HO
J)out sur une patte anime seul le paysage, si un héron peut animer quelque chose.
Les Étangs du Pesquier ont de l'analogie avec les Bords du Gapeau pour la nature des terrains, des eaux et de la végétation. Les pins parasols y mettent la signature du Midi.
Bertaut(M'"'). — iNous ne sommes pas de ceux qui s'étonnent de voir les femmes pratiquer les arts. Le fait, selon nous, devrait être plus fréquent, mais sans les réduire à la miniature ou au genre sous des proportions restreintes, on peut être surpris de voir une jeune fenmie aborder la grande peinture et brosser un tableau d'église avec une énergie et une solidité toutes viriles. Le Christ insulté^ de M"* Henriette Bertaut , se distingue par des qualités farouches et violentes qui ne trahissent en rien son sexe. Autour de la pâle figure du Christ se pressent des types d'une bestialité cynique et méchante qui rappellent, pour le dessin et la couleur, la manirre caractéristique de Gustave Doré.
HiAiu). — M. Biard semble avoir aban-
donné le genre caricatural qui lui avait valu de si beaux succès parmi les philistins , pour une peinture plus grave et plus instructive. Ses tableaux , s'ils pèchent au point de vue de l'art, sont au moins curieux comme renseignements. — M. Biard a beaucoup voyagé dans l'Amérique du Nord et dans l'Amérique du Sud, et il a traduit la nature peu connue de ces pays neufs en tableaux d'une observation triviale sans doute, mais sincère et minutieusement vraie. Un botaniste ne trouverait rien à redire aux végétations exotiques de la Foret vierge, il n'y manque que la lumière et l'elïet : la Préparation du curare par les vieilles femmes d'une tribu sauvage présejite des types d'une laideur à faire plaisir aux réalistes. Il y a loin de là aux Indiens homériques de Chateaubriand et de Fenimore Cooper. La Prière dans les bois est plus bizarre que solennelle, mais la scène a dû se passer ainsi, on le sent. Quant à la Chasse aux esclaves fugitifs, à V Emméjiagement d'esclaves à bord d\m 7iégrier et à la Vente d'esclaves dans V Amérique du Sud, quel- Ips magnifiques vignettes abolitionnistes
on ferait avec ces toiles traduites au biirin pour la Cabine de ronde Tom de M"*^ Beecher Stowe ! — Plaisanterie à part, il y a dans le négrier une certaine ingéniosité d'arrangement et des morceaux d'une bonne facture. Le nègre descendu dans la cale au bout d'un palan a une expression de terreur à la fois pitoyable et comique très-bien rendue.
Commeyxt o)i voyage dans /Amérique du Sud, Comme7it on voyage dans VAmérique du Nord, cela peut intéresser nos lecteurs, à cette époque de locomotion, et nous allons le leur dire d'après M. Biard. Dans l'une on se fraye un chemin à travers les forêts, que barre l'inextricable réseau des lianes, à grands -coups de sabre d'abatis, en s'écorchant les jambes aux ronces, en marchant sur la queue des serpents à sonnette, en recevant en pleine figure le coup de fouet des branches, en se trouvant face à face avec les jaguars et les pumas ; dans l'autre , -on voyage sur les rails d'un chemin de fer, dans un \vaggon installé comme le salon d'un steamer. Les Yankees fument, crachent, taillent des morceaux de bois, boi-
vent, mangent, s'asseoient sur les épaules et mettent leurs pieds sur le dossier des banquettes ; — ici la sauvagerie, là l'extrême civilisation avec son confort brutal. — Nous aimons mieux la sauvagerie.
BouGUEREAU. — Elle ne date pas d'hier, laJPremière Discorde! ho. monde était bien jeune quand elle s'est manifestée. Il a suffi pour cela de deux frères, et la querelle n'est pas apaisée encore; peut-être le jugement dernier séparera-t-il l'Abel et le Cf^ïn de l'avenir, se battant sur le cadavre de la terre ! — M. Bouguereau a rendu d'une façon aussi ingénieuse que simple ce symptôme d'aversion naissante qui plus tard amènera le meurtre. — Le petit Gain s'est disputé avec Abel, réfugié dans le giron d'Eve, qui essaye vainement de les réconcilier. Gain, opiniâtre, rancunier, jaloux, roule des yeux déjà farouches. Une colère boudeuse abaisse le coin de ses lèvres, et, dans les crispations de son front bas, s'ébauche le signe fatal dont toute sa race sera marquée. Abel se pelotonne sous l'aile maternelle, gracieux, caressant ; son
chagrin ne se trahit que par des sanglots, et il ne demande pas nodeux que de pardonner à son frère. Eve, tout en pressant l'enfant bien-aimé contre son cœur, tâche d'y ramener l'autre. Elle penche la tête, et sur ses joues coulent des larmes silencieuses. Dans son prophétique instinct de mère, elle pressent les inimitiés qui déchireront les peuples à naître, dont la première famille est le rudiment. Cette haine de Cain pour Abel renferme un mythe profond. Elle représente le duel des déshérités contre les favorisés. Il y a dans la distribution du bonheur et du malheur un mystère insondable. Pourquoi la fumée du sacrifice d'Abel monte-t-elle droite et acceptée vers les cieux, tandis qu'un tourbillon rabat la flamme sur l'autel de Caïn? Pourquoi à l'un la beauté, l'amour, et, pour tout travail, la garde indolente des troupeaux, et à l'autre la déformation du labeur forcé, les morsures du soleil et le maigre produit d'une terre avare? Ce n'est pas dans un rendu compte de Salon qu'on peut résoudre ces questions formidables; aussi contentons-nous de les soulever eu passant, tl revenons à l'admirable groupe
de ,\1. Bougiiereau. — L'artiste a donné ù la ligure d'Eve une beauté grandiose et puissante qui réalise l'idée qu'on se forme de la femme modelée directement par le pouce de Dieu, cq, sculpteur encore plus grand que Phidias et Michel-Ange. Mais en la faisant forte, il l'a faite aussi gracieuse. Eve devait posséder r éternel féminin, cet élément d'irrésistible séduction qui fit désobéir Adam à Jehovah, et nous ferma pour toujours le Paradis terrestre. La toile de M. Bouguereau ne laisserait rien à désirer si le peintre, pour obtenir l'harmonie, n'avait trop sacrifié les diversités de ton. La peau de bête qui couvre à demi Eve ne diffère pas assez des chairs, et les plantes, très-bien exécutées d'ailleurs qui remplissent le fond, gagneraient à être d'un vert plus franc. Leurs nuances rousses les rapprochent trop de la gamme blonde des nus.
La Paix est un délicieux tableau qui forme, involontairement sans doute, avec la Première Discorde^ une charmante et poétique antithèse. —Au milieu d'une prairie, deux enfants, le frère et la sœur, ou, si vous l'aimez mieux, le petit mari et In petite
femme dans la sainte nudité de Tinnocence, s'embrassent en laissant tomber la moisson de fleurs qu'ils viennent de cueillir. Ce sujet qui, sous un pinceau moins sûr de lui-même, pouvait tourner à l'afféterie, a la grâce sérieuse et tendre que Léonard de Yinci prête aux caresses de l'enfant Jésus et de saint Jean dans les Saintes Familles. Ce charmant groupe serait digne de jouer aux pieds de la Vierge.
Théocrite et Virgile ne désavoueraient pas le Retour des champs, une idylle traduite avec le plus pur sentiment de l'antiquité. — Une jeune femme porte un bel enfant sur son épaule; le père, qui vient ensuite, sourit à l'enfant et en agace la gourmandise d'une grappe de raisin qu'il cache derrière son dos, sans s'apercevoir que la chèvre faraiUère la lui mange dans la main. — Tout cela s'arrange comme les figures d'un bas-relief grec, et Méléagre, le délicat poète de l'anthologie, ferait làdessus une charmante épigramme.
Nous trouvons moins heureux le Faune et la Bacchante, le moins important, du reste, des quatre tableaux exposés par i'artipt'\ — La tête de la barchaiiie respire
bien l'ivresse sacrée, sou corps s'abandonne gracieusement ; mais ses jambes, repliées sous elle , paraissent courtes , comme si le groupe avait été placé trop bas dans la toile et que l'espace eût manqué au peintre.
