‹ Abécédaire du salon de 1861Chapitre 2 sur 8 · PEINTURE · texte numérisé non relu

PEINTURE

Avant la mesure qui vient d'être adoptée, nos salons commençaient par un feuilleton carré, où nous donnions des places d'honneur aux tableaux dignes, à notre avis, d'être suspendus dans cette espèce de tribune. Nous couronnions, à notre manière, le peintre dont nous nous occupions d'abord. — Le nouvel arrangement ne permet pas cette désignation de mérite, et peut-être est-ce un bien. — Les mêmes noms se présentaient presque toujours aux débuts des rendus comptes avec une certaine monotonie. Des rapprochements et des contrastes curieux naîtrontsans doute des hasards alphabétiques. — Appliquons tout de suite à notre critique l'ordre récemment inauguré, et entamons la lettre A.

ir, —

AcHENBACH (Oswald). — On se souvient de la Vî(e du môle de Naples exposée par cet artiste au dernier Salon. C'était l'œuvre d'un observateur intelligent et d'un fin coloriste. La nature méridionale et ses chaudes harmonies y étaient rendues avec un sentiment intime, tout direct et tout personnel. L'auteur ne reproduisait pas cette Italie de convention que l'on peut peindre sans sortir de chez soi, tant les poncifs en sont répandus. Cette année, il îious montre une FiHe religieuse et vn Convoi fimèbre à PaleMrina , près de Home.

Cette douce Italie qu'éclaire un si doux ciel ne sourit pas toujours , comme les poètes le prétendent. Pour tempérer sans doute un peu sa joie , elle donne aux cérémonies funèbres un aspect sinistre et fantastique plus frappant que partout ailleurs. Elle joue « le mélodrame de la mort » avec

une mise en scène à efîrayer les plus braves. A la tombée du jour, le corps est porté, le visage découvert, dans un cercueil à bras, précédé et suivi de pénitents blancs masqués tenant des torches, au milieu d'une psalmodie lugubre à décourager les tambours de basque pour le reste de la nuit. M. Oswald Achenbaeh fait circuler dans les rues sombres de Palestrina, dont un dernier rayon de soleil colore en rose les hautes fabriques, un convoi indiqué par des étoiles livides éveillées avant celles du firmament. Toute cette partie du tableau, baignée d'ombre, est d'une finesse de ton extrême. Les objets y gardent leur couleur sans rompre un instant l'harmonie. Les personnages s'y meuvent distinctement modelés par une touche sobre et naïve. Pendant que le convoi passe on illumine la chapelle d'un saint ou d'une madone. S'il y a deuil sur terre, il y a fête au ciel.

Les Pèlerins des Abruzzes^ surpris par l'orage près de Civita Castellana, prouvent que le ciel n'est pas perpétuellement d'azur en Italie : la rafale roule les nuages. In poussière et Ips feuilles dans son tour-

billon ; la pieuse caravane s'avance péniblement sous la tempête, et le bon prêtre qui la dirige retient comme il peut son manteau près de s'envoler.

Aligny. — Unpoëte écrivit, il y a quelque vingt ans, ces vers où le talent de M. Aligny se trouve caractérisé d'une manière encore juste aujourd'hui :

. . C'est Aligny qui, le crayon en main. Comme Ingres le ferait pour un profil humain. Recherche lidéal et la beauté d'un arbre, Et ciselle au pinceau sa peinture de marbre. Il sait, dans la prison d'un rigide contour, Enfermer des (loîs d'air et des torrents de jour. Et dans tous ses tableaux, fidèle au nom qu'il signe, Sculptpur athénien, il caresse la ligne, Et, comme Phidias le corps de sa Vénus, Polit avec amour le flanc des rochers nus.

M. Alignvj et c'est une raison d'insuccès en ce temps de réalisme, a cherché le style et l'idéal dans le paysage, élaguant le détail pour arriver à la beauté. Les plus nobles sites de Grèce et d'Italie ont été dessinés par lui d'une main ferme, correcte et sobre, avec un caractère d'austérité magistrale et d'élégance sévère. Si les Grecs avaient fait du paysage, ils l'au-

raient, certes, fait ainsi. Les beaux rochers de marbre, les chênes verts, les oliviers, les lauriers-roses, les arbres aux feuilles luisantes, toutes les végétations précises des nobles pays aimés du soleil conservent sous ce pinceau si pur leur native grandeur ; mais parfois la ligne seule reste. Le naturalisme moderne ne trouve pas son compte dans cette absence de particularités. — L'arbre souvent chez Aligny n'est que l'idée de l'arbre, et non l'arbre lui-même avec ses nodosités, ses plaques de mousse, ses brindilles, ses accidents de feuillage, tel que le font si bien aujourd'hui des paysagistes dont nous sommes loin, d'ailleurs, de déprécier le talent. — Cette haute conception de l'art aurait dû être respectée, et cependant les railleries n'ont pas été épargnées à M. Aligny, dont le Prométhée consolé par les Océanides est une page à mettre à côté des'paysages historiques du Poussin. Il est vrai que souvent il pousse son système à l'absolu, de plus en plus dédaigneux de la réalité, et se dépouillant comme à plaisir des moyens de communication avec le public; mais ces farouches obstinations nous plaisent.

et, nous aimons ceux qui sacrifient le succès à l'intégrité de leur idéal.

M. Aligny a exposé trois tableaux. Les deux premiers ont pour titre : les Baigneuses, sou\emr des bords de i'Anio, à Tivoli; le Souvenir des roches scyroniennes au printemps, en Grèce. Si on les découvrait sur les murs de quelque temple antique exhumé, ils seraient vantés comme des chefs-d'œuvre de poésie, et l'on y verrait toute la grâce des idylles de Théocrite ; on trouverait adorables leurs bleus célestes et leurs verts tendres; on admirerait l'élégance suprême des arbres sveltes comme des corps de nymphes, et qui semblent Thabitation de divinités. Par malheur, l'imagination et le style ne sont plus à la mode dans le paysage, et la seule vallée de Tempe est la vallée d'Auge.

