‹ Abécédaire du salon de 1861Chapitre 5 sur 8 · HM · texte numérisé non relu

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un etfet tout moderne. Des Grecs habitués aux luttes du gymnase dont le nom seul dit dans quel costume on y combattait, aux cérémonies choragiques, aux concours de beauté, entourés d'un blanc peuple de statues sans draperies et sans feuilles de vigne, ne devaient pas se troubler ainsi à l'aspect d'une femme dépouillée de ses voiles. — Ce qui frappe les juges, c'est la perfection divine de ce corps, idéal des statuaires, chef-d'œuvre de la nature, que l'art athénien à sa plus belle époque sut à peine égaler. L'admiration, et non la concupiscence, dut animer leurs visages impassibles. Comme les vieillards assis aux Portes Scées se levant à l'apparition d'Hélène, les aréopagites cédèrent à un sentiment dp religieux respect pour la beauté. — La courtisane accusée d'impiété fut absoute. — Ou ne voulut pas plus la briser qu'un ivoire de Phidias ou qu'un marbre de Praxitèle. Ces excellents connaisseurs étaient incapables de détruire ce précieux objet d'art vivant. — Nous sommes étonné que M. Gérome, si greo et si antique, n'ait pas compris la scène de cette manière. Sans doute, il aura craint la froideur, le manque d'in-

térêt, presque inséparable du genre admiratif, et il a cherché à rendre piquants par des expressions de luxure ces graves personnages assis les uns à côté des autres.

Cette critique faite et le regrettable parti pris de l'artiste admis, on ne peut que louer l'extraordinaire finesse de mimique, la variété infinie de nuances dans la traduction du même eft'et différencié par l'âge, le tempérament et le caractère de chaque juge. C'est une amusante comédie de suivre sur ces visages ridés et barbus la flamme du désir voltigeant comme le reflet d'un miroir et se modifiant selon le type des têtes depuis la volupté platonique jusqu'à la pétulance du satyre.

Quant à l'exécution proprement dite, elle a cette netteté savante qui caractérise M. Gérome. Les moindres détails témoignent une recherche archaïque très au courant de son antiquité. La petite statuette de Minerve, vraie idole des temps primitifs, a une roideur éginétique et dédalienne tout à fait amusante.

Socrate vient chercher Alcibiade chez Aspasie. Tel est le titre du second tablcan grec de M. (iérome. Alcibiade, couché sur

un lit do repos près d'Aspasie, ne païaît pas très-disposé à suivre son maître, et cela se conçoit : la philosophie ne vaut pas l'amour, surtout quand la maîtresse est Aspasie. Une jeune esclave , d'une beauté malicieuse et sournoise, habillée d'une demi-teinte transparente, cherche à retenir Tépoux de Xantippe , et sur le seuil de la porte une vieille sourit d'un sourire oblique.

Au premier plan s'étale un chien magnifique, — ce même chien dont Alcibiade coupera la queue pour donner de la pâture au babil athénien. — Aucun spécialiste d'animaux n'en ferait un pareil.

Placé comme i! est, il prend peut-être trop d'importance par rapport aux personnages; mais le chien d'Alcibiade est lui-même un personnage et non un accessoire.

Le fond représente un atrium orné avec cette élégance antique familière à l'artiste. C'est une restauration dans toute la force du mot, d'une curiosité exquise et d'une science qui ne nuit en ri^n à l'effet. Les figures se détachent en vigueur de cette architecture polychrome, gaie et

lumineuse, à laquelle on ne saurait repro cher qu'un peu trop de richesse. Les Athéniens réservaient tout leur luxe pour les monuments, et leurs maisons étaient fort petites; mais Aspasie, la plus renommée des hétaïres, la maîtresse, le conseil et plus tard l'épouse de Périclès, pouvait se permettre ces splendeurs.

Nous trouvons bien absolue cette phrase du livret : Deux Augures n ont jamais pu se regarder sans rire. Quoi qu'en aient dit les sceptiques et les voltairiens de l'antiquité, deuxaugures se rencontrant gardaient parfaitement leur sérieux. D'abord la plupart d'entre eux croyaient à leur art ; ensuite, eussent-ils été incrédules, leur profession même leur imposait une gravité hypocrite. Tout au plus se permettaient-ils un imperceptible cHgnement d'œil, un discret sourire d'intelligence, tandis que les augures de M. Gérome rient d'un gros rire égueulé et rabelaisien à se tenir les côtés, à pouffer, à tomber en apoplexie. Il est vrai qu'ils sont dans la coulisse, loin des profanes, tout seuls au milieu du poulailler sacré ; les volailles prophétiques qui allongent le col hors de leur rage

pour piquer d*?s grains de blé ne les trahiront pa^.

Ce tableau, traité avec la spiritiullc perfection que M. Gérome apporte à tout ce qu'il fait, est toujours entouré d'un cercle nombreux de spectateurs ; mais ce n'est pas la finesse du pinceau, la science des détails et la pureté du dessin qu'ils admirent : ce sont ces deux gros hommes qui rient, malgré leurs draperies antiquf s et leur sceptre augurai, comme deux farceurs de tréteaux voulant mettre leur public en belle humeur. — Cela nous afflige de voir un talent si pur, si élégant, si rare, descendre au comique. Le comique, selon nous, n'est pas du ressort de la peinture; il ne peut s'y traduire que par la grimace et la caricature ; passe pour une charge bouffonne, pour une pochade rapide au crayon ou à l'aquarelle ; mais il n'est pas permis de mettre les moyens les plus exquis de l'art au service de fantaisies pareilles Le but de la peinture est la beauté ou tout au moins le caractère. L(>s Deux Augures rappellent les travestissements mythologiques de Daumier.

Heureusement M. Gérome se relève bien

vite par un chef-d'œuvie : Rembrandt faisant mordre une eau-forte. Là, il ne s'est pas mis en frais d'ingéniosité ; il n'a pas demandé à la peinture ce qu'elle ne peut ni ne doit rendre, il est resté dans la sphère de l'art : — le jour descendant d'une haute feoêtre se tamise à travers un de ces cadres garnis de papier blanc dont les graveurs se servent pour amortir l'éclat du cuivre, glisse sur la table, traverse des flacons remplis d'eau ou d'acide, se répand dans la chambre, et va mourir aux coins obscurs en pénombres chaudes et mystérieuses.

Rembrandt, vêtu de noir et penché sur la table , fait miroiter une planche pour vérifier la profondeur de la morsure. Kien de plus. Mais voilà un véritable sujet de peinture : une lumière concentrée sur un point et s'éteignant par dégradations insensibles en partant du blanc pour arriver au bitume. Cela vaut toutes les idées spirituelles et littéraire^, et Rembrandt lui-même n'en a guère eu d'autres dans ses tableaux ou ses eaux- fortes. La planche qu'il est en train de faire mordre contient probablement une idée de ce genre.

Le Rembrandt est une merveille de finesse, de transparence et d'effet. Jamais M. Gérome ne s'est montré plus coloriste. r,e pompéien, ce peintre à l'encaustique, cet enlumineur de vases grecs atteint du premier coup à la perfection intime des maîtres hollandais.

Nous aimons'^ beaucoup le Hachepaille égyptien. Ce sérieux presque hiératique va bien au talent de l'artiste. Un Egyptien, grave et tranquille comme l'Osiris funèbre, fait tourner sur un cercle de gerbes un char, pareil à un trône, attelé de deux buffles et porté par des roulettes de métal; derrière lui, comme un aoëris derrière un pharaon, se tient un jeune garçon se présentant aussi de profil. — On dirait un dessin calqué dans une nécropole de Thèbes; et cependant c'est un croquis exact d'après la réalité vivante. — Un soleil aveuglant déverse ses rayons sur le disque jaune des gerbes , qui fait songer au cercle d'or d'Osymandias, argenté le ciel et rosit les lointains. — Quelle grandeur et quelle solennité dans ce simple travail d'agriculture! Le dessin esl ferme comme une incise sur le granit,

\.) couleur éclatante commo l'enluminure d'un papyrus sacré !

Le Portrait de Rachel est à la fois un portrait et une personnification. La Tragédie se fond dans la tragédienne, la Muse dans l'actrice ; drapée, de rouge et d'orange, elle se tient debout sous un sévère portique dorien. Les sombres passions, les fatalités, les fureurs tragiques contractent sou pâle visage. C'est Rachel par son côté sinistre, farouche et violent. — L'artiste aurait pu, ce nous semble, sans amoUir le caractère de sa figure , y mettre un peu de cette grâce féminine et vipérine que possédait à nu si haut degré rillustre actrice.

Ghéquier. — Il est difficile de parler des peintres de fleurs, — un bouquet de tleurs ne se raconte pas , on le regarde et on le respire ; cependant disons avec des mots incolores et sans parfums que les Fleurs et Fruits de M. Ghéquier ont tout le velouté, tout l'arôme et toute la fraîcheur imaginables.

Le Bouquet de fleurs sur fond d'or lutte avantageusement contre cette lueur riche

et faiiv*^ où les tons les plus purs fout tache. M. Ghéquier a peint, dans l'appartement de S. M, l'Impératrice, les fleurs des portes et des trumeaux au salon dont M. Chaplin a exécuté le plafond.

GiACOMOTTi. — Nous avons ici même apprécié à sa valeur le Martyre de saint Uippolyte emporté par des chevaux fougueux comme son homonyme classique; c'était un bon envoi d'école, et qui promettait un peintre. Nymphe et Satyre ne démentent pas cette promesse. La nymphe, couchée demi-nue sur le ruissellement de sa chevelure fauve , développe un torse modelé dans une pâte lumineuse et grasse. Quant au satyre, il a bien la physionomie de l'emploi, et sa couleur rougeâtre d'une localité historique contraste heureusement avec les chairs blanches de la femme. Le fond de paysage est traité d'une façon large et vague, comme les fonds d'arbres du Titien.

GiGOUX. — L'œuvre de M. Gigoux, cette année, n'est pas à l'exposition. Le livret nous renvoie aux monuments publics et ne

mentionne que deux toiles : le Portrait de M. h comte deMichecJi et une Tête de Sarrasin. Le comte est debout, solidement et carrément campé, dans une pose naturelle et élégante. Le vêtement moderne , aux teintes fausses et vineuses, à la coupe disgracieuse , a pris sous la main de l'artiste une allure large et une couleur presque agréable. Le Sarrasin, avec sa calotte de fer, sa face plate et jaune, est une spirituelle ébauche.

