‹ Abdallah; ou, Le trèfle à quatre feuilles; conte arabeChapitre 33 sur 88 · FEUILLE D'OR · texte numérisé non relu

FEUILLE D'OR

Dès qu'on se fut enfoncé dans les sables, l'étranger regarda autour de lui pour s'assurer qu'il était seul, 5 et il porta la main à sa ceinture en jouant avec la crosse d'un pistolet.

"J'espère, mon cher hôte, lui dit Abdallah, que tu me pardonnes la folie de cette enfant qui a troublé ton repas. 10

— Si l'esclave eût été à moi, répondit le voyageur, je l'aurais rudement corrigée.

— H faut être indulgent pour ceux qui nous aiment, dit Abdallah. Cafour a cru qu'un grand danger me menaçait; c'est pour me sauver de ce péril imaginaire 15 qu'involontairement elle t'a blessé. En te forçant à manger mon sel, elle nous a fait amis à la vie, à la mort. Chez vous autres, gens de Syrie, n'en est-il pas ainsi?

— Dans ma tribu, reprit le marchand, l'engagement dure toute une journée. Mais si le second jour se passe 20 sans qu'on mette la main au même plat, le sel perd sa vertu, et nous sommes libres de nous haïr.

- Eh bien! mon hôte, dit Abdallah en souriant, tu me tueras demain quand je t'aurai sauvé la vie. Jus-

que-là je suis sous ta garde ; à toi de me protéger contre tous.

— Aussi le ferai-je, répondit le voyageur, et il garda Le silence. Voilà, pensait-il, des paroles étranges.

5 Ce Bédouin a raison; je ne peux pas le tuer quand j'ai encore dans l'estomac le sel de l'hospitalité; ce serait un crime. Attendons ce soir. Quand le soleil se couchera, ce sera le commencement d'une autre journée; j'aurai le droit de faire ce que je voudrai."

10 Tout le long de la route il regardait Abdallah, qui avançait la tête haute et le front serein. Les pistolets du Bédouin n'étaient pas armés, et s'il tenait sa lance à la main, c'était seulement pour s'en aider en marchant.

15 "La confiance de cet homme me gêne, se disait l'étranger; je veux bien abattre un ennemi, je ne peux pas égorger un mouton. Cinq mille douros pour une pareille besogne, ce n'est pas payé; à moitié prix j'aimerais mieux tuer ce chien d'Omar."

20 Quand le soleil fut près de se coucher, le marchand força le pas de sa monture pour préparer ses armes sans être vu d'Abdallah; puis il cacha ses bras sous son burnous et s'arrêta.

"Allons, pensa-t-il, le moment est venu."

25 Comme il se retournait, le fils de Youssouf s'approcha de lui, arrêta le chameau par la bride, et fichant sa lance en terre, il étendit sur le sable deux tapis.

" Frère, dit-il à l'inconnu, voici l'heure de la prière. La kibla est devant nous, et si nous n'avons pas d'eau

pour l'ablution, tu sais que le prophète nous permet de la remplacer par la poudre du désert.

— Ne perdons pas de temps, s'écria l'étranger; je n'ai que faire de m'arrêter ici.

— N'es-tu donc pas musulman? dit Abdallah en le 5 regardant d'un air menaçant.

— Il n'y a de Dieu que Dieu, et Mahomet est l'apôtre de Dieu, se hâta de répondre le marchand. Mais la religion d'un pauvre pèlerin comme moi est plus simple que celle d'un noble Bédouin. Je ne prie pas, 10 parce que Dieu fait bien tout ce qu'il fait; je ne me lave point la face, parce que l'eau du désert me sert à boire; je ne donne pas l'aumône, parce que je la demande; je ne jeûne point au mois de Rhamadan, parce que je meurs de faim toute l'année, et je ne fais pas 15 de pèlerinage, parce que le monde tout entier est la maison de Dieu. Voilà ma foi; tant pis pour les délicats à qui elle déplaît.

— Tu m'étonnes, mon cher hôte, reprit le fils de Youssouf. J'avais une autre opinion de toi. Ne 20 portes-tu pas comme moi autour du bras une amulette qui chasse les tentations du mauvais esprit? Ne sais-tu pas qu'elle contient les deux chapitres sauveurs?

— Oui, je porte un talisman, dit le voyageur. Il y

a vingt ans que ma mère, à son Ut de mort, me l'a 25 donné. C'est la seule chose que je respecte. Plus d'une fois il a écarté la mort qui sifflait autour de moi.

— As-tu oublié les paroles qui font la vertu de ce trésor?

— Je ne m'en suis jamais inquiété, reprit l'inconnu; ma mère les a choisies pour moi, elle savait ce que je ne sais pas.

— Écoute-les donc, dit Abdallah d'un ton solennel. 5 Quand on vit au milieu de ces flots de sable qu'un

souffle peut soulever, il est bon de se rapprocher par la prière de Celui qui seul commande au danger."

Et, s'inclinant vers la Mecque, le fils de Youssouf prononça d'une voix émue ce qui suit:

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