‹ Abécédaire du salon de 1861Chapitre 6 sur 8 · SIS · texte numérisé non relu

SIS

RiBOT. —Les marmitons n'ont plus rien à envier aux croque niDrls; eux aussi ont leur peintre, leur spécialiîîte. M Ribot a trouvé le côté pittoresque de la veste et de la casquette blanches ; il a saisi les aspects variés de cette intéressante et modes'e institution, et traite les divers épisodes de la vie cuisinière avec une verve et une touche originales qui réjouiraient Vélasquez.

RiEDEL — Quand les Allemands se mettent à être coloristes, ils n'y vont pas par quatre chemins. M. Riedel a donné asile, sur sa palette, à tous les tons que proscrivent de leurs fresques palingénésiques Cornélius et son au>tère école. La couleur ne lui suffît même plus : il fdit de la pyrotechnie. Son tableau des Baigneuses ressemble à cette devanture de boutique où l'on voit allumées, le soir, des lanternes en forme de tleurs, d'oranges, d'étoiles, d'oiseaux, pour les illuminations des jardins. — Les corps, éclairés en dedans, ne reçoivent pas la lumière, ils la répan'lent. — On dirait ces personnages transparents qui figurent dans la féerif du Pied d" mouton, et qui portent

des bougies eutre leur peau et leur costume de papier peint.

A.U milieu d'un fouillis de plantes et de fleurs que le soleil traverse et fait briller comme des vitraux de kiosque turc , les baigneuses s'ébattent dans toutes les fausses magies d'un clair-obscur fantastique; des reflets qui semblent lancés par des miroirs de métal poli leur brûlent la joue, le flanc ou le sein; des papillons de lumière leur dansent sur le nez; dans leurs yeux, le point visuel se taille à facettes comme un diamant et jette des éclairs; leur peau, rose, violette, lilas, vert-pomme, bleu de ciel, jaune-paille, est un prisme qui change les couleurs en iris. Ajoutez à cela des spirales de cheveux de satin, des yeux de saphir ou de jais, des lèvres de corail, des dents de nacre, des rehauts eu paillons — toutes les grâces du ballet, du keepsake et de la figure en cire à la porte des coiffeurs, et vous obtenez une sorte de tableau vivant qui, nous en avons bien peur, a été la grande vogue du Silon.

Est-ce à dire que M. Hiedel ne possède aucun talent ? Non certes; il a, comme on dit en argot d'atelier, une patte d'enfer. Seule-

meut c'est un artiticieren peinture. Il combine, au lien de couleurs, des phosphores, (les feux de Bengale bleus et rouge?, et en éclaire ses poupées.

Une Jeune fille de Frascati^ environs de Rome, serait assez jolie si elle n'avait tout un côté de la figure et du corps incendié par un reflet métallique venant on ne sait d'oîi, et qui éteint le côté lumineux naturellement. — Il y a de la grâce dans l'ajustement et dans le sourire.

Quant à la Mo?'e//«, jeune paysanne des environs de Rome, dont le nom peut se traduire par Brunette, M. Riedel, au lieu de la dorer d'une chaude teinte de bistre, a jugé à propos de lui passer sur le masque, la poitrine et les bras, une couche do violet d'encre, le tout dans l'intention de taire briller un petit luisant jaune sur le bord extrême du contour. On ne peut nier que le luisant ne brille, mais nous eussions mieux aimé voir tout simplement en plein»' lumière le visage de Moretta. — Pourquoi, diable, emporter toujours le soleil au fond du tableau et le cacher derrière un écran?

M. Riedel jouit en Allemagne d'une grande réputntion II n>Pt pas de rési-

(leiiCH royale, ni de galerie publique, qui ne contiennent quelques-unes de ses toiles payées très-ch«îr. — La Pinacothèque de Munich en montre plusieurs avec orgueil.

RoDAKOWSKi. — r Sous uue colonnade magnifique, telle qu'en bâtit Paul Véronèse, Sobieski, roi de Pologne, vêtu d'une pelisse amarante doublée de fourrure, el coiffé d'un bonnet de forme singulière, se tient debout, fier et hautain. Devant lui sont prosternés les ambassadeurs d'Autriche et le nonce du pape, implorant le secours de ses armes pour chasser le Turc qui assiège Vienne. La composition s'équilibre bien : d'un côté, le roi, derrière lequel se pressent ses lieutenants et ses soldats costumés à l'orientale ; à gauche, les ambassadeurs , humiliés et suppliants.

N'oublions pas ce grand lévrier placé dans un angle du tableau et qui témoigne des préoccupations vénitiennes de M. Rodakowski.

Rousseau (Phihppe). — N'allez pas rêver, à propos de ce titre : Musique de chambre^ un quatuor de Bach, de Havdn ou de

Mozart, leligieusenii.'nt exécuté dans un cabinet aux boiseries grises, par de \ieux amateurs en habit feuille morte ou tourterelle. — Il s'agit bien de cela, en vérité ! — Bouchez vos oreilles en regardant la toile. L'harmonie est un vacarme, le virtuose un quadrumane. Avec M. Ph. Rousseau, animalier de profession, il faut s'attendre à ces tours-là. Un singe de grande taille, profitant de l'absence de son maître, étudie sur la grosse caisse une partie de violon fripée, déchirée et posée à l'envers. 11 y va de ses quatre mains, exalté et ravi par le bruit qu'il fait. Avec quelle joyeuse furie il martèle la peau d'àno à coups de tampon, sans souci de la crever ! comme il se cramponne du pouce de son pied à une des cordes de la caisse! les yfux lui sortent de la tête, ses narines palpitent de jubilati m. On sent qu'il a la conscience de son talent!

La Cuisine est un de ces sujets qu'affectionne M. Philippe Rousseau et auxquels il sait toujours donner de l'inlérêt par sa belle couleur sobre et chaude, par sou exécution larfie et puissante.

Rousseau (Théodore). — L'unique tableau exposé par M. Théodore Rousseau h un aspect étrange. Il ressemble, par la tonalité bizarre de ses verts, à un bloc de minerai de cuivre. — Le chêne de Roche (forêt de Fontainebleau), tel est son tiîre. L'arbre monstrueux remplit toute la toile de ses racines, de son tronc, de ses branches et de ses feuilles. La quantité et la confusion des détails ne permettent pas de distinguer les lignes générales. Aucune forme précise ne se dégage de ces feuilles d'un vert métallique, plaquées comme de la mousse sur le champ du tableau, sans perspective aérienne. — Tel qu'il est, le chêne de Roche ne nous déplaît cependant pas. — Il y a dans cette p<-iijture touffue une densité de végétation, une circulation de sève, une luxuriance inépuisable comme celle de la nature, qui, malgré les défauts, dénotent le maître.

