‹ Abdallah; ou, Le trèfle à quatre feuilles; conte arabeChapitre 35 sur 88 · LES HOMMES · texte numérisé non relu

LES HOMMES

Au nom de Dieu clément et miséricordieux, dis: Je cherche un refuge auprès du Seigneur des hommes, Roi des hommes, Dieu des hommes, 25 Contre la méchanceté de celui qui suggère les mauvaises pensées et qui se dérobe, Oui souffle le mal dans le cœur des liommes, Contre les génies et contre les hommes.

1 Coran, chap. CXIII. J<- donne l'excellente traduction de M.

Kazimirski. 2 Coran, chap. CXIV.

"Qui dit cela? reprit l'étranger; qui donc lit ainsi dans les cœurs?

— C'est Dieu lui-même, répondit Abdallah; nous sommes à lui. S'il veut notre perte, nos pieds nous conduisent où la mort nous attend. S'il veut notre 5 salut, la mort tombe devant nous comme un lion blessé. Il a sauvé Abraham du milieu des flammes,

il a tiré Jonas du fond de la mer et des entrailles mêmes du poisson.

— Tu ne crains donc jamais de mourir? dit le mar- 10 chand.

— Non, répondit Abdallah. Où Dieu commande, toute précaution est vaine. Dans la vie de l'homme, il y a deux jours où il est insensé de se prémunir contre

la mort: c'est le jour où Dieu ordonne à la mort de 15 nous abattre, c'est le jour où Dieu lui défend de nous approcher.

— On peut toujours craindre cette heure inconnue qui doit nous emporter? reprit le voyageur.

— Non, dit le fils de Youssouf, si l'on a suivi la parole 20 de Dieu. Ta mère t'a dit sans doute plus d'une fois ce que m'a répété la mienne; c'est le proverbe de nos sages: "Souviens-toi qu'au jour de ta naissance, tous étaient joyeux, et que toi seul tu pleurais. Vis de telle sorte qu'à ton dernier moment tous les autres 25 pleurent et que tu sois le seul qui n'ait point de larmes

à répandre. Tu ne craindras pas la mort, quelle que soit l'heure de sa venue."

— Vous autres gens du désert, vous êtes un peuple

étrange, murmura l'inconnu.; vos paroles sont d'or, mais vos actions sont de plomb. Et machinalement il passa la main sur son pistolet.

— Nous sommes le peuple du prophète, répondit le 5 Bédouin, nous suivons ses enseignements. Avant que tu n'eusses mis le pied sous ma tente, ajouta-t-il en élevant la voix, je t'ai reconnu, Kara-Chitan. Tu es mon ennemi, tu es venu chez moi sous un faux nom, j'ignore le but de ton voyage, rien ne m'eût été plus

10 facile que de me défaire de toi; mais tu m'as demandé l'hospitalité, Dieu t'a mis sous ma garde, voilà pourquoi je t'ai accompagné, seul et sans armes. Si tu as de mauvaises pensées, que Dieu me protège; si tu es un ami, donne-moi la main.

15 — Que l'enfer soit mon héritage, s'écria Kara- Chitan, si je touche à celui qui m'a épargné. Voici ma main, c'est celle d'un soldat qui rend le mal pour le mal et le bien pour le bien."

Le capitaine n'eut pas plutôt prononcé ces paroles

20 qu'il en eut regret. — Me voilà joué comme un enfant, pensa-t-il. Rendrai-je les cinq mille douros? Non. Omar est assez riche pour payer la dette de son frère. D'ailleurs, ne l'ai-jc pas débarrassé d'Abdallah? Si le marchand n'a pas manqué de cœur, Léila est en

25 route pour Djeddah. Enfin, s'il veut se plaindre, qu'il vienne les chercher, ses douros; j'ai promis de tuer quelqu'un, je lui donne la préférence. A cette heureuse pensée, Kara-Chitan rit dans sa barbe et s'admira.

