CHAPITRE XXIV
l'hospitalité
Pendant que l'avarice et la haine conjuraient la mort d'Abdallah, le fils de Youssouf jouissait de son bonheur sans même songer qu'il pût se former de nuage à l'horizon. Pouvait-il se croire un ennemi, lui dont
5 l'âme était pure et le cœur sans fiel? Quand on aime et qu'on est aimé, ne voit-on pas des frères dans tous les hommes? Depuis un mois il s'enivrait de tendresse et de joie, sans autre souci que d'admirer Léila et de remercier Dieu qui avait béni sa maison.
10 Par une de ces matinées chaudes et voilées qui précèdent l'orage, Abdallah se reposait dans son jardin, à l'ombre des citronniers. Cafour, toujours nonchalante, était couchée aux pieds de son maître, les yeux fixés sur lui, comme un chien qui guette
15 un ordre ou un regard. Au fond de la tente, Halima faisait cuire des pains sous la cendre; Léila, à genoux devant un métier, brodait des losanges d'or et de soie sur un burnous de son mari; le fils de Youssouf se laissait aller au bonheur de vivre, en-
20 touré de tout ce qu'il aimait. L'aboiement des chiens le tira de sa rêverie. A l'entrée du jardin un homme avait arrêté son chameau et tendait la main au jeune Bédouin. Léila disparut, Abdallah marcha au-devant de l'étranger.
25 "Sois le bienvenu, lui dit-il; ton arrivée nous ap-
porte la bénédiction de Dieu. La maison et tout ce qu'elle contient est à toi; tu en es le maître.
— Fils de Youssouf , répondit l'inconnu, je ne mettrai point pied à terre que tu ne m'aies juré de me rendre le service dont j'ai besoin. 5
— Parle, dit le jeune homme ; tu es un hôte, ta parole est un ordre.
— Je suis un pauvre marchand de Syrie, reprit l'étranger; j'étais venu à la Mecque pour quelques affaires; hier, je me suis pris de querelle, dans la ville 10 sainte, avec un Beni-Motayr; j'ai eu le malheur de tuer mon adversaire; sa famille et ses amis me poursuivent; je n'ai personne pour me défendre; si je ne puis atteindre la noble Médine, je suis perdu. Toi seul, m'a-t-on dit, peux me conduire sûrement dans cet 15 asile ; ma vie est dans tes mains, décide de mon sort.
— Entre chez moi, répondit le fils de Youssouf; dans deux heures nous partirons.
— Songe bien, dit le marchand, que c'est à toi seul que je me fie. 20
— C'est moi seul qui t'accompagnerai, reprit Abdallah; sur ma tête je réponds de ton salut."
Dès que l'étranger fut entré dans la tente et remis aux soins d'Halima, le jeune Bédouin sortit pour préparer le départ. Cafour l'arrêta au passage. 25
"Tu connais cet homme? lui dit-elle.
— Non; qu'importe? C'est Dieu qui l'envoie.
— Ce n'est pas un marchand; j'ai vu ses pistolets, ils sont trop beaux; c'est un soldat; méfie-toi.
- Soldat ou marchand, reprit Abdallah, qu'ai- je à craindre d'un inconnu et d'un fugitif? Hâte-toi de nous servir, je n'ai que le temps de prévenir Léila."
5 Quand le fils de Youssouf revint près de son hôte, Cafour avait placé devant le prétendu marchand une table basse avec une corbeille en feuilles de palmiers. Puis elle posa sur la table du pain sans levain, un gâteau de dattes, du riz bouilli, du miel, du lait aigri
10 et de l'eau fraîche. Très-empressée auprès de l'étranger, elle le regardait sans cesse, cherchant dans sa mémoire où elle avait déjà vu cette figure suspecte. L'inconnu avait le calme et l'indifférence d'un homme qui ne s'aperçoit pas qu'on s'occupe de lui.