Sabatier (M'"' Apoilonie). — Élève de Meissonier ou plutôt d'elle-même, M""* A. Sabatierfait à l'huile de charmants portraits qui ont toute la délicatesse de la miniature. Dans ces petites tètes, grandes comme l'ongle et qu'on pourrait monter en broche, il y a une finesse de couleur, une suavité de modelé et un esprit de touche qu'il serait difficile, sinon impossible, d'obtenir sur ivoire. Les portraits d'enfant désignés sous ces titres : Portraits de iW"'' Marie L. et de iVi"' Jeanne S,, sont d'une fraîcheur et d'une jeunesse de ton adorables. La jeune femme, vêtue de noir, est charmante, mais nous lui préférons encore le portrait de l'auteur, qui nous montre de profil une tète que M. Ricard a fait voir de face dans une toile devenue célèbre.

ScHL'LER. — Les deux dessins de W.Schu-

1er ont un grand aspect de sévérité, rendu plus sensible encore par l'effet de la nionochromie. Les Soldats défricheurs brouettent la terre , arrachent les souches d'arbre , piochent et bêchent avec une ardeur morne et disciplinée où se résument la nature du soldat et celle du paysan. — Le Cavalier d alarme^ dans les Vosges, lancé au galop de son petit cheval hérissé, à travers les broussailles éclairées fantastiquement par les brusques intermittences de la lanterne sourde qu'il tient à la main, est d'une composition plus fougueuse et assez sauvage, avec son village qui commence à brûler dans le fond. En outre de ces deux dessins, M. Schuler a exposé un tableau : Les Emigrants alsaciens. Tristement assis sur leur triste bagage, attendant le moment de s'embarquer , ils sont là plongés dans une sorte d'anéantissement et d'hébétude, accablés par la vague intuition de l'immensité où ils vont se lancer et par le souvenir de ce qu'ils laissent derrière eux. Un peintre aussi habile à se servir de la terre d'ombre et du bitume se trouve à son aise lorsqu'il tient à sa disposition toutes les notes du clavier pittoresque; c'est assez

dire que la peinture de M. Schuler est solide comme son dessin.

ScHL'TZENBERGER. — C'est Une agréable surprise qu'une fantaisie antique de M.

Scliutzenberger. — L'Arcadie ne lui réussit pas moins bien que l'Alsace, sa patrie naturelle et la patrie de son talent. On dirait qu'il a été toute sa vie berger d'églogue au service de Théocrite ou de Virgile, à voir la manière aisée, élégante et poétique dont il se tire de ce genre nouveau pour lui. — Au milieu d'un paysage idyllique ayant pour horizon l'azur d'une mer grecque , Terpsychore^ la Muse de la danse, forme aux évolutions rliythmiques de son art un adolescent et une jeune fille qu'elle tient par la main, leur faisant répéter les pas dessinés par elle-même sur le court gazon semé de fleurettes. Rien n'est plus gracieux que ce groupe svelte, juvénile,, aérien, découpant ses lignes pures dans une nudité mythologique. L'orchestre se compose d'un berger jouant de la double flûte, d'une enfant promenant ses lèvres sur la flûte de Pan et d'une femme marquant la cadence avec des cymbales. — Au fond, dans sa

grotte, la nymphe Kcho écoute la cantilene et en répète la dernière note.

Marie Stuart en Ecosse nous rejette bien loin de la Grèce pastorale ; en changeant de sujet, le peintre a changé de manière avec une souplesse rare. La reine, vêtue d'une amazone de velours bleu, u poussé son cheval jusqu'au bord de la mer, dont l'écume rejaillit sur les roches. Son regard mélancolique semble vouloir pénétrer l'horizon, et chercher, par delà l'eau profonde, o ce tant plaisant pays de' France. » La suite, restée en arrière, respecte la contemplation de Marie Stuart, qui a oublié la chasse, prétexte de sa sortie, .comme l'indiquent les faucons capuchonnés que porte un page.

Le Lièvre se dérobant dans les genêts , souvenir de chasse, est une spirituelle comédie cynégétique. Pendant que le chasseur trompé se porte en avant, le doigt sur la détente de son fusil, le malicieux animal fait un crochet par-derrière, et décampe sans demander son reste.

Sera-t-elle portée sur ie Procès-verbal, cette jolie coupable surprise en maraude par un garde forestier galant? Assise près

de son paquet d'herbe, elle penche sur son sein ému sa tête rougissante et confuse. — Le garde, le bras appuyé contre un arbre , s'incline tendrement vers elle. Une transaction est sur le point de se conclure. La forêt est discrète, et les petits oiseaux ne diront rien.

Gessner serait content du tableau intitulé Idylle allemande^ tout empreint de naïveté germanique. Près d'une fontaine rustique à auge de bois, une jeune fille et un jeune garçon se sont rencontrés, par hasard sans doute, et ils se tiennent debout, gauches, interdits, osant à peine se regarder : mais que d'amour dans cette bêtise ! — Dans le Braconnier à raffut, le paysage domine.

L'automne a effeuillé la forêt, et les branches menues s'entre-croisent sur un ciel crépusculaire ; au bout des allées, la brume passe son estompe, et des hardes de daims, rassurées par le silence et la solitude, se risquent hors des fourrés. Au premier plan, caché dei-rière le tronc d'un gros arbre, le braconnier, immobile et le cœur palpitant, saisit lentement son arme : le coup vu partir; la troupe aux pieds légers s'enluira effrayée par la détonation ; mais un

pauvre animal, une tache ronge au tlanc, restera sur le gazon jonché de feuilles mortes; car ces braconniers ont le coup (J'œil infaillible de Bas-de-Cuir. M. Schutzenberger a très-bien rendu l'effet triste, solennel et my?tprieux de cette scène.

tin peintre de marine serait fier d'avoir fait la Marée basse^ souvenir de Bretagne. La mer, en se retirant, a laissé dans les sables des flaques d'eau miroitantes où pataugent, les pieds nus, des femmes et des enfants portant des ^paniers de poisson. Quelques barques échouées, et que le flot prochain viendra reprendre, rompent à propos l'horizontalité des lignes. — Un ciel clair, mêlé de nuages blancs et d'azur, remplit tout le haut de la toile, car le point de vue est pris bas.