Le portrait de M"' M. de C*** nous plaît beaucoup ; la pose en est simple, naturelle, élégante, et la finesse du modelé ne nuit pas au charme de la couleur.
Boulanger (Gustave). — C'est un sujet bien fait pour tenter un peintre que celui à' Hercule aux pieds d'Omphale ; il réunit la suprême force et la suprême grâce; le type mâle et le type féminin poussés à leur dernière expression. Que de ressources dans le contraste violent de ces natures si opposées, dans cette tran?position bizarre des attributs d'un sexe à l'autre ! A la main frêle, la noueuse massue ; aux doigts énormes, la quenouille fragile; sur les blanches épaules « le manteau sanglant taillé dans un lion ; » sur le dos montueux de muscles la transparente tunique rose !
M. Gustave Boulanger n'est pas tombé
«lans la faute, souvent rommise, de faire (rOmphale une gaillarde robuste et presque herculéenne. Il l'a représentée, au contraire, délicate, svelte, blonde, d'une élégance presque moderne, aussi féminine que possible, en un mot. Elle n'a pas le moins du monde l'air d'une dompteuse de monstres ; c'est une sorte de Fœdora grécoasiatique, de femme sans cœur des âges fabuleux. Ses yeux pétillent d'une malice féline ; ses narines se dilatent a\ec une joie méchante, et un rire de courtisane découvre ses dents blanches. Ah! la gueule du lion Néméen était moins redoutable, hérissée de tous ses crocs, que coiffant cette jolie tête blanche et rose !
VOmphale de M. G. Boulanger triomphe d'avilir un héros, satisfaction si douce pour certaines femmes! Elle le tient là sous son pied, courbé, faisant le gros dos, imbécile et ridicule, l'Alcide invaincu, le chevalier des douze prouesses , celui qui, de sou bûcher de l'ÔEta, montera prendre sa place dans le ciel parmi les Olympiens 1 — Il file ot dit des fadeurs. — Les hydres, les lions, les harpies, les sangliers et les monstres chaotiques dont il purgeait la
terre, les impuissants, les jaloux, les poltrons sont bien vengés !
On est si déshabitué de la peinture d'histoire et du nu mythologique, que les formes de l'Hercule ont généralement surpris et paru chimériquement monstrueuses. — On ne croit plus à ces prodigieux développements de muscles, à ces pectoraux, à ces dentelés, à ces biceps, à ces deltoïdes, à ces grands trochanters, à toute cette myologie, bien réelle pourtant, et dont il ne serait pas difficile de retrouver le modèle vivant. L'Hercule Farnèse est beaucoup plus vrai qu'on ne le suppose, et M. Boulanger n'apaseu besoin d'y recourir pour composer gon type d'Alcide. — Peut-être l'a-t-il fait un peu bestial d'expression; mais Hercule, quoique demi-dieu, n'a jamais passé chez les Grecs pour fort spirituel, et les poètes comi» ques ne se gênaient pas pour s'en moquer.
Les fêtes ne laissent ordinairement pas de trace ; la répétition du Joueur de flûte et de la Femme de Diomède dans l'atriuiE de la maison pompéienne du Prince Napoléon, conservera le souvenir d'un spectacle charmant. L'artiste a peuplé cet intérieur gréco -romain si fidèlement repro-
duit de figures qu'on pourrait croire au premier coup d'œil enlevées aux panneaux de la maison du poëte tragique, si, en s'approchant, on ne retrouvait des visages de connaissance à ces comédiens et à ces comédiennes costumés comme s'ils allaient jouer du Ménandre ou du Plante. Peutêtre même ce poëte drapé d'un manteau, qui suit sur un papyrus la récitation d'une actrice, s'habille-t-il parfois d'un habit bleu à palmes vertes, et se fait-il applaudir rue Richelieu comme il eût été applaudi au théâtre de Bacchus à Athènes. — Eh quoi ! voici Madeleine Brohan, Marie Favart, et Got, et Samson, et Geffroy. — Us y sont tous! antiques et modernes à la fois, gardant leur personnalité sous le déguisement. M. G. Boulanger a su fondre ensemble, avec un esprit rare et une convenance parfaite, ces deux éléments inconciliables en apparence : le présent et le passé, Paris et Pompéi, avant l'éruption du Vésuve!
Tous les détails d'architecture sont touchés d'une façon nette, légère, précise, sans que le côté pittoresque ait à souffrir du côté archéologique, et il rn rt'^sulte une har-
monie bien difficile à obtenir dans une décoration polychrome. Les personnages ont le style et le caractère voulus, et rarement pastiche antique fut mieux réussi.
Arabe : tel est le titre d'un petit tableau qui n'attire pas beaucoup le regard, mais qui est peut-être le chef-d'œuvre du peintre. — Un jeune Arabe posé en sentinelle perdue rêve, appuyé sur son long fusil. Sa tête régulière et douce, ses long^ burnous blancs pareils à des vêtemé??ts de femme, son attitude languissamment distraite ont un charme pénétrant et singulier que nous ne pouvons mieux comparer qu'à celui de l'Aouïmer de Fromentin dans Un été au Sahara. — Pour nous, toute l'Algérie est renfermée dans cette figure qui nous donne une de ces mélancolies nostalgiques bien connues des voyageurs.
Boulanger (Louis). — Celui-ci, c'est le Boulanger de Mazeppa, de la Ronde du sabbat et de la Saint -Barthélémy, ces deux lithographies si sauvagement romantiques, qui horripilaient les philistins amateurs des tètes de Grévedon \
Et leurs pas ébr-ialaut les voûtes colo! sales, Troublaient lesmorls couchés sous les pavés dessaliez.
Ce vieux refrain, avec son trépignement rhythmique, est venu après plus de trente ans bourdonner aux oreilles de l'artiste devenu sage, et il lui a fallu céder à l'obsession et faire tournoyer sous les ogives de la cathédrale abandonnée la ronde monstrueuse et sacrilège : sorcières, nécromans, goules, aspioles. Le tableau a du mouvement et de la couleur; mais la lithographie était plus vertigineuse, plus formidable et plus satanique. — Le scepticisme a un peu corrigé et diminué l'édition peinte. En 1828 on croyait au sabbat; on n'y croit plus.
La Rêverie de Velléda représente la jeune druidesse regardant les deux yeux de la lune au milieu d'un paysage sentimentalement bleuâtre. Il y a de la grâce et de la couleur dans cette inspiration de Chateaubriand.
Browne (M""* Henriette).— A Constantinople, lorsque notre curiosité, lasse de courir les rues, entrait dans les maisons et s'irritait de ne pouvoir dépasser le sélam- Jik avec ses tasse? de café et les chibcucks, nous nouf sommes dit souvent : t< Les
femmes seules devraient voyager en Turquie. — Que peut voir un homme dans ces pays jaloux? Des minarets blancs, des fontaines guillochées, des baraques roses, des cyprès noirs, des chiens galeux, des hammals chargés comme des chameaux, des caïdjis à chemise de soie, des cimetières plantés de pieux de marbre, des photographies ou des vues d'optique.
Rien de plus. — Pour une femme, au contraire, Todahk s'ouvre, le harem n'a plus de mystères ; ces visages, charmants saus doute, que le touriste barbu cherche en vain à deviner sour la mousseline du yachmak, elle les contemple dépouillés de leur voile, dans tout l'éclat de leur beauté ; le feredgé, ce domino du carnaval perpétuel de l'islam, ne dissimule plus ces corps gracieux et ces costumes splendides.
Le rêve que nous faisions. M"* Henriette Urowne vient de le réaliser.; elle rapporte d'Orient des nouvelles plus fraîches que celles des Mille et une Nuits, auxquelles il fallait nous en tenir.