On aurait cependant tort de croire que M. Aligny ne peut pas, quand il le veut, rendre la nature telle qu'elle est ; il suffit pour se convaincre du contraire de regarder le Tomhemi de Cécilia Métella, dans la campagne de Rome. Quelle superbe assiette de terrains ! Comme les plans se déploient fermement sous la peau de lion

des végétations brûlées ! i^uel ciel lumineux et sévère à travers ses bandes de nuages iaizarres ! Quelle solidité de construction dans ces ruines éternelles! Jamais la désolation mâle et la misère splendide du champ romain n'ont été mieux exprimées. A cette belle et forte nature, M. Aligny n'avait pas besoin d'ajouter ; il n'y a mis que son style.

Amaury-Duval. — 11 faut ranger aussi M. Amaury-Duval parmi ces délicats, ces tendres et ces raffinés à qui la brutalité des gros effets répugne. Il a exposé un Portrait de M"*" Emma Fleury ajusté avec cette sobriété discrète dont il aie secret, et qui laisse à la tête toute sa valeur. La jeune actrice porte une simple robe de taffetas noir; un nœud de velours compose sa coiffure. Ses mains s'ajustent avec grâce l'une sur l'autre, et la face un peu tournée regarde par-dessus l'épaule. Elle passe et ne pose pas. — Il fallait tout l'esprit dr M. Amaury-Duval pour trouver cette intention si fine et tout son talent pour la rendre.

Anastasi. ■ — Lq Vilhiifadc IVilems-

dorp au Clair de lune rappelle les Van der Neer elles vaut presque; avec une patine d'une cinquantaine d'années il les.vaudra. M. Anastasi a complètement pris au maître ces gris argentés, ces lueurs tremblotantes, ces noires silhouettes d'arbres, ces maisons à toit en escalier, ces clochers aux renflements bizarres, ces moulins à collerettes de charpente, ces canaux à l'eau dormante et brune, ce ciel d'un bleu d'acier, et ce disque de lune entourée de petits nuages moutonnants. Mais en volant sa lune à Van der Neer, M. Anastasi l'a démarquée, et nul ne peut le convaincre de larcin ; si on la reprenait dans sa poche on y lirait la lettre A. C'est singulier comme cet artiste au nom italien s'est assimilé la Hollande ! il la peint sfous tous ses aspects, à toutes ses heures : Après la pluie., Pendant r hiver , Au Soleil couchant. Il sait faire rayer la glace des marais par les patineurs et y faire glisser le traîneau ; il allume des brasiers dans les vapeurs de ses horizons bas , ou il y fait bleuir des clairs de lune.

Le livret affirme que ce peintre est né i\ Paris. Pourquoi pas à Lynbann, aux

bords de la Meuse, ou à Wilemsdorp même?

Anker. — M. Anker, un Suisse du canton de Berne , a deux tableaux , Martin Luther au couvent d'Erfurt et Convalescence. Martin Luther, malade et tourmenté de doutes, est visité par Jean de Staupitz, le supérieur du couvent, qui le réconforte et le console. — Il y a du mérite dans cette toile, mais nous lui préférons Convalescence. — Une petite fille, qui a dû entendre, comme l'enfant malade d'Uhland, la sérénade des anges l'appelant à Dieu, mais que l'amour obstiné d'une mère a retenue sur ce monde , est assise dans un fauteuil, flanquée et soutenue d'oreillers. Sur une planchette placée devant elle gisent des joujoux de toute sorte, poupées, pantins, petits ménages, animaux sortis de l'arche de Nuremberg, qu'elle cherche à remettre debout de sa main fluette, pâle comme une hostie. Les couleurs de la vie ne sont pas encore revenues à ce cher petit visage allongé, d'un ton de cire ; les lèvres n'ont pas de sourire, le regard flotte atone ; — cependant elle ne mourra pas,

soyez-en sûr: — quand une petite liile demande sa poupée, on peut renvoyer le médecin.

Cette figure est pleine de sentiment , et il y a beaucoup de délicatesse dans les tons pâles des chairs.

Antign a . — Huit tableaux forment l'apport de M. Antigiia. Cet artiste faisait du réalisme bien avant Courbet, mais comme M. Jourdain faisait de la prose, sans le savoir et sans être orgueilleux. Il copiait tout bonnement la nature comme il la voyait, sans choix ni recherche ; ses modèles n'étaient pas toujours beaux, mais s'il ne les flattait pas, il ne les enlaidissait pas non plus. Sa peinture était une bonne grasse peinture franche, saine, robuste, un peu bise et agréable parfois comme du pain de ménage après une suite de soupers fins. M. Antigna mérita et obtint des succès honnêtes, et soutient consciencieusement la réputation qu'il s'est acquise, et il ne lui manque pas grand'chose pour être tout à fait un peintre. Quoi? un rayon, un éclair, nne pensée. — Ce quelque chose, il semble l'avoir attrapé dans la

Fonlame verte; une lillette de dix ou douze ans, en costume breton, descend pour puiser de l'eau l'escalier tapissé de mousses et de fontinales d'un Regard.

Un jour vert glisse sur les marches humides de l'escalier qui se perd dans le haut de la toile, et met une paillette au miroir sombre de la source : ça n'est pas bien malin, sans doute, mais c'est charmant; un peu de tristesse vague et de nostalgie dans les yeux de l'enfant , deux touches d'Hébert seulement, et l'on resterait à rêver devant cette petite toile.

Les Filles d'Eve reproduisent en patois breton la scène symbolique de la Genèse. Un méchant gamin enroulé autour d'un pommier, comme l'antique serpent, pei'suade aux filles d'Eve de mordre à belles dents au fruit défendu, mais l'orage qui gronde et le zigzag aigu de l'éclair effrayent les jeunes maraudeuses. Au second coup de tonnerre elles s'enf nieront. Eve est peut-être la seule femme qui ait aimé les pommes.

Seule au inonde nous semble un titre UD peu bien prétentieux pour une petite fille en haillons^ et dormant à plein^^

poings sur la paille d'une écurie ou d'une étable. — A peinture naïve, il ne faut pas de titre spirituel. Marie enfant à sa fenêtre a le tort de vouloir représenter la Marie de Brizeux, un type pur, gracieux, poétique, qui voltige devant l'imagination sur les ailes du rhythme. On exige plus d'elle qu'elle ne peut donner.