GiRAUD (Charles). — Après avoir débuté par des scènes d'Otaïti, la Cythère de l'océan Pacifique, M. Charles Giraud semble vouloir se reposer de la vie sauvage et vagabonde dans la représentation des nitérieurs. Nul ne sait mieux que lui exprimer harmonieusement les mille détails d'un atelier ou d'un cabinet artistique : tableaux, potiches, statuettes, armures, vieux bahuts, tapisseries passées de ton, tout le curieux monde du bric-à-brac. Là il éteint par un glacis un objet papillotant ; ici il pique un réveillon de lumière. Son intérieur du 15* siècle, ses deux intérieurs modernes, sont d'un ragoût exquis.

Mais voilà une Vfw dfi Tmgvnihi en Islande, qui nous montre qiif^ M. Charles Giraud n'est pas disposé à toujours chanter :

Home, home, sweot home.

GiRATTD (Eugène). — M. Eugène Giraud a voulu sans doute échapper au reproche de peindre des Espagnols d'opcra-comique en nous donnant cette Bohémienne verte, accroupie dans un haillon jaunâtre, au coin d'un vieux mur : il y a évidemment exagération dans ces teintes ; le soleil de l'Espagne cuivre son monde, mais ne l'oxyde pas. Nous n'aimons guère non plus lo Henri IV dans la tour de Saint-Germaindes-Prés où l'accompagne un moine. Ces deux personnages, de grande dimension, sont mal à l'aise dans l'étroit escalier en colimaçon ; l'artiste aurait facilement pu donner de l'air et de l'espace à son tableau en ouvrant une plus vaste perspective sur la ville que le roi va acheter d'une messe. Les vêtements fauves et mats des deux hommes se confondent avec les teintes brunes de la pierre, ce qui rend la toile un peu monotone de couleur.

Nous rptrouvons M. E. Giraiid dans la galerie des pastels. Le portrait de S. A. la princesse Anne Murât est, dans le genre, un des meilleurs de l'exposition. La princesse est posée de dos, et, par un mouvement gracieux qui motive de belles ondulations , présente la tète de profil Le contour net, plein de fermeté, est de ceux qui prêteraient admirablement à la gravure en médailles. Un sang riche anime et colore les chairs ; des fils d'or et de soie s mêlent à la chevelure blonde, relevée de fleurs et de feuillage.

Le Portrait] de Paulin Ménier, dans le Courrier de Lyon, est d'une exécution vigoureuse et d'une extrême vérité. C'est bien la pose insolente du coquin; on devine la voix enrouée qui doit sortir de ce gosier alcoolique ; le peintre n'a eu du reste qu'à copier exactement son modèle, et qu'à reproduire le type créé par le comédien artiste.

Glatze (Auguste). — M. A. Glaize a su donner une tournre orinnale et fantastique à son tableau de la Pourvoyeuse Misère, sujet qui, vu sa modernité, aurait pu prê-

1er ;i rlrs réalismes de mauvais goût, \Jntt calèche découverte, surchargée, comme une voiture de carnaval, de filles à deminues, conduite à la Dauniont par un jeune homme, softe de Méphistophélès vêtu d'un costume de fantaisie et tenant dans ses bras une courtisane pâmée, roule et descend au galop de ses chevaux, soufflant et piaffant le feu, vers la grande Babylone , que désigne de son doigt crochu la Misère, une horrificque et orde vieille. La ville, avec ses palais illuminés , qui dardent la fascination par les yeux de leurs fenêtres, déploie ses boulevards, ses perspectives et ses lignes de gaz dans le fond du gouffre, à gauche de la toile. A droite, autour d'une table sur laquelle est posée l'honnête et primitive chandelle , travaillent quelques pauvres filles qui ont eu le courage de résister à la tentation : une d'elles cependant s'est levée ; plus faible ou moins ignorante de sa beauté, elle regarde avec envie s'éloigner ses folles compagnes ; ses doigs distraits laissent pendre négligemment le fuseau : la première voiture qui passera l'emportera sans doute. Un ciel bizarre, orageux à gauche, tandis

que la lune éclaire paisiblement les vertueuses ouvrières de la droite , domine et complète celte singulière composition, largement et hardimenf^peinte.

Une vingtaine de polissons se bousculent autour de la gamelle immense et pleine de bouillie. A voir leur acharnement et leur oubli du voisin, on dirait une troupe d'écrevisses altérées sentant l'eau au delà de la marge d'un bassin. C'est à qui plongera le plus souvent sa cuiller dans la mixture. M. Glaize, toujours un peu moraliste et philosophe, a tracé sur le mur blanc qui sert de fond au tableau, la maxime évangélique : c Aimez-vous les uns les autres, « si bouffonnement méconnue dans cette petite scène. — Un Trou de meulière à la Ferté-so7(s-Joua?re, présentant la nudité du roc, encadré de verdure et surmonté d'un ciel bleu, complète honorablement l'exposition de M. Auguste Glaize.

Glaize (Léon). — Le Samso?i pris par les Philistins , de M. Léon Glaize , peut compter pour de la bonne et solide peinture. Six hommes à physionomies basses se

sont attelés au bloc vivant, qui s'arc-boutc sur sa jambe gauche ; autrefois il aurail rompu d'uiu" simple contraction de muscles les cordes qui se croisent sur son corps ; mais l'Omphale biblique a bien travaillé, et du reste les soldats armés de piques, qui marchent derrière Samson indiquent que toute résistance est inutile. En avant du cortège éclatent des trompettes, annonçant la bonne prise aux Philistins. La Dalila regarde, par sa jalousie entr'ouverte , passer sa victime. Le tableau de M. Léon Glaize est bien agencé : les poses des personnages s<"nt violentes, sans exagérations, ni gesticulations impossibles, et s'harmonisent bien avec les constructions massives et trapues qui garnissent la droite de la toile. — La Nymphe et le. Faune, peinture à la cire, s'enlèvent légèrement sur leur fond noir, et révèlent chez M. Léon Glaize de bonnes qualités décoratives.

GuDiN. — M. Gudin, l'Horace Vernet de la marine, a exposé deux grands tableaux officiels : r Arrivée de la reine d'Angleterre à Cherbourg et la Flotte française se

.cndaiil de ChtiioiULf à Brest. L o>ca(l!e britannique arrive par un temps gris, qui donne au ciel et à la mer une teinte d'ardoise un peu triste. La flotte française, plus heureuse, s'avance à toute vapeur et à pleines voiles en coupant les vagues courtes, dont les anfractuosités arrêtent les rayons ambrés d'un soie il levant. — M. Gudin a exposé trois autres petites toiles, rapidement et spirituellement brossées. Renonçant, pour un instant, à l'azur et aux transparences conventionnelles de la Méditerranée, l'artiste a affronté les tempêtes de la Manche et de la mer du Nord, leurs eaux épaisses et sombres, leur écume lourde et crépelée. Un gros temps sur la côte d'Angleterre et la Dispersion de r Armada sont d'un eifet plus vrai et plus émouvant que bien des grandes compositions savamment et consciencieusement élaborées.

GuiLLEMiN (A). — Les Vanneuses d'Ossan sont de fort belles filles, au teint de cuivre, campées à l'antique et faisant leur besogne à la porte d'une maison baignée d'ombre, tandis que le soleil inonde de clarté le ravin, cerclé de montagnes bleues.

— Il y a de la naïvelé et de la bofdioiiiie dans le vieux Tailleur béarnais essayant un corsage à une jeune fille coiffée de rouge. Une femme vaque aux soins du ménage, tandis qu'un petit apprenti accroupi sur une table et \êtu d'un pantalon à manchettes achève le reste du costume. Cela est net et franc, sans mièvrerie, mais aussi sans grossièreté campagnarde.

Hamon. — Il faudrait être sur la symbolique de la force de plusieurs Creutzer pour expliquer les mythes et allégories de M. Ilamon. On dirait qu'il s'amuse, pour parler le langage médiocrement harmonieux deBoileau, à préparer des tortures auxSuimaises futur?;. La Comédie humaine étail déjà d'une interprétation laboii use. L'fî'.scamoteur manque totalement de clarté, et le sous-titre le Quart d'Heure de R'ihelais ne l'élucide guère. — C'est de la nuit ajoutée à delà nuit; noir sur noir, ou plutôt gris sur gris. Ohsciiritote rerum verha sœpe obscwantw\ dit une vieille phrase de basse latinité : ch^z M. Ilamon le vague de la pensée s'augmente encore du vague de la forme. Racontons donc sans comprendre. Où se passe la scène? à quelle époque? nous n'en savons rien. Certains détails indiqueraient l'antiquité, d'autres

ramènfiul ;iii temps actuel. — Le piisioipal personnage rappelle par sa souquenille le Dave des comédies de Plante, par sa gibecière et son chapeau de feutre, Miette ou tout autre vendeur d'orviétan. Un hibou roule ses prunelles nyctalopes sur la traverse du tréteau ; des victimes de la mort aux rats pendent à des gaules et témoignent de l'efficacité du moyen destructif. — La cuisine de l'escamoteur fume sur un gueux de portier ou de marchande de harengs saurs. — A la table s'adosse une lyre grotesque, enjolivée de grelots et de plaquettes de cuivre. Le charlatan vient de faire disparaître sous ses gobelets la muscade sacramentelle. C'i^st le moment de la recette ou le quart d'heure de Rabelais. Un être hybride, d'un sexe indéterminé comme les sorcières de Macbeth en marmotte et en tunique, fiiit circuler le tambour de basque. — Y tombe-t-il des sous ou des oboles? l'assistance se compose-t-elle d'Athéniens ou de Parisiens ? Chi lo sa? Et il y a là des enfants, des jeunes filles, des écoliers, des gamins dont la blouse i^rend des airs de chlamyde, ou dont la chlamyde prend des airs de blouse si vous

l'aimez mieux. Toujours est-il que la moitié de l'assemblée a fait volte-face et s'écoule processionnellemenl comme une panathénée inverse, car le tableau a la forme d'une frise. Aux marmots est mêlé un magicien qui braque sa lunette sur les étoiles et va probablement se laisser choir dans un puits, pour se conformer à la fable de la Fontaine. — Que signifie là cet astrologue cborcbant les étoiles en plein midi? ^ — Mystère ! mais qu'importe après tout? Il y a de jolies têtes, des détails amusants et curieux dans cette énigme qui vous impatiente et vous retient.

