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L'échaDge des prisonniers proposé par Abd-el-lLadar

LE MASSACRE. aa9

lequel fut décidé ce crime inutiley tout dévoués

qu'ils étaient à Abd-el-Jîader, ne Tétaient pas assez pour s'oublier complètement euxrmèmes, et s*ex^ poser au danger de représailles dans le cas où des érénements, déjà faciles k prévoir, les feraient tomber entre nos mains. Une garantie leur était donc nécessaire, et ils Toblenaient en conservant par-devers eux les principaux prisonniers dont la vie répondait ainsi de la leur. Telle est la cause de l'exception dont furent l'objet MM. Courby de Gognoid, Lanazet, Marin, Hillerain, le docteur Gabasse ; deux sous-ofticiers : MM. Barbut et Tbomas ; enlia quatre soldats qui servaient d'ordonnances aux officiers.

Le premier soin d'Abd-el-Kader, lorsque trois mois après le massacre (18 juillet 1846) il rentra à la deïi-a^ fut de chercher à obtenir des khalifahs la remise des onze prisonniers survivants et d'entamer une négociation d'échange avec le gouverneur général; mais il éprouva de la part de ses principaux lieutenants une résistance qui fut d*ailleurs facilitée par le système que le maréchal Bugeaud voulut faire prévaloir. Le gouverneur, craignant que Téaiir ne tirât parti» au point de Tue de sa politique, d*nne n^ociation qu'il pourrait présenler aux tribus comme un acheminement à un traité, cherchait à éviter que des conférences s'établissent entre l'un ' des généraux placés sous ses ordres et Abd-el-Kader.*

a40 LE MASSACRE.

Il n'adhérait» donc à réchange qu'aulaot qu'il aurait lieu par rintermédiaire de la légation de France à Tanger. L'émir, de son cùlé» refusait de prêter les. mains à cette combinaison. Il consentait à Téchai^e puisqu*il l'avait proposé, mais il ne voulait pas qu'il se fit par Tenlremise de la légation, parce qu'il entendait n'avoir aucun rapport, soit direct, soit indirect, avec l'un des principaux fonctionnaires du consulat général qui, après avoir rempU auprès de lui un emploi tout de confiance, FavaiL brusquement quitté pour aller, croyait^il, porter ses secrets au gouverneur général. .

La difficulté soulevée par le maréchal Bugeaud mettait Abd-el-Kader dans une situation très-embarrassante, car il se trouvait placé entre le désir de sauver les onze prisonniers, la crainte de les voir massacrer s'il voulait les enlever de force, enfin la résolution de ne point passer sous les fourches Caudipes de Tanger. Abd^el-Kader devait trouver la seule solution possible à cette situation : c'était de rendre à la France les onze survivants du massacre, moyennant une rançon qui serait p<irtagée entre les. chefs dont les prisonniers formaient la caution. Mais cette proposition, quelque attrayante qu'elle fût pour des hommes privés du nécessaire, réduits eux et leurs familles aux plus cruelles extrémités, % ne satisfit pas les khalifahs, car si el(e leur procurait l'argent dont ils avaient besoin, elle leur enie-

vait la garantie qui, dans leur peusée, assurait leurs

têtes. Ils exigèrent donc que Témir prît sous sa responsabilité le crime du 24 avril, déclarât qu*il avait . eu lieu par ses ordres, et promît par serment de ne jamais dévoiler les coupables. Abd-el-Kader se soumit à cette douloureuse nécessité; il s'y soumit dans Tunique but d'assurer le salut des onze prisonuiers survivants. Ce fut alors que commença h se jouer la comédie dont un certain Mohammed, kJwdja (secrétaire) du kbalifah Sy*Kaddour, fut Facteur principal.

Le 8 septembre, cet homme vient proposer au lieutenant-colonel Gourby de Cognord de racheter sa liberté et celle de ses compagnons moyennant une rançon. Un silence absolu, disait-il, devait être gardé sur cettenégociation vis-à-vis d'Abd-el-Kader. H. de Cognord répondit à la proposition qui lui était faite par une olire de 20 000 fr. Mohammed en ayant demandé 60 000 fr., les pourparlers furent rompus. Il serait inutile d'entrer dans le détail des diverses puiipuLies par iesquelles durent passer les' malheureux prisonniers marchandant leur salut