SiEURAC. — M. Sieurac a concentré dans 1 me toile relativement petite les magnificences et la pompe d'un Triomphe romain. Cela se passe au beau temps de la république : Fabius Gurgès, une première fois battu parles Samnites, les a taillés en pièces, secondé par son père, Fabius Maximus, qui a noblement offert de servir sous ses ordres : il a

vf^ngp !a honte <les Foiirches-Caiidines. Dans un char de forme circulaire, le triomphateur, peint de vermillon, se tient debout. Un homme placé derrière lui dans le char élève au-dessus de sa tète une couronne de laurier.

Fabius Maximus chevauche à côté de son fils, au milieu d'une troupe d'enfants qui leur jetlent des bouffées d'encens. En avant marchent les prisonniers : Pontius Herennius, leur chef, placé sur une plate-forme^ précède immédiatement le vainqueur.

Les sacrificateurs et les victimes forment, en tète du cortège, une longue file solennelle, et gravissent la rampe qui mène au Capitole, qui, avec ses fortifications et son temple de Jupiter, domine et clôt la composition. Les sénateurs, en robe blanche bordée de pourpre, s'étagent sur les marches et se groupent sous la colonnade d'un portique qui s'étend au pied de la forteresse. Par un patient et ingénieux travail de reconstitution, M. Sieurac a donné à cette scène un mouvement réel, une animation familière, qui rendent son tableau fort intéressant et rachètent ce que la couleur et les procédés peuvent laisser à désirer.

Springer. — C'est un Hollandais des plus fins et des plus pr4cieux que M. Springer. Ses Vues de villes prouvent qu'il connaît ses auteurs, qu'il leur a pris leur patiente exactitude, leur science du détail. Il est k regretter que la mode ne soii pas à ce genre, et le jour où il lui prendra fantaisie de s'engouer pour ces tableaux qu'elle ne daigne pas regarder aujourd'hui, M. Springer aura un nom et une place dans les galeries à côté de Van der Heyden.

Stevens (Alfred). — Cet artiste ne va pas chercher loin ses sujets, et ses tableaux n'en valent que mieux. Il peint les petits incidents de la vie familière, les menus détails de l'existence moderne , mais dans une sphère de confort et d'élégance. — Une jeune femme, sur le point de sortir, tout en achevant d'entrer ses gants de Suède , jette à la glace ce suprême coup d'oeil par lequel la moins coquette s'assure qu'elle est au mieux et que nul détail ne cloche. Aucune boucle ne se mutine ; la coiffure est correcte, les brides du chapeau sont fraîches ; le châle dessine bien le buste; on peut affronter la jalousie des fem-

mes et l'admiration des hommes. Mais que signifie le Bouquet jeté négligemment sur la console? Sans doute un amoureux dédaigné en a fait l'envoi. Venu d'wne main chère, il serait précieusement installé dans un cornet du Japon plein d'eau fraîche.

Peut-être sera-t-il mieux accueilU, ce pauvre bouquet, chez Une veuve. Étalant son deuil sur le capiton d'un divan cerise, une jeune veuve, à demi consolée, regarde d'un air attendri la gerbe de fleurs qulllumine un gai rayon de soleil. Les pensées funèbres s'envolent, les larmes s'évaporent comme des gouttes de rosée, le sourire va renaître, car un nouvel amour palpite déjà sous ces voiles de crêpe.

Un Fâcheux. Fâcheux en elFet, Bartholo ou duègne, celui qui dérange cette jolie Rosine en train d'écrire un poulet! Elle se lève, court à la porte; de papier et de plume, il n'y a plus trace; mais, à défaut de son trouble, une petite tache noire à son doigt pourrait bien la trahir, car les littérateurs de profession savent seuls écrire sans se maculer d'encre et sans faire de pâtés; — c'est à cela qu'on les reconnaît, disait gravement Balzac, le grand observateur.

Est-elle bonne ou mauvaise /'/ nouvelle ({ne lit cette jeune fille habillée de blanc? Kavor.ible plutôt, car un léger sourire se dessine sur ses lèvres. — La dame qui s'apprêtait à sortir est rentrée. Nous la reconnaissons à sa robe en moire feuille morte et à son cachemire jaune. Sous ce titre, Une mère, elle donne à teter au petit nourrisson qui dormait tout à l'heure sous ses rideaux de mousseline dans son berceau de satin bleu de ciel. Un enfant adoré à coup sûr ! La bonne mère, sans prendre le temps de changer de toilette, aentr'ouvert son corsage et livre les trésors de son sein iiu cher atfamé. — Monsieur l'amoureux, adressez vos bouquets ailleurs!

M. Alfred Stevens traite ces petites scènes, qui pourraient aisément être fades, d'un pinceau ferme, dans une couleur harmonieuse et sobre. Nous ne lui reprocherons que l'abus des lignes noires cernant les contours; ces traits de force, qui détachent les figures destinées à être vues de loin, sont trop visibles dans les tableaux de chevalet.

Stevens (Joseph). — Rarement les Hollandais et les Flamands ont mieux fait que

la Cuisine de M. Joseph Stevens. C'est un intérieur qui n'est animé par aucune figure : pas d'intéressante cuisinière épluchant les légumes en écoutant un amoureux accoudé sur la fenêtre, pas de marmiton en toque blanche léchant son doigt beurré de sauce. M. Joseph Stevens a dédaigné ces artifices vulgaires; il a peint avec une austérité magistrale la cheminée aux tons de bistre, les fourneaux plaqués de faïence, sans autres acteurs que les grands chenets de fer, le tournebroche dentu , les casseroles polies comme des boucliers antiques, les chaudrons rayonnants, les cafetières bavardes ; tout cela est d'une couleur si vraie, si forte et si belle, d'un rendu si large et en même temps si l'xact, qu'on s'arrête devant la Cuisine. comme devant un Pierre de Hooge.

f.e Coin du feu est gardé pi»r un chien de chasse gravement assis sur son derrière et par un chat noir qui se roule vohiptueusement dans les cendres. Il fait si bon là ! La marmite, léchée par les Hanimes, bourdonne et l'ait la basse aux notes stridentes du grillon.

Il n'est pas à beaucoup près aussi à son

aise que ce couple confortable le Chien criant au perdu^ dans une plaine sombre où se dessine, comme ime sauterelle monstrueuse, la silhouette extravagante d'une charrue abandonnée au milieu des champs. — A-t-il perdu son chemin ou son maître, sent-il l'odeur de la Mort allant chercher un malade, ce lugubre animal qui, la tête levée, les pattes en arrêt, aboie si désespérément à la lune? — Le tableau, quoique muet, rend bien l'impression de ce hurlement sinistre, prolongé, implacable, qui la nuit fait frissonner les moins nerveux et donne le pressentiment d'un malheur inconnu. L'aboi de la bête, avec cet accent étrange, semble se changer en voix prophétique, et l'instinct deviner ce qui reste obscur pour la raison.