La Tutelle et La Volière sont deux charmantes fantaisies pompéiennes que l'on comprend tout de suite et qui n'en valent pas moins pour cela. Dans la première, une jeune fille met un tuteur à un arbuste , dans la seconde, une autre jeune lille donne la pâture à des oiseaux. — Ces deux toiles feraient deux délicieux panneaux de salle à manger antique.

La sœit?' aînée surveille toute une nichée de jeunes frères et de jeunes s<eurs qui la balancent dans un fauteuil à l'américaine. — Les figures ont cette grâce poupine que

M. Hamon exagère par la suppression des pommettes etdel'apopliyse des mùclioire»; mais l'artiste, qui sans doute a voulu sortir de sa gamme grise, a mêlé sur sa toile des couleurs qui hurlent et se prennent aux cheveux, des noirs d'éhène et des violets de nihiline insociabies, et surtout un certain jaune d'immortelle plus propre à capitonner les tombeaux que les fauteuils. C'est dommage, car l'arrangement de la composition est plein de grâce et de charme.

Les Vierges de Lesbos sont deux jeunes filles qui, sur leurs épaules, emportent un Cupidon dans le ciel de l'amour impossible. C'eût été un joli plafond pour le vénérium de quelque grande dame romaine.

Hamman. — Les qualités d'exactitude et de finesse de M. Hamman t«« retrouvent dans ses deux tableaux intitulés, l'un, les Contes de Marguerite d' Angoulême; l'autre, Premier épisode de la journée des dupes. François 1" est prisonnier à Madrid; Marguerite, sa sœur, a voulu partager sa captivité, et cherche à distraire le roi en lui récitant ces contes devenus célèbres. Fran-

voit;, assis sur le pied do son lit, l'écoute à peine; une servante, vêtue d'une robe couleur orange, circule, portant des fruits sur un plateau ; dans le fond, un hallebardier, appuyé au chambranle de la porte, garde l'entrée. M. Hamraan s'est sans doute assuré de la ressemblance de sa Marguerite; elle nous paraît cependant manquer de l'aménité et de la vivacité qu'on s'imagine avoir dû animer la figure de l'aimable et spirituelle princesse. Le ?>ançois I" est peutêtre aussi d'une taille un peu exagérée, et rappelle un peu trop le gigantesque Pantagruel. — Louis XIII et Marie de Médicis sont en train de concerter la disgrâce de Richelieu, lorsque le cardinal apparaît par une porte cachée sous la tapisserie; sa présence terrifie le roi et sa mère, qui >e rassoient, immobiles comir.e des écoliers pris en faute. Le Louis \I1I le M. iïamman est bien le roi ennuyé, faible, tremblant devant sa mère et son ministre, et les hai-saot tons deux. L'aspect glacial et sûr de lui-même du Richelieu est finement exprimé. L'ameublement, les accessoires sont traités avec soin et vérité ; à la muraille pend une de ces pompeuses

allégories, brossées par Rubens à l'occasion du mariage de la reine. — Le jour se lève, l'étoile du matin ne va pas larder à s'effacer devant l'éclat du soleil ; la lampe commence à rougir et à fumer, un jeune cavalier, debout près de la fenêtre, dont la draperie s'entr'ouvre, tient embrassée une jeune fille blonde, vêtue de satin bleu et blanc; l'enfant ferme les yeux, et ses mains effilées se posent sur le bras de son amant ; elle détourne la tête pour retarder ce baiser, qui doit être le dernier. Cette toile, intitulée les Adieux, est pleine de tendresse et de sentiment ; les vapeurs de l'aube naissante lui donnent quelque chose de fondu, qui repose un peu de la roideur historique des deux tableaux que nous venons de citer.

Hanoteau. — M. Hanoteau a exposé trois grands paysages, qui rappellent les beaux pâturages de Troyon et nous promettent un maître. La Matinée de pêche sur la Canne (Nièvre) nous semble le plus complet de ces trois tableaux. Dans un de ces endroits où la rivière s'élargit et forme ce que l'on appelle des fosses, des pé -

cheur» sont occupés à amarrer sur le bord leur bateau plat. L'épervier, suspendu à sa perche, sèche au soleil. Les ajoncs de la rive et un gros bouquet d'arbres, placé un peu .en arrière, à droite, sont fidèlement reflétés dans l'eau paisible; cet effet est admirablement rendu. Au delà, s'étend une grande prairie, bornée par les collines qui marquent le bassin de la rivière. Cela est frais et gras : la verdure a la vivacité et l'éclat des terres bien arrosées. — Un chemin sous bois se déploie vis-à-vis du spectateur; derrière les arbres qui garnissent les deux côtés du tableau, on devine une grande clairière, abondamment éclairée, sur laquelle vaguent quelques bestiaux. La route traverse la clairière et va aboutir à une maison cachée dans la végétation. Une petite mare, encadrée de broussailles et d'arbustes à feuillage déchiqueté, occupe le premier plan des Environs de Saivf- Pierre-le-Moutier qui, ainsi que le Ruisseau à Charancy (Nièvre), sont conçus avec la même simplicité d'effets, la même sûreté et la même vigueur que la première toile.

Harpignies. — Rien déplus dilïerent que les manières de M. Hariuteau et celles dp M. Harpignies. L'un procède par masses qu'il modèle, éclaire et ombre avec soin et sobriété. M. Harpignies encadre d'un contour net chaque objet, ses arbres, ses rochers, ses prairies, et y jette à profusion des touches hardies, heurtées, imprévues. La Lisière de bois sur les bords de T Allier résume les qualités de M. Harpignies. Des arbres à branchage grêle et déjà effeuillé, des aunes puissants, au tronc rugueux, vont rejoindre la rive de l'Allier qui borne le tableau ; une pièce de gibier se lève à l'approche du chasseur placé au second plan.

Sur une sorte de falaise, comme on en rencontre sur le parcours de la Loire, et dont la silhouette coupe diagonalement la toile de gauche à droite, se dresse au milieu d'un tapis de mousse sous lequel transparaît la roche, un massif de grands saules pleureurs. Au bas de la côte coule la Loire, coupée par un pont de pierre. Dans le fond, sur la rive gauche, s'étage une ville, Âmboise sans doute, dont les toits et les clochers se détachent sur le

ciel, éclairés par un soleil encore vif qui te couche derrière les arbres du premier plan. Le fleuve se déroule large et calme vers un horizon fuyant et qui commence à se noyer de vapeurs. Cela s'appelle im Soir sur les bords de la Loire.

La Loire près de Nevers est loin d'être aussi majestueuse. Le fleuve, par une de ces fantaisies qui lui sont communes, a quitté son lit ; quelques minces filets d'eau, serpentant à travers des bancs de sable, représentent assez misérablement le grand tributaire de TOcéan. Une bruyère galeuse, parsemée de maigres bouquets d'osiers et sur laquelle cherchent à paître quelques moutons de bonne volonté, borde cette rivière de sable. — Un beau temps sur les bords de V Allier^ avec son premier plan de verdure et d'arbres vigoureux, ses buissons bas placés de l'autre côté de l'Allier qui coule sablonneux au milieu du tableau est plein de lumière chaude et de calme champêtre.

Hébert. — L'admiration publique force quelquefois le pinceau à un artiste et l'oblige à ^c circonscrire dans \x\\ genre pré-

fére. — Ainsi, par son charmant tableau de la MaVaria^ M. Hébert a inspiré un tel amour de ces délicieux types italiens si passionnément pâles et si gracieusement sauvages qu'on lui en demande toujours.

On l'a reconnu seigneur suzerain de Cervara et d'Ahito, et l'on exigerait presque de lui qu'il résidât à perpétuité dans ses domaines. Cependant, quoiqu'il excelle à rendre ces figures fières, ardentes et morbides, et qu'il leur donne une nostalgique poésie, M. Hébert est capable de faire autre chose. Sa magnifique toile du Baker de Judas Ta bien prouvé. — C'était là de la grande peinture d'histoire, à la fois profondément rehgieuse et tendrement humaine. La tête du Christ exprimant, malgré sa résignation divine, le suprême dégoût que cause la perfidie avec son froid baiser de serpent, était l'une des plus belles que l'art eut prêtée au Rédempteur du monde. Ce supplice moral, on le voyait, pour la douce victime, effaçait les affres physiques du Calvaire.

Ce tableau, sans doute, fut apprécié comme il le méritait ; mais on le regarda comme un brillante digression, comme

un épisode heureux daus la vie de l'artiste. Ce qu'on voulait de M. Hébert, c'étaient des Fiénarolles, des Cervarolles, des Celestina, des Rosa Néra, et cette année, le public désorienté furette, sans en rencontrer, par tous les coins du salon. Il ne trouve que deux beaux portraits, s'étonne, et chercherait presque noise à son peintre favori, pour n'avoir pas ramené de la fontaine quelque mince fille brune portant sur la tète une; amphore eu du linge.

Le portrait de S. A. 1. la Princesse Marie • Clotilde se distingue par la simplicité élégante de la pose et la délicate morbidesse de l'exécution. Quoique Italienne, Son Altesse Impériale est blonde et son teint peut lutter de fraîcheur avec les plus blanches carnations de l'Angleterre, — ce nid de cygnes,— comme l'appelle Shakspeare. Heureusement M Hébert n'a pas sur sa palette que des nuances fauves et bistrées : il a trouvé pour peindre la princesse toute une gamme de tons argentés, nacrés, lacté,-^, bleutés, d'une suaviié extrême.

Su Altesse Impériale a pour costume une robe blanche et un manteau de velours bleu rejeté en arriére ; 1« robe, pur

nuage de gaze et dentelle, air ti-amé, souffle tissu, l'enveloppe comme une vapeur. Un triple collier de perles entoure le col et nous a fait songer, par ses harmonies charmantes avec la peau, à l'éloquent dithyrambe de Michelet en faveur des perles, ces larmes figées de la mer, qui ruissellent si amoureusement sur l'épiderme féminin, lui empruntant et lui rendant des reflets. — Nous ignorons si M. Hébert a lu ce passage, mais, en tout cas, son instinct d'artiste lui a fait deviner précisément la parure qui convenait.