U?ie Visite nous montre enfin l'intérieur d'un harem par quelqu'un qui l'a vu, chose rare pt peut-être unique, cm, bien
— Tique les peintres mâles fassent souvent des odalisques, aucun ne peut se vanter d'avoir travaillé d'après nature. — Pour l'architecture, n'allez pas vous figurer un Alhambra ou un palais de fée , mais bien une salle très-simple, avec quelques colonnettes et des murailles blanches garnies de divans. — Les visiteuses arrivent, la cadine les reçoit au haut de l'escalier. Elles n'ont pas encore quitté le yachmak et le feredjé; l'une est en rose, l'autre est en bleu, et la transparente mousseline de leur mentonnière laisse voir que toutes deux sont jolies; elles ont amené avec elles une petite fille. Les femmes du harem, assises ou plutôt accroupies sur le divan, ont l'air d'essayer un mouvement qui coûte à leur nonchalance pour fêter les nouvelles venues. Leurs occupations n'étaient pas bien importantes, Tuoe respirait une fleur, et l'autre, appuyée à la paroi du mur, fumait un papipos — la cigarette de l'Orient — car, sachez-le bien, le narghilé commence à passer de mode làbas. Sur lin escabeau incrusté de nacre pose un plateau de cuivre avec son aiguière. Rien n'est élégant comme ce? longues
robes à queue de couleurs tendres, qui filent sur les formes et donnent au corps tant de grâce et de sveltesse. C'est à faire prendre les crinolines en horreur ! Au bout de ces longues robes, comme des fleurs sur leurs tiges, se balancent de frais visages dont aucun teint de beauté européenne ne peut faire imaginer la nuance, car le • grand air ne les a jamais effleurés.
Une Joueuse de flûte nous initie aux divertissements du harem. Dr.ipée de mousseline blanche, une jeune musicienne joue sur la flûte de derviche une de ces mélodies au charme étrange qui s'emparent de vous si invinciblement, et vous rappellent le souvenir d'airs entendus dans des existences antérieures: trois femmes cadines ou odalisques l'écoutent appuyées au mur dans une attitude de rêverie extasiée. Une des compagnes de la joueuse de flûte, reconnaissable à sa guzla, agace une tortue se traînant sur un escabeau. Une troisième musicienne la regarde faire.
Ces deux scènes ont un caractère d'intimité orientale qui les distingue de toutes les turqueries fantaisistes. Voilà bien de
vraies dames turques. — M"** Henriette Browne a trouvé, après Decamps. un moyen neuf de peindre les murailles blanches : au lieu de les empâter, de les égraligner, de les trueller, elle les unit, elle les ponce , elle les stuque , pour ainsi dire, laissant tout le relief aux figures ; l'effet qui en résulte est très-heureux.
Une femme d'Eleusis est assez belle pour être canéphore aux Eleusinies, mais ce n'est pas un marbre antique que M"^ Henriette Browne a coloré de sa prestigieuse palette, c'est une Grecque moderne au type charmant et superbe, à la chemise blanche brodé*^ de rouge, à la vesie de peau d'agneau , à la ceinture bosselée de boules de métal, au tablier à triples franges, au fez entouré de mousseline— une déesse qui s'est faite marchande de limons , de pastèques et de raisins.
11 y a beaucoup de naturel et de sentiment dans la Consolation. — Un petit garçon tient à bras le corps sa sœur, plus grande que lui et grondée pour quelque leçon mal sue; — avec quel cu'ur et quelle sympathie enfautinrl comme il y va de tdiiieàniol ot c«»muio il boirait ce? larmes
s'il était assez haut pour atteindre les yeux (le l'affligée !
Le portrait de M. le baron de S... est d'une couleur excellente et d'une vigueur toute virile. Sans connaître le modèle, on sent sa ressemblance ; on sent que ce n'est pas là une ressemblance à lleur de peau. La personne morale y est aussi bien que la personne physique.
BoDMER. — Sous une espèce de hangar ou de hutle dont la neige blanchit le toit picorent des poules aussi bien peintes que celles de M Couturier. Au loin on aperçoit la campagne poudrée à frimas. — Cela s'appelle Poules sous un abri. Ce n'est pas un sujet palingenésique faisant pressentir les destins futurs de l'humanité, mais le ton en est fin, l'exécution délicate et serrée. Il n'en faut pas davantage. ^M. Bodoier a exposé aussi des Terriers sous des genêts et un paysage intitulé au Bas-Bréau où l'on retrouve les qualiiés sérieuses do l'artiste.
Bonheur (Auguste). — x\l"''Rosa Bonheur n'a pas exposé: mais son frère la remplace
avec un tel air de famille, qu'au premier a-pect l'on pourrait s'y tromper. Jamais ressemblance ne fut plus frappante, jamais consanguinité de talent ne fut plus irrécusable. Les trois tableaux de M. Auguste Bonheur, — r Ai^rivée à la foire (Auvergne), Rencontre de deux troupeaux dans les Pyrénées, la Sortie du pâturage^ semblent non-seulement exécutés par la main de M"" Rosa Bonheur, mais encore vus avec son œil et compris à travers son intelligence : ce n'est pas de l'imitation, c'est de l'assimilation. Chose bizarre, les œuvres de la sœur se reconnaîtraient peut-être à quelque chose de plus ferme et de plus viril.
L'habitude de la peinture grise, terne et boueuse, qui passe pour vraie aujourd'hui, peut faire trouver soyeuse, argentée et brillante la couleur de ces toiles ; mais la nature, lorsqu'on la regarde sans esprit de système, n'a pas l'aspect malpropre et fangeux qu'on se plaît, nous ne savons trop pourquoi, à lui donner. Elle est au contraire singulièrement nette dans ses formes; pure, franche et gaie dans ses tons. Les arbres ont des verts tendres»
frais, Iranspareuls, et no ressemblent pa:i à des éponges pourries. Le gazon se velouté de frissons moirés ; le ciel est léger, vague, lumineux, et les nuages n'y prennent pas l'air de décharges des gravats. — Il suffit pour s'en convaincre de se promener un jour d'été dans une belle campagne et de jeter les yeux autour de soi. M. Auguste Bonheur a osé, et c'est là une grande audace, dévernir la nature, lui enlever la fumée et la crasse, la débarbouiller de la sauce au bitume dont l'art la recouvre ordinairement, et il l'a peinte telle qu'il la voyait. Ses animaux ont la robe lisse et satinée des animaux bien portants; ses feuillages, la fraîcheur vivace de plantes lavées par la pluie et essuyées par le soleil. — ■ Certaines portions arrivent au trompel'œil complet et produisent l'illusion de relief du stéréoscope; entre autres, le petit ruisseau qui coule au bord de la route, dans la plus grande toile. Sans doute cette illusion n'est pas nécessaire dans la peinture d histoire, où l'idée et le style doivent prédominer; mais elle ajoute un charme à la représentation de la nature physique. — Quel peut être le me-
rite de bestiaux et de pâturages, si co n'e^i d'être vrais?
Bonne GRACE. — La Pudeur vaincue par C Amour est un de ces sujets que Prudhon eût aimé à traiter, et qui, par leur nature allégorique, donnent au peintre une occasion de nu bien rare dans les temps modernes. — Nous aimons ces motifs vagues en dehors des temps et des lieux, et qui, par leur généralité même, restent éternellement humains; ils transportent le fait vulgaire dans la sphère de l'art. Un réaliste, croyant faire merveille, eiÀt représenté un séducteur quelconque, roulier ou garçon de ferme, lutinant à coups de poing une laveuse de vaisselle. Pour nous, dussions-nous paraître rétrograde, nous préférons l'Amour corrégien de M, Bonnegrace, enlevant d'une main légère le dernier voile que la Pudeur retient d'une main tremblante. Ce bel adolescent à la chevelure bouclée et parfumée d'ambroisie, aux blanches ailes de cygne, nous semble plus vrai dans son déguisement mythologique que l'amoureux le plu? grossièrement réel. Il symbolise
rimmotiel désir >'empiiiaji1 de lu beauté, hoii idéal toujours poursuivi. La jeune fille est charmante d'émotion contenue et d'embarras virginal. — Ce groupe, d'une blancheur dorée, se détache harmonieusement d'un fond de paysage aux tons dune richesse étouffée et sourde qui le fait ressortir et en augmente la valeur. La couleur en est excellente et rappelle à la fois la nature et les maîtres également étudiés par l'artiste.