avec une avarice d'autant plus digne d'admiration

qu'ils cherchaient à défendre, non pas leur fortune,

niais rargcuL de la France. Il nous suldra de rappeler qu'après de longs débats, leur rançon ayant été fixée, d' uu coaunun accord, à 33 000 fr., M. de Cognord s'adressa, pour obtenir Tavance de cette

somme, au gouverneur du Préside espagnol de MeliUa qui, ne pouvant la fournir, transmit de suite la demande à Oran. Les 33 000 fr. furent envoyés aussitôt àMelilla, lieuchoisipour la remise des prisonniers. Toutefois, ces négociations ayant entraîné des lenteurs, ce ne fut que le ô novembre que les captifs purent êire rendusàla liberté. Mais, de même que les khalifahs avaient tenu leur promesse en re* mettant les prisonniers, Abd-el-Kader avait tenu celle qu'il avait faite à ses lieutenants, car la balancelle ^ui emmenait M. de Cognord et ses compagnons emportait l'envoyé chargé de remettre au roi la lettre par laquelle l'émir prenait la responsabilité du massacre ^ Désormais les khalifahs pouvaient tranquillement partager entre eux le prix du sang et de la liberté des nôtres.... Abd-el-Kader b était reconnu coupable.

L'exposé que nous venons de faire rectifiera, dans Tèsprit de tout homme non prévenu, les idées généralement admises sur le massacre et sur les foits qui s'y rapportent. Comme garantie de l'authenticité de ce récit, nous ne voulons qu*une preuve : c'est que seul il explique Taveu fait par Abd-el- Kader d'un crime auquel il s*esl trouvé dans Tim-

possibilité matérielle de prendre une part directe

1. Cet envoyé fut arrêté à Nemours, et on lui défendit de passer outre. Il remit alors la lettre dont 0 était chargé et que l'autorité locale promit de faire parvenir.

OU indirecte, la restilutioii des ijrisonnicis moyenliant rançoDy enûa le eerliûcat que l'émir réclama

d'eux avant leur départ de sou camp. En voici le texte:

«J'ai été bien traité pendant ma captivité chez l'émir. J'ai reçu pour nourriture du blé, du sucre, du café, de la viande, du beurre et des oignons* Je ]i*aî été ni frappé» ni insulté* NouH avons écrit une fois de la part du khalifah Bou- Hamedi, pour l'échange des prisonniers, lorsfiue Abd-ellUder était dans le Sahara' ; la réponse de U, le maréchal ne nous est pas parvenue. Lorsque nos hommes ont été sacriliés, nous avons demaudé le nriotif qui avait amené cet acte; on nous a Apondu que c'était parce que le Maroc Toulait les avoir de force. Abd-el-Kader nous renvoie à Melilla sans qu'il nous ait demandé personnellement d'ar* gent. 9

Lié par le serment qu*il avait fait à ses klialifahs, l'émir pauvait^il laisser entrevoir la vérité de plus près? Dans sa pensée, demander aux onze prisonniers qu'il aUait délivrer d'attester qn*ils n'avaient subi aucun mauvais iiuiiement, qu'ils avaient reçu non-seulement le nécessaire, mais encore des denrées qui manquèrent plus d'une fois sous la tente des principaux chefs et que sa mère elle-même leur faisait parvenir en cachette, c était leur dire : « Je ne suis pas coupable du massacre de vos compa-

1* G*esi-à-dire avant le massacre*

gnons, car de quelle valeur sont quelques bons trai-

lemenis à opposer au crime que j'aurais commis / ». Leur demander d'attester qu'il ne leur avait pas réclamé personnellement d'argent» c'était encore leur dire : « Je connais toutes les conditions dé votre rachat, je sais qu'il y a une rançpn promise, mais elle n*est destinée, ni à moi, ni au trésor public. Il y a là un mystère que je ne puis dévoiler. » Assurément, cet arguinenL touiberait de lui-mcnie si l'aUestaLion réclamée avait été arrachée par la crainte. Mais celte suppobUioii n'est pas admissible, puisque ce certificat n*a été connu qu'en I852^par la publicalion du journal des prisonniers. Or, il est cvidenL que si les faits énoncés n'avaient pas été exacts, si Talteslation réclamée par Abd-el-Kader n'avait pas été conforme à la vérité, les signataires n'auraient pas mamjué de la désavouer.