Appert. — Au milieu d'un chantier, Sedaine, le tailleur de pierres, étudie avec une attention qui étonne ses rudes compagnons un livre dont le dos porte le nom du grand comique ; l'ouvrier communie avec le poëte ; à l'heure où les autres vont au cabaret essuyer la sueur de leur front, lui pense et rêve ; il se désaltère à cette source éternelle du beau. Déjà les plans s'ébauchent, les scènes se coordonnent dans cette tête courbée jusqu'ici sous le travail matériel. — Les tailleurs de pierre appelleraient volontiers Sedaine paresseux, comme si la plume n'était pas plus lourde que le marteau!

Le sujet se comprend au premier coup d'œil, et M. Appert s'est trop défié de lui-

même en écrivant le nom de Sedaine sur un des blocs équarris. Celte belle lumière mate, que l'artiste a prise à la palette vénitienne, colore toute la scène ; — peutêtre même les pierres ont-elles trop de relief, trop de valeur et d'éclat blanc ; elles éteignent un peu les figures.

M. Appert excelle à peindre ce qu'on a coutume de désigner improprement sous le nom de nature morte, deux mots qui hurlent d'être accouplés ensemble, comme deux chiens d'humeur antipathique , et qu'il faudrait appeler nature immobile. — Le Délit de chasse constaté a ces qualités de facture et de couleur qui font reconnaître tout de suite M. Appert. Nous ne trahirons pas le nom du délinquant que nous avons lu sur le procès-verbal. Par Nembrod! ce criminel, à en juger par le trophée de gibier, pièces du délit, a bien mérité la colère du garde-chasse.

AuBERT. — On n'a pas oublié la délicieuse figure de M. Aubert, intitulée Rêverie. — Il lui a donné cette année une sœur à qui elle peut faire confidence de la pensée qui la faisait s'asseoir seule au

bord de la mer, chastement groupée dans sa draperie. Elles sont là toutes les deux, debout sur la terrasse d'où se découvre la plaine azurée, ayant interrompu leurs travaux de femme, pour se murmurer d'oreille à oreille le grand secret ; la plus jeune est émue, l'aînée prend son petit air grave, et l'on dirait deux Grâces détachées du groupe de Canova, car le coloris, dans sa pâleur blonde, ne dépasse pas beaucoup les chaudes transparences du marbre.

Citons aussi un très-joli portrait de petite fille aux mains finement dessinées, à la physionomie simple, étonnée et naïve, qui, pour poser devant le peintre, a laissé tomber son bouquet de violettes.

La lettre B domine une série nombreuse de tableaux, parmi lesquels il s'en trouve plusieurs d'un vrai mérite et qui fixent l'attention de la foule, un peu distraite par la dissémination du talent dans une multitude d'ouvrages. Plus le fond du ciel est clair, plus les étoiles ont de peine à y briller. Il faut la nuit pour le flamboiement, une nuit relative du moins, et si le Salon de 1861 ne paraît pas contenir d'œuvre exceptionnellement éclatante, c'est que l'ombre a beaucoup diminué.

Balleroy. — Desportes et Oudry, les grands veneurs de l'école française, ont fait de bons piqueurs qui savent relever une trace , suivre une piste , découpler une meute, sonner l'hallali et diriger la curée. M. de Balleroy est de ce nombre. Chaque année il fait des progrès sensibles. — C'était un fin chasseur, il devient un bon pein-

tre, et sa brosse acquiert de la souplesse et de l'aisance sans rien perdre de son exactitude. — Le Relais des Chiens^ la Retraite prisCj sont des toiles irréprochables au point de vue cynégétique, et très- satisfaisantes au point de vue de l'art : cependant nous préférons la Mente sous bois, dont le paysage a été peint d'une façon magistrale par M. Belly. C'est un cadre de vaste dimension qui ornerait bien la salle à manger d'un château ; les chiens, de grandeur naturelle, que M. de Balleroy fait courir, quêter , aboyer sous les feuillages de M. Belly, sont peints avec une grande vigueur et d'un ton excellent. Saint Hubert les accueillerait dans sa meute. Le paysage est aussi fort beau. — Outre ses tableaux de chasse, M. de Balleroy a exposé les portraits de M. Chalon, docteur en droit, de M. Schmitz, peintre, et de M. X., qui sont d'une bonne facture et que pourrait signer un portraitiste de profession. — Nous insistons sur ces portraits, parce que l'artiste qui les a peints s'adonne à ce qu'on appelle aujourd'hui « une spécialité. » — A notre avis, qui peint les chiens peut peindre les hommes, puisque, s'il faut

— sien croire Charlet, « ce qu'il y a de mieux dans l'homme, c'est le chien ; » qui sait rendre un arbre doit savoir représenter une maison, la peinture étant l'art d'appliquer le dessin, la perspective et la couleur à tous les objets visibles. — Mais maintenant l'art tend à se subdiviser et à se localiser à l'infini au lieu d'être, comme aux larges époques, la vaste synthèse des choses. Tel tient les clairs de lune, tel autre les effets de neige; celui-ci débite du satin au mètre; celui-là ne vend que des blouses et des sabots ; d'autres font une vague, un mur crépi à la chaux, un pot- de grès ou une chope de bière. Quelques-uns , plus sobres encore, se réduisent à une botte d'oignons, ou pendent au même clou, par la même paille, le même hareng.

M. de Balleroy a raison d'abandonner parfois la forêt pour la ville, le chenil pour le salon, et de briser le cercle étroit de la spécialité.

