Ibid.f chap. ii, versai
Oigitized by
VOUS ne m'écoulez pas, c'est un signe que iJitu ne vous a pas départi la raison : vous n'êtes que des brutes que la vue de Therbe et de Teau peut seule émouvoir {Tefrahhou b^U kliodra <m eU^na).
— Les chrétiens! les chrétiens ! s'écrie la foule frémissante t comme dix-huit siècles auparavant le peuple romain répétait dans ses arènes : les chrétiens aux lions! les chrétiens aux lions !
— Les chrétiens ! répondit Abd-el-Kadcr dont les yeux commençaient à lancer des éclairs : tant qu'un seul de ces vaillants soldats qui m'entourent sera debout, vous ne les aurez pas, car ils sont mes hôtes. Ëgorgeurs de femmes et d'enfanls, flls du péché, essayez donc d'enlever de chez moi ces chrétiens auxquels j'ai donné asile, et je vous promets de vous faire voir un jour terrible » car vous apprendrez comment les soldats d'Abd-el-Kader savent faire parler la poudre.. Et vous» mes Moghrehins» que vos cœurs se réjouissent, car, j'en prends Dieu à témoin, nous allons combattre pour une cause aussi sainte que celle pour laquelle nous combattions autrefois ensemble I ^
Puis, se tournant vers Kara-Mohammed : .
«c Kara I mon cheval , mes armes! »
A cet appel de leur ancien sultan, il s'éleva des rangs des Moghrebins une immense acclamalion qui sans doute parut aux assaillants une confirmation suffisante des paroles de l'émir, car la fouie, se
kkÙ BROUSSE £T DAMAS.
ruant connue un troupeau vers toutes les issues, n'eut rien de plus pressé qoe de se soustraire à l'attaque dont elle se croyait menacée.
A partir de ce moment, des colonnes de 100 à
200 Moghrcbins furent envojées dans les différeuls , quartiers de la ville pour recueillir les chrétiens. La tcn eur qu ils surent bientôt inspirer devint telle que, négligeant de recourir à leurs armes, ce fut àcoups de M^on qu'ils s'ouvrirent le chemin jusqu aux victimes.
Mais avec les chrétiens qui à chaque instant augmentaient la masse des réfugiés, la situation était devenue intolérable dans la maison d'Abd-el-Kader. Les appartements, les cours, les galeries une fois remplis , il avait fallu songer à se procurer de nou* veaux asiles. L'émir s'élait emparé pour ce glorieux usage des maisons appartenant à quelques-uns des membres de sa famille, lesquelles, voisines de la sienne, formaient une sorte dllot au milieu de I>amas. Au bout du troisième jour, habitation d'AbdeUKader, habitations des siens, tout était comble : 4000 chrétiens s'y trouvaient entassés sans pouvoir même s'asseoir, et des odeurs méphitiques provenant de ces masses agglomérées menaçaient de tuer par la peste ceux que le fer avait épargnés. Les consuls réunis chez Témir décidèrent qu'une députation serait envoyée, sous la protectiou d'une colonne de Moghrcbins, à Ahmed-pacha, afin de le mettre en demeure d'aviser.
Ahmed, eirrayé de la responsabilité qu'il avait encourue, du langage que les consuls tenaient au nom de leurs gouvernements » se décida à prendre quelques mesures dictées, sans doute moins par Fin- (érèt des chrétiens, que par celui de sa défense^ si, comme il commençait à le craindre, il devait avoir besoin de se jusiilier. Il chercha d'abord à excuser Tabstention de ses troupes par cette circonstance qu'étant composées, pour ia plupart, de mauvais sujets incorporés par pimitton (ce qui d*ailleurs était exact) , il eût appréhendé qu'elles n'apportassent un contingent au massacre, au lieu de lui présenter un obstacle. Il offrit donc de recevoir dans la citadelle les chrétiens qui avaient trouvé un refuge chez Abd-el-Kader, et, comme on lui faisait observer que, puisqu'il n'était pas sûr de ses soldats, on ne pouvait leur conlier ces malheureux, il fut convenu qu'un corps de Moghrebins les y suivrait pour les protéger au besoin. Il restait toutefois une difficulté à surmonter : c'était d'amener les chrétiens à accepter ce nouveau refuge. Ce fut alors une scène déchirante, et qu'aucune langue ne pourrait traduire. Les uns, se cramponnaient k tous les objets qui pouvaient aider à leur résistance; les autres, se roulaient aux pieds de l'émir,
< Ah! tue-nous I s*écriaient-!ls : tue-nous toimême ; car, au moins, toi qui nous as donné asile, tu auras la pitié de ne pas nous faire souffrir. Mais
ne nous laisse pas tomber vivants entre les mains de nos bourreaux ; ne livre pas nos femmes et nos iilles à leur brutalité. Tue-nous I tue-nous I »
Cette scène dut faire une bien vive impression sur Fémir, car, cinq mois après, en la. racontant à rofûcier français de qui nous tenons ce détail, des larmes brillaient dans ses yeux.