Toute autre pierre eût fait tache sur cette tonalité pâle, mystérieuse et tendre.

Peut-être M. Hébert a-t-il trop fondu, trop vaporisé sa peinture. Les tons roses ne se glissent qu'en tremblant parmi ce clair de lune; quelque délicats, quelque tendres et légers qu'ils soient, ils semblent avoir peur de paraître grossiers et vulgaires; ils se hasardent timidement aux lèvres et aux joues, et baisent avec respect le bout des doigts effilés. Une goutte de vie pourprée n'enlèverait rien à la distinction du portrait, surtout dans ce voisinage ardent de la bataille de Solferino.

Le portrait de M""' C. . . a ce charme mélancolique que le peintre de la MaVaria garde même dans l'expression des élégances modernes. Sur un fond de ciel dont le bleu sombre verdit comme celui des \ieux tableaux, M*"* C..., vêtue de noir, rappelle la manière effumée de Léonard de Yinci. Une gaze noire laisse deviner les blancheurs de la poitrine à travers ses sombres transpîi.rences et les bras nus se fondent par des contours noyés avec les tons sourds de l'étoffe. Un petit bouquet de violettes , piqué au corsage , mêlé une note de gaieté modeste à cette sobre harmonie. — Ces teintes neutres font valoir la tête, modelée dans une vapeur de tons délicats, fins, rares, cherchés en dehors de la palette crue de la vie. On dirait que M. Hébert veut faire seulement des portraits d'âmes et non de corps. La réalité, même aristocratique et charmante , semble lui repu ji;ner comme trop brutale. Il faut peindre le corps et l'âme.

Une rue à Cervara. — Ce n'est qu'une pochade, une étude faite sur place, sans doute , mais quel délicieux petit tableau ! On reste longtemps à contempler cette rue,

qu'une édilité soigneuse s'empresserait de faire abattre, mais que regretteraient tous les peintres. Ce sont de hautes masures lézardées, lépreuses, chancelantes, à travers lesquelles se troue une longue voûte noire, une sorte de galerie de Pausilippe, ayant au bout une étoile de lumière. Quelques vieilles accroupies çà et là s'occupent en plein air de besognes domestiques avec le laisser-aller italien. — Peut-être même quelque cochon bleu retourne-t-il de son boutoir la fange du ruisseau ? — Nous n'en sommes pas sûr, mais le site autorise à le croire. C'est pourtant par cette rue que passent les cancphores on guenilles à qui M. Hébert donne la beauté pour récompense du caractère qu'elles lui fournissent !

Hédouin. — M. Hédouiû, occupé de travaux décoratifs au Palais-Royal, n'a exposé qu'un tableau sous le litre de Colj^orteurs espagnols. Le petit convoi , composé d'un homme à cheval, d'une femme juchée avec son enfant sur un mulet, et de personnages montés ou à pied, chemine sur un terrain rosé, marqué çà et là de quelle

- 2Hi —

ques plaques d'une verdure roussie; un ponceau, sur lequel passe une femme conduisant des bêtes de somme, enjambe un fossé, vraisemblablement à sec. Sur le devant du tableau , un muletier s'abreuve à une petite mare. Le ciel, d'un bleu un peu clair peut-être, vient par des dégradations de teintes se confondre avec le sol. C'est lumineux et suffisamment aride.

Heilbuth. — L'exposition de M. Heilbuth, aussi nombreuse que variée, révèle chez l'artiste une rare diversité d'aptitudes. Le plus important de ses tableaux, c'est le Chevalier poëte VI rie de Butlen^ couronné à Augsbmirg sons l'empereur Maximilien en 1519.

Cette toile, sans sortir des dimensions du genre, peut être considérée comme un vrai tableau d'histoire, et beaucoup s'étalent dans de larges cadres qui ne méritent pas si bien ce titre honorable. La scène est traitée avec style et gravité. — Les groupes s';i.ij;encpnt bien autour de l'action pr incipale ; les costumes sont d'une grande fidélité sans pédantisme archaïque et ne

détournent pas, comme cela arrive souvent, l'attention des figures.

Ulric de Hutten, le chevalier poëte, paré d'un de ces riches costumes allemands, d'une fantaisie si élégante et si curieuse, dont Albert Diirer nous a donné de si beaux spécimens dans sa gravure du Triomphe de Maximilieiiy s'agenouille modestement devant une estrade, d'où une jeune fille blondcy^ habillée de blanc, se penche pour lui poser sur la tête la couronne aux feuilles d'or. L'empereur préside à la cérémonie, et autour du trône se pressent

Electeurs de drap d'or, cardinaux d'écarlate.

Le reste de la salle est rempli, sans confusion, par la foule des notables, des hommes d'armes et des bourgeois d'Augsbourg, physionomies caractéristiques, modelées par les idées, les habitudes et les préjugés d'un autre âge. Aucun de ces types, si habilement retrouvés, ne pourrait vivre aujourd'hui ; car chaque époque coule ses figures dans un moule différent, et M. Heilbuth a parfaitement réussi cette résurrection du passé.

A travers les larges baies qui s'ouvrent

au fond de la salle on aperçoit la silhouette dentelée d'Augsbourg- avec ses tours, ses flèches, ses pignons en escaliers et tout son pittoresque décor gothique.

M. Heilbuth n'a jamais mieux fait. Le dessin a de la correction et de la finesse ; la couleur est harmonieuse et chaude, et l'esprit du temps respire dans tonte la composition.

Le Mont -de-piété nous reporte de la sphère héroïque en plein réalisme. Dans une salle d'attente , ignoblement nue, comme tous les lieux où s'agitent des intérêts poignants, sont réunis les nombreux neveux de cette tante dont l'obligeance n'est jamais en défaut pourvu qu'on lui apporte un gage quelconque.

Au guichet du commissionnaire se penche un ouvrier, de ceux qui ne font rien et s'appellent travailleurs; une grande fille, à la toilette disparate, se tient debout près de lui ; l'un engage ses outils, l'autre son matelas. Au fond, rangés sur la banquette, attendent un vieil homme brisé par la misère, de pauvres femmes avec un paquet de linge sur les genoux,

la dernière robe et le dernier drap. L'enfant lésa suivies: car il n'y a personne à la maison pour le garder ; une orpheline en deuil apportant peut-être l'anneau de mariage de sa mère pour retarder d'un jour son déshonneur; un jeune homme insouciant, étudiant viveur, au gilet multicolore, qui vient mettre sa montre au clou pour déjeuner avec une lorette. Tout cela est rendu avec une pénétrante fidélité d'observation et une grande finesse de pinceau. M. Heilbuth a su se garder de la laideur, de la trivialité et de la sensiblerie, éeueils d'un pareil sujet.

Quoique nous n'aimions pas le comique en peinture, nous lui pardonnons lorsqu'il n'est que le relief exact du vrai, et ne s'étale point en des toiles importantes. — Le tableau intitulé : Souvenir d'Italie, nous a fait sourire. — C'est un bon vieux moine tout naïf, tout bonhomme, dont le froc tombe d'un seul pli de la nuque au talon avec une disgrâce burlesque et qui se promène par la campagne, un énorme parapluie rouge à la main, du genre dit vépin ou Rohinson Crusoé, — sous lequel toute la communauté s'abriterait. — La

sérénité parfaite du ciel augmente l'eiFet du parapluie. — Le bon moine est homme de précaution, on ne le prendra pas sans vert.

V Auto-da-fé n'est pas une grillade de juifs ou d'hérétiques, comme le titre pourrait le faire croire. M. Heilbuth laisse ces sujets mélodramatiquement sinistres à M. Robert-Fleury. — Il s'agit tout simplement d'une jeune femme qui anéantit sa correspondance amoureuse avec un soupir de regret. — Ne sont-ce pas aussi des infidèles qu'elle brûle ? — Les protestations, les serments, les madrigaux, les emphases s'évanouissent en une pellicule noire où courent quelques étincelles qui bientôt s'éteindront elles-mêmes. — Ainsi passe l'amour, sic transit gloria mundi.

Solitude^ autre toile de M. Heilbuth, se cache, pour justifier son titre, en un coin si retiré, qu'à notre grand regret nous n'avons pu la découvrir.

Henneberg. — On n'a pas oublié /e Féroce chasseur de M. Hcnneberg, une peinture fantastique oii respirait le vieil esprit légendaire de l'Allemagne et qui, déve-

loppée en frise, eut produit un si bel eltet au-dessus d'une boiserie de chêne ornée de massacres de ceri's dans la salle à manger d'un burg du Rhin. — VOndine proféyeant un chevreuil blessé appartient au même souffle d'inspiration germanique.

A travers une de ces forêts mystérieuses qui semblent vivre d'un vie panthéiste, le jeune seigneur du château voisin a lancf son cheval fougueux et le trait parti de l'arbalète a blessé au flanc le timide chevreuil, l'innocente bête protégée par les divinités de la solitude. L'écureuil, effrayé, grimpe au haut des arbres, et la forêt sympathique compatit au malheur de son .hôte charmant. La source elle-même s'émeut et de son sein jaillit l'ondine ruisselante de perles et coiftee de fonlinales; elle demande grâce pour le pauvre animal dont le sang rougit son onde.

A l'aspect de cette apparition, le cheval se cabre, soufflant la fumée par les naseaux ; le cavalier, hardi et joli comme un Chérubin de grande race, donne involontairement une saccade à la bride. Sur son jeune visage la crainte, l'admiratio!! et l'amour se peignent à la fois. Mais la crainte

sera bientôt envolée, l'ondine est si jolie î sauf quelques ombres opaques et lourdes à la cambrure des reins.

Voilà la vraie veine du talent de M. Henneberg ; il devrait la suivre et laisser à M. Biard Us Déclarations d'amour de nègre à négresse.