Outre la Pudeur vaincue par r Amour, M. Eonnegrace a exposé trois portraits que l'on peut ranger parmi les meilleurs du Salon : le portrait, de M. Tchoumakolï", artiste russe , le nôtre et celui de M. Havin. Ce qui est assez rare maintenant, M. Bonnegrace cherche la couleur, et il la trouve. La belle tête de M. Tchoumakoff, avec sa pâleur ambrée, ses cheveux noirs en désordre, sa barbe qu'argcntent çà et là quelques poils blancs, a une puissance de vie singulière : le regard nage dans un fluide lumineux, la narine respire, la bouche va parler ; les mains, croisées sur le genou, sont magnifiques de dessin, de modelé et de tûn; la veste de velours est
d'un noir intense et transparent qui s'accorde à merveille avec les glacis chaudement olivâtres du fond. C'est làjune peinlure magistrale et solide, ébauchée eu pleine pâte, conduite dans le sens des formes par une brosse aussi sûre que hardie et d'un grain superbe. Le temps l'agatisera sans l'obscurcir, et alors elle pourra prendre place dans une galerie espagnole ou vénitienne, parmi les œuvres des plus fiers coloristes.
Il nous est difficile de porter un jugement sur notre propre portrait. Si nous avons quelquefois" pratiqué la maxime grecque rvuSi (reauTôv , c'a été plutôt à l'intérieur qu'à l'extérieur; mais tous ceux qui passent devant cette toile, ne nous eussent-ils rencontré qu'au théâtre ou dans la rue, s'exclament et nous nomment au premier coup d'œil ; nous devons donc en présumer la ressemblance parfaite. Qunnt à l'exécution , elle a les mêmes qualités que celle du portrait de M. Tchoumakoff.
Le portrait de M. Ilavin est aussi une fort belle chose, d'une couleur forte et lumineuse, d'un modelé puissant, et fait
songer à ce beau portrait d'homiiip âg^é. œuvre unique de Pagnest.
Brendel. — M. Brendel est le peintre ordinaire des moutons, non pasdes moutons d'idylles, cardés de frais et enrubannés de faveurs roses, mais des vrais moutons, crottés, crasseux et sentant le suint. Nul mieux que lui ne sait rendre la chaude atmosphère des étables; on dirait qu'il a été berger toute sa vie. Ses toiles bêlent. Le Parc aux Moutons représente avec une vérité saisissante le troupeau endormi au clair de lune entre les barrières du parc, sous la garde du chien. — La Rentrée à la ferme^ le Plateau de Belle-Croix^ méritent également des éloges.
Brest. — La Place de VAt-Meidan à Constantinopley de M. Brest, reproduit, avec la plus pittoresque exactitude, l'aspect et le fourmillement de ce vaste espace qui formait l'hippodrome deByz:ince.
— A la droite du spectateur, en regardant l'obélisque, la Solimanyeh arrondit son dôme, dresse ses minarets et prolonge ses murs d'enceinte que dépassent des
feuillages ; à gauche s'entassent des maisons en bois diaprées de couleurs tendres» avec leurs étages en surplomb et leurs moucharabys grillés, et sur la place circulent les arabas attelés de bœufs gris, les talikas rapides, les mouchirs à cheval, les piétons de toute race et de tout costume. Turcs, Syriens, Arnautes, Bulgares, femmes en feredgé rose, pistache ou bleu, tandis que les marchands vendent du baklava, des concombres, des épis de maïs rôti et autres denrées exotiques.
L'un d'eux a même adossé sa boutique à ce pilier tronqué formé de deux serpents de bronze s'enroulant en spirale et qui provient, dit-on, de l'ancien temple de Delphes. Nous pouvons , comme témoin oculaire, attester la vérité sobre et forte du tableau de M. Brest. — Nous en dirons autant de la Pointe du séj^ail et du Missir- Charsi, bazar d'Egypte où se vendent les drogues, à Constantiuople.
Breton . — 11 y a chez M. Breton un sentiment profond de la beauté rustique qui le sépare des vulgaires faiseurs de paysanneries. Il ne flatte pas la nature en laiJ.
Cet artiste vraiim-nl digiio d'un nom trop prodigué aujourd'hui a compris la poésie grave, sérieuse et forte de la campagne, qu'il rend avec amour, respect et sincérité. Les travaux nourriciers de l'homme ont leur grandeur et leur sainteté: pour qui sait bien les regarder, ils s'accomplissent solennellement à la manière des rites religieux, avec des Cormes et des attitudes presque hiératiques, comme si l'on célébrait les fêtes de l'antique Cybèle. Regardez dans le Colza cette jeune fille qui crible la graine. Ne dirait-on pas, à la voir avec cette noble pose donnée par sa fonction même, une vierge d'Eleusis tenant le van mystique? Sa tête hâlée au profil pur et ferme ne démentirait pas la supposition.
Le tableau des Sarc'euses produit nuv impression mystérieuse et douce qu'on n'attendrait pas de son titre. Le soleil se couche; déjà son diH:]ae rougi a disparu plus qu'à moitié derrière la ligne d'horizon, au bout d'uae vaste plaine dont quelques femmes couibées arrachent les mauvaises herbes. L'une d'elles, fatiguée sans doute, s'est relevée et se tient debout
— seau iecoud plau, détachée en silhouette sur la limpidité du ciel avec une sveltesse et une élégance rares. Le travail va finir avec le jour, et la belle créature se redresse comme une plante à la fraîcheur du soir !
Est-ce la même qui rêve accoudée dans le tableau intitulé le Soir y pendant que ses compagnes plus folâtres se prennent les mains et forment une ronde? Ce type semble préoccuper le peintre, et il reparaît à travers son œuvre comme la répétition involontaire de quelque Fornarina villageoise. On peut, du reste, le revoir avec plaisir. Il rappelle avec plus de force et de style la Claudie de George Sand.
L'Incendie sort de la manière de M. Breton, qui affectionne les scènes tranquilles et simples et ne vise pas habituellement au dramatique. Il y a beaucoup de mouvement, d'action et de terreur dans ce tableau. — L'incendie, avec la lividité de la flamme au soleil, dévore à travers des tourbillons de fumée la toiture d'une chaumière. On accourt, on s'empresse, on se passe les seaux d'eau, on attaque les murailles pour isoler le feu, tout en procédant au sauvetage des personnes , des
animaux et des meubles. — Lps bestiaux effarés qu'on fait sortir malgré eux de IV'iable se révoltent et mettent le désordre dans la foule. Tout cela est rendu avec beaucoup de talent , d'énergie et de mérité.
Briguiboul. — Cet artiste a exposé une Danaé^ un Job et un portrait d'homme. La Danaé est une grande figure exubérante de formes, qui semble accuser chez le peintre une préoccupation de Rubens et de Jordaens, bien qu'il n'incendie pas sa palette de tons rouges et, se maintienne dans une tonalité blonde plus italienne que flamande. Cette figure a de l'aspect et une certaine tournure magistrale. Job, piteusement étendu sur son fumier, écoute les consolations ironiques de sa femme dans une pose de raccourci originale et savante. Le portrait d'homme est d'une bonne facture.
Brion. — Le Siège d\me ville par les Romains sous Jules César nous montre, chose curieuse, une batterie de balisteset de catapultes. Ce sont des engins formida-
blés à l'iêil que ces antiques !ll^tI•uments de destruction ! D'un effet moins paissant que nos canons rayés et nos mortiers, ils ont un aspect énorme, farouche et monstrueux, qui frappe Timagination et l'épouvante. Quelle complication de poutres, de ressorts, de roues, de détentes et d'engrenages ! Elles sont là, balistes et catapultes, bardées de cuirs verts pour ne pas s'allumer aux dards enflammés et aux pots à feu. Les soldats tendent sur un treuil la corde qui doit chasser le projectile, ou balancent le madrier destiné à battre en brèche les remparts. — Au pied des machines sont rangés les boucliers destinés à former la tortue au moment de l'assaut. — Tout l'attirail du siège antique est reconstruit avec une science d'archéologie que nous ne soupçonnions pas chez M. Brion, qui jusqu'à présent s'était plus occupé des habitants de la forêt Noire que de la balistique sdiis .fuies César. Mais rien n'est impossible à un homme d'un vrai talent comme M. Ikion. Son Siérje d\me cille par les lio/jtains lui fiit beaucoup d'honneur, car l'exaclitude technique ne Ta pas empêché de composer un tableau
plein de vie, dr- moiiveiïienl el do couleur.
