LA SULTANE
Après une heure de marche on aperçut les tentes des Arnautes, cachées jusque-là par un pli de terrain.
10 Le camp était entouré de quelques broussailles où les chevaux paissaient en liberté.
"Arrêtons-nous ici, dit Hafiz en approchant d'un rocher dont la pointe s'éclairait encore aux derniers rayons du soleil; nous avons six heures devant nous."
15 Les chevaux entravés, le boiteux se mit à ramasser des branches mortes et il en fit de petits fagots qu'il garnissait au dedans avec des cartouches et du coton. Quand il eut achevé sa besogne, il prit dans un sac un morceau de viande séchée et une poignée de dattes,
20 puis, après avoir mangé, il alluma sa pipe et la fuma tranquillement.
"Maintenant, mon neveu, dit-il au fils de Youssouf, je vais dormir. Les amoureux n'ont pas besoin de repos, mais les vieillards ne sont pas comme les
amoureux. Tu me réveilleras quand la Grande-Ourse et ses petits seront là-bas."
Un instant après il dormait, tandis qu'Abdallah, la tête dans ses deux mains, songeait à celle qu'il avait sauvée et qu'il ne devait plus revoir. 5
Le boiteux se réveilla de lui-même un peu avant l'heure qu'il avait marquée; il regarda avec tendresse son jeune compagnon.
"Allons, enfant, lui dit-il, tu as voulu des dangers pour oublier ta folie, Dieu t'a exaucé, bon courage. 10 Deux amis qui se tiennent sortiraient du feu."
Arrivés près du camp, les deux Bédouins se glissèrent au milieu des ronces et des buissons. En rampant sous le ventre des chevaux, il leur fut possible de s'assurer qu'on était sans défiance. On n'avait posé de senti- 15 nelles que sur un point éloigné; tout dormait, les feux étaient éteints; il n'y avait de lumière que dans une seule tente. Les deux amis s'en approchèrent sans bruit et se couchèrent sur le sable. Comme ils étaient dans l'ombre, ils pouvaient voir sans être vus. 20
"Ecoutons, dit le boiteux, peut-être saurons-nous où est l'enfant."
Trois hommes, mieux vêtus que des soldats, étaient assis sur des tapis et fumaient de longues pipes autour d'une table l où l'on avait servi le café. Une lampe, 25 placée au milieu du plateau, éclairait à peine leur visage. Tous trois parlaient avec vivacité.
1 Ces tables (kursi) sont des espèces de tabourets qui n'ont guère plus de 15 à 18 pouces de haut.
Il8 ABDALLAH
" Mauvaise journée, fit un des officiers; qui eût dit au capitaine qu'il se ferait tuer par un chamelier?
— Mon cher Hassan, répondit le plus jeune des convives, le malheur de l'un est le bonheur de l'autre. 5 Le capitaine mort, c'est à nous qu'appartient le commandement.
— Fort bien, mon cher Mohammed, reprit Hassan; mais qui de nous trois sera le chef?
— Je vends ma chance, dit celui qui n'avait point 10 encore parlé et qui tournait le dos à Abdallah. On
dit que la femme que nous avons enlevée est une parente du pacha d'Egypte. Donnez-moi la sultane, je retourne en Épire pour y vivre à mon gré. Une barbe grise comme moi se soucie peu d'une femme, mais le 15 chérif doit avoir d'autres idées; pour lui la prisonnière vaut bien cinq mille douros.
— Accepté, dit Hassan. Kara-Chitan l, je te cède ma part de prise.
— Non pas moi, reprit Mohammed; j'ai vingt-cinq 20 ans, je ne vends pas de femmes. L'idée d'épouser
une sultane me sourit. Je ne serais pas fâché d'être le cousin du pacha. Ma part de commandement pour la princesse; j'ai le temps d'être capitaine.
— On peut s'entendre, dit la barbe grise; à l'un 25 l'épée, à l'autre la femme, à moi l'argent.
— Soit, dit Hassan, j'offre deux mille douros.
— Et que me donnera Mohammed?
— Mohammed, dit en riant le jeune homme, te
1 En turc: Satan-lc-Noir.
ABDALLAH IIÇ
promet tout ce que tu voudras. Quand on n'a que l'espérance dans sa bourse, on ne marchande point.
— Tu as une jument noire, je la prends.
— Vieux juif! s'écria Mohammed; avise-toi de toucher à ma jument, je te casse la tête. 5
— Tu n'auras donc pas la sultane, reprit la barbe grise.