Abd-el-Kader, réduit à se disculper au moyen de justifications indirectes et muettes, pour ainsi dire, fit, au moment où il allait se séparer des prisonniers, une dernière tentative pour leur prouver qu'il ne s'était pas abaissé à échanger leur liberté contre de Tor. Quelques instants avant le départ de M. de Gognord et de ses compagnons, l'émir se rendit au camp des réguliers, où il n'avait paru qu'une seule fois depuis le 18 Juillet, date de son retour à la (k'ira, et, en présence des officiers français, il affecta de distribuer à ses soldats une somme de 1 2 000 francs

environ. Son but était de montrer anx nôtres qu'il avait de Fargeut, et, par conséquent, qu'il n'avait pas eu besoin de les vendre pour s'en procurer. Hais, hélas! les prisonniers étaient trop près des événements dont ils avaient élé habitués à faire remonter la responsabilité jusqu'à lui, pour pouvoir apprécier cet acie avec le calme de rini])ai tialité. Us n y virent, et Topinion publique n'y vit avec eux, qu'une insulte faite au malheur, c'est-à-dire la distribution anticipée de* leur rançon entre les hommes qui avaient égorgé leurs frères d'armes. C'est ainsi que l'acte d'où l'émir avait espéré faire ressoi lir bon innocence tourna contre lui-même î

Nous avons dit la vérité sur le massacre, jugé comme il doit l'être, en dehors des passions de la lutte et à quinze années de distance* Maintenant, nous allons montrer Abd-el-ivader captif à son tour, et, il faut bien le reconnaître, captif contre la foi jurée. Si une considération peut atténuer ce manque de parole; racheté si noblement par celui qui allait être empereur, c'est la pensée que la France entière crut que Témir avait ordonné le massacre, et que, comme l'a dit un orateur à la tribune de l'Assemblée nationale, « en manquant au droit des gens, il s'était mis hors la loi* »

Abd-el-Kader a donc subi les conséquences de raccusation qu'il avait portée contre lui-même, et d'un respect d'autant plus magnanime pour son ser-

ment que, sans articnler d^ailleurs aucune accusation contre personne, il a simplement déclaré être innocent du massacre, non-seulement le jour, mais encore à l'instant même où, rendu à la liberté, il

partait pour Brousse, et n'avait plus rien à redouter pour le coupable qu*il emmenait avec lui.

LE FORT LAMAUjVE. 347

XYII

Ufi FOaT LAMALGUB,

Arrivée à Toulon, — Le fort Lamalgue. — Le colonel Dauinas et le capitaine Boissonnet. — Espérance anxieuse de i emir. — L'émir et ses compagnons. — M. Guizot à la tribune. — La révolution de Février. *— M. Olivier, commissaire général. —

* Lettre au gouvernement provisoire. — Pensées de désespoir. — Les frères de Téinir. ^ Internement à Pau.

Les événements des derniers jours du mois de décembre 1847 s'étaient succcdc avec une rapidilc telle» que le gouvernement apprit la soiunission d'Abd-cl-Kader par le bâtiment qui l'amenait en France. Rien n'était donc préparé pour le recevoir^ lui et les quatre-vingt-huit personnes qui, indépendamment de sa famille, avaient voulu suivre sa fortune. L'autorité locale de Toulon, prise au dépourvu, lit disposer à la hâte des logements au fort Lamalgue, seule construction qui pai ùt propre à recevoir

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Abd-el-Kader et sa suite» en mÊme temps qu*à le

mettre à l'abri d'une importune curiosité. Celte mesure, d'ailleurs toute provisoire, ne préjugeait pas l'exécution de la convention passée avec le général de Lamoricière et ratifiée par le duc d'Aumale. Il fut donc facile de faire comprendre à l'émir qu'un certain délai moral était nécessaire pour se concerter, soit avec le gouvernement turc, si Ton choisissait Saint-Jean-d'Acre, soit avec le gouvernement égyptien, si i on prêterait, au contraire, l'envoyer à Alexandrie. Mais bientôt à cette période d'attente succéda la période d'inquiétude qui, peu de temps après, se changea elle-même en une période de douleur et d'indignation lorsque le doute ne lut plus possible.