TiDEMAND. — On n'a pas oublié la remarquable exposition par laquelle se révéla, en 185o, U. Tidemand. La Toilette de la /lancée en ^orwérje continue la série des scènes de cette vie Scandinave à laquelle nous a initiés le peintre. La jeune fille est assise au milieu de la chambre, les mains modestement croisées sur les genoux; une sœur ou une amie lui natte ses longues tresses de cheveux blonds en les entremêlant de rubans rouges. Une haute couronne toute découpée à jour la coiffe à la façon d'une sainte Vierge. Sa poitrine et son col ruissellent de chaînes, de croix, d'agrafes et de colliers ; mais la vieille mère, trouvant sans doute que cela ne suffit pas, tire d'un écrin rustique et patriarcal de nouveaux bijoux à dessins antiques, bosselés de cabochons grossie-

rement enchâssés , merveilles ignorées qui pourraient figurer dans un bal costumé ou dans une collection de curiosités. De petits enfants naïfs, rencognés dans un angle, contemplent avec une vénération admirative la jeune idole, qui se laisse faire, immobile et les yeux baissés. Des tapis de laine, brochés d'arabesques en soie grossière, couvrent les murailles de bois ; d'autres tapis pendent perpendiculairement du plafond comme des bandes d'air aux frises d'un théâtre. Tout ce monde est honnête, placide et recueilli. La peinture de M. Tidemand est solide et calme, comme ses sujets et ses personnages.

TiMBAL. — Un Sermon de sainte Bose de Viterbe, de M. Timbal , est un tableau d'un style élevé et pur et d'un profond sentiment religieux. La jeune sainte, âgée de douze ans, prêche dans la rue; elle élève au ciel ses petites mains jointes, et ses concitoyens, évêques, moines, hommes d'armes, bourgeois, Técoutent avec respect et oublient leurs discordes. — l'ne couleur sobre, harmonieuse et douce, revêt cette

composilion où revit , saus pastiche, l'esprit du moyen âg-e.

TissoT. — Au voleur! au voleur ! pourrait crier M. Leys devant la peinture de M. Tissot; il m'a pris mon individualité, ma peau, comme un larron de nuit emporte un vêtement laissé sur une chaise. — A cela M. Tissot répondrait qu'il a beaucoup étudié Yan Eyk, Albert Diirer, Lucas Cranach, Wohlgemuth, Martin Schongauer, Holbein et les vieux maîtres allemands , comme l'a fait M. Leys lui-même. — Acceptons cette réponse pour valable, car il y a beaucoup de talent chez M. Tissot, et le pastiche poussé à ce point de perfection vaut presque une œuvre originale.

Voie des fleurs, voie des pleurs, composilion symbolique qu'accompagne cette ligne de latin funèbre : Pénétrantes in interiora morfis , rappelle les fantaisies macabres de la Danse des morts au cimetière de Belle. — Sur la crête d'un coteau se détachant en vigueur d'un ciel pâle, nuancé de rougeurs commf^ les joues d'un phthisique, défile dans l'ordre suivant l'étrange procession. Rn tête, la Mort, dégui-

<,^o 011 joueuse de vielle, tfiurne la manivelle de son instrument, avec un geste extravagamment anguleux; deux joueurs de cornemuse l'accompagnent, pressant du coude leur outre enflée ; ensuite vient un couple amoureux dont les bouches rieuses se cherchent pour le baiser; ivres d'amour et de jeunesse, ils ne voient pas la sinistre musicienne qui gambade ironiquement devant eux. — Un seigneur couronné de laurier et magnifiquement vêtu arrive derrière, dansant avec une belle fille et en tenant une autre à son bras.

La marche continue par un vieillard aux allures cacochymes dont la femme encore jeune laisse prendre un baiser sur sa main par un élégant cavalier qui la suit. En dehors de la file, l'enfant, que personne ne surveille , traîne un petit chariot. Plus loin gesticule un homme désespéré et montrant le poing au ciel. Un cadavre sanglant, étalé en travers de la ro'ite, barre le chemin au cortège; mais un groupe d'ivrognes titubants l'enjambe avec insouciance . Un vieux, à cause de son or, épouse une jeune fille qui se résigne à cet hymen monstrueux.

Une courtisane derai-nne s'avance pour-

suivie par la Luxure sénile agitant à ses oreilles, d'une main décharnée, des l)ourses pleines de ducats. — La Mort ferme la marche, comme elle l'ouvrait. Son accoutrement est des plus bizarres : elle porte une cuirasse ; ses tibias flottent dans des bottes à chaudron ; un cercueil la coiffe, pendant derrière elle comme la queuf d'une cagoule. Au rebord extrême du coteau, aimable petit détail qu'il ne faut pas oublier , apparaissent deux pieds d'homme assassiné, dont le corps gît sur l'autre revers.

Au premier plan, parmi les pierres, les broussailles et les flaques d'eau, on démêle de petits squelettes d'enfant sacrifiés au Moloch du libertinage.

Le fantastique cortège découpe sur la bande lumineuse du tableau la silhouette la plus bizarrement tailladée. Les lanières, les lambrequins et les déchiqueturcs en barbe d'écrevisse du vieux costume allemand, voltigent fOus le pinceau de l'artiste d'une façon si farouche, si héraldique, si moyen âge, que les personnages semblent sortir d'un vitrage suisse ou d'un jeu de tarots: mais quelle finfsce de couleur,

quelle curiosilé de détail, quelle intimité de sentiment gothique!

M, Tissot a illustré la légende de Marguerite en trois tableaux qui la résument : la Rencontre de Faust et Marguerite^ Faust et Marguerite au jardin^ Marguerite à Voffice. N'est-ce pas, en etfet, toute l'histoire de la pauvre Gretchen? L'amour, la faute et le repentir. — La rencontre a lieu sous le porche d'une vieille église allemande , historiée d'auvents à piliors rouges, de calvaires et de christs au tombeau, d'un goût minutieusement archaïque. — De bons bourgeois vont et viennent, curieusement habillés, pendant que Faust salue la naïve enfant et lui offre son bras. — Les amandiers aux fleurs roses et blanches abritent la scène d'amour, et par-dessus la muraille basse du jardin la découpure d'une ville gothique dentelle l'horizon avec ses clochers, ses pignons pointus et ses tours en poivrière. — L'église où Marguerite entend l'office est bien faite pour inspirer l'épouvante ; un Christ sculpté, en bois, un collier à' ex-voto au col, se tord sur la croix comme un cep de vigne au feu, exprimant

d'atroces tortures, et de ses maigres bras semble maudire l'eufant coupable tombée à demi évanouie sur un banc, au chant lugubre du Dies irœ.