Baron (Henri). — Nous adresserons le même éloge à M. Henri Baron ; — ce charmant artiste s'est créé comme un petit monde enchanté, chatoyant, où régnait un

printemps éternel. D'imaginaires villas italiennes y déployaient leurs blanches architectures sur des massifs de feuillages dominés par des pins -parasols ouverts comme des ombrelles de marquises : aux balustrades des terrasses, entre les vases de fleurs, s'accoudaient sur les tapis de Turquie de jeunes femmes écoutant les sérénades ou les madrigaux de galants cavaliers ; les pièces d'eau rayées par le sillage des cygnes reflétaient les blancheurs des statues ; les escaliers de marbre semblaient des échelles de Jacob chargées d'anges radieux. — Ce n'était, dans cet Eden de la fantaisie, que joie, lumière, jeunesse et grâce. Le satin, le velours, le brocart, les dentelles, l'or, les pierreries, les plumes, les fleurs, y formaient le vestiaire habituel. — Ce parc de AVatteau, transporté dans ritalie de la Renaissance, personne n'avait envie d'en sortir, tant le possesseur savait en varier les fêtes, les enchantements et les perspectives. — On ne croyait même pas qu'il pût le quitter. Quand on habite un si délicieux palazzino, à quoi bon chercher un gîte ailleurs? Eh bien , M. Baron a fait une excursion hors de son domaine,

otil s'en trouve à merveille. Il a peint w? Retour de chasse au château de Nointel {Oise). Notez bien cet Oise ! un château moderne avec des personnages de notre époque. Il passe de la pure fantaisie à la hifjih life ; du décaméron au sport. Certes, c'est là une tentative hardie, car rien ne se prête moins que les modes actuelles aux élégances de la ligne, aux caprices de la couleur. — M. Baron a tiré de ces éléments rebelles en apparence un tableau plein de grâce et de charme, qui joint aux mérites de ses autres toiles l'attrait intime de la vérité.

L'ingénieux artiste a groupé sur le perron du château vu de profil, à l'ombre d'une véranda, la famille et les hôtes attendant le retour des chasseurs. Le curé y figure causant avec une personne grave : les grand'mères sourient aux jeunes femmes qui sourient aux enfants; et tout ce monde, heureux, tranquille, élégant, s'épanouit au milieu de fraîches étoffes, étage sur les marches de pierre blanche, poncée, ou s'appuie aux volutes de la rampe en fer à cheval. Au bas de l'escalier, une jeune bonne fait sauter un babv sur ses bras.

Un petit garçon abreuve dans une sébile un grand épagneul altéré. Les piqueurs et les jockeys étalent le gibier, lièvres, faisans, perdrix, sous le regard satisfait des fashionables Nemrods. Au fond s'étend le parc frais et bleuâtre, donnant de la valeur par ses tons vaporeux aux couleurs éclatantes du premier plan.

Toutes ces figures si bien tournées, si spi^'ituellement touchées, d'une couleur si aimable et si fine, sont autant de portraits fort ressemblants, nous a-t-on dit, exactitude qui semble n'avoir gêné en rien la liberté de l'artiste.

Barrias. — Nous avons peine à retrouver l'auteur des Exilés de Tibère dans la Conjuration chez les courtisanes vénitiennes. Le moyen âge va bien moins que l'antiquité à M. Barrias. Le sujet ne se comprend pas aisément, et sa nature anecdotique ne comportait pas des personnages de cette dimension. Le tableau des Exilés se faisait remarquer par une composition pathétique, une mélancolie navrante, une expression profonde, dont il était difficile de ne pas être touché: c'était dans toute la

force du mot un excellent tableau d'histoire, oii l'ancien pensionnaire de Rome montrait qu'il avait acquis dans la fréquentation des maîtres de mâles et sérieuses qualités. Sans doute la Communion (souvenir de Ravenne), Malvina accompagnant Ossian aveugle^ ne sont pas des œuvres sans mérite, mais l'on a le droit d'exiger davantage de M. Barrias.

B AUDRY. — En peignant la Charlotte Corday^ sujet tout à fait en dehors de ses habitudes, M. Paul Baudry semble avoir voulu prouver que l'admiration seule des grands maîtres et non l'impuissance d'imaginer le retenait dans les régions sereines de l'antiquité et de la mythologie. Le tableau qui résulte de cette excursion à travers le domaine de l'histoire presque contemporaine est conçu avec une grande originalité, et son aspect saisissant retient toujours devant le cadre un group'î pressé de spectateurs. L'artiste a recherché tous les documents qui pouvaient l'éclairer, il a comparé les divers portraits plus ou moins authentiques de Charlotte Corday, il a relevé le plan de la chambre où l'assassinat

fut commis, car elle existe encore sans que rien ait été changé à la physionomie des lieux, afin de donner à la scène un fond et une assiette rigoureusement historiques ; il n'a négligé aucune minutie de costume pour habiller son héroïne selon le style de l'époque, car une femme peut se révolter contre un tyran, mais elle se soumet toujours à la mode. Ce scrupule de vérité et d'exactitude n'a pas produit, comme vous le pensez bien, un tableau réaliste ; M. Paul Baudry a trop d'élégance native pour cela : mais il a donné par les gênes mêmes qu'il imposait une grande nouveauté à la composition.

Quelques lignes de Michelet ont servi de thème à l'artiste. « Elle tira de dessous son lichu le couteau et le plongea tout entier jusqu'au manche dans la poitrine de Marat. — « A moi, ma chère amie ! » C'est tout ce qu'il put dire et il expira. A ce cri, on accourt et on aperçoit près de la fenêtre Charlotte debout et comme pétrifiée. » Les figures sont de grandeur naturelle, car l'artiste a voulu faire un vrai tableau d'histoire et y a pleinement réussi dans le sens le plu? moderne et le plus intelligent du moi.

Lii chambre ou plutôt le cabinet ou se passe la scène reçoit un jour blanc d'une fenêtre à rideaux de percale ; une vieille carte de France en tapisse le fond ; sur une tablette de sapin sont jetés quelques volumes ou brochures. L'espace est si restreint, qu'il n'y a place que pour la baignoire, une chaise foncée de jonc et la caisse de bois supportant l'encrier de plomb où, même au bain, le journaliste infatigable trempait sa plume.

La baignoire, rangée le long du mur, se présente en perspective, et Marat est vu par le sommet de la tète, hardiesse de raccourci qu'un artiste sûr de lui-même pouvait seul se permettre. Ces partis pris violents que les peintres évitent, car ils ont leur danger, offrent l'avantage, lorsqu'ils réussissent, de donner des aspects nouveaux, des lignes inattendues et d'enlever toute banalité à ce thème bien connu de la figure humaine. — En outre, de cette façon, M. Paul Baudry éhidait une ressemblance presque forcée avec le Marat de David, — un chef-d'œuvre redoutable,— et il laissait toute l'imporlance à la Charlotte Corday, l'intérêt devant por-

— aster sur l'héroïne et non sur le monstre.