La Noce en Alsace.^ le Repas de noce el le Benedicite nous ramènent aux sujets favoris du peintre, les vieilles coutumes pittoresques conservées encore dans quelques provinces fidèles à la couleur locale, et que les artistes se dépêchent de fixer sur la toile avant qu'elles ne disparaissent. M. Brion sait rendre avec une grâce charmante ces types particuliers, ces costumes bizarres, ces intérieurs aux détails caractéristiques : il donne du sentiment et de la beauté à ces physionomies rustiques qui peut-être n'en ont pas; mais, .si c'est un mensonge, nous le lui pardonnons bien volontiers.
Cabanel. — Lehasard alphabétique, judicieux cette foi?, amène en tête de la lettre C un peintre à qui son mérite assigne en effet cette place, M. Cabanel. 11 domine réellement cette série abondante en œuvres remarquables et qui se renferme presque entière, au bout de la galerie des B, dans une espèce, de salon carré où la lumière nous a semblé plus favorable qu'ailleurs.
C'est un charmant tableau que la Nyrnphe enlevée par un faune. Charmant n'est point ici une vaine épilhèto élogieuse.
Elle ré-ume l'idée même de l'œuvre.
M. Cabanel a évidemment, et nous lui en savons un gré infini, travaillé sous la préoccupation du charme. Les artistes aujourd'hui ne pensent pas à plaire aux yeux, ce qui, en somme, est le but de la peinture. Ils veulent être savants, profonds, originaux, sublimes, bizarres même; mais ils
déd.'iignent l'agrément comme au-dessous d'eux. Tel tableau vanté impressionne péniblement la vue, et l'esprit seul se rend compte du mérite de l'ouvrage, — La Nymphe enlevée par un faune s'épanouit comme un bouquet de palette, et, du plus loin, avant que l'on ait pu en discerner les détails, l'aspect général caresse le regard par des gammes de tons frais, harmonieux et doux. Vous êtes séduit comme à la vue d'une gerbe de fleurs, d'un beau tapis de Perse, d'un assortiment de soies nuancées. — C'est là, nous le voulons bien, une sensation purement physique, mais du ressort même de la peinture, et sans laquelle, à notre sens, il n'y a pas de peinture parfaite. Sachons donc gré à M. Cabanel de la faire naître.
En un siècle plus mythologique que le nôtre, la Nymphe enlevée par un faune se serait appelée « Pan et Syrinx, » car ce n'est pas un faune vulgaire que le demidieu qui serre cette belle fille entre ses bras : il n'appartient pas au troupeau lascif et rustique des chèvi es-pieds. Dans sa difformité hybride, il conserve une sorte de beauté, et l'émotion voluptueuse peut se
mêler à l'épouvante chez la nymphe qu'il enlève. Aux boucles laineuses de sa tête il a enlacé une agreste couronne de coquelicots : c'est plus de coquetterie que n'en ont ses pareils. Une peau de panthère se noue autour de ses reins, et à sa ceinture est suspendue une flûte de Pan. qui indique le musicien, l'artiste capable d'emporter le prix aux luttes de chant.
D'un bras vigoureux il soulève la nymphe qui se renverse en se débattant, et dont les cheveux défaits s'épanchent par nappes d"or. Elle cherche à éviter le baiser camus du ravisseur, mais sa petite main est un obstacle facile à écarter, et l'expression de ses yeux noyés, de ses joues rougissantes , de sa bouche entr'ouverte où reluit l'éclair perlé du sourire, n'indique pas une volonté de résistance bien farouche. Le lieu est désert, le demi-dieu pressant; les napées se cachent sons les roseaux, les oréades dans les cavernes des montagnes; les compagnes de la Jeune nymphe se sont enfuies. Heureux faune !
On ne saurait rêver un corps plus jeune, plus suave, plus délicatement virginal que ce torse de nymphe, d'une blancheur
neigeuse, qui palpite contre la brune poitrine del'cegipan. — Des demi-teintes azurées, rappelant le ton léger du ciel comme l'or des cheveux rappelle les rousseurs du feuillage, baignent de leur transparence les rondeurs du sein, tandis qu'une lumière argentée satine le ventre, les hanches et les cuisses, pour reparaître en baisers roses au bout des pieds. Quelle fraîcheur ! quelle grâce ! quelle harmonie ! Comme cela est caressé d'un pincean sûr de lui dans sa légèreté, et qui sait fondre les couleurs sans altérer les formes, sans perdre le modelé !
Le paysage, traité d'une manière large et vague, soutient les figures comme un accompagnement soutient la mélodie. Il est étoffé et riche, mais d'une richesse peu voyante, et il enveloppe amoureusement la scène de mystère , de silence et d'ombre.
Dans son genre, le Poëte florentin est une toile aussi réussie que la Nymphe enlevée par un faune. Assis sur le btinc de marbre d'une villa, lepoëLe fait j-ans doute la glose d'un sonnet d'amour platoniquement alanibiqin'' à la niod*:' du temp.*. Un
jeune couple: l'amant, beau jeune homnip de vingtans, la maîtresse, délicieuse blonde au pur profil, écoatpnt réciter le poëte. Peut-être une étincelle de jalousie brillet-elle dans les yeux de l'amant à voir son aimée prêter une attention si émue aux rimes de l'autpur ! Plus loin se tient accroupi avec une pose de nonchalance heureuse un autre compagnon également jeune et beau. Un troisième s'est allongé sur le dossier du banc, et, la tête entre ses main?, savoure à son aise la poésie. Tous ces personnages, vêtus de beaux costumes florentins, s'arrangent avec une élégance rare et forment un groupe dont l'œil ne peut se détacher.
La Madelei?ie pénitente ne se montre qu'à mi-corps et semble un peu gênée par son cadre; abîmée dans une pieuse rêverie, eUe contemple sa croix de roseau, la poitrine gonllée de sanglot^;, les yeux meurtris de larmes. La tête maigrie et fatiguée, quoique belle encore, a cette douloureuse profondeur de sentiment qu'on admire cIhz Ary Schiffer, mais avec des qualités de peintre bien supérieures. Il est fAcheux que les bras, vu? en rnceourci, ne
s'emmanchent pas bien avec les épaules et donnent à la figure un air contraint : cela tient, sans doute, à la dimension restreinte de la toile. Quelques centimètres ajoutés par en bas mettraient la belle pénitente à l'aise et doubleraient son charme; mais peut-être M. Cabanel a-t-il craint, en un sujet demi-religieux , d'être trop séduisant.
Outre le mérite de la ressemblance, le portrait de M"* I. P. a celui d'être admirablement composé. — Qu'on ne s'y trompe pas, l'agencement d'une seule figure demande une composition tout aussi bien que le balancement d'un groupe. Les grands maîtres n'y manquent jamais , et c'est ce qui fait des tableaux des portraits signés par eux, tandis que la plupart des portraits modernes ne sont que des images. L'attitude est simple ; les mains s'arrangent avec bonheur sur l'éventail qui prétexte leur mouvement; les blancs doux et chauds de la robe de mousseline, le bleu turquoise légèrement verdi de l'écharpe font valoir le teint brun et les cheveux noirs du modèle.
Le portrait de M"" W. R... en robe de
velours noir, que contourne une riche fourrure, n'est pas moins remarquable. M. Cubanel, avec l'harmonie de tons et la douceur de pinceau qui séduit les gens du monde, sait conserver toutes les qualités sérieuses de l'artiste. — Il est agréable et tendre dans sa peinture, mais point efféminé ; sous ces chairs si soyeuses et d'un grain si fin, il y a des os, des muscles, des nerfs. Citons aussi avec éloge le portrait de Son Exe. le ministre de l'agriculture, du commerce et des travaux publics.