Citons encore le portrait de M'"" M. P., d'une expression si féminine et si indéfinissable.

TouLMOUCHE. — Après quelques velléités néo-grecques, M. Toulmouche s'est voué définitivement au sentiment et à la famille. Le meilleur moyen de se faire comprendre, c'est de parler la langue de tout le monde. M. Toulmouche a pensé ainsi, pt, du reste , son talent est suftisamnipnt robuste pour résister au régime nu peu affadissant auquel il le soumet.

Le Premier chagrin. Quelle douleur profonde et sérieuse chez cette petite fille en robe blanche et ceinture rose, tenant entre ses mains désolées le cadavre de sou chardonneret favori! La première affection n'amène-t-elle fatalement le premier chagrin ! La mère a beau l'embrasser, lui développer dans quelque démoustratiion k sa portée le dogme de la métempsycose, l'enfant, avec l'incrédulité opiniâtre particulière, h. sou

Age, reste immobile, l'œil fixe : elle n'écoute même pas, accablée par cette sensation nouvelle, car elle n'a pas encore fait l'apprentissage de la douleur. — Dans un boudoir tendu de soie mauve, une jeune femme, renversée sur un fauteuil, et tenant une petite fille entre ses bras, contemple le sommeil d'un poupon noyé dans le nuage bleu et blanc de son berceau. Cela n'a rien de dramatique, mais c'est joli et intime.

Le Billet est traité en portrait plutôt qu'en tableau de genre. Une femme brune, aux cheveux abondants , vêtue d'un corsage de mousseline décolleté et d'un mantelet noir qui découvre les épaules pour glisser sur la jupe, furète de ses doigts effilés dans un bouquet qu'elle tient à la main, pour y trouver le billet qu'elle semble attendre. Cette figure, se détachant seule sur un fond perdu, est posée élégamment et touchée avec une certaine vigueur.

TouRNEMiNE (De). — Fidèle à l'Orient, M. deTournemine nous apporte son contingent d'azur et de soleil. Avec quel esprit il pose au bord des rivières ses cafés aux murs

blancs , aux toits bas soutenus par des piliers emmaillotés de pampres et de feuillages grimpants, où fument des Turcs accroupis ! Cette année, l'artiste a élargi son cercle ; le bas Danube va faire concurrence à l'Asie Mineure. Le tableau intitulé Flamants et Ibis est d'un effet assez original. Sur la surface calme d'une eau ^leue bordée d'une plage basse, des oiseaux roses et blancs plongent, volètent et s'ébattent ù leur aise, car ils sont les seuls personnages de cette scène. On ne saurait croire l'animation que ces oiseaux pittoresques donnent au paysage; c'est une vraie trouvaille qu'a faite là M. de Tournemine. D'autres auraient peint des Valaques farouches, des bachi-bozoucks déguenillés, des tziganes à poses simiesques ; lui a imaginé l'effet de flamant et d'ibis ! c'est un élément nouveau et un prétexte à touches roses.

TouRNEUx. — M. Tourneux a sans doute eu pitié de cet honnête AYagner, trop oublié de ceux qui exploitent la vieille légende de Faust, effacé ({u'il est par l'éclat de Méphistophélès et la grâce de (Iretchen. Dans le tableau de M, Tonrneux, Faust est encore

le vieux savant dissertanl sur les vanités de la science, avec son docile et naïf fnmuliis. Ils ont dépassé la porte où se divertissaient les paysans et les soldats, et gravissent la colline accidentée du haut de laquelle on distingue, fondus par les brouillards , les flèches, les aiguilles et les pignons de la ville. Les deux personnages marchent d'un pas philosophique, se détachant sur un ciel verdàtre haché de rouge, qui fait pressentir quelque chose de fantastique; le barbet noir ne tardera pas à les circonscrire de ses cercles de feu.

Tyr. — Nous espérions voir au Salon la Vénus anadyomène et VAntigone , de M. Gabriel Tyr : il ne les a pas finies à temps. Nous le regrettons, car elles auraient montré sous un jour nouveau cet éminent artiste, absorbé jusqu'à présent par la peinture religieuse. — En art, M. Tyr est chrétien, mais c'est un Grec baptisé comme V. Orsel, son maître. Il n'a envoyé qu'un portrait et qu'un pastel. Le portrait est celui de M"* Marie C, qu'on prendrait pour une Transtéverine, tant le type en est fier et sévèrement accusé. M. Tyr a rendu avec le dessin sévère et le style ferme qui lui sont propres cette caractéristique physionomie. Le masque, les mains sont admirablement modelés, les plis de la robe fouillés comme dans le marbre, mais peut-être le ton gris de l'étoffe et le ton rouge du fond forment-ils un contraste un peu brusque.

V Étude de jeune fille n'a rien de corn mun avec ce qu'on entend par pastel. — On dirait plutôt un fragment de fresque on de peinture à l'eau d'œuf d'un ancien maître de l'école de Sienne.

Ulysse. — Lansquenets et feitres se tenant par le bras, descendent en titubant un escalier de pierre : par un reste de conscience militaire ils s'efforcent de conserver un alignement honorable; mais à chaque marche le désordre augmente, la ligne se creuse, fait ventre, se contourne et serpente. Dieu sait quand et comment elle arrivera en bas, sous quelles arêtes imprévues elle rejoindra le soi. ~ Dans rArm?irier au lij' siècle et le Barbier chirurf/ienj M. Ulysse a mis l'esprit, la tournure guerrière et pittoresque de l'époque.