Herbsthoffer. — Il y a beaucoup d'esprit et de finesse dans les deux toiles de M. Herbsthoffer : Une mauvaise compagnie et le Cabaret. Dans un taudis équivoque, un jeune officier s'est pris de querelle avec un habitué de l'endroit. Ils ont dégainé et se débattent au milieu des filles qui se sont jetées entre eux pour les retenir; les bouteilles et les escabeaux roulent culbutés au milieu du brouhaha, les hommes vocifèrent, les femmes gémissent; elles ne savent que trop à quel mauvais adversaire le jeune homme va avoir affaire. Le Cabaret des soldats est moins turbulent que celui des maîtres. M. Herbsthoffer y a rassemblé la foule bigarrée des troupes de la guerre de Trente ans, lourdement harnachée, surchargée d'oripeaux et vêtue de défroques hétérogènes. Malgré leur petite

dimension, ces tableaux son! pleins de mouvement et d'aisance, de détails ingénieux en même temps qu'exacts.

Hesbe (A.)- — L'Aumône, de M. Alexandre Hesse, pourrait s'appeler tout aussi bien le Mauvais riche et le Bon jmuvre. Un pèlerin, dont les traits rappellent ceux de Jésus-Christ, s'est assis sur une pierre, au milieu de la route, entre une courtisane chargée de bijoux et un jeune élégant qui s'éloignent de lui avec mépris. En même temps, une pauvre famille de pécheurs s'approche et vient offrir son aumône au malheureux. La disposition de cette toile dénote l'habitude de la peinture monumentale ; en effet, M. Hesse décore en ce moment une des chapelles à Saint-Sulpice.

HiLLEMACHER. — M. HiUemacher a exposé plusieurs tableaux pleins d'intérêt et d'une facture excellente, la Présentation du Poussin au roi Louis XIII, Jean Gutenberg^ aidé de Furst, tirant les premières épreuves typographiques , un Cierge à

Sotre-Dame des douleurs; mais la plus

lu

curieuse de ses toiles est James Watt, rélléchissant sur la compression et sur la condensation de la vapeur. — Assis devant la cheminée où chante l'éternelle bouilloire anglaise, le jeune Watt,^ sourd aux observations de sa tante, M""* Murihead, qui l'appelle au travail, bouche avec les pincettes le goulot par où s'échappe le surplus de la vapeur, dont les flots comprimés soulèvent le couvercle de la cafetière. Cette observation d'un enfant dans une cuisine a changé la face du monde. Le pyroscaphe et la locomotive viennent de cette bouilloire. M. Hillemacher a donn^à la tête de James Watt une intensité pensive tout à fait remarquable.

HuET. — Nous voyons avec plaisir que M. Paul Huet est toujours fidèle à la vieille inspiration romantique. La grande marée d'équinoxe aux environs de Honfleur a une turbulence et une sauvagerie d'exécution incroyables. Les vagues, jaunes de limon, se tordent convulsivement sur les obstacles, lançant contre le ciel noir des fusées d'écume. Elles semblent vouloir déraciner uu groupe d'arbres aux bran-

ches disloquée.^, ployés sous Fellort du veut, inondés par la lame qui déferle. Rien n'e^t plus simpli; et plus terrible que; ce tableau presique lûuuochrome. En effet, lu tempête n'a, sur sa palette, que du bbuic, du gris et du noir. — Le Gouffre^ paysage, rappelle les selce selvaggie les plus farouchrs et les plus truculentes de Salvator Rosa. — V Intérieur de ferme^ en Auvergne, fait reluire des paillettes de lumière dans un bitume tout rembranesquc, et le Soleil couchant aux environs de Trouville montre que M. Paul Huet est toujours l'ardent coloriste que vuus savez.

Imer. — C'est un paysage do grande allure que le Pont du Gard de M. huer. Deux masses de rochers rougeàtres, dont la tranche à nu laisse voir les superpositions, forment, en gagnant le fond du tableau, un ravin qu'enjambe le gigantesque ouvrage. Les eaux bleues et lentes du tJard s'étalent au premier plan ; un ciel bleu, pommelé de nuages orangés, domine ce paysage plein de chaleur méridionale : l'aqueduc, avec ses étages superposés, les rochers aux contours obtus, l'immobilité de l'eau, donnent à cette toile un aspect de placidité antique d'un grand effet. La Hsière du bois de Montespin est conçue dans une tout autre manière. Dans une rivière qui s'avance en s'élargissant jusqu'au premier plan, quelques racines se baignent au milieu des hautes herbes, un soufllc d'orage

trouble l'eau, agite la frondaison, et trouo le ciel noir d'une éclaircie zébrée d'a/ur.

ISAMBERT. — Nous ne sommes pas trop content de M. Isambert. Il a fait, autrefois, une Jeune femme décorant un vase étrusque^ peinture charmante et délicate dont il faut se souvenir pour lui pardonner ses deux tableaux de cette année : Peinture murale et Sculpture sentimentale. La première de ces toiles représente une femme peignant, dans une pose maniérée et difficile à lonir, des figures de danseuses sur les panneaux d'un atrium. — Un enfant, les mains croisées derrière le dos, cambré en connaisseur, semble suivre avec intérêt le travail de l'artiste ; un autre bambin essaye de faire tourner sur le marbre la molette à broyer les couleurs qu'il a prise des mains d'une esclave. Les types des têtes sont écrasés et camards, et trahissent, sous des prétentions antiques, des vulgarités modernes.

Sculpture sentimentale nous montre , dans un impluvium à colonnes festonnées de pampres, une jeune femme occupée r»

modeler un Cupidon d'après son enfant.

Ir-im sur une selle de sculpteur par une esclave. Certes, l'arrangement du groupe ne manque pas d'une coquetterie archaïquement ingénieuse. M. Isambert est homme d'esprit, on le sait, mais pour Dieu, lui dirons-nous, comme M""* de Sévigné ; à propos de la religion : « Épaississez un peu la peinture, ou elle s'évaporera toute à force de subtilité. » Pour peindre, il faut des couleurs. La peinture, ainsi atténuée, n'est plus que l'ombre d'une ombre.

ISBERT (M""* Camille). — Dans cette lettre I, qui commande à si peu de noms, citons M"* Isbert qui a fait de M. Préault un portrait en miniature d'une ressemblance frappante et d'une largeur de modelé que necomporte pas ordinairement la mièvrerie du genre. M"" de Mirbel n'eût pas mieux réussi. — Le portrait de M. Tinant, d'un type tout opposé, n'est pas moins bien venu.

ISRAELS. — 11 nous semble que cette exposition est le début de M. Israëls, car notre mémoire ne nous rappelle aucune O'uvre do lui. et ses fnbleaux sont trop re-

marquablcs pour ne pas y avoir laissn trace. — II y a dans le Naufragé une sombre poésie qui s'emparo de l'imagination et retient le regard malgré l'aspect sinistre de la toile, noire et livide comme la tempête. La pluie tombe du ciel par hachures obliques dans une mer houleuse, écumante, déchirée à toutes les pointes de la côte. Au loin flotte lourdement, au roulis de la vague, une barque, épave désemparée dont l'ouragan a brisé les agrès et balayé les matelots. De ce fond lugubre se détache en vigueur un groupe de paysans qui portent sur leurs épaules le corps d'un marin noyé, tout ruisselant d'eau salée et de filaments de plantes marines. En avant du triste cortège marche, tête baissée, une pauvre femme tenant un enfant à chaque main ; peut-être la veuve que vient de faire l'Océan dans sa colère aveugle !

Petit-Jean fait ses premiers pas dans la vie , soutenu par sa mère , appelé par son père dont le geste a beaucoup de vérité et de naturel. Ce ne sera pas un prince que Petit- Jean, mais il fera son chemin tout de même. Les bonnes grosses

— 224 ~ couleurs do la santé reluisent sur j^es joues rouges comme des pommes d'api. Il deviendra, pour peu que Dieu lui prête vie, ini brave et fort paysan comme les auteurs de ses jours tout fiers d'avoir un si beau gars, car nous sommes en Bretagne, s'il faut s'en rapporter au costume des acteurs de cette petite idylle domestique.

Au fond l'on aperçoit les chaumières d'un village, et sur le devant sautille une pie familière.

On aurait envie de passer ses jours oubliant, oublié, dansl'intérieur que^î. Israëls désigne sous ce titre : une Maison tranquille. Oh ! tranquille et bien heureuse en effet! Quelle paix, quel calme, quelle intimité ! — Un tiède et gai rayon de lumière y glisse à travers la fraîche transparence des ombres, caressant au passage quelques meubles d'une propreté luisante. — L'art même ne manque pas à cette humble demeure. — Contre une muraille plaquée de l'aience à Heurs bleues se dresse une vieille épinette, dont les sons un peu grêles et cassés doivent accompagner à merveille les na'ives mélodies du vieux tomps : une fillette, vue de dos, cherche

:iur Ifi clavier quelque lùi du Det hi f/e viilaf/e ou de ma tante Aurore avec une application consciencieuse ; elle a le sentiment musical, cette petite, nous eu jurerions, et nous préférons l'air qu'elle joue aux sonates à grand fracas des belles demoiselles. Ce n'est, pas difficile, mais c'est tendre, mélodieux et touchant.

Près d'elle, une sœur aînée travaille à quelque couture ou à quelque tricot, sans rien perdre de la musique, et non loin de là se pelotonne le chat de la maison, — de la maison tranquille , — filant son rouet en sourdine, comme un honnAie chat capable de comprendre et digne de partager ce bonheur paisible. — Le peintre a bien fait de ne pas oublier le chat dans cette poésie du foyer : le chat est l'esprit familier du logis, le r/emm loci ; il aime l'ordre, la propreté, le calme, tous les petits conforts d'un intérieur bien réglé. Où il se plaît, soyez sûr qu'un philosophe habite et qu'une sage ménagère gouverne.

Ce tableau de M. Israrls a un charme secret, une séduction mystérieuse ; on le regarde longtemps d'un œil rêveur.

Une impression du même i^enre est pro-

Juite par Vieillesse heureuse. On voudrait être, dans quelque vingtaine d'années, ce bon vieux naonsieurà la tête chenue, habillé de noir comme un savant, qui émiette du pain aux canards, tout en fumant sa longue pipe de terre blanche sur le ponceau de son jardin, au milieu de la verdure entrecroisée de ses arbres. — Jl fait penser au savant que le Raphaël de Balzac va consulter, au jardin des Plantes, sur la contraction de la peau de chagrin, et qu'il trouve tout occupé dps amours et des discordesi de ses canards.