Tout autre peintre que M. Cabanel, prenant la route du joli, nous alarmerait peut-être un peu : mais, chez lui, la grâce est la grâce de la force, et pour s'en convaincre, il suffit de penser à la Mort de Moïse, ce tableau grandiose et micheliingesque, par lequel il débuta,
Campotosïo. — Malgré ce nom espagnol et torride , M. Campotosto est Belge, de Bruxelleset non de Madrid, comme l'atteste le livret; mais un nom castillan n'est pas rare en Belgique. L'aspect de la peinture de M. Campotosto permettrait de continuer (ctte snppnj;ition d'origine méri-
dionale, car elle est chaude, colorée, un peu brûlée au soleil ou*au four, et d'une facture énergique.
L'Heureux Age^ un Petit Coin où l'on pleurCy les Enfants de pêcheurs^ sont faits d'un mélange de Murillo et de Léopold Robert, que l'auteur a relevé d'une sauce à lui particulière. Le tout forme un régal très-agréable à l'oil et d'aspect original. La loterie a acquis une des toiles de M. Campotosto, qui ne sera pas un des lots les moins enviés.
Caraud. — On ne peut'refuser à M. Caraud une assez fine intelligence du 18* et du 17' siècle ; il en. connaît familièrement les mœurs, la physionomie et le costume. Son dessin ne manque pas de correction, sa couleur est agréable, sa touche adroite; un peu plus d'accent et d'originalité, ce serait parfait dans ^son genre. Son exposition de cette année consiste en quatre tableaux : la Prise dliahit de 3/"' de la Vallière au couvent des Carmélites (11)74). la Prière^ la Convalescence et la Chaise à porteurs. Le plus considérable est la Prise d'hahii de Af"~ dfs In Vallière. La
figure de celle qui, après avoir été la première et peut-être la seule passion de Louis XIV, devint humblement sœur Louise de la Miséricorde, a une grâce pénitente et mélaûcolique sous les ciseaux qui entament sa blonde chevelure ; mais l'ensemble du tableau pèche par une trop grande gaieté de couleur et vme coquetterie un peu mondaiae d'ajustements.
Cette solennité religieuse eût demandé une gamme de tons plus grave et plus sombre. L'effet de la scène y eût gagné. Dans la Convalescence, l'expression de la jeune femme qui , soutenue par ses parents, va, au sortir de sa chambre de malade, aspirer sa première bouffée d'air au jardin, est rendue avec beaucoup de sentiment. La Prière estime jolie toile, et la Chaise à porteurs, où, guidée par un seigneur, va monter cette belle dame, caractérise bien la galanterie cérémonieuse du grand siècle.
Castan. — Il y a beaucoup de fraîcheur et de lumière dans les Environs de Sion (Valais) et Au bord dtm ruisseau, de M. Casian. Cet artiste a une façon légère de
t'euiller qui rend beaucoup mieux la nature que les empâtements compactes dont on abuse beaucoup aujourd'hui. L'œil suit à travers les verdures transparentes les bifurcations des branches et tous les élégants détails de l'anatomie végéale ordinairement perdus dans l'opacité des masses.
Les brises et les rayons jouent parmi ces sveltes ramures. Sans redouter la vulgaire plaisanterie du plat d'épinards, M. Castan donne à ses prairies ce vert d'émeraude qui caractérise la jeune herbe saturée de fraîcheur au voisinage des ruisseaux. C'e^^t une hardiesse dont nous le félicitons.
V Intérieur de forêt en hiver rend bien le soleil pâle de la froide saison'glissant entre les arbres dépouillés et projetant leurs ombres grêles sur le chemin jonché de feuilles mortes. Il fallait toute la finesse de pinceau de M. Castan pour exprimer sans confusion et sans lourdeur tous ces squelettes d'arbres superposés.
Cermak (Jaroslaw). — Une Razzia de bachi-houzoïicks dans un village de l'Herzégowine, de M. Cermak, attire impérieusement le regard par une certaine brutalité
puissanle et lumineuse. — Un bachi-bouzouck à tête rasée enlève, pour la revendre à quelque sérail, une belle jeune femme nue qui se tord entre ses bras et l'égratigne. On voit à l'impassibilité opiniâtre du ravisseur qu'il pense plutôt aux bourses d'or du Dj^-llab qu'aux charmes de sa victime. 11 voudrait bien ne pas endommager cet objet de prix qui se débat sans souci des déchets et des meurtrissures. Au pied du groupe s'étale un enfant massacré dont les vagissements importunaient. Au fond, d'autres bachi-bouzoucks mettent le feu aux maisons saccagées. — Ces détails sont plus apparents dans la description que dans le tableau même, où le torse de la femme accapare l'œil par l'éclat vivace du ton et la fougueuse luxuriance de la chair. — C'est un beau morceau que ce corpsplein de force, de jeunesse et de santé, grassement féminin et satiné de lumière.
Le Raïa slave^ drapé dans son grand manteau rouge, a bien le caractère mélancolique, féroce et sauvage du type. La tête est superbe, et le corps se sent à merveille sous les larges plis de l'épaisse étoffe.
— loi
Nous aimons aussi beaucoup la jeunn Paysanne ax^ec son enfant (Croatie). Tous les détails de son pittoresque costume, manches fenestrées d'entre-deux de guipure, tablier à franges, broderies aux couleurs vives, colliers, plaques, chaînettes de sequins, sont rendus avec largeur et précision à la fois. Le type de la figure a une grâce exotique qui met le rare dans le charmant. — Quant à l'enfant, il est fort joli sans doute, mais un peu trop mou, car ses chairs cèdent comme de la pâte sous la pression des doigts maternels.
Cette exposition est, à ce qu'il nous semble, le début de M. Jaroslaw Cermak. Du premier coup il a su se tirer de la foule, et se faire apercevoir dans cette immense cohue de tableaux, — Au Salon, ce n'est pas le tout que d'avoir du talent, il faut encore que ce talent soit visible ou plutôt voyant^ pour parler le jargon de la mode.
Chaplin. — Occupé de peintures décoratives aux Tuileries et à l'Elysée, M. Chaplin n'a exposé que trois portraits : le portrait de M""' M., celui de M"" P. et ceux
des enfants de M"* A. G. On y retrouve les qualités qui ont fait la réputation de Tarti5te,le réalisme dans la grâce et une fraîcheur rare de coloriSo La touche à la fois délicate et brusque de M. Chaplin, le mélange de frottis et d'empâtements qu'il emploie, l'éclat lumineux de ses satins, la manière libre dont il chiffonne le taffetas et les gazes, ôtent à ses toiles la fadeur qu'évitent rarement les peintres fashionables.
Chavannes (Puvisde). — Nous plaçons ici M. Pu\is de Chavannes; il y adroit par l'initiale d'un de ses nom-, et ses deux vastes peintures occupent toute une paroi du Salon où se trouvent les toiles de M. Cabanel. Quoique M. de Chavannes ait déjà exposé un Retour de chasse plein de belles promesses, on peut dire' qu'il débute véritablement cette année. D'un seul coup il est sorti de l'ombre; la lumière brille sur lui et ne le quittera plus. Son succès a été grand et cela fait honneur au public, car M. P. de Chavannes ne cherche pas, comme on dit, la petite bête.