Valerio. — Cette fois, M. Valerio a quitté ses chers Tsiganes, avec lesquels il a si longtemps vécu en familiarité et qu'il aime comme les aimait le poëte Lenau. Il est allé planter sa tente pittoresque à Sienne, une ville en dehors du courant des touristes, triste, silencieuse et farouche, où les types se sont conservés purs, et qui n'a pas encore subi les outrages de la civilisation moderne. Voilà deux étés qu'il passe là dans la solitude, étudiant sur les fresques les maîtres de cette primitive école de Sienne, si admirable et si peu connue, déterminant non sans peine quelque belle fille sauvagement défiante à poser pour lui. Le type féminin siennois, car généralement les hommes ne sont pas beaux, est svelte, mince, élégimt, d'une finesse un peu maigre, mais pleine de caractère. La nature

de Kachel, rillustre tragédienne, en donnerait, assez ridée. M. Valerio s'est attach»' à le rendre avec ses nuances les plus délicates dans de gracieuses compositions, car chez lui, outre l'artiste, il y a encore l'ethnographe préoccupé des races, même lorsqu'il semble ne chercher que le beau. Le cadre le plus important qu'ait exposé M. Valerio est le Ghetto de Sienne. Au coin d'une rue , dont des arcs -boutants étayent les murs, s'encastre une fontaine de l'architecture la plus simple — une niche bordée de claveaux, une auge de pierre où tombe l'eau, c'est tout. Mais une fontaine est un lieu de réunion. Les femmes y viennent remplir leurs cruches ou leurs amphores et causer des nouvelles du quartier. Le babil coule de leurs lèvres comme l'eau du robinet qui déborde parfois de l'urne oubliée. Le costume des femmes de Sienne n'a pas cette riche fantaisie que les peintres recherchent dans le vestiaire italien. Une camisole d'indienne rose ou lilas, le plus souvent sur une jupe de couleur sombre, des cheveux rejetés vers les tempes et noués négligemment au chignon ne composent pas, en apparence,

Liue mise bien pittoresque. Heureusemenl la camisole, sur ces bustes aux formes pures, se drape comme im péplum; la jupe, qu'aucune crinoline ne gonfle de ses mensonges, fait des plis d'un simplicité sculpturale, et ces cheveux, que jamais main de coilïeur n'a touchés, semblent arrangés d'après d'antiques médailles syracusaines. Elles sont \h trois : l'une inclinant un vase pour remplir une jarre posée sur la margelle pavée de h fontaine ; l'autre debout, dans une de ces fières attitudes que donne aux femmes du Midi l'habitude de porter de l'eau, tient une cruche de la main droite, et, de la gauche, en place une seconde au rebord de la vasque pour recueillir le jet.

Une fillette, vêtue d'un jupon et d'une chemise, un mouchoir noué au col, s'adosse au mur, le poing sur la hanche, en attefidaut son tour. — Une autre, à peu près du même âge, ayant fait sa provision d'eau, s'éloigne, un pain sous le bras. Sur la margelle de la fontaine est assis une espèce (ie galant, la veste au coin de l'épaule, l'air bravache et fort satisfait de lui-même. N'oublions pas un petit enfant dont l'uni-

que vêtemeril pourrait passer pour une brassière et qui se rattache par un geste naïf au jupon maternel. — Voilk bien à peu près la pose et la distribution des personnages; mais ce que les mots ne peuvent rendre , c'est l'élégance ingénieuse du groupe balancé avec un art extrême tout en restant dans les limites les plus strictes du vrai. Par la noblesse native des figures, celte scène vulgaire prend une majesté antique. La princesse Nausicaa, allant laver le linge en compagnie de ses femmes, n'avait pas la mine plus simplement royale que cette pauvre fille eu camisole rose et en jupon noir. Quelle élégance dans ce col long et frêle ! quelle pureté dans ce profil ennobli encore par une jeune maigreur ! Comme le bras portant la cruche tombe avec un mouvement sculptural !

Comme le corps souple et délicat se piète nettement! On dirait une statue sur son piédestal de marbre.

M. Valérie, tout en peignant ce sujet qui se classe parmi le genre, y a mis toute la sévérité de style dont il est capable. Ne voulant pas faire du pastiche archaïque d'après les peintures qu'il admirait, il en a

recherché les modèles vivants dans le peuple qui les avait jadis fournis. Il les a retrouvés en effet au fond de ces pauvres demeures aux murs de pierrailles, aux portes et aux volets peints en rouge, le long- de ces rues étroites, escarpées, solitaires, ayant conservé intacte la physionomie du moyen âge. Ces belles têtes tristes, ces profils d'une arête si pure qui semblent appartenir à l'idéal, existent toujours. L'ar liste attentif en rencontre au coin des carrefours qu'on pourrait croire détachés d'une fresque de la cathédrale.

Dans trois autres tableaux d'une importance moindre, M. Yalerio a présenté sous diverses faces ses types favoris, — Fortunata, une Jeune femme tresisant de la paille^ et, sous le titre de f Oiseau, une autre jeune fille de Sienne accoudée à une fenêtre, près d'une cage, et découpant sur un fond de lumière éclatante une silliouette d'une fierté singulière. — La Muse tragique, si elle voulait se manifester comme aux temps de la mythologie, ne prendrait pas un autre profil.

Citons encore un magnifique dessin, d'après une femme de Sienne. L'absence

de couleur laisse paraître davanlage la grandeur des lignes et lui enlève toute vulgarité moderne ; — on pourrait le croire fait d'après une statue antique inconnue.

Gomme peintre à l'huile, M. Valerio, qui s'était contenté longtemps d'être un de nos premiers aquarellistes, a beaucoup gagné ; — son coloris prend de l'harmonie,' de l'épaisseur et de la solidité. Le moyen qui le gênait d'abord ne le préoccupe plus ; il est maître de sa pîilette et de son pinceau .

Verlat. — M. Verlat a remisé son tombereau, congédié ses charretiers, déchargé ses moellons, et le voilà revenu à sa véritable voie. L'artiste sérieux reparaît dans le tableau intitulé : Au loup ! L'animal a enlevé un mouton, mais il a manqué son coup : on l'a rejoint à la lisière du bois. Un chien lui a sauté à la gorge, et, quoique terrassé, l'étrangle avec acharnement. La pauvre bête fauve tourne la tête avec une expression de férocité impuissante et d'angoisse suprême ; car un paysan, précédé d'un second chien, va enfoncer sa

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fourche daos le tlanc de l'auimal traqué. Une jeune paysanne, blonde, abritée derrière un buisson, désigne le monstre avec un geste d'épouvante. Cette scène est fort dramatiquement rendue : les bêtes s'emmêlent et se bousculent avec furie autour du mouton ; les pelages se confondent. Le loup hurle bien son dernier cri. Un fourré, grassement peint, sert de fond au tableau et laisse toute la valeur à la scène principale.-

Vetter. — On se rappelle le succès qu'obtinrent le Molière et le Rabelais de M. Vetter, deux fines et précieuses peintures, dignes en tout point de leur réus- .'^ite. — Cette année, l'artiste a exposé deux tableaux qui soutiennent la réputation qu'il s'est faite : Bernard Palissy et la Déclaration. Le Bernard Palissy a été acquis par la loterie dont il forme un des plus beaux lots.