La tête de Marat, enveloppée de linge, se renverse sur le bord de la baignoire dans la suprême convulsion de l'agonie.

• — Le manche du couteau, couteau vulgaire acheté la veille, sort de la poitrine où s'est plongée la lame tout entière, sinistre et noir ; le bras droit pend au dehors sur le drap qui garnit le bain, et la main gauche, crispée, se rattache à la planchette servant de pupitre au farouche niveleur, que la maladie n'arrêtait pas dans son œuvre monstrueuse.

A l'autre coin, collée contre là muraille, se tient debout Charlotte Corday, l'ange de l'assassinat, comme M. de Lamartine l'appelle. Elle a mis entre elle et son acte terrible toute la distance que lui permet l'espace restreint. Les couleurs de la vie ont quitté ses nobles joues qui rougiront après la mort au soufflet du bourreau ; ses yeux bleus se dilatent d'horreur, ses narines frémissantes respirent la vapeur tiède et fade du sang, ses lèvres violettes tranchent à peine sur son visage exsangue; sa main fermée semble encore étreindre le manche du poignard, et l'autre s'appli-

que à l'angle de la fenêtre comme pour soutenir le corps chancelant. On dirait mio Ncmésis pétrifiée ! — La prostration du meurtre l'accable : tuer un homme, fût-ce Marat, est un effort si grand que la nature révoltée s'y épnise ! — Quand jaillit, sous le couteau, la liqueur rouge, aucun motif ne paraît pi us valable ; quels que soient ses crimes, l'assassiné devient innocent !

L'artiste a rendu avec une grande puissance cette stupéfaction profonde de l'idée devant le fait, cet abattement soudain de la résolution accomplie , ce haut-le-cœur féminin de l'héroïne en face de sa besogne sanglante. Sans doute plus tard la pensée d'avoir délivré sa patrie d'un tyran et sauvé peut-être la vie d'hommes généreux relèverîa le courage de la chaste fille ; loin du cadavre, dans la prison d'où elle ne devra sortir que pour aller à l'échafaud, elle pourra s'applaudir de ce meurtre abstrait, renouvelé de l'antique, et qu'André Chénier chantera en ïambes à la grecque. Mais là l'enthousiasme s'éteint sous la froide horreur. L'assassinat seul apparaît dans sa hideuse réalité.

Cette tête pâle, au regard fixe, et comme

médusée au milieu de son auréole de cheveux blonds, se grave invinciblement dans la mémoire ; elle est terrible et charmante ; elle inspire l'effroi et l'amour, et l'on conçoit en la voyant la passion posthume d'Adam de Lux. — On frémit à songer que ce col gracieux et flexible portera pour collier, dans quelques jours, le fil pourpré de la guillotine.

Charlotte Corday est vêtue d'une robe grise à mille raies blanches, ornée au corsage d'un nœud de ruban violet ; l'ample fichu de linon où était caché le couteau se plisse et bouife autour de la gorge palpitante. Le chapeau d'homme en feutre noir, de forme haute, cerclé d'un cordon à boucle, selon la mode du temp--, dont la Jeune femme était coiffée, a roulé à terre dans le désordre de l'action : la chaise de jonc s'est renversée avec les papiers qui la jonchaient, et l'eau de la baignoire a jailli. Sans que M. Baudry ait cherché le trompe-l'œil, par l'effet de la perspective et de la justesse du rendu, cette chaise produit une illusion complète : il en est de même des flaques d'eau qui s ét.iient sur le rnrrpan ronge, formant des

dessins suivant les hasards de la pente ; il semble qu'on s'y mouillerait les pieds. On croirait aussi pouvoir lirs le numéro 241 du Ptibliciste, entraîné par la chute de la chaise, ainsi que la liste de proscription terminée par un mot sinistre.

Ce tableau, l'un des plus remarqués du Salon, prouve que M. P. Baudry sait faire autre chose que des Lédas, des Vénus et des Madeleines, — talent qui nous suffirait d'ailleurs; — car pour nous, sans le nu, il n'y a pas de véritable peinture d'histoire. Mais tout en admirant comme il convient la Charlotte Corday, nous admirons autant et nous aimons mieux Cybèle et Amphitrite, deux tableautins , esquisses de décorations exécutées dans le salon de M""* la comtesse de Nadaillac. — De la mythologie ! cela n'a rien d'intéressant pour la foule, curieuse surtout de sujets dramatiques et formels ; cependant ceux qui cherchent dans la peinture la peinture elle-même, s'arrêteront longtemps devant ces deux petits cadres d'un dessin si élégant, d'une couleur si rare et d'un ajustement si exquis. Cybèle^ qu'embrasse un petit génie, repose sur une draperie bleue.

pris des lions dételés de son char; un amour plonge ses doigts dans leurs fauves crinières. Amphitrite^ allongée sur une draperie bleue, ajuste sa coiffure avec un mouvement de la grâce la plus féminine à un miroir que lui présente un jeune enfant; au second plan l'on distingue la proue d'une galère antique, dont un petit génie, sonnant de la conque marine, semble rappeler les matelots dispersés. — Plus loin s'étend cette mer azurée, d'où est sortie la blonde Aphrodite.

Une adorable et délicieuse toile, c'est le portrait du fils de M""^ la comtesse Svvieytowska en pt-tit saint Jean. Ce genre de portrait historié^ comme on disait autrefois, nous plaît beaucoup, surtout pour les enfants et les femmes; il donne de la hberté à la fantaisie du peintre et permet de faire entrer une plus grande somme d'art dans des œuvres trop facilement bourgeoises. — ]\L Baudry a représenté le petit saint Jean se grattant la tête d'un air d'incertitude, car il a perdu sa route au milieu du taillis ; il retient de la main restée libre sa croix de roseau ©ù se lit sur une bandelette l'inscription sacra-

mentelle Ag7ins Dei, et le pli de sou sayoïi encombré de cerises dont sans doute il garde une part à son petit ami Jésus. Chemin faisant il a augmenté sa provision de quelques mûres. Il n'a donc pas peur de mourir de faim, mais la solitude l'alarme un peu. L'endroit est désert; on y passe rarement, comme l'indique cette toile d'araignée tendant sa rosace d'une herbe h l'autre. — Ne craignez rien pour lui. — La lumière céleste le guide, le Précurseur ne saurait s'égarer.

