaient leurs chevaux pour tenter un dernier effort, quand on entendit des coups de feu se succéder rapidement. Les Arnautes avaient compté 10 sans le vieil Hafiz qui descendait sur leurs têtes et les fusillait sans pitié.

Le chemin libre, les deux frères s'y jetèrent, suivis par le boiteux.

"Doucement, mon fils, criait-il à Abdallah, ménage 15 ton cheval, nous avons le temps.

— Où est Léila? mon oncle; ils l'enlèvent, elle est perdue.

— Vieux fou, dit Omar, crois-tu que ces brigands nous attendent? Vingt douros à qui abat le droma- 20 daire."

Un des Bédouins leva son fusil, et, ajustant l'animal, il tira, au risque de tuer les deux femmes. Le chameau, frappé à l'épaule, s'abattit, renversant avec lui son précieux fardeau. 25

"Très-bien, jeune homme, dit le boiteux en regardant le Bédouin d'un air railleur. Les Arnautes te remercieront; tu les délivres du seul obstacle qui les gêne. A présent, la sultane est perdue."

Hafiz n'avait que trop raison; les brigands entourèrent la litière, on en tira une femme enveloppée d'une mante noire; Abdallah reconnut Léila. Sur Tordre d'un chef magnifiquement vêtu, un homme s prit cette femme en croupe et partit au galop.

A cette vue, le fils de Youssouf s'abattit sur l'ennemi comme un aigle qui fend la nue.

"Chien, fils de chien, cria-t-il au chef, si tu es un homme, montre nous ta face! Est-ce pour fuir si 10 vite que tu as un si beau cheval?"

Et il lui tira un coup de pistolet.

"Attends, fils de juif, dit le capitaine en se retournant; mon sabre a soif de ton sang.

— En avant, les enfants de la poudre! criait le vieil

15 Hafiz. Chargez, mes fils; plutôt la mort que la

honte! Chargez; les balles ne tuent pas. Ce que

Dieu veut arrive, et ce qu'il ne veut pas n'arrive pas."

Abdallah et l'Arnaute couraient l'un sur l'autre de toute la vitesse de leurs chevaux; le capitaine 20 avançait, un pistolet d'une main et un sabre de l'autre; Abdallah n'avait qu'un poignard qu'il tenait au poing; il était couché en avant et presque caché par le cou de la cavale. L'ennemi tira sur le fils de Youssouf et le manqua. Les deux chevaux se heurtèrent, les deux 25 étriers se croisèrent, les deux hommes se prirent corps à corps. Mais Abdallah avait la force d'un furieux et d'un lion; il saisit son rival à la ceinture, le secoua d'une main terrible et lui enfonça le couteau dans la gorge. Le sang jaillit comme le vin d'une outre

crevée, l'Arnaute tressaillit et se renversa; Abdallah le tira à lui et le jeta à terre comme pour l'y écraser.

"En voilà un qui ne boira plus," dit Hafiz en sautant sur le mort pour le dépouiller.

La chute du capitaine, le sabre des Bédouins qui 5 tombaient sur l'ennemi comme des abeilles dont on prend le miel, les cris des chameliers qui accouraient avec leurs fusils, décidèrent bientôt la journée; la troupe des Arnautes disparut au travers de la poussière et de la fumée; les plus braves restant en arrière, 10 et déchargeant leurs armes pour protéger une retraite qu'on n'osait pas inquiéter. La victoire était chèrement payée; il y avait plus d'un blessé.

"Eh bien! frère, dit Omar dont les yeux jetaient du feu, restons-nous là quand ces brigands emportent 15 notre bien?

— En avant ! mes amis, criait Abdallah ; encore un effort, il nous faut la sultane.

— Elle est ici, seigneur, elle est ici," répondirent plusieurs voix. Abdallah se retourna brusquement; il 20 vit devant lui Léila qu'on tirait de la litière, Léila toute éclaboussée de sang et de poussière, la figure pâle, les cheveux épars, et dans ce désordre plus belle que jamais.