La Vieille mère Marguerite est une franche et robuste étude d'après nature, ime bonne vieille paysanne toute fripée et toute peaussue, mais qui a de la cordialité plein ses rides, et qui doit être une excellente femme. Ce qui distingue M. Israëls, outre le mérite de sa peinture harmonieuse et grasse, c'est l'àme et le sentiment.

J A c QUAND (Claudius). — Froissart a fourni à M. Claudius Jacquand le sujet de son tableau de Gaston de Foix quittant sa mère. Auprès d'un lit à baldaquin, la pauvre femme, pâle et maigre, assise dans im fauteuil, retient et embrasse sou fils, qui détourne la tête, craignant «ans doute de rencontrer le regard chargé de larmes de sa mère, car l'instant du départ approche : l'argentier ou le précepteur, vêtu d'une robe de velours grenat et tenant une cassette dans ses bras, trouve que la mère traîne en longueur : le grand lévrier favori regarde le jeime hpmme et semble s'impatienter aussi. Malgré une certaine froideur produite sans doute par la roideur des costumes et des accessoires de l'époque, cette scène intime ne laisse pas que d'être touchante. — Un abbé émacié,

perdu dans un froc do bure grossièrement rapiécé, est étendu dans un grand fauteuil ; autour de lui s'empressent des moines non moins pâles que leur chef, et dont l'un porte quelques fruits sur un plateau. Un enfant, agenouillé à la gauche du père, le contemple d'un air extatique. La chambre, tendue de tapisseries, est éclairée par une porte donnant sur un escalier en colimaçon. Cette toile, do moindre dimension que la précédente, est traitée avec la régularité et le fini que l'on est on droit d'attendre de M. Claudius Jacquand.

Jacque. — Le spirituel etnaïfaqua-fortiste, Jacque fait, lorsqu'il le \eut, de trèsbonne peinture. Le Troupeau de Mnutonfi dans un paysage peut lutter avec les Troyon, les lîonheur, les Palizzi , les Brendel. Tout en tondant l'herbe, le troupeau s'avance, chien et berger en ttMe, du ccMé do rétable, car le ciel grisAtre ot ray»' semble chanter la ballade :

Il pleut, il pleut, bergères, llentrez vos blancs moutons.

Seulement le? moutons no sont pas

blancs. Les montons d'idylle enrubannés et savonnés avaient ce privilège qu'ils ont perdu dans notre siècle réaliste.

0 Philis! vous reconnaîtriez-vous dans cette bergère adossée à un arbre qui garde le Groupe de moutons sous bois? 0 Tircis! que diriez-vous de ce berger en blouse bleue, surveillant, appuyé sur un bâton, le Troupeau de moutons en plaine? Nous n'en savons rien, mais nous pouvons affirmer que moutons, bergers, bêtes el gens sont peints de main de maître.

Ne passez pas sans regarder ce poulailler qui caquette si gaiement au soleil sui' son fumier.

•Tadin. — Voici le chenil de maître Ja- (lin : Uîie Victime de r arbitraire eu 1801 . Pauvre boule-dogue , que retient à la chaîne une ordonnance do police et qui so rencogne de l'air le plus maussade, brochant des babines et montrant des crocs formidables. — Linda, la chienne de S. M. l'Impératrice, fait au contraire la mine la plus gracieuse et semble japper à demivoix le quatrain en lettres d'or inscrit i\ côté d'elle. — La petite Meute de S. A. 1.

M'"" la princ(3-5fi Mathilde est une amusante et spirituelle galerie de portraits : puis viennent Jupiter^ Rigolhoche et autres célébrités canines. — N'oublions pas les Poissoîis, nature morte d'une force, d'une intensité et d'une richesse de ton incomparables. — Jamais l'étal de Sneyders n'a porté une marée plus vermeille, plus argentée, plus dorée et plus fraîche que celle-là.

J AL ABERT. — Chaque peintre peut se résumer dans une œuvre réussie, fleur et perle de sou talent. La Veuve sera cette œuvre pour M. Jalabert. Jamais cet artiste tendre, gracieux et délicat, ne s'est exprimé d'une façon plus complète. Il a donné là tout ce que comporte sa charmante nature. — Une jeune veuve, dont l'Ame seule est encore en deuil, car une soie bleue double sa manche noire, berce sur ses genoux l'insouciant orphelin qui n'aura pas connu son père, et qui tient une cerise double à cheval sur son petit doigt rose : un second enfant, mais plus âgé et capable de comprendre, appuie sympathiquement sa tête à l'épaule maternelle. A

demi consolée par ces vivantes images d'un mari aimé, la veuve penche son front rêveur, où la mélancolie a remplacé le chagrin. Oh! n'ayez pas peur, elle ne sera jamais infidèle à la chère mémoire, et les soupirants, en se jetant à ses pieds, y trouveront toujours un de ces deux petits anges gardiens aux joués roses, au sourire vermeil, qui ont sauvé la vertu de tant de mères.

Le tableau de M. Jalabert est de forme ronde, ainsi que la Vierge à la Chaise, et le délicieux groupe familial s'y concentre amoureusement, comme dans le cœur d'une rose. — Malgré son mariage et ses deux enfants, la jeune femme rayonne de la plus virginale beauté, et l'on pourrait l'appeler la Madone du veuvage.

M- Jalabert a exposé aussi un superbe portrait, celui de M""* A. de F., une belle femme brune, aux traits purs et réguliers, vêtue d'une robe de velours grenat, sur laquelle glisse nonchalamment un mantelet de dentelles noires ; — la main aristocratique et fine pend le long du corps et joue avec un gant. Sans manquer aux exigences de l'art, M. Jalabert a toute l'élégnnce do? peintres de high lifo.

Jeanron. — M. .leanvnn a su irouver dans la guerre d'Italie matière à paysages. Sur le bord sablonneux d'une baie bleue, plaquée do reflets blancs, et gagnant dans le lointain la pleine mer, trois zouaves debout contemplent le vaste spectacle. Des rochers escarpés teintés de lilas se dressent sur la gauche, tandis qu'à droite, sur la plage basse, flânent des soldats et des pêcheurs. Une barque à voiles blanches glisse sur la surface tranquille. Ces trois personnages, debout au premier plan, sont d'un effet original.

Les autres toiles de M. Jeanron répèlent à quelques modulations près le thème des Louavea au bord do la mer près de (imes. Mentionnons cependant un effet de soleil couchant, dans les Zouaves an bord, du Zambro, ù Melet/nano. Au pied d'un monticule sur lequel se dressent trois gros troncs dépouillés, des zouaves viennent remplir leurs bidons dans l'eau rougie par Us reflets d'un ciel ardent. Cette toilo apporte quelque variété dans l'exposition un peu monotone de M. Jeanron.

•JÉRiCHAr (M""). — ïl y a un vrai senti-

ment religieux et une intime connaissance du paysan protestant dans le tableau de M""* Jérichau, intitulé : La lecture de la Jiible. Le père, les bras appuyés sur la table, écoute, dans une attitude respectueuse et méditative, la sainte lecture ; sa femme est assise à côté de lui, les mains croisées sur la poitrine. Yis-à-vis d'eux, leur fille, posée de profil, leur fait la lecture; elle y met un intérêt naïf; sa jeune imagination voif peut-être, dans les récits sacrés, autre chose que des 'sujets d'édification. La Fiancée de Rejekiawick (Islande) est une belle fille à la figure mâle et sérieuse, malgré son opulente chevelure blonde et son teint rose et frais. Une robe de drap s'ajuste sur ses formes robustes. Une calotte noire, cerclée au front par un bandeau orné de plaques de métal, lui sert de coiffure. C'est un fort beau type et que l'on sent devoir être vrai. — Au milieu d'une mer clapoteuse sur laquelle brillent, comme des écailles, les reflets do la lune, ime sirène attirée par la blême lueur est venue s'accouder à un rocher; des algues et des fncus s'emmêlent entre ses cheveuxblonds ; sa beauté inquiétante n'a cepen-

danl rien de surhumain; mais on devine qu'un sang fantastique coule sous cette pâle carnation. 11 y a dans tout cela quelque chose de perfide et de mystérieux ; malheur à l'Ulysse Scandinave dont la barque touchera le récif!

Les Paysans polonais quittent leur village par un ciel lugubre fouetté de teintes sanguinolentes ; leur douleur transparaît à travers leur ivresse et leurs hurlements. Citons encore Iç^ portrait de S. M. Caroline- Amélie yVm\e, douairière de Danemark ; on retrouve dans cette toile, comme dans toute l'exposition de M"* Jérichau, une vigueur, une énergie toutes viriles, une \ivacité et une vérité de couleur remarquables chez un peintre septentrional, car le nord, avec ses clartés étranges, autorise souvent les peintres à des effets qui nous paraissent invraisemblables et choquent nos yeux habitués à une lumière pleine et régulière.

JuNDT (Gustave). — M. Gustave Jundt a mis beaucoup d'esprit et de talent dans son t.ibleau du Premier-né (ïyvoX). Au centre de la composition, une puissante nour-

rice tient le marmot et le montre aux visi- (eurs; un petit homme, vêtu de noir, k trie bAtement miligne, sorte de savant de village, considère le précieux objet. A côté de la nourrice se tient le mari, grand benêt, qui reçoit avec une satisfaction, que sans doute il croit légitime, les félicitations de ses amis. Dans un coin de la chambre , l'accouchée prend du fond de son lit sa juste part de ces compliments admiratifs. Sur la gauche, des enfants distribuent des rafraîchissements aux nouveaux arrivés. La maison esi garnie, comme il convient, de meubles en bois sculpté , d'images saintes , de carabines, de dépouilles de chamois et autres ustensiles locaux. Si deux augures ne peuvent se regarder sans rire , deux Tyroliens ne peuvent se trouver ensemble sans chanter. Ici le concert est complet : ils sont quatre dans une chambre dont le principal ornement est un Christ colossal et barbare crucifié dans un angle. Un des montagnards gratte les cordes aigres d'une cithra placée sur la table. Un grand gaillard, assis à gauche et tenant par la taille une fille robuste et rougeaude, fait enten-

dre son gargariï;me musical. A droite, dans l'ombre, le quatrième chanteur suit attentivement le jeu du musicien tout en chantant sa partie. A voir son isolement et sa modestie, nous parierions que c'est une basse-taille, M. Jundt a rendu avec une grande finesse d'observation la niaiserie enfantine du Tyrolien ; quant au costume, il n'est plus permis aujourd'hui de le faire inexact.