Heureusement pour lui» Témir^ dans son infortune ,* devait rencontrer successivement deux hommes auxquels était réservé Thonneur d'adoucir, par leurs égards, par leurs soins, par leur amitié, l'injuste captivité qu'il allait subir ; nous avons nommé M. le colonel Daumas et M. le capitaine Boissonnet. L'un et l'autre étaient désignés au choix du gouvernement pour remplir auprès d'Abd-el- Kader une mission de confiance. Le premier, ancien consul de France à Mascara , pendant la paix qui succéda au traité de la Tafria, s'était déjà trouvé en relation avec l'émir; depuis, il avait été appelé, à l'époque de la guerrCj aux difficiles fonctions de

directeur central des affaires arabes, poste où il rendit d'éniineats services, qui ont contribué à le porter à la haute position qu*il occupe dans Tarmée et dans le Sénat. Le second, officier distingué de rarroe de rartiilerie^, ancien directeur divisionnaire ' des affaires arabes de la province de Gonstantine, doué d*un caractère essentiellement doux et bienveillant, était assurément Tun des hommes les plus capables, une fois la décision prise de retenir Abdel-K.ader prisonnier, d'atténuer par d'ingénieux procédés ce que ses instructions pouvaient avoir de rigoureux. Tous deux enfin, l'un pendant le séjour d*Abd-el-Kader à Toulon, l'autre pendant sa captivité à Pau et à Àmboise, s'appliquèrent à lui montrer la France sous son véritable jour, à réformer les opinions erronées qu'il avait pu concevoir à • notre égard, à lui faire toucher du doigt les avantages de notre civilisation tolérante, et, nous ne craignons pas de le dire, si l'émir a mis le comble à l'illustration de son nom en protégeant, au péril de sa vie, les chroliens de Syrie, les enseignements de M. le colonel Daumas et de M. le capitaine Bois^ sonnet n'ont pas clé sans iniluencc sur sa noble et généreuse conduite.

Nous suivrons tout à l'heure Abd-el-Kader à Pau et k Amboise; voyons-le actuellement dans cette pé-

h Aujourd'hui colonel.

350 LB FORT LAMALQUE.

riode d^espérance anxieuse qui caractérise son sé*

jour à Toulon \

Le preoûer soin d'Abd-elrKader, lorsqu^ii se ?it

condamné à passer au iort Lamalgue un temps qu*il croyait devoir être de quelques semaines, fut de chercher à consoler ses compagnons et, pour ainsi dire, de s'excuser auprès d*eux du désagrément qui venait d être ajouté à toutes leurs infortunes. Pendant que tous lui prodiguent encore, comme aux jours de sa prospérité, les signes du respect le plus profond et le nom de sultan, Témir ne voit en eux que des amis élevés à sa hauteur par leur dévoue^ ment , que les membres d*une famille dont il est le chef. Tout ce qu'il a, il le leur donne, heureux s'il peut apporter ainsi un adoucissement à leurs souffrances. A ceux qui s'en étonnaient, il répondait ces paroles d'autant plus belles qu'elles s'appuyaient sur des Miû : « Dans la .position où je suis, je dois faire comme mes ancêtres et dir^, non pas : mon cheval, mon bournous , mes biens ; mais : notre cbeval, notre bournous, nos biens » Ce sentia^ent était même poussé chez l'émir jusqu'à l'exagération. Un jour, le colonel Daumas entre chez Abd-ei-Kader et

1. C'est dàiio les noies inédites de M. le général Daumas quMl nous a été donné de puiser la plupart de ces renseignements.

2. Extrait des notes tenues par M. le générai Daumas» peadant sa mission à Toulon.

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le trouvaiu sans feu, malgré un temps froid» il lui en fait robserration :

« Mon bois, répond doucemcnl l'éaiir, est épuisé depuis hier, et je n*ai pas voula en demander à ôeux de mes compagnons qui en ont encore. Pauvres gensi au lieu de leur prendre, je voudrais toujours • pouvoir leur donner.

~Tu ne ressembles guère à tes chefs qm, de tout temps, se sont appliqués à ruiner les populations.

— Si je leur eusse ressemblé, les Arabes auraientils soutenu la lutte comme ils Font fait et tout sacrifié pour me suivre^? »

Hk temps passait à Toulon, sinon heureusement, du moins dans le calme. Abd-el-Kader se levait avec le jour, faisait ses ablutions, puis la pi iùrc du Fedj0urK Sa prière terminée, il allait saluer sa vieille mère et passer quelques instants avec sa famille. Rentré chez lui il reposait environ une heure. C'est alors que ses compagnons venaient lui présenter leurs hommages, et se retiraient chacun chez soi. Reste seul avec ses deux fils aînés, Muhammed et Mahhi-ed-Dtn, l'émir leur faisait répéter les leçons données par ledr cheikJi (précepteur). Vers onze heures, déjeuner; à midi, tout le monde se réunis-

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