Son esprit se meut dans la plus haute
sphère de l'art et son ambition dépass<î encore son talent. L'aspect même de ses deux grandes compositions , Bellum, Co7icordia, intrigue le regard. Sont-ce des cartons , des tapisseries, ou plutôt des fresques enlevées d'un Fontainebleau inconnu , par un procédé mystérieux , que ces immenses toiles entourées d'un cadre de fleurs et d'attributs comme les peintures de laFarnésine?Quel procédé at-on employé pour les peindre? la détrempe, la cire, l'huile? On ne sait trop, tant la gamme est étrange, en dehors des colorations habituelles; — ce sont les tons neutres ou savamment amortis de la peinture murale, qui revêtent les édifices sans réalité grossière, et font naître l'idée des objets plutôt qu'ils ne les représentent. — M. P. de Chavannes, insistons sur ce point, à un moment où tant de palais et de monuments s'achèvent, attendant leur tunique de fresques, n'est pas un peintre de tableaux ; il lui faut, non pas le chevalet, mais l'échafaudage et de larges espaces de muraille à couvrir. C'est là son rêve, et il a prouvé qu'il pouvait le réaliser. Ce jeune artiste, dans un temps de prose et
de réalisme, est natureliouieul héroïque, épique et monumeiitai, par une récurrence de génie bizarre. It semble qu'il n'ait rien vu de la peinture contemporaine et sorte directement de l'atelier du Primatice ou du Kosso.
Le sujet de la Guerre est pris dans un sens synthétique, en dehors des circonstances de temps, de lieu et de particularité quelconque. C'est l'idée elle-même rendue sensible avec une singulière puissance poétique. La guerre a passé sur un pays ; l'œuvre de conquête est achevée; trois clairons à cheval, impassibles, semblables d'attitude, sonnent la fanfare du triomphe comme les anges sonneront l'appel du jugement dernier, et sont aussi effrayants. — Cela est grand, farouche et sauvage, avec une tournure antique, à la façon de certains vers des Niebelungen. — Derrière, vient confusément l'armée emmenant les captifs qui se tordent les bras dans leurs liens. — Au centre de la composition, de .^jpfcelles jeunes femmes, enchaînées ou dépouillées de leurs vêtements, déplorent leur virginité ou leiii' honneur. — Au premier plan, la vieille aïeule, Hécube rusti-
que aux flancs fourbus par la maternité, pour nous servir de l'énergique expression shakspearienne, aboie de douleur devant le cadavre de son fils. Le vieux père sanglote et se lamente, fou de désespoir. Un peu plus loin, les bœufs de labour éventrés agonisent, renversant la charrue dans leurs convulsions suprêmes. Au fond, le village qui brûle envoie au ciel, comme une prière et une demande de vengeance, un long jet de fumée noire que le vent rabat, comme le dais d'un immense catafalque, sur la plaine livide. Rien n'est plus tragique que ce tourbillon sombre! Des trophées, des palmes, des engins de guerre groupés avec un goût sévère, encadrent ce chant de poëme homérique.
La Concorde nous transporte dans un vallon de Tempe, ombragé de grands arbres verts, arrosé d'eaux courantes ; les guerriers ont déposé leurs armures ; ils se reposent ou s'exercent à dresser les chevaux; les innocentes industries de la paix occupent le loisir des femmes ; l'une d'elle?, agenouillée, presse le pis d'une chèvre , l'autre porte une corbeille de fruits, une troisième tresse des fleurs;
celle-ci rêve accoudée; celle-là, qui rappelle dans ?a nudité superbe les hautes élégances florentines, se tient debout fièrement, comme une Vénus sortant de la mer. — On se croirait au temps de l'âge d'or, tant il y a de calme, de fraîcheur et de repos dans celle composition aussi tranquille que l'autre est furieUÉe! — La couleur clle-mê ne en est moins abstraite et plus humaine. Le peintre semble avoir profité de la paix pour achever à loisir certains morceaux : — aussi beaucoup de gens préfèrent-ils la Concorde à la Guerre ; mais ce n'est pas notre avis, quoique nous admirions sincèrement l'une et l'autre. Des fleurs et des fruits d'une couleur excellente bordent cette idylle arcadienne et la complètent; le sens ornemental et décoratif perce chez M. de Chavannes jusque dans les moindres accessoires.
Et la critique! allez-vous dire, vous n'en indiquez aucune. M. Puvis de Chavannes est donc parfait? Eh ! mon Dieu ! non; il a d'énormes défauts ; mais voilà un peintre qui naît, ne le tuons pas tout de suite; laissons-le faire. Nous le critiquerons plus
tard, — quand il n'aura plus que des qualités.
Chintreuil, — Cet artiste aime à regarder la nature par un angle particulier.
— Il la saisit dans ses moments d'originalité, car parfois la nature est banale et manque ses tableaux comme un peintre sans talent. Il en guette les caprices hasardeux , les attitudes bizarres , les effets risqués, pour les transporter sur la toile. Aussi, malgré son mérite, le public le comprend-il peu. Souvent, à force de vérité, M. Chintreuil a l'air faux; il peint ce qu'on ne voit pas tous les jours ou ce qu'on dédaigne de peindre l'ayant vu :
— un Champ de pommes de terre ; — des Genêts eji fleur. Que diraient de ce premier motif les fidèles du paysage historique? Quant au second, il étonne l'œil par sa floraison jaune d'or sur une lande au bout de laquelle s'enfonce en terre un soleil rougi. — L'Aube après une nuit d'orage cause une impression presque tragique. Le matin gris, comme dit Shakspeare, se lève dans les lividités d'un ciel menaçant sur une eau clapoteuse et trou-
ble bordée d'arbres noirs où ballotte une barque désemparée et qui rejette un cadavre à ses rives. La sensation froide et maladive de l'aube a rarement été mieux rendue. Vers le soir représente un troupeau se hâtant de rentrer au bercail sous la menace de la tempête, La rafale souffle, mêlant aux nuages des tourbillons de poussière; les arbres se tordent convulsivement, les herbes ploitmt, les roseaux claquent comme des lanières de fouet. — Bientôt les larges gouttes vont tomber et les cataractes du ciel s ouvrir.
Clément. — Quel excellent morceau de peinture que la Romaine endormie de M.
Clément! Nous avons revu avec plaisir cette belle femme brune, étendue sur des linges blancs comme une Vénus du Titien, et notre admiration pour elle s'est augmentée encore. Les moiteurs de la sieste colorent ses joues hâlées et lustrent ses abondants cheveux noirs; sur sa poitrine , le rhythme du sommeil soulève et gonfle sa gorge orgueilleuse, et le reste du corps se groupe dans un souple abandon. — Comme res chairs sont vraies, fermes et pleines
de suc ! La \ie y circule ; elles sont supportéips par des os et des muscles, et n'ont pas le moindre rapport avec ces crcmes fouettées, blanches et roses, dont on pétrit les nudités de boudoir. C'est une vraie Romaine, une fille de la Louve, rendue avec un art tout italien.
Le Dénicheur d'oiseaux^ une vieille connaissance de l'École des beaux-arts comme la Romaine endorrnie^ est une chose charmante d'une grâce sérieuse et sévère, oii l'étude de la nature et l'étude de l'antique se fondent heureusement.
Clère. — L'Italie est la grande inspiratrice, aima parens ; elle a porté bonheur à M. Clère. Les Femmes de Saracinesco à la fontaine éblouissent l'œil par la réverbération de cette lumière blanche du Midi qui semble invraisemblable sous le jour louche et faux du Nord. Le soleil frappe d'aplomb le versant du rocher d'oii sourd la fontaine, découpant des ombres étroites et bleues, incendiant et décolorant les femmes aux costumes pittoresques qui se groupent autour de la source avec leurs vases de cuivre et leurs? paniers de linge.
Une Famille de moissonneurs dans la campagne de Rome rappelle, pour la beauté des types, le style rustiquement raphaélesque de Léopold Robert. La jeune femme qui se penche vers le berceau deviendrait bien aisément une madone avec l'Enfant Jésus , Madonna col Bambino , comme disent les Italiens dans leur dévotion caressante et familière.
Le jeune Pâtre dans la campagne de Rome a aussi beaucoup de caractère.
Comte. — & Après que Charles "VII eut reçu l'onction sainte et eut été proclamé roi, Jeanne, tout en pleurs, lui dit en embrassant ses genoux : Gentil roi, ores est exécuté le plaisir de Dieu qui vouloit que levasse le siège d'Orléans et que vous amenasse en ceste cité de Reims, recepvoir votre saint sacre, en montrant que vous êtes vray roi et celui auquel le royaume de France doit appartenir. »
Cela se passait dans la cathédrale de Reims le 17 juillet 1429.