On ne pourrait rien imaginer de plus divinement enfantin que ce petit saint Jean polonais et d'une plus délicate fleur de ton. Le paysage est égratigné avec cette négligence et cette recherche qui sont particulières à l'artiste et qui font si bien valoir les figures. — En le glaçant d'un vernis doré, Léonard de Vinci admettrait volontiers ce bel enfant dans une de ses sîiintes familles.

Le portrait de M"" Madeleine Brohan de la Comédie-Française est de la ressemblance la plus vivante. — Le visage de théâtre et le visage de ville de la jeune actrice se fondent harmonieusement dans ce

maëque lumineux, où les yeu\ pétillent, où la bouche semble vouloir parler. Nous reprocherons seulement au menton un peu de lourdeur; il est bien inutile d'ajouter que la tête est charmante ; nous avons dit qu'elle ressemble.

C'est une œuvre tout à fait magistrale que le portrait de M. Guizot. L'artiste, en- le peignant, avait à vaincre une grande difficulté. L'imagination s'était habituée à se représenter l'illustre écrivain d'après le portrait de Paul Dclaroche, popularisé par la gravure, sans tenir compte des changements qu'ont dû apporter les années à celte sévère physionomie. Il fallait, pour être vrai, détruire ou du moins modifier profondément un type accepté. — Le Guizot de M. Baudry s'est substitué bien vite à celui de Paul Delaroche; ce front aux tons d'ivoire, ces yeux au regard ferme, cette bouche sérieuse, ces joues maigres que rayent quelques plis austères, commandent impérieusement à la mémoire de les garder.

Nous ne connaissons pas personnellement le baron Chai les Dupin, mais nous nous portons garant de la ressemblance de son

portrait; il y a là une indiviiludlilé de physionomie, nue àincérité d'attitude et de couleur qui ne trompent pas.

Ou peut en dire autant du portrait de M. le marquis B. C. de la F., — un jeune homme qui a quelque chose, pour la vérité simple et.forte et l'élégance tranquille, de ce beau portrait de Calcar qu'on admire au Louvre. — C'est, à coup hCir, un des meilleurs morceaux de l'artiste.

Bellel. -^ M. Bellel est un des rares paysagistes qui aujourd'hui se préoccupent du style, non pas d'une manière absolue, comme Aligny, mais dans la sage mesure du Poussin ; il choisit, il compose, il élague, il interprète, en regardant toujours son modèle. Les plus sévères et les plus consciencieuses études l'ont familiarisé avec les divers aspects de la nature, où il puise les éléments nécessaires pour rendre l'idéal qu'il porte en lui et qu'une simple copie d'un site quelque bien exécutée quelle fût ne réaliserait pas. Sans doute, reproduire avec exactitude et naïveté, comme dans un miroir noir, un bouquet d'arbres, une chaumière, une prairie, une berge de

rivière, est un travail dont ou peut se contenter; plusieurs n'ont pas fait davantage qui se sont acquis un nom et une place dans les galeries. Cependant, le vrai paysage c'est la nature plus l'homme, et par là nous n'entendons pas les figurines qu'on y peut introduire, mais le sentiment humain, la joie, la tristesse, la rêverie, l'amour, en un mot l'état d'àme du peintre en face de tel ou tel horizon.

Le Souvenir de Tauves^ en Auvergne, a un caractère sauvage, austère et grandiose ; des blocs de rochers, d'énormes pierresplaquées de mousse, des arbres robustes qui ont poussé sans contrainte, une eau sombre tombant en cascade, composent un poëme de solitude, de liberté et d'oubJi. La ville est loin, le silence profond, nul œil qui vous épie, excepté peut-être celui du milan traçant des cercles dans le ciel ; l'àme calmée aspire au repos et fait un de ces rêves de retraite que suggère, au milieu des civilisations extrêmes, la fatigue des mille obligations sociales. Si vous n'êtes pas disposé à voir cette pensée dans le Souvenir de Tauves^ vous admirerez du moins la beauté des arbres, la solidité des terrains,

la lumière du ciel, et sur ce dessin si ferme, une couleur sobre, grave et mâle, merveilleusement appropriée à la tonalit»^ du site.

M. Bellel a fait son excursion au désert. Il a suivi la caravane dans la plaine immense, et il nous rapporte un Souvenir de Tolga. La vue est prise en dehors de l'enceinte formée de vieilles murailles démantelées, confites au soleil et grenues comme des peaux d'orange. La porte découpe "son arcade en cœur dans une tour carrée dont le faîte s'ébrèche sur un fond de eiel d'un bleu transparent et profond. Un temple antique, avec ses colonnes et son entablement, s'enchâsse entre la porte et le rempart, témoignant d'une civilisation disparue dont la barbarie a été impuissante à faire disparaître les nobles restes. Au-dessus de la ligne des murs s'élancent de sveltes palmiers, de noirs cyprès, un minaret à étages en recul accompagnant la coupole blanche d'un marabout. Au premier plan, à la gauche du spectateur, une vigne grimpe autour de piliers de pierre et s'arrange comme une treille à l'italienne, jetant son ombre sur l'auge de pierre oii

s'abreuvent des chameaux conduits par leurs guides. Plus loin, d'autres chameaux se reposent, les genoux ployés sous la poitrine, le col allongé dans la poussière, Quelques figurines finement touchées animent le second plan ; un courrier, monté sur un dromadaire, passe sous l'arcade de la porte ; d'autres personnages sortent de la ville, ou, drapés dans leur burnous, savourent le kief si cher aux musulmans.

Cela ne ressemble ni à Decamps, ni à Marilhat, ni à Delacroix, ni à Fromentin. M. Bellel cherche le style de ces beaux pays dont on a jusqu'ici rendu de préférence le côté pittoresque ; il re\'ét leurs lignes pures d'une couleur lumineuse et sereine; il tranquillise, sous une gravité magistrale, les tons ardents de cette nature particulière. Son Souvenir de Tolga laisse un€ impression de beauté qui ne nuit en rien à l'exactitude. C'est à la fois une vue de ville africaine et l'idée que l'esprit s'en ferait à travers les mirages de l'imagination.