15 Dans son inquiétude, Cafour voulut en finir avec ce personnage et rompre le charme qui lui cachait le danger. En fille intelligente, elle saisit un vase de terre, et se plaçant derrière le marchand, elle jeta sur le sol la poterie qui se brisa en éclats. L'étranger se
20 retourna brusquement la colère dans les yeux.
"L'Arnaute! cria-t-ellc en regardant son maître.
- Sors d'ici, maudite, dit Abdallah, ne m'importune pas de tes sottises."
Cafour se glissa dans un coin de la tente et revint 25 bientôt apportant du thé bouillant. L'étranger était d'une tranquillité parfaite; le nom d'Arnaute ne L'avait pas ému.
"Mon hôte, dit Abdallah, sois le bienvenu à cette pauvre table. La journée sera longue; il est bon de
prendre des forces contre la fatigue à venir. Rassasie-toi.
— Excuse-moi, répondit le marchand, le trouble et la crainte me donnent la fièvre; je n'ai qu'un désir, c'est de me mettre en route. 5
— Le sel rend l'appétit, dit Cafour, et, prenant une poignée de sel, elle l'enfonça dans la bouche de l'étranger et s'enfuit au jardin.
— Impudente ! cria le fils de Youssouf , je châtierai ton insolence! et, furieux, il courut après Cafour pour 10 la corriger.
— Frappe, disait Cafour en pleurant, frappe le chien qui t'avertit; caresse le chacal qui te dévorera. Tu n'as pas entendu les aboiements de ce matin; tes chiens ont vu Asraël; insensé, tes péchés t'aveuglent: 15 la mort est sur cette maison. Ce marchand, ne le connais-tu pas?
— On ne soupçonne pas un hôte," interrompit Abdallah. Et, rentrant au logis, il y trouva l'étranger assis à la même place, le sourire sur les lèvres. 20
"Je crois, dit-il, que l'esclave m'a donné une leçon de savoir-vivre; la barbe de l'invité est dans la main du maître de la tente, j'essayerai de faire honneur à ton hospitalité."
Il se mit à dîner de fort bon appétit pour un malade, 25 causant avec liberté et cherchant tous les moyens d'être agréable au fils de Youssouf.
Au moment du départ, quand L'étranger était déjà sur sa monture, Léila sortit, la figure à demi voilée par
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son burnous. Elle tenait une cruche à la main, et jeta
un peu d'eau sur la croupe et sur les pieds du chameau.
"Que Dieu te donne un bon voyage, dit-elle au
marchand, et qu'il te ramène auprès de ceux qui
5 t'attendent et qui t'aiment.
- Ceux qui m'aiment sont dans la terre, répondit l'étranger, et depuis vingt ans que j'ai perdu ma mère, personne ne m'attend plus.
- Alors que Dieu te donne une femme qui t'aime et 10 qui vieillisse près de toi.
— Partons, dit l'inconnu d'une voix brusque, les moments sont comptés.
- Mon seigneur, dit Léila à son époux, tu emportes avec toi le bonheur; puisses-tu le ramener
15 avec toi!"
Cafour était auprès d'Abdallah: "Maître, lui ditelle, ne prends- tu pas ton fusil?
— Non, ce serait une injure pour celui que j'accompagne; ne crains rien, ce que Dieu garde est bien
20 gardé. Quand mon oncle reviendra des champs, dislui qu'il veille sur la tente. Après Dieu, c'est à lui que je vous confie."
Et prenant sa lance à la main, Abdallah se mit en route, marchant à pied près du chameau de l'étranger.
25 Aussi longtemps qu'on aperçut les deux voyageurs, Halima et Léila les suivirent des yeux, puis elles rentrèrent sous la tente. Cafour seule resta dehors, le regard fixe, le cœur tremblant. Il lui semblait toujours que l'horizon allait s'entr'ouvrir, et que le désert
lui rendrait le maître qu'elle attendait. Vain espoir d'une âme inquiète, la nuit tomba sur la terre sans ramener Abdallah !