M. Comte, l'auteur de Henri III montrant ses singes et ses perroquets aux dames de la cour et de tant d'autres toiles
familièrement historiques si appréciées aux Salons où elles se produisirent, a commis, en abordant un sujet si vaste et si complexe, une de ces généreuses imprudences dont on ne peut blâmer un artiste, même lorsqu'elles ne réussissent pas complètement. M. Comte n'a éludé aucune des difficultés que présentait la mi^e en scène de ce grand drame dont il pouvait ne montrer que le groupe principal.
On voit l'immense cathédrale coloriée comme elle l'était au moyen âge, les tribunes pleines de seigneurs et de dames; les stalles sculptées occupées par les prélats, l'estrade royale avec ses dignitaires, ses massiers et ses pages; —Jeanne s'agenouillant aux pieds du roi, les hauts barons, roides dans leurs armures d'or, — tout le monde anguleux, bariolé et blasonné du 13* siècle : un prodigieux travail de résurrection fait avec une conscience scrupuleuse et une science profonde. Mais peut-être, comme cela arrive souvent, Tarchéologie a-t-elle nui à l'art dans le tableau, d'ailleurs si recommandable, de M. Comte. Il lui en aurait trop
coûté de sacrifier à rharmouie générale quelque détail caractéristique péniblement appris ou reconstitué. Que de têtes vivantes de la vie de l'époque , que de costumes ou d'accessoires merveilleusement rendus on distingue parmi cette foule diaprée en s'approchant un peu du tableau ! — Jamais M. Comte n'a fait une plus grande dépense de talent.
Corot. — Nous avons toujours'eu pour M. Corot une vive sympathie. C'est une nature naïve, timide, idyllique qui traduit parfois l'antiquité avec la bonhomie familière de la Fontaine; mais, cette fois, nous avouons que son Orphée nous pi.TÎt médiocrement. — • Cette silhouette bizarre, suivie d'une Eurydice roide comme une poupée, exciterait le rire, si Ton pouvait rire de cet excellent Corot, si amoureux de son art, si travailleur et si convaincu. Heureusement on le retrouve tout entier dans le Soleil levant^ dans le Souvenir iV Italie^ dans le Lac, avec son atmosphère argentée, sa vapeur lumineuse, ses eaux calmes, ses arbres cl.iirs et son aspect élysêen.
Courbet. — On dirait que M. Courbet a ftnfin compris qu'il avait trop de talent pour chercher le succès par des excentricités voulues. — L'apôtre du réalisme s'est contenté cette année de faire de l'excellente et solide peinture. — Pas de Vénus capitonnée, pas de demoiselles de -village, pas de lorettes au bord de la Seine, mais des animaux et des paysages d'une grande vérité et d'une exécution magistrale. Le Rut du printemps nous fait assister à un de ces combats entre rivaux d'amour qui se terminent souvent par la mort. Dans la clairière d'une forêt aux arbres séculaires, deux cerfs, îlesbois entre-croisés, luttentavec une rage opiniâtre. Un troisième, hors de combat, brame et agonise, une large plaie au flanc. Les animaux sont admirablement peints, le paysage est superbe. — Le CerJ à Veau, haletant, à bout de forces, se jette éperdument dans une mare sombre au milieu d'un site sauvage et lugubre. Sneyders ou Velasquez signerait cette toile. Nous aimons infiniment moins le Piqueur, dont le paysage seul est beau. Maître Courbet, effacez ce cheval de carton monté par un cavalier de bois, mais réservez pour
en soimer une fanfare la trompe dont le cuivre fait illusion. — Le Renard dans la neige est plein de finesse. On ne croque pas plus spirituellement un mulot faute de poules. Citons, pour finir, la Roche d'Oragnon : une roche grise, des arbres verts, une eau limpide et frissonnante.
CuRZON. — M. de Curzon continue à expl'iiter heureusement la veine de ses souvenirs italiens. Ecco fiori représente déjeunes bouquetières napolitaines offrant avec un sourire leur marchandise embaumée. On sait la grâce que M. de Curzon sait donner à ces types populaires. Peut-être même maintenant vise-t-il trop au joli. — U7ie Ics.^ive à Cervara^ Etats romains, a un caractère plus sérieux. — La Halte de pèlerins^ près du couvent de Subiaco, acquise par la loterie , est une des meilleures choses qu'ait peintes l'artiste. — La Famille de pêcheurs^ dans l'île de Capri, ne manque pas de charme: mais nous lui préférons rilissns et les Ruines d}( temple de Jupiter^ près d'Athènes, un site d'une beauté sévère, dessiné avec une fermeté de li^ne^ qui font regretter que
— ll."J —
\1. (le rui'zoïi, s^^duit par d'autres faritai- ■^ies, néglige le paysage, dont il serait aisément l'un des maîtres et auquel il doit ses premiers succès.
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Dana. — Ce peintre, né à Boston, a exposé Une Cour de ferme à Etretat. — Des corps de bâtiments rustiques aux murailles grises, ombraeés d'arbres se reflétant dan^^ une mare, et sur tout cela un joyeux rayon de soleil égayant les demi-teintes bleuâtres qui baignent le reste de la toile. — C'est fin de ton et bien rendu ; mais peutêtre eussions-nous préféré, vu la nationalité de l'auteur, un site plus exotique, une de ces forêts ou de ces prairies que Fenimore Cooper décrit si bien. Cela semble étrange de Tenir du nouveau monde dans le vieux pour peindre une ferme à Ktretat.
D'Argent (Yan). — Il y a un véritable sentiment fantastique dans les Lavandières de ?u(it, de M. Yan d'Argent. — On connaît cette légende bretonne 'des laveuses spectres, qui savonnent des linceuls avec (lu clair do lune sur la pierre des lavoirs
et pi'ierif, If piiss;int égarô d»; les nidor à lordre leur lingf. C'ost par ces iiuils on des brumes blanches flottent au-dessus des prairies et^es saulaies qu'on entend le bruit de leurs battoirs couper la note plaintive de la rainette dans le vaste silence de la campagne. — L'artiste a représenté, sur une toile de forme oblongue , les lavandières de nuit à la poursuite d'un pauvre paysan bas-breton, à qui la peur donne des ailes malgré ses grègues embarrassantes et ses lourds sabots. Mais l'haleine va bientôt lui manquer et il tombera mort dans une de ces flaques d'eau où, parmi les nénufars, flotte déjà un cadavre. L'essaim des laveuses nocturnes s'allonge derrière lui comme un banc de vapeurs, dessinant de vagues formes humaines, tendant de maigres bras armés de battoirs. Les vieux troncs de saules écimés se tortillent hideusement au bord de la route et prennent de monstrueuses apparences spectrales ; de leurs moignons informes, ils semblent vouloir retenir le fugitif ou le menacer. Cependant une lune blafarde jette son froid rayon sur cette scène de fantasmagorie,
ébauchant ç^ et là, à travers l'obscurité, des silhouettes inquiétantes.
Les Pilleurs de mer à Guisseny^ quoique rentrant dans le domaiift de la réalité, ont néanmoins un caractère fantastique.
Des paysans ont attaché une lanterne aux cornes d'un bœuf et le poussent sur les récifs oiî la vague déferle, pour donner le change aux vaisseaux en péril et les faire échouer.
A voir ces chênes aux racines énormes, aux troncs puissants, aux branches qui seraient des arbres, on ne se douterait guère que c'est là un Souvenir de collège. On aurait plutôt l'idée de cette forêt magique de Brocéliande où Merlin a disparu. Mais regardez ce jeune garçon si joyeux d'être seul et libre ! Il fait l'école buissonnière, cette école qui vous apprend tant de choses, et, loin des maîtres, écoute la voix silencieuse delà nature. Le Pâtre des plaines de Kerlouan Menhir prend un caractère solennel sur cette lande hérissée de mystériruses pierres druidiques , et semble lui-même taillé dans le granit breton. M. Yan d'Argent exprime le côté légendaire de cette Bretagne dont Adolphe