Un instant après, le remords le prit. C'est singulier, se disait-il, je cède à une faiblesse qui n'est pas naturelle. Qui maintenant me demandera un service? Ne suis- je plus qu'un vieux lion sans griffes et sans dents? Cette jeune femme qui me parle si douce- 5 ment, ce Bédouin qui se fie à moi, cette voix de ma mère qui sort de la tombe, tout cela, c'est de la magie. Maudite amulette, c'est toi qui m'as perdu! et il arracha de son bras le talisman.

"Capitaine, dit Abdallah, il faut nous enfoncer dans 10 le désert, si tu ne veux pas rencontrer cette caravane que nous voyons là-bas en route pour la noble Médine.

— Non, répondit Kara-Chitan; au contraire, j'irai la rejoindre; maintenant je n'ai plus besoin de toi. Que te donnerai-je pour te remercier? Tiens, prends 15 ce talisman. Tu ne sais pas ce que tu lui dois; tu ne sais pas ce qu'il me coûte. Adieu, si on dit devant toi que je suis un lâche, n'oublie pas que j'ai été ton hôte et ton ami."

Et poussant sa monture, il s'éloigna d'un pas rapide, 20 laissant Abdallah surpris de ces paroles étranges dont le sens lui échappait.

Resté seul, le fils de Youssouf voulut attacher à son bras l'amulette protectrice; c'était un petit rouleau de parchemin entouré d'un fi] de soie; à l'un des côtés on 25 avait cousu un morceau de velours sur lequel était fixée comme une abeille «l'or. Abdallah poussa un cri de joie; il ne pouvait s'y tromper, c'était la troisième feuille; le trèfle était complet! Le fils de Youssouf

n'avait plus rien à chercher sur la terre: la feuille de diamant L'attendait au ciel.

L'âme pleine de reconnaissance, Abdallah se jeta la face contre terre, et d'une voix émue récita le Fattah.

5 Au nom de Dieu clément et miséricordieux. Louange à Dieu, maître de l'univers, Le clément, le miséricordieux, Souverain au jour de la rétribution;

C'est toi seul que nous adorons, c'est toi seul dont nous implorons le 10 secours.

Garde-nous dans le droit chemin,

Dans le chemin de ceux que tu as comblés de tes bienfaits,

Non pas de ceux qui ont encouru ta colère, ni de ceux qui s'égarent.

Amen, ô Seigneur des anges, des génies et des hommes.1

15 La prière achevée, Abdallah reprit le chemin de sa demeure, l'esprit léger, le pied joyeux. Une pensée nouvelle était entrée dans sa tête, mais une pensée qui était elle-même un nouveau bonheur. Était-il sûr que la feuille de diamant fût tombée dans le paradis? Ces

20 trois feuilles réunies de tous les points du monde n'appelaient-elles pas leur sœur? Un bienfait de Dieu peut-il rester incomplet? Pourquoi un nouvel effort, un dévouement plus entier à la volonté divine n'obtiendrait-il pas le prix suprême après lequel soupirait

25 le cœur d'Abdallah?

Enivré de son désir, le fils de Youssouf marchait sans s'inquiéter des longueurs et des fatigues de la route; la nuit seule le força de s'arrêter. Le temps était sombre, la lune ne se levait que vers le matin.

1 Coran, chapitre Ier, trad. Kazimirski.

Enveloppé dans son burnous, le Bédouin se jeta au pied d'un arbre et s'endormit aussitôt. Sa pensée ne le quitta pas; dans son rêve, il voyait toujours le trèfle divin, mais les feuilles grandissaient et prenaient une forme humaine; c'était Léila, c'était Hafiz, c'était 5 Halima, c'était la pauvre Cafour qui, en se donnant la main, formaient la plante mystérieuse et entouraient Abdallah de leur sourire et de leur amour. "A demain! mes bien-aimés, murmurait le jeune homme, à demain!" 10

"Dieu s'est réservé la connaissance de l'heure. . . . Personne ne sait ce que demain lui apportera, personne ne sait en quel point de la terre il mourra; Dieu le sait, il connaît tout1."

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