"Sauvez-moi! criait-elle en lui tendant les bras; sauvez-moi! je n'ai d'espoir qu'en vous. 25

— Qui donc ces drôles ont-ils emmené? demanda le boiteux.

— C'est Cafour, dit Léila. La folle avait pris ma mante et m'avait affublée de son burnous.

— Bien joué, dit en riant un Bédouin; ces fils de chiens ont pris un singe pour une femme.

— Partons vite, mes amis, criait le fils de Mansour qui dévorait Léila du regard. Partons, la journée est

5 à nous. Allons, madame, dit-il à Léila, ne pleurez pas l'esclave; nous vous en donnerons une autre. Pour deux cents douros j'aurai la pareille à Djeddah, et je serai trop heureux de vous l'offrir.

— Partons, répétaient les chameliers; la bande 10 est nombreuse, elle reviendra nous attaquer cette

nuit."

Hafiz regardait Abdallah.

"Quoi donc, dit le jeune homme ému de pitié, laisserons-nous la négresse entre les mains de ces 15 misérables?

— Ce qui est écrit est écrit, répondit Omar, qui avait perdu toute envie de combattre. Est-il sage, mon frère, de risquer ta vie et celle de ces braves musulmans pour courir après une païenne que nous rem-

20 placerons clans deux jours? Il nous faut partir; on nous attend à Taïf. Vas-tu nous quitter quand nous avons besoin de toi?

— Abdallah, dit la jeune femme en levant sur lui ses beaux yeux, ne m'abandonnez pas!"

25 Le fils de Youssouf mit la main sur son cœur qu'il sentait faiblir. "Non, non, s'écria-t-il, il ne sera pas dit qu'un Bédouin manque à sa parole. Si on m'avait confié une balle de café, je ne la laisserais pas à ces voleurs, et je leur abandonnerais une créature de

Dieu! Y a-t-il ici des hommes? Qui vient avec moi?" On fit silence; un des Béni- Ameurs s'avança. "Nous avons six blessés, dit-il, et la sultane est sauvée. Nous avons rempli notre engagement.

— Allons, mon enfant, dit ironiquement le boiteux, 5 je vois bien qu'il n'y a ici que nous deux qui ayons du sang de fou dans les veines. Partons. Avec l'aide de Dieu, nous aurons l'enfant.

— Adieu, frère, fit Abdallah en embrassant Omar; prends bien soin de l'étrangère; si dans deux jours tu 10 ne me vois pas, dis au chérif que j'ai fait mon devoir, dis à ma mère qu'elle ne doit pas me pleurer."

Et sans retourner la tête le fils de Youssouf prit le chemin du désert, accompagné d'Hafiz qui lui dégraffa son burnous et lui jeta sur les épaules une couverture 15 de chamelier. "Ce n'est pas la peau du lion qu'il nous faut, lui disait-il en riant, c'est la peau du renard."

Omar les suivait des yeux, et quand il les vit s'éloigner: "S'ils ne revenaient point, pensa-t-il, ce serait une assez bonne affaire. J'aurai meilleur marché du 20 chérif que de ce jeune homme. Ce n'est pas chose aisée que d'éblouir ou de tromper des têtes folles qui ne raisonnent pas. Vivent les gens qui calculent, on les achète toujours; leur sagesse nous les livre à moitié prix." 25

Tout en marchant, Abdallah entendait derrière lui les cris des chameliers et le bruit de la caravane qui se mettait en mouvement. Tout ce qu'il aimait, il le quittait pour un enfant inconnu. Plus d'une fois il

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voulut regarder en arrière, mais il n'osait affronter son oncle, qui, les yeux fixés sur lui, semblait lire au fond de son cœur. Quand le dernier bruit s'éteignit dans le lointain, Abdallah s'arrêta malgré lui; la cavale se 5 retourna, le nez au vent, comme pour rejoindre ses amis. Hafiz mit la main sur l'épaule du jeune homme. "Mon fils, lui dit-il, ta route est devant toi."

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