La route d'El-Kantara à Bat7ia (province de Constantine) est un tout petit tableau d'un grand caractère. Des mon-

lagnes d'un bleu verdàtre découpent l'horizon orageux ; des masses déroches elt'ritécs s'entassent à droite et à gauche, et sur le premier plan défile une caravane de chameaux traversant à giié un de ces oueds au lit vagabond , torrents en hiver , en été ravines, qui barrent les chemins arabes dans leur tracé capricieux.

Jamais M. Beliel ne s'est montré plus coloriste que dans In Paysage composé. — A travers une forrt d'une riche végétation s'ouvre une allée déserte, fréquentée seulement par les chevreuils timides et les amoureux furtifs. — Les folles herbes, les fleurettes sauvages, les ciguës aux ombelles blanches, diminuent le sentier peu frayé, comme pour fermer aux profanes l'accès de celte discrète solitude. A gauche Filtre de dessous une roche une source verdie de- cresson et de fontinale. Les arbres aux troncs élégnnts et sveltes, qui rappellent vaguement des colonnes festonnées de guirlandes, forment comme une espèce de portique conduisant, à une clairière où miroite une eau tranquille, où frissonne un gazon printanier, lit de repos d'un couple amoureux qui ne sembleiit

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que deux tleurs de plus dans l'herbe. — Quelques rayons de soleil égarés jouent dans la fraîcheur opaque de la forêt, éveillant les verts tendres, semant l'ombre de paillons d'or, argentant la collerette des marguerites et faisant rayonner d'une joie inusitée la peinture ordinairement un peu mélancolique de l'artiste. — Le charme de la couleur s'unit cette fois à l'exquise pureté du dessin. M. Belle], trop sévère pour lui-même, peut sans crainte laisser courir son pinceau si bien discipliné.

Citons encore trois magnifiques fusains dont les sujets sont empruntés à la nature africaine : la Route de Batna à Constan^ tine, la Caravajie traversant les montagnes de Sadouré pour se rendre à Boussada, et y Effet de simoun dans le Sahara algérien; on sait que M. Bellel manie le fusain avec une maestria sans rivale et qu'il tire de ce moyen si simple des eflets d'une puissance surprenante.

Belly. — Sans mépriser lessites de nos contrées, on doit de la reconnaissance aux artistes qui nous rapportent, sur des toiles

tidèles, les aspects des pays lointains encore, car bientôt la banlifuo de Paris sera l'univers. On aime à faire avec eux ce voyage de l'œil qui ne coûte rien et ne fatigue pas. Il y a une vingtaine d'années à peine, l'Orient était pour la plupart des Occidentaux un pays chimérique et certes moins connu que la lune ; car à l'aide d'un télescope on peut se faire une idée de la configuration de notre satellite. M. Belly a bien mérité des cosmopolites sédentaires ; il leur accroche l'Egypte au mur de l'Exposition.

V Effet du soir dans le désert de Thy (Sinaï) est d'une étrangeté charmante.

Une caravane traverse la plaine où son ombre s'allonge sur le sable coloré par la lumière rose du couchant ; on dirait que la nature rougit de pudeur sous le dernier baiser du soleil!

Nous aimons beaucoup les Abords du village égyptien^ qui se détache en silhouette sur un ciel clair avec ses huttes de torchis, ses groupes de figures de Pharaon et ses bouquets de palmiers doums.

Les premiers plans sont formés par les escarpements d'une berge que descendent

des buffles press^^s d'aller se rat'raîcliir sous l'eau vaseuse. — Tout rela est modelé avec une singulière puissance, dans une tonalité lumineusement grise très-locale et très-vraie, car les pays chauds ne sont pas toujours incendiés par le jaune de Mars et la mine de Saturne.

Ce pauvre Gérard de Nerval nous a bien souvent parlé de cette Avenue de Chouhrah, près du Caire, et nous concevons, d'après le tableau de M. Belly, l'attrait que devait avoir cette promenade pour le poète rêveur. Ces énormes platanes projettent une ombre si fraîche et si transparente! il fait si bon prendre le café et fumer le chibouk à leur abri, tandis que le soleil verse du plomb fondu sur la plaine! Sous ces beaux arbres, l'artiste a fait s'accroupir quelques chameaux au chargement pittoresque, dont la verdure rehausse les Ions bariolés.

Les Bords du SU offrent le spectacle le plus vivant, le plus diapré, le plus bizarre du' monde. A la rive s'amarrent les canges, les argosils, les sandals, toutes les embarcations particulières au cabotage du Nil, mêlant h l'œil leurs mâts, leurs vergues,

leurs antennes, leurs ^«^uibres, leurs gréeraents inusités. — Rien n'est plus gai et plus amusant que celte ligne de barques, dont les unes rappellent les anciennes baris mystiques égyptiennes, et les autres les galères ou les galiotes de Délia Bella, s'appuyant à cette rive bordée de grands arbres et peuplée de tout un monde de figurines caractéristiques.

Si l'Egypte ne suffit pas à votre ardeur voyageuse, vous pouvez suivre les Pèlerins allant à la Mecque, cela vous fera oublier et peut-être regretter le confort bourgeois des excursions en chemin de fer. A travers la plaine sans borne, oii la route est jalonnée par des carcasses de bêtes mortes, s'avance péniblement , dans un poudroiement de sable, sous un ciel incandescent dont le bleu calciné a blanchi la caravane accablée, pantelante, mais soutenue par l'espérance de boire enfin au puits Zem-Zem et de contempler la pierre noire de la Kaaba. Un hadji monté sur un dromadaire guide le long cortège ; aucun turban n'abrite son crâne rasé où flambe unelumièreblanche;nulburnousne défend son torse nu contre le fer rouge du soleil.