Les lignes suivantes, insérées au livret et tirées des mémoires de Bernard Palissy lui-même, expliquent, on ne peut mieux, la situation reproduite par le peintre.

« J'estoJs en une telle angoisse que je

ne saurois dire, car j'ftstois tout tari et desséché à cause du labeur et de la chaleur du fourneau : il y avoit plus d'un mois que ma chemise n'avoit séché sur moi : encores, pour me consoler se mocquoit-on de moy, et mêmes ceux qui me dévoient secourir alloient crier par la ville que je faisois brûler mon planxher ; et par tel moyen l'on me faisoit perdre mon crédit, et ra'estimoiton fol. »

Dans une salle délabrée comme une grange, et qui n'a d'autre tapisserie que les toiles d'araignée, Bernard Palissy, plus enfumé qu'un cyclope, ruisselant de sueur, est tombé assis sur un méchant escabeau (levant le four oii se sont englouties tant ele charretées de bois et de charbon. 11 joint les mains désespérément, et cependant la lueur de la conviction brille toujours sur son visage ravagé. L'insuccès matériel l'écrase ; mais cette voix intime, soutien des inventeurs, lui dit que sa pensée est bonne. Le sol est jonché de ces plats historiés de couleuvres, de grenouilles et de poissons, payés aujourd'hui des sommes exorbitantes, de ces rustiques figulines, de ces aiguières, de ces drageoirs que

la curiosité roclierche si ardemment; mais dans quel état, grand Dieu ! cassés, crevassés, tombés en pâte, vitrifiés, informes comme des scories ; et pourtant avec quel soin, avec quel art, avec quelle précaution ces charmantes fantaisies céramiques avaient-elles été modelées ! Mais sous l'action du feu, l'émail s'est losange de craquelures, les vernis ont coulé, les couleurs changé de ton : aucune pièce n'est présentable. D'autres vases attendent sur des tablettes l'heure d'être mis au fourneau. Seront-ils plus heureux?

Au second plan, sous un rayon de lumière, se dessinent plusieurs personnages que la femme de Palissy est allée chercher pour les prendre à témoin delà folie obstinée du pauvre homme. — Elle leur montre d'un geste éploré le misérable état où il est réduit, la nudité de l'atelier et le fourneau toujours fumant. — Un docteur en longue robe noire, coiffé du bonnet carré, appartenant au genre des ânes sérieux, la main sous le coude et se caressant le menton, décide in petto que Bernard Palissy n'est qu'ua fol ;\ interdire ; cet avis semble partagé. — Un homme à pourpoint tailladé

acquiesce fl'iin sigiif; de tête; quant au jeune seigneur, debout derrière ce groupe, il promène vaguement dans le taudis un regard distrait. — Une commère, placée près de la femme de Palissy, un poupon sur le bras et l'autre à la main, ne serait pas éloignée de prendre le malheureux inventeur pour un sorcier, car ses yeux expriment une sorte de terreur respectueuse.

Près de la porte se tiennent des ouvriers, — des potiers de terre jaloux de Palissy, sans doute ; — l'un examine, en riant, un plat manqué, l'autre porte le doigt à son front pour indiquer que là est la véritable fêlure, l'étoile à la boîte osseuse par oii s'est enfuie la raison du bonhomme. La bêtise routinière, se moquant des hardiesses du génie, rit sur leurs faces égueulées. Une vieille femme et quelques silhouettes de voisins se discernent dans l'interàtice des groupes.

M. Vetter possède un pinceau d'une grande finesse et une couleur très -harmonieuse. Ses figures sont modelées dans leurs plans, et le détail des accessoires, quoique précieux, n'a rien de sec. Son Bernard Palissy est une œuvre remarqua-

ble. Nous aimons aussi beaucoup la Déclaration^ un tout petit cadre très-charmant. Esquissons-le en quelques mots. Un raffiné, en costume de taffetas incarnadin, le pied avancé, le jarret tendu, offre, avec une révérence, une fleur à une jeune dame dont la robe bleue ouverte laisse voir une jupe de satin blanc, digne de Gaspar Nestcher. La dame est assise sur un fauteuil à dossier plat et à pieds en quenouille, style Louis XIII , près d'une table recouverte d'un tapis turc et d'un napperon de guipure; elle sourit au cavalier d'un air si agréable que la suivante discrète juge à propos de se retirer et s'esquive en fermant la portière de tapisserie.

Veyrass AT. — Les paysages de Veyrassat sont dénués de tout artifice : ils sont simples comme la vérité. Deux ou trois charrettes chargées de gerbes, arrêtées au bord d'une petite rivière, forment le sujet de la Moisson à Ezanville. Au delà du ruisseau, la ferme aligne ses bâtiments à l'entrée d'une plaine bornée par un petit bois.

Les Chevaux de halat/e stationnent sur la berge, groupés devant une chaumière à

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toit bas, à la porte de laquelle se tiennent leurs conducteurs. Dans le fond, on voit arriver d'un pas lourd et mesuré un attelage tirant derrière lui un massif chaland. — C'est une bonne élude de lumière matinale que le Bac. C'est dans ces gammes douces et harmonieuses que se complaît M. Veyrassat.

Vidal. — Tout le monde admire et connaît les charmants dessins si légers, si délicats, si vaporeux de M. Vidal. On sait avec quelle exquisité d'élégance mondaine il idéalise la beauté moderne, et quels motifs pleins de grâce il trouve dans ces modes que les peintres dénigrent faute de les comprendre. — Les nombreux portraits de femme teintés d'un faible nuage rose qu'il a exposés prouvent que son crayon n'a rien perdu de sa finesse et de son moelleux. Mais on ne se doute guère, à voir le portrait de M^' C***, de quel nom il est signé. M. Yidal a peint le prélat à micorps, de grandeur naturelle, à l'huile, d'une manière aisée et large, avec beaucoup de relief et de ressemblance. — Le fil rompu est un motif de dessin très-habilement repris en tableau , et qui plaît

autant sous cette forme que sous la première.

VoiLLEMOT. — Pourquoi M. Voillemot a-t-il donné à sa Nymphe du printemps des formes si puissantes, une pose si ouvertement voluptueuse? L'idée du printemps éveille celle de beauté naissante, de fraîcheur virginale ; le printemps est la jeunesse de l'année, et la nymphe de M. Voillemot nous semble une femme faite, pour laquelle l'été sera une décadence.