Joi:rdan. — Sous ces titres modestes.

Une jeune vendangeuse. Une jeune fille, étude , M. Jourdan , élève de M. Jalabert, a f;iit deux tableaux charmants, pleins de grâce et de distinction. La vendangeuse se repose, appuyée contre une roche et la main sur une corbeille de raisins. Mais le soleil n'a pas hàlé sa tête délicate, ni la poussière souillé ses pieds de marbre rose, — invraisemblance que nous pardonnons bien volontiers au peintre. — La jeune fille y assise au pied d'un arbre sur le bord d'une source, va quitter son dernier voile, et ce qu'on voit de son corps virginal fait bien augurer du reste. L'élève est diiino du maître.

Knyff. — M. Knyif entend le paysage dune façon large et simple vraiment magistrale. La Gravièrc abandonnée se creuse par un brusque escarpement dans une plaine dont la ligne coupe horizontalement le tableau en deux. Sur cette ligne se dessinent des bouquets d'arbres, des silhouettes de moulins et de villages. Au-desSus, un ciel brouillé de nuages vide ses urnes de pluie, tandis que le soleil brille dans un coin. Le tumulte des pjemiers plans, faits de terrains remués et de plantes incultes, donne une grande valeur à la tranquillité des lointains.

Il est difficile d'étaler sur une toile des eaux plus calmes, plus limpides, plus transparentes, que celles qui baignent le Harroge du moulin de Cliampirjny. On y pécherait à la ligne.

Dans le Souvenir du lac de Came , M. Knyff, qui d'ordinaire se borne à l'intelligente reproduction de la nature, semble avoir cherché le style. Les grands arbres, qui s'élèvent à la droite du spectateur et contournent le lac safrané par les tons oranges du soleil couchant, rappellent le Guaspre-Poussin pour le dessin des branches et la conduite du feuille.

Mais, au Souvenir du lac de Corne, nous préférons un paysage foncièrement hollandais, appelé, nous ne savons trop pourquoi, le Rappel. Une rivière coule à pleins bords au milieu de la toile entre des rives de saules et d'aunes, sous un rayon de soleil blafard qui l'écaillé de lumière et va blanchir les maisons du hameau. Les nuages s'entassent à l'horizon, il va pleu- \oir, et l'artiste a rendu avec la tonaUté la plus juste cette heure livide qui précède l'orage.

KuwASSEG. — Une grande falaise orageuse occupe sur presque toute la hauteur la gauche du tableau intitulé : Pre?nière vue à Flamhorough Head. La marée montante commence à mousser sur la plage

déclive , et à battre le pied de la iiiuraille. La seconde vue, prise au même endroit, n'est que l'exacte répétition de la précédente, avec cette différence que la falaise est à droite et la mer à gauche, variante qui ne nécessite pas une nouvelle description. — Une prairie, d'un vert anglais opulent et gras, parsemée de gros arbres, baignée par une mer un peu trop bleue peut-être, tel est le sujet de la vue prise à Ryde, dans l'île de Wight. M. Kuvvasseg apporte dans ses paysages un fini et une netteté que nous avouons préférer de beaucoup à la négligence prétentieuse.

Lafon . — Dans son tableau intitulé Épisode des Massacres de Syrie, M. Lafon n'a pas cherché à rendre une scène particulière ; il a plutôt voulu symboliser, sans avoir recours à l'allégorie, le sens général de cette lamentable histoire. Autour d'un autel profané, les chrétiens se massent p;u' groupes éperdus ; les massacreurs, Bruses, Mahométaus, se précipitent sur ce pâle troupeau avec une fureur barbare, le fer d'une main, la torche de l'autre, foulant aux pieds les cadawes et les saintes images, tuant l'enfant sur le sein de la mère déshonorée , égorgeant le vieillard qui n'a plus même assez de sang pour teindre le couteau. C'était là, certes, un beau sujet e( comme la peinture les aime : du mouvement, de la terreur, un mélange de types contrastés, du nu et

du cosUiiiiL', un ruissellement de choses précieuses éparpillées par les doigts crochus du vol. M. Lafon, s'il n'a pas rempli tout à fait ce difficile programme, qui n'eût pas moins demandé que Delacroix pour l'exécuter, a fait une œuvre remarquable dont plusieurs morceaux sont très-réussis.

Lagier. — M. Lagier appartient à cette petite école de Marseille qui se caractérise par son méridional amour de la couleur.

— Orphedins I — une jeune fille de douze ou treize ans, vêtue de noir, toute pâle et souflreteuse, tient son petit frère appu\c sur son cœur avec un sentiment maternel.

— C'est elle qui remplace la chère femme qui n'est plus. Les couleurs vermeilles du gamin disent assez que la brave fille garde les chagrins et les privations pour elle.

— Nostalfjie est une poétique idée poétiquement rendue. — N'oublions pas deux portraits au crayon, ceux de M. J. B. et de M"" 0. P., enlevés avec une crànerie qui n'exclut ni la grâce, ni la délicatesse. M. Lagier excelle dans ces croquis rapides.

LaxMBRON. — Le Flâneur â insouciauiinent occupé à jouer au bilboquet, avec sa pose désœuvrée et son éclatante couleur vénitienne, ne pouvait guère faire prévoir les fantaisies lugubres auxquelles M. Lambron s'est livré cette année. — Sans doute l'artiste, ne comptant pas sur son talent très-réel au fond, a voulu forcer l'attention distraite du public par la bizarrerie de ses sujets. Il s'est dit : Tous les genres sont pris; celui-là fait des Bretons, celui-ci des Turcs, cet autre des Tyroliens ou des femmes de Pompeï ; un quatrième décalque des vitraux gothiques, d'autres peignent des soldats, quelques-uns chiffonnent du satin, mènent paître les moutons, ou jettent des grains de blé aux poules : il ne reste que les croque-morts. Cette intéressante classe de la société n'a pas de peintre ordinaire : soyons le spécialiste des croque-morts. Comme il Ta dit il l'a fait, avec un sang-froid mathématique, une rigueur anglaise, une cruauté d'humour à la Swift, et sous ce titre féro- GPunnt anodin, liéunioii d'amis, il nous déroule dans une toile taillée eu frise la panathénée des pompes funèbres.

Ces amis sont des croque-morts, et )o lien de la rénnion est nn do res cabarets qui se groupent autour des cimetières, parmi les marbriers et les marchands de couronnes d'immortelles. Le site « n'est pas beaucoup fleuri, o pour parler la langue de Molière. • — Quelques petits arbres grêles, feuilles en manche à balai, y représentent l'élément champêtre et pittoresque. Sur la terre battue comme une aire de jeu de Siam, il ne germe ni gazon, ni fleurette. — Une longue table côtoyée de bancs divise transversalement l'espace, et sur le ciel blanchâtre les poteaux d'une balançoire se profilent comme les montants d'une guillotine; un peu pins loin, un jeu de tonneau diversifie le paysage. Tout cela est d'un ton neutre, blafard, livide, malade, admirablement propre à faire ressortir les amis.

Au premier aspect, quand on regarde la toile à quelque distance, on croirait voir un vol de corbeaux posé sur la neige. Ce sont des corbeaux, en effet, mais des corbeaux sans ailes. — Quelle gaieté glaciale, quelle bonhomie sinistre dans ces cochers de corbillard buvant, se divertissant

et se faisant des politesses sous leur noire livrée ! Les uns sablent le petit bleu ; les autres regardent jouer au tonneau ; deux fumeurs allument leurs pipes fourneau contre fourneau avec des façons de gentlemen ; ceux-là se donnent des poignées de main comme dans le grand monde; ceux-ci causent des nouvelles du jour.

Un croque-mort commet cette spirituelle plaisanterie de coiffer jusqu'aux épaules un moutard de son tricorne. Un autre de ces messieurs, galantin de sa nature, enlève avec un geste d'opéra-comique une des bouteilles qu'apporte une jeune servante rieuse, flattée par ce larcin de bon goût.

La noire clientèle règne en maîtresse au cabaret. Seul, un jockey anglais, accoutumé aux croque-morts par les fossoyeurs de Shakspeare, se mêle à ces ébats funèbres qui n alarment pas son flegme britannique. Pourtant un soldat du geni'e tourlourou s'est fourvoyé avec sa payse dans ce cabaret macabre; la payse n'est guère rassurée. Quant au philosophe en pantalon garance, ne craignant pas la mort elle-même, il n'a pas peur de sa valetaille.

On ne saurait imai^iiier l'effet que pro-

«luisent, sur ce fond blanc, ces ombre? chinoises Ingubrcs, occupées à se divertir avec un oubli parfait de leurs tristes fonctions. L'artiste a donné du style à ces figures plus que réalistes; il a fouillé les plis de leurs manteaux et de leurs bottes , comme s'il s'agissait de personnages héroïques, et a il rendu de la façon la plus sérieuse les moindres détails de leur vulgaire costume. Le dessin est net, ferme, arrêté comme dans un bas-relief.

Il y a une aristocratie et une bourgeoisie parmi les croque-morts. — ■ Regardez de quel air affable ce cocher de première classe galonné d'argent, à bottes luisantes, en culottes courtes à genouillères blanches, ganté de gants de coton , reçoit la poignée de main de cet humble cocher en manches de chemise, qui ne mène encore que le corbillard des pauvres ! Comme l'inférieur est visiblement flatté par cette marque de condescendance ! Comme il sourit oliséquieusement et d'un air subalterne ! — Qu'ils sont bons aussi ces deux nécrophores vus de dos, Oreste et Pylade des pompes funèbres, dont l'un s'appuie négligemment sur l'épaule de

l'autre, corame le grand ami sur le petit compagnon !