« Les malheureux I lui disait-il; malgré tout ce que j'avais déjà fait, ils me croyaient capable de les envoyer à ces bouchers de chair humaine I Et cependant, bien quemon cœur saignât d*un pareil soupçon, je ne leur en voulais pas.... ils souffraient tant ! »
Il fallut employer la force pour entraîner les premiers hors de l'asile qui leur avait été d'abord ouvert, et que deux consuls, parmi lesquels celui de Russie, se déterminassent à les accompagner à la citadelle. Bientôt, il est vrai, toute résistance cessa, lorsque ceux qui étaient restés chez Ahd-el-Kader apprirent que leurs compagnons d'infortune étaient arrivés sains et saufs à leur destination.
Grftce au vide qui vient de se faire dans sa maison, l'émir peut se consacrer de nouveau à la mission de salut à laquelle il s'est dévoué. Par les soins de ses Moghrehius, il fait proclamer dans toute la ville qu*il payera une somme de 50 piastres par chaque chrétien qui lui sera conduit vivant. Assis sous le vestibule, entouré de ses fils qui vont, circulent, portent ses ordres, il préside à la réception
des malheureux dont il rachète la vie. Auprès de lui est un sac d*argent; pour chaque chrétien qu'on lui amène, il paye la rançon promise; lorsque le sac est vide, il est remplacé; lorsqu'un nombre suffisant de chrétiens se trouve réuni, il les fait conduire à la citadelle.
Pendant cinq jours consécutifs, au bout desquels arrivèrent enfin de Beyrouth lûûû hommes de renfort, tel fut le rôle glorieux d'Abd-el-Kader. Nuit et jour sur pied, ne sentant ni sommeil, ni faim, ni fatigue, songeant à tous, excepté à lui, il dirige ce grand sauvetage de la population chrétienne de Damas. Les armées de la civilisation sont absentes : il s*est donné, lui, descendant du Prophète, soldat de la guerre sainte, la mission de les remplacer. Un pacha criminel a qui lut conhé, par son souverain, le maintien de Tordre dans Tune des principales villes de son empire, a laissé tomber son épée dans une boue de sang ; Témir Ta ramassée aux acclamations de l'Europe reconnaissante, et, grâce à elle, 12500 chrétiens se sont vus arracher à la fureurs de l'islamisme dcchatné.
Six semaines après le massacre, Abd-el-Kader nous écrivait :
c Louange au Dieu unique!
< Que Dieu conserve par sa miséricorde et par sa bonté
la personne honorée de notre ami le Sid liellemare ; qu'il clcnde sur lui le voile de sa protection !
<t J'ai reçu la lettre par laquelle to me félicites de ce que
j'ai lâiL a Damas en faveur des chrelicns. Tu t'es trompé ea m'adressant tes félicitations : je ne les mérite pas, car, au milieu de ces événements, je n'ai été qu'un instrumeai. Reporte tes louanges à celai qui m'a dirigé, à ton sultan et
au mien.
« Lorsque je m'avançais à travers les rues de Damas, je le voyais, marchant devant moi* Il me disait : c Fais cela, » et je le faisais ; c va de ce côté, » et j'y allais; c sauve « cet homme, » et je le sauvais. Je ivai donc rien lait qu'obéir, et Tobéissance ne justi&e pas les louanges que tu m'accordes ; elle^ reviennent toutes à celui qui a ordonné.
c Salut de la part de celui qui te souhaite tous les biens.
« AbD'EL-Kadek BEN Mahiii-ed-Dîn. 1
Huit années auparavant, Abd-el-Kader avait prononcé ces mots, qui devaient résumer son histoire dçpuis sa mise eu liberté : « D'autres ont trioinphé de moi; seul, Louis-Napoléon m'a vaincu. »
Parvenu au terme de cette histoire, il ne sera pas
sans intérêt» pour rexpiicatioa des faits que nous avons rapportés, d'analyser le caractère de Témir et de rechercher le mohile qui l'a dirigé dans les grandes choses qu'il a accomplies, ou la pensée qui l'a soutenu au milieu des épreuves qu'il a endurées.
A nos yeux, caractère de Thomuie, mohile de ses actions peuvent se résumer en un mot : Abd-^1- Kader est Tidcal du musulman intelligent et convaincu. Ceux qui ont été à même de rapprocher, de vivre de sa vie intime peuvent dire avec quelle foi, quel recueillement, quelle scrupuleuse exactitude rémit ;i( complit, non-seulement les prescriptions de sa loi religieuse, mais encore les prières ou les actes de dévotion smipleaicnt conseillés comme œuvres surérogatoires. Au calme, à la grave et douce sérénité de son visage, on voit que le pieux maraboiil
se tieni constamment sous le regard de Dieu. Combien de fois ne nous esl-il pas arrivé, par exemple, lorsqu'une conversation avait lieu devant lui en français, et que, par conséquent, il ne pouvait y prendre part, de voir aussitôt les lèvres d'Abd-el- Kader s*agiter d*un imperceptible mouvement : il priait! La prière et Tétude, telles sont les deux occupations de sa vie.
Le sentiment religieux, qui, chez l'émir, est poussé jusqu'aux limiles les plus extrêmes, a eu un résultat qui, de la part d'un musulman, peut, au premier abord, paraître contradictoire : nous voulons parler de sa déférence pour les membres du clergé chrétien. Mais il est facile de se l'expliquer si Ton songe que, pour Abd-el-Kader, un prêtre est un homme craignant Dieu, obéissant avec exactitude aux préceptes d'une révélation divine, révélation qui n*a qu*un tort à ses yeux, c'est d*ètre antérieure à la sienne; il plaint son erreur, sans doute, mais cet homme a une croyance au milieu de tant d'autres qui n-en ont pas; c'est un marabout d'un culte difTérent : il honore sa conviction. Cette déférence mal interprétée a eu cependant pour résultat de faire croire à un membre élevé du clergé français qu'il aurait amené Abd-el-Kader à embrasser la religion chrétienne* Certaines illusions se respectent et ne se discutent pas; mais celle-ci nous remet en mémoire un lait que nous avons trouvé consigné
dans les notes tenues à Toulon par M. le général Daumas. Un bon curé des environs de Mftcon s^était adressé à lui pour obtenir l'autorisation d'être admis à exposer à Abd-el-Kader les dogmes de la religion chrétienne. Il se faisait fort, disait-il, d'amener en peu de temps Fémir à embrasser le catholicisme. Le général lit connaître en riant à Abd-el-Kader la singulière démarche de ce prêtre :
« Ce doit être un homme de hien , répondit celuici, car il a de bonnes intentions. Ëcris-*lui de venir; c'est moi qui le convertirai, et ce sera un triomphe pour moi He décider un marabout chrétien à em^ brasser ma religion. »
Et assurément le bon curé des environs de Mftcon n'était pas plus sincère dans sa croyance qu'Abdel-Kader n*est sincère dans la sienne.
Un homme aussi profondément religieux que l'émir ne pouvait avoir d*autre mobile de* sa vie politique qu'un mobile religieux lui-même. Ramener les Arabes aux vrais principes de Tislamisme, les rappeler aux vertus des premiers siècles qui ont suivi l'hégire, les fiiîre sortir de Tespèce de léthargie dans laquelle ils sont plongés depuis que le pouvoir délétère des Turcs a passé sur eux, tel a été son rêve : sans la France, il l'eût accompli.
Cependant combien n'ont vu dans Âbd-el-Kader qu'un ambitieux i Un homme est-il ambitieux , quand il agit dans un intérêt autre que son intérêt
kbk CONCLUSION.
ersoiiiiel? Or, la vie entière de i émir est là pour protester contre un avantage direct qu'il aurait relire de sa puissance. Il n'était pas lui aiubitleux, celui qui, au lendemain de son élévation» offrait de céder le pouvoir au chef musulmaii que le suffrage des populations désignerait comme le plus apte à diriger la guerre sainte; qui, en 1837, après le traité de la Tafna, proposait à Tempereur du Maroc le gouvernement des provinces abanduniices par la France ; qui, vivant du produit deses terres, loin de puiser dans le trésor les sommes à l'aide desquelles il eut pu élargir son existence, descendait vis-à-vis de sa famille jusqu'à l'avarice, afin d'augmenter par ses écouoiuics les revenus du BU-el-màl; qui, pendant nombre d'années enfin, menant laulol la vie d'un proscrit, tantôt celle d*un soldat, souvent privé du nécessaire, se nourrissant d'une poignée d'orge grillée ou de quelques dattes desséchées, refusait le million que le maréchal Bugcaud lui tendait sous l'unique condition de quitter TAlgérie et de se retirer en Orient- Un mobile plus noble, plus élevé dirigeait sa conduite : c'était celui qu'il puisait dans sa foi. Lui seul peut expliquer la ténacité surhumaine d'Abd-el-K.ader , sa résignation dans Tinfortune , son espoir, alors que l'espoir n'était plus permis. Quelque grand qu'on le suppose, l'amour du pouvoir ne sera jamais assez puissant pour faire supporter à un homme des épreuves semblables à celles
que rémir a subies. Âbd-cl-Kader n'a doue pas été un ambitieux.
11 ne fut pas davantage un iaualique, car le fanatisme est une folie qui exclut le calme de la raison. Sans doute, Témir a fait appel aux passions religieuses de son peuple ; il les a excitées contre les chrétiens, mais comme, sept siècles auparavant» Pierre l'Hermite avait excité les passions religieuses des cliréliens conlre les musulmans. Âbd-el-Kader a donc soulevé le fanatisme, mais il en a toujours été exempt lui-même : la meilleure preuve, c'est ce qu*il a fait à Damas.
Nôtre t&chè est terminée. Nous nous sommes ef-
iorcé de rétablir à Tégard de l'émir la vérité des faits, dénaturée par Fintérèt de la lutte, de montrer Abd-ei-Kader tel que nous l'avons vu, tel que nous Tavons compris. Ce grand homme, qui vient d'ajouter une si belle page à son histoire , est-il destiné à en ajoutér d'autres encore? je l'ignore; mais pour le salut des populations chrétiennes, pour le bonheur des populations musulmanes de l'Orient..*, je Fespère.