L'ardeur de son fanatisme éteint celle du climat. Derrière lui, se présentant de face avec des raccourcis et des déhanchements imprévus, marchent les chameaux difformes qui balancent leurs cols d'autruches et leurs têtes d'oiseau. Sur leurs épaules bossues sont juchés des pèlerins ; à leurs flancs pendent des ballots ou se balancent des atatiches. A côté de la caravane quelques hommes vont à pied, tâchant de profiter de l'ombre étroite que projettent les bêtes de somme, et l'extrémité du cortège se perd dans le nuage de poussière blonde soulevé par son passage. C'est UD tableau de grand mérite que les Pèlerins allant à la Mecque^ et jamais l'artiste n'a fait mieux. Les types si variés de l'islam y sont représentés par des échantillons caractéristiques avec leur costume, leur allure, leur expression et leur solennité bizarre, dans une atmosphère dont on sent la chaleur, sur un sable qui brûle les pieds, au sein d'une nature qui semble un rêve à force de réalité. Quoique plus spécialement paysagiste, M. Helly traite la figure avec beaucoup de talent. Son portrait de la marquise de ***

ai de sa ftlle est plein de gràco et d'él»-gance; celui de M""*" *** ferait honneur à un portraitiste de profession. — Nous avons parlé, en rendait compte de la Meute soitsdois, de M. de Balleroy, du superbe fond de forêt que M. Belly avait peint pour encadrer ces chiens de bonne race ; nous n'avons donc pas à y revenir.

Bérard. — Continuons notre voyage sur les pas de M. de Bérard. Celui-là nous mène loin , à l'embouchure du Gange et aux bords de l'Hoogly, où vont trop rarement les peintres , dans cette Inde que les dessins du prince Alexis Soltikoff ont découpée en si étranges silhouettes , et qui inspire une curiosité, hélas ! trop difficile à satisfaire. — Remercions M. de Bérard de nous en avoir rapporté deux morceaux tout encadrés.

Les Forêts de V embouchure du Gange frappent tout d'abord par ce caractère d'énormité particulier à la nature de l'Inde. Des arbres monstrueux contemporains de la création, auprès desquels les géants de nos forêts sont comme l'hysope à oôté du cèdre, fouillent par mille racines

les vases fécondes, et arrondiçsent leurs dômes d'épais feuillages dans une atmosphère de brumes chaudes incendiées aux brasiers du soir. Leurs troncs aux nervures puissantes rappellent les colonnes difformes du temple cryptique d'EUora.

Sous l'ombre bleue de la forêt, le Gange endort ses larges eatx oii les éléphants viennent faire leurs ablutions comme des brahmes. Quelques-uns, restés sur la rive, balancent leurs trompes en façon d'encensoirs; d'autres paraissent perdus dans des rêves cosmogoniques et le souvenir des colossales genèses disparues, dont seuls ils témoignent encore. M. de Bérard a rendu avec une vérité singulière cette exubérance de végétation, cet air chargé d'humidité et de feu, cette terre saturée de vie et de miasmes où le limon semble n'attendre pour s'animer que la main d'un créateur.

L'antre tableau de l'artiste voyageur, ^.s' Bords (le r Hoogly le matin, poiu' être moins sauvage que les Forêts dt t'embouchure du Gange^ n'en a que plus d'étrangeté. L'architecture y mêle ses féeries aux >ingularités de la nature : des cou-

pôles aux dômes côtelés; se teignojil de rose sur le fond vaporeusement sombre des baobabs ; des escaliers de marbre descendent au lleuve du porche des pagodes, et sur leurs marches s'échelonnent dans leurs robes de lin ou leur demi-nudité, brahmes, sannyasis, dévots de toute sorte, s'apprêtant à se purifier selon les rites, lorsque l'astre du jour dégagera son disque des brouillards du crépuscule. Cet instant où la fraîcheur de la nuit s'évapore aux premiers feux du soleil a été saisi par l'artiste avec une étonnante justesse et un rare bonheur.

BERCHERh:. — Ke tournons en Egypte avec M. B^^rchère ; Suez est sur la route de l'Inde, et traversons le Gué de la mer Rouge à la queue de sa caravane. Pour les gens qui n'ont pas ^dépassé P'ontainebleau, cette toile doit paraître d'une coloration folle et rentrer dans les effets de pyrotechnie. A l'horizon, des sables d'un rose vif que baigne une eau d'un bleu intense comme le bleu de ces bagues un instant à la mode et qu'on appelait des marquises ; au premier plan, le fond de la mer à sec, sauf quel-

ques petites llaqiies miroitantes, comme il dut se présenter aux Hébreux conduits par Moïse, et par-dessus cela un ciel en fusion s'irisant de nuances nacrées : voilà le paysage. Les figures consistent en Arabes extravagamment juchés sur des chameaux qui se suivent à la file, épatant avec précaution leurs larges pieds qu'inquiète l'humidité du sable. On se croirait dans une autre planète, tellement l'aspect est différent de ceux que nos prunelles ont l'habitude de refléter.

Le temple d' Her?nonthis s'éloigne moins que le Gué de la mer Rouge des vraisemblances occidentales. Les nobles colonnes du temple, surmontées encore de leur entablement, se détachent en vigueur d'un ciel clair, avec cette indestructible et sévère élégance qui semble défier l'éternité et caractérise l'architecture égyptienne. — Quelques buffles errent parmi les blocs de granit sur les premiers plans et remplacent les antiques mammisis.

Quelle gigantesque idée de la civilisatin égyptienne inspirent les Ruines du palais de Rhamsès le Gratid à Louqsor, l'ancienne Thèbes! L'œil contemple avec

stupeur ces colonnes grosses comme des tours, que n'a pu faire plier la surcharge des siècles et qui réduisent l'homme à la taille de pygmée. — Abandonnons Louqsor et regagnons la basse Egypte sur cette cange aux voiles en ciseaux.

Bernier. — Ce jeune peintre, qui montre d'excellentes dispositions de paysagiste, a exposé trois tableaux empruntés à des natures différentes. L'un est un Doué, près Plougastel, dans le département du Finistère. Nous ne sommes pas assez Bretonbreton nant pour savoir bien au juste ce que c'est qu'un Doué, mais voici ce que la toile représente : dans une prairie où paissent quelques vaches, s'élèvent subitement des roches granitiques se découpant en gris sur un ciel clair et ne recevant la lumière que sur leurs bords. On dirait des os qui percent la peau de la planète.

Les bords du Gapeau forment avec ce site austère un contraste brillant par leur éclat tout méridional. L'eau coule limpide sous un ciel lumineux , entre des rives blanches que bordent des arbres fauves et des pins parasols. Un héron de-

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