La Réunion (Tamis ne dépasse pas les proportions du tableau de genre, mais M. Lambron a pensé que cette dimension modeste ne suffîsnit pas à la gloire de son modèle de prédilection, et dans le Mercredi des Cendres il lui a donné la taille historique; il a peint le croque-mort de grandeur naturelle, comme Achille, comme Ajax. — Hardiesse effrontée, insolence énorme à faire se hérisser d'horreur la perruque de la routine! Eh ! pourquoi pas, s'il vous plaît? Quelle raison de refuser au croque-mort un mètre soixantequinze centimètres de hauteur? N'est-ce pas un personnage d'importance, qui tient son rang dans la société? N'aurons-nous pas tous affaire à lui? Il est le noir Automédon qui nous conduit de ce monde à l'autre, la transformntion moderne de l'antique Mercure psychoporape.

Extrcma gaudii luctus occupât, dit Salomon dans ses Proverbes. M. Lambron a mis le proverbe eu action, — On dirait, pour la bouffonnerie féroce, une scène de pantomime anglaise.

Un Arlequin et un Pierrot, surpris au sortir de quelque bal de barrière par cet austère Mercredi qui jette avec un mélancolique avertissement sa pincée de cendres au front aviné du Mardi gras, font une rencontre de mauvais augure ; ils se trouvent nez à nez avec un cocher de corbillard qui, le fouet sur l'épaule, l'œil cligné et la bouche goguenarde, semble leur dire o Montez, bourgeois. <^

Le Pierrot, fidèle à son caractère poltron, fait une grimace significative et reste immobile, le jarret tendu, comme une blanche antithèse, devant cette sombre apparition. Plus hardi, l'Arlequin, la main sur son cœur, s'incline avec une grâce affectée. Il se met philosophiquement au-dessus de la superstition. Arlequin n'a pas de préjugés. Ne sait-il pas que le fiacre noir où Ton ne monte qu'une fois doit emporter les uns après les autres tous les masques qui figurent au carnaval de la vie, quand arrivera le Mercredi des cendres de la mort ?

Une jolie petite fille, l'enfant du cocher sans doute, rend naïvement son salut à l'Arlequin, bien que ce museau simiesqu*

l'inquiète un pou: mais on lui a dit qu'il fallait être polie.

Au fond, quelques polissons, se faisant un porte- voix de leur main, accourent, poussant cette ignoble huée dont les gamins accompagnent le carnaval.

La bizarrerie du sujet , la tonalité étrange de k couleur, ont fait de ce tableau une des toiles non pas les plus admirées, mais à coup sûr les plus regardées du Salon. Pour laisser toute leur valeur aux figures, M. Lambron a choisi une de ces pâles matinées où le soleil luit blanc à travers les vapeurs et les fumées de la ville. Le ciel est laiteux, le terrain gris, les arbres dépouillés de feuilles, les maisons aperçues au loin plâtreuses. — Les losanges bigarrées du costume de l'Arlequin, le jaune vif et le rouge cru d'im moulin que traîne la petite fille au bout d'une ficelle, empêchent, par leurs notes éclatantes, cette gamme presque monochrome de tomber dans la fadeur.

M. Lambron devait, à ce qu'on prétend, envoyer au Salon une toile de vingt-cinq pieds de haut sur deux de large, qui représentait des maçons faisant la chaîne sur

une échelle et se passant des pierres : sans doute il a redouté les rigueurs du jury on pensé que son exposition était suffisamment excentrique comme cela. Voilà maintenant, à tort ou à raison, M. Lambron sorti de la foule. Le coup de pistolet qu'il a tiré a été entendu à travers ce tumulte de toiles et a fait retourner tout le monde. Désormais il ne passera pas inaperçu.

Qu'il se contente de mériter par son talent l'attention qu'il a détournée par sa bizarrerie, et nous lui pardonnerons très-YOlontiers ses croque-morts. Cette plaisanterie lugubre, qu'excuse la valeur réelle de l'exécution, ne doit pas se prolonger indéfiniment.

Landelle. — Les Captives de M. Landelie chantent le Super flvmina Babylonia un peu comme un nocturne de salon. Leur désespoir nostalgique ne dépasse pas les limites d'une gracieuse mélancolie. Les douleurs antiques étaient plus farouches que cela; mais, à la rigueur, le psaume de David peut s'interpréter dans ce sens , et M. Landelle a bien fait de ne pas forcer ce charme languissant, cette poésie vaporeuse

qui le caractérisent. Ses Juives, sans être bien hébraïques, ont des têtes charmantes dont, après tout, elles auraient tort d'altérer les traits par les contractions de la douleur.

Nous préférons à cette grande toile un petit tableau très-fin, très-vrai et très- charmant : le Chemin de la Croix dans la chapelle de la Vierge^ à Béost. C'est une église blanche aux nervures coloriées, où de jeunes filles de la vallée d'Ossau, en capuchon rouge, s'agenouillent avec ferveur devant les images qui marquent les stations de la voie douloureuse. L'architecture baigne dans une demi-teinte fraîche et transparente, et les figures, délicatement touchées, ont une grâce pleine d'onction.

Citons aussi le portrait de M"" L. C.

très- pur de. sentiment et très-suave de ton.

Lanoiîe. — On voit à la nature de ses sujets que M. Lanoue est un ancien prix de Home et qu'il se souvient de sa chère Italie. Il n'a pas fait dans toute son exposition la moindre infidélité au pays des chênes verts et des rouges terrains. Nous

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ne pourrons, h notre ^rand regret, parler de tous ses tableaux, car il n'eu a pas moins de neuf, sans compter quatre pastels. Esquissons en quelques traits les principaux. Un des plus importants, ia Vue d'une partie du Portique d'Octavie, servant de marché aux poissons à Rome, révèle chez l'auteur une singulière aptitudeà traiter l'architecture, bien qu'il soit paysagiste de son métier. La perspective de cette vue, qui se prolonge à travers les arcades antiques bordée de ses étaux de marée, produit l'illusion d'un décor de théâtre. La Vue du Forum romain, prise du pied du Capitole, se recommande par des qualités analogues. Toutes les ruines entassées dans cet étroit espace s'arrangent à leur plan, sans tumulte et sans confusion, bien que la toile soit assez petite; la Grœ.costasis , la colonne dePhocas, l'arc de Titus, et tout au fond la silhouette ébréchée du Colosséum. On reconnaît chaque monument. M. Lanoue, d'une touche fine et nerveuse, accuse les détails et donne à chaque objet sa valeur. La Villa Pallavieini a une élégance toute patricienne, avec scb grands arbres entremêlés d'architec-

tiire. Nous aimons La Vue du mont Jani.'ier da7is la campaijne de Rome et la Forêt de pins du Gombo, deux paysages d'un beau style et d'une chaude couleur.

Lal GÉE. — Sans imiter M.Breton, M. Langée se rattache à ce cycle de peinture rurale oii tournent aujourd'hui tant d'artisles ; il il exposé une Récolte des œilleltef> en Picardie^ d'une poésie rustique qui n'est pas sans charme. Des femmes, des jeunes filles, des enfants hent en bottes les tiges d'œillettes sur un champ d'une tonalité violâtre assez harmonieuse, quoique un peu triste ; il y a de la grâce dans les poses de ces humbles travailleuses; leurs types, sans trop d'idéalisation, ont de la pureté, et trahissent chez M. Lnugée la main d'un ancien peintre d'histoire retiré à la campagne. — La Sortie de i école n'a pas ce joyeux tumulte d'écoliers s'échappant de la classe, que son titre indique. 11 fait froid, le temps est noir, la neige couvre le sol de son tapis glacé, les rares passants fuient en soufflant entre leurs doigts, et les pauvres petits quittent en grelottant la chaude atmosphère du

poêle. La pensée d'une bataille à coups de boules de neige les réchaulîera sans doute. Nous n'aimons pas beaucoup la peinture sentimentale ; — elle nous déplaît presque autant que la peinture comique.

Cependant, la figure de la jeune fille évanouie dans la Borme Nouvelle a une morbidesse charmante; ne craignez rien, elle va reprendre bientôt ses sens; caria lettre, historiée de cœurs et de drapeaux et datée de Magenta, lui dit que son fiancé a passé intact à travers la grêle des balles.

Lazerges. — Des utilitaires peuvent dire que l'Algérie ne sert à rien et ne rapporte pas assez à la France. Quant à nous, qui ne sommes pas économiste, nous l'aimons, car elle a fourni son contingent à l'art, elle lui a procuré un élément nouveau.

Le voyage d'Alger devient pour les peintres aussi indispensable que le pèlerinage en Italie ; ils vont là apprendre le soleil, étudier la lumière, chercher des types originaux, des mœurs et des attitudes primitives et bibliques. Avec quelle noblesse, quelle majesté, les Moissonneurs kabyles dans la Mitidja accomplissent les rites

sacrés du culte de la terre! Vêtus de tuniques courtes serrées à la taille, chaussés de sandales ficelées jusqu'à mi-jambe, la tête abritée des larges feuilles du palmier nain, les uns coupent le blé, d'autres lient en gerbes les tiges déjà moissonnées; plus loin, le maître, à demi noyé dans le Ilot doré des épis, donne des ordres à ses gens, en se faisant un porte-voix de ses deux mains. La plaine, immense, à en juger par la petitesse des personnages et des maisons dont elle est parsemée, va regagner dans le lointain la chaîne bleuâtre de l'Atlas. M. Lazerges a rendu avec une louable fidélité les oppositions brutales de couleur, cette ombre bleue, à contours nets, qui serait de la lumière pour les peuples du Nord. La gamme générale est élevée sans être criarde ou fausse.

On connaît les effroyables exercices des Aïssaouas, auprès desquels nos convulsionnaires ne sont que de bien timides et bien piètres initiés. Au milieu d'une cour de maison arabe, une demi-douzaine d'illuminés se livrent aux contorsions les plus étranges. L'un, la lèvre pendante, Ks yeux hors de la lête, se démène et ^auto avec des ges-

tes qui n'ont plus rien d'humain ; 1 autre se roule à terre sans s'apercevoir que son crâne s'est ouvert. Un troisième, tout pantelant et ensanglanté, est tombé dans les bras d'un vieillard impassible qui le soutient. Un dernier enfin marche en cadence d'un air extatique sur un amas de sabres et de poignards. Sur la gauche du tableau, des nmsiciens , armés de taraboucks et de flûtes, surexcitent les malheureux par quelqu'un de ces airs monotones dont le rhylhme implