LE RETOUR
Quand le fils de Youssouf se réveilla, la lune répan- 15 dait sur les sables sa douce lumière, mais déjà on sentait le vent du matin. Le voyageur impatient pressa le pas, et aux premiers rayons du jour, après une courte montée, il aperçut dans le lointain les tentes de la tribu. En avant et plus près de lui était sa demeure; il atten- 20 dait la fin de l'automne pour s'éloigner du jardin qu'il avait planté, du berceau où se plaisait Léila.
A la vue de son peuple, Abdallah s'arrêta pour re- 1 ( loran, XXXI, 34,
prendre haleine et pour jouir du spectacle qu'il avait sous les yeux. Au calme de la nuit succédait la première émotion du réveil. Quelques femmes, portant une cruche sur la tête, se dirigeaient déjà vers les puits; 5 les chameaux bramaient en relevant leur long cou, les troupeaux enfermés bêlaient en appelant le berger. Autour de la tente d'Abdallah tout était silencieux; dans le jardin il n'y avait ni mouvement ni bruit. "Mon oncle se fait vieux, pensa le Bédouin; là-bas
10 on a grand besoin de moi. Quelle joie de les surprendre tous! Qui m'eût dit autrefois qu'un jour d'absence me paraîtrait si long?"
Comme il descendait la colline, un cheval partit devant lui et s'enfuit au galop: c'était la Colombe; il
15 l'appela. La cavale effarouchée s'enfuit vers le douar; pour la première fois elle n'entendait pas la voix de son maître.
"Qui a désentravé la Colombe? dit Abdallah. Qui l'a effrayée? C'est quelque nouvelle folie de
20 Cafour. Comment ne fait-on pas meilleure garde?"
Il entra par le jardin, la porte était ouverte. Au
bruit de ses pas, les chiens sortirent de la tente; mais,
au lieu de courir à lui, ils se prirent à hurler de façon
lugubre. "Dieu est grand! s'écria le fils de Youssouf;
25 le malheur est entré chez moi ! "
En un moment il sentit l'amertume de la mort. Il voulut avancer, ses genoux plièrent; un nuage lui passa sur les yeux. Il voulut appeler, la voix lui resta dans la gorge. Enfin, faisant un effort suprême:
"Mon oncle, cria-t-il, ma mère, Léila, Cafour, où êtesvous?"
Point de réponse. Les ramiers roucoulaient au haut des arbres, les abeilles bourdonnaient autour des dernières fleurs, l'eau murmurait en glissant sur les cail- 5 loux des rigoles, tout vivait dans le jardin, la tente était muette et morte.
Abdallah se traîna de buisson en buisson, puis le cœur lui revint, le sang lui monta au, visage. Il avança en chancelant, comme un homme ivre qui n'est plus 10 maître de ses pas.
Dans la tente, personne; tout était vide : des meubles renversés, une table rompue; on avait lutté. Le rideau de la chambre des femmes était baissé; Abdallah y courut: en entrant il trébucha sur un cadavre: 15 c'était Hafiz.
Le boiteux était étendu sur le dos, les dents serrées, la bouche pleine d'écume, les traits contractés par la fureur. Ses mains étaient crispées; dans la gauche il tenait un lambeau de coton bleu, c'était la robe de 20 Léila; dans la droite un lambeau d'écarlate, arraché sans doute au ravisseur. Brave Hafiz! on n'avait point osé l'attaquer en face; c'était par derrière, et quand il défendait Léila, que les lâches l'avaient assassiné. 25
Abdallah se mit à genoux près de son oncle et lui ferma les yeux. "Dieu te fasse miséricorde, murmurât-il ; qu'il soit bon pour toi comme tu as été bon pour nous."
178 ABDAL1 Mi
Il se leva sans verser une larme, et sortant d'un pas
ferme, il marcha vers le douar; mais à mi-chemin la
force lui manqua; il fut obligé de s'appuyer contre
un palmier. Prenant alors ses deux pistolets, il les
S déchargea en même temps.
A ce bruit, on accourut de toutes parts; hommes et femmes entourèrent Abdallah, pâle, les yeux égarés, le corps tremblant.
"Vous voilà! s'écria-t-il, les braves! les Eeni- 10 Ameurs! les rois du désert! Ah! fils de juifs! cœurs de femmes! lâches! que Dieu vous maudisse!" Et pour la première fois il pleura.
Un cri de fureur répondit à ses paroles. — Il est fou, dit un des anciens; respect à celui dont l'âme est 15 avec Dieu. Voyons, mon' enfant, ajouta-t-il en prenant la main d'Abdallah, calme-toi; qu'y a-t-il?
"Ce qu'il y a! s'écria le jeune homme; cette nuit, en mon absence, on m'a tué Haiiz; on m'a enlevé ma mère, on m'a ravi tout ce que j'aime. Et vous, vous 20 avez dormi; vous n'avez rien entendu. Malédiction sur vous! à moi le malheur, à vous l'outrage et l'infamie!"
Aux premiers mots d'Abdallah, les femmes avaient couru vers la lente; on les entendit qui élevaient la 25 voix en pleurant. Le cheyk baissa la tête:
"Qui donc eût veillé sur les tiens, dit-il, quand pour les défendre il y avait et Ion oncle et ton frère?
— Mon frère! dit Abdallah; ('est impossible.
— Hier soir, reprit un Bédouin, ton frère est venu
avec six esclaves. J'ai bien reconnu le petit marchand; j'ai aidé le vieil Hafiz à tuer le mouton qu'il a servi au souper de ses hôtes."
Le fils de Youssouf cacha son visage dans ses mains, puis il regarda ses compagnons, et d'une voix éteinte: s
" Voyez, dit-il, ce qu'a fait mon frère, et conseillezmoi. — Le conseil est aisé, répondit le cheyk. Après l'outrage, il n'y a plus qu'une pensée pour quiconque a de l'âme : vengeance ! Tu es un doigt de notre main ; qui te touche nous blesse; qui cherche ta vie cherche 10 la nôtre. Omar a quelques heures d'avance sur nous, mais, avec l'aide de Dieu, avant ce soir nous le tuerons.
— Allons! les braves, ajouta-t-il, sellez vos juments, et prenez double ration d'eau; le temps est lourd, les outres sécheront vite. Partons." 15
Avant de monter à cheval, Abdallah voulut revoir son oncle. Déjà les femmes entouraient le corps et commençaient leurs lamentations.
"O mon père, ô mon seul ami, s'écria le Bédouin, tu sais pourquoi je pars. Ou je ne rentrerai pas dans 20 cette demeure, ou tu seras vengé."
Les Beni-Ameurs avaient suivi le fils de Youssouf; le cheyk regarda longtemps le vieil Hafiz, et levant la main: "Maudit soit, dit-il, celui d'entre nous qui reviendra près de sa femme axant d'avoir abattu 25 l'ennemi! Malheur à qui nous insulte; avant ce soir nous jetterons son cadavre aux aigles et aux chacals; toute la terre saura si les Beni-Ameurs sont des frères qui se tiennent, ou des enfants dont on se joue."
l8o ABDALLAH