Elle est debout au milieu d'un bosquet ; un petit amour cherche à écarter le voile transparent qui glisse sur ses genoux; un autre se hausse familièrement jusqu'à sa bouche. Cupidon, carquois au dos, marche devant elle, secouant son flambeau, dont les étincelles ont sans doute allumé déjà l'incendie chez la jeune femme, car elle se contourne et rejette la tête en arrière, dénouant ses cheveux, entr'ouvrant la bouche et fermant à demi les yeux. — Quel nuagt a pu venir poser sa vilaine touche noire sur l'amour bleu de ces deux jeunes gens? Ils se boudent sérieusement et se tournent le dos ; mais le petit dieu, qui les trouve

trop beaux pour les laisser l'aire, s'est glissé entre eux deux, et, tirant l'une par son voile, l'autre par sa courte tunique, il les rapproche insensiblement en souriant de leur enfantillage. M. Yoillemot a prodigué dans ces deux toiles ces tons roses, nacrés et vaporeux dont il a le secret.

Washington. — M. Washington n'a d'américain que le nom, Dieu merci ! Sa peiature est toute française, elle est même marseillaise, ainsi que le prouve, par ses tons violents, sa/" «m27/e arabe de la tribu des Ouied-Nayl, arrêtée près d'un puits de r Oued-Sou f {Sahara). Au bord d'un petit puits que cercle une margelle de terre durcie et que surmonte une charpente de.-tinéc sans doute à élever l'eau, le dromadaire, monté par une femme tenant un enfant entre ses bras, fait sa provision d'eau pour la traversée'du désert, tandis que l'homme remplit une jarre. Un petit àne, surchargé de bagages, attend modestement à quelques pas en arrière de son grand camarade. Une épaisse verdure d'oasis revêt cette scène patriarcale d'une ombre nette et bleue, ft-rmcinent arréléc k ses ccintour.^ par une

lumière chaude et dorée. M. Washiiiglon est vigoureux, hardi et juvénile.

"WiNTERHALTER. — L'habile artiste qui semble avoir recueilli l'héritage de sir Thomas Lawrence dans la peinture de « haute vie, « comme disent les Anglais, a fait de S. M. l'Impératrice un portrait en médaillon où rien ne désigne la Souveraine que sa beauté. C'est une des plus gracieuses productions de M. Winierhalter. La tête, vue de profil, prend, sous des demi-teintes nacrées, l'idéale transparence d'un camée antique, et jamais la poésie ne s'est mieux accordée avec la ressemblance.

ZiEM.^-Quand une fois un peintre s'est engagé dans les canaux de Venise, il n'en sort plus, et ce n'est pas nous, certes, qui l'en blâmerons. La Yénus de l'Adriatique a des séductions si puissantes, elle vous relient avec de si molles caresses, elle vous berce si doucement sur son cœur en vous chantant ses vieilles chansons enfantines, que pour elle on oublie la maison paternelle et les amis et les maîtresses. Ceux qui l'ont vue et qu'un devoir impérieux a forcés de partir en gardent une nostalgie incurable. M. Ziem est de ceuxlà. Il a bien essayé de l'Orient pour se guérir, mais Stamboul ne vaut pas Venise, la mer de Marmara ne vaut pas les Lagunes, la gondole l'emporte sur le calque, et le voilà qui fait de sa ville chérie une espèce de pulfi d'nrn cl p!1 arrange 1p> vues en

triptyque comme pour les mettre sur au autel. ' — Au centre est la place Saint- Marc, le cœur de Venise. Sur un volet, le pont des Soupirs ; sur l'autre , le palais des Doyes et le lion de Saint-Marc. C'est une vraie dévotion.

Zo. — Nous certifions authentiques et conformes à l'original ces Gitanos du monte Sagrado^ à Grenade. Voilà bien le chemin blane de poussière avec ses escarpements hérissés de cactus et ses tanières de troglodytes que nous avons suivi tant 'de fois. Là-bas, au delà du ravin de los Avellanosy se dessinent l'Alhambra et le palais de Charles -Quint. Ces gitanos, noirs comme des Maures d'Afrique, nous les reconnaissons ; ces gitanas au teint de cigare, aux yeux de diamant noir, à la jupe bleue étoilée et garnie de falbalas en loques, ont dansé devant nous le zorongo, les pieds nus dans des chaussons de satin.

Cette Famille de bohémiens en voyage^ nous nous sommes rencontré avec elle dans une posada d'Andalousie. — Nous avons donné des*" piécette s aux enfants et des cigares aux hommes, peut-t*tre même bien

aux feinmes, et, la connaissance ainsi faite, nous les avons regardés clioser, nous les avons écoutés chanter, tout en regrettant de ne pas mieux comprendre le mystérieux idiome calo que les ►ohémiens parlent entre eux.

M. Zo possède la lumière crue, aveuglante, implacable, nécessaire pour peindre cette nature incendiée de soleil. Il a aussi la cambrure et la fierté de pose de l'Espagne picaresque « drapant sa gueuserie avec son arrogance. »

ZuBER-BuHLER. — Les Trouhle-Fète y souvenir d'une noce aux environs de Paris, nous plairaient, si l'élément comique y dominait moins, pour le mouvement de la scène, la vérité des types et la facture habile de l'ensemble. La mariée, qui pleure dans un coin, est fort jolie, et nous regrettons que sa noce soit si désagréablement troublée. — Cette bataille entre des Centaures et des Lapiihes de banlieue tourne un peu trop au Paul de Kock.

Mais, dans la Visite chez La nourrice, nous pouvons loupr M. Zuber-Buhler sans it'Striction. — Une mère parisienne, qui

n'a pa>; suivi les conseils de Rousseau, va voir son enfant au village où il est confiné. Elle le prend sur ses genoux; mais le poupon, alarmé à la vue de cette belle dame en chapeau qu'il ne connaît pas, pleure et tend les bras à sa nourrice. Cette petite scène est peinte gracieusement et avec une vérité qui n'a rien de réaliste.

Le portrait de M"* de R. et celui de M'" de R. (dessin) sont des œuvres pleines de mérite charme et de finesse.

Nous voici arrivé au bout de notre examen, et nous avons épuisé l'alphabet ; mais, avant de pas&er au compte rendu de la sculpture, nous allons réunir dans un feuilleton spécial les tableaux de bataille, qu'on aura pu s'étonner de voir omis dans le cours de nos articles.

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