— Qui m'en empêchera?
— Un homme qui ne te craint guère," dit Kara- Chitan. 10
Il alla au fond de la tente, et touchant le rideau qui la coupait en deux: "L'étrangère est là, dit-il, viens la chercher."
Mohammed tira son poignard; Hassan se jeta entre les rivaux, opposant les prières et les conseils 15 aux insultes et aux menaces, sans pouvoir imposer silence aux deux ennemis.
"Nous les tenons, murmura le boiteux à l'oreille d'Abdallah. Je vais les attirer hors de la tente, prends l'enfant, pars avec les chevaux, et attends-moi aux 20 Roches rouges jusqu'à l'aurore."
Hafiz rampa quelques instants, puis, armé de ses fagots, il les glissa de place en place sous les tentes les plus éloignées, en allumant une mèche soufrée qui sortait de chaque fascine. 25
A force de paroles et de promesses, Hassan avait pacifié les deux chefs; Kara-Chitan, tout joyeux, enfonçait dans sa ceinture un sabre magnifique que Mohammed regardait avec regret:
"Enfin, dit le jeune homme, puisque j'ai acheté la sultane, donne-la-moi.
— C'est juste," dit la barbe grise; il appela à haute voix l'étrangère. Le rideau se leva, il en sortit une
s femme voilée, enveloppée dans une mante d'Egypte. Le jeune Arnaute s'approcha d'elle, et d'une voix adoucie:
"Madame, lui dit-il, la guerre a ses droits, vous n'êtes plus au chérif, et vous m'appartenez. Je vous 10 ai payée de mon or, je vous aurais payée de mon sang.
— C'est cher, dit une voix rieuse qui fit tressaillir Abdallah.
— La beauté n'a pas de prix, ajouta Mohammed; 15 quel trésor payerait vos charmes!
— Deux bourses suffiraient, répondit la dame voilée.
— Madame, ce n'est pas l'avis du chérif. Je suis sûr que le chef des croyants donnerait la moitié de ses
20 richesses pour être à ma place et tenir près de lui la belle Égyptienne.
- Si la caravane marche toujours, reprit l'inconnue, la belle Égyptienne sera demain à Taïf.
— Qui donc êtes- vous? " demanda Mohammed. 25 Pour toute réponse, le voile tomba et découvrit la face
noire et les dents blanches de Cafour. La négresse faisait une si étrange figure, que l'Arnaute à barbe grise ne put s'empêcher de rire, ce qui mit au comble la fureur de son jeune compagnon.
"Malheur à qui s'est joué de moi! s'écria Mohammed en regardant Kara-Chitan; on me le payera tôt ou tard; quant à toi, chienne, tu ne le porteras pas loin." Et, aveuglé par la rage, il prit un pistolet et tira sur l'enfant. 5
La négresse chancela, en poussant un cri de douleur et d'effroi. Au même instant partit un coup de feu: Mohammed tourna sur lui-même et tomba. Abdallah était dans la tente, un pistolet au poing.
"Aux armes!" crièrent les deux chefs en portant la 10 main à leur ceinture.
Plus prompte que l'éclair, Cafour renversa d'un coup de pied la table et la lampe; Abdallah sentit une petite main qui saisissait la sienne, on le tirait dans le fond de la tente. Passer dans la chambre des femmes; 15 soulever un coin de la toile fut chose aisée pour Cafour, qui semblait voir dans la nuit. Une fois dehors, Abdallah prit l'enfant dans ses bras' et s'enfuit au désert.
La voLx des chefs avait mis sur pied toute la bande ; 20 mais en se précipitant sous la tente on ne trouva personne.
"A cheval! dit Hassan; mort ou vif, le traître ne nous échappera pas ! "
Tout à coup une fascine en flammes tomba au milieu 25 des broussailles. Les chevaux effrayés se ruèrent dans la plaine; en même temps on criait au feu. L'incendie gagnait le camp sur quatre points, tandis que dans le lointain on tirait sur les sentinelles.
"Allons, enfants, dit le capitaine, c'est une attaque en règle; l'ennemi est là-bas; en avant!"
Le boiteux avait l'oreille contre terre; dès qu'il entendit qu'on venait à lui:
5 "Dieu est grand, s'écria-t-il, Abdallah est sauvé."
Il se jeta dans un buisson, laissant les Amautes dénier devant lui; puis, sautant sur un cheval égaré, il se lança dans le désert sans s'inquiéter des balles qui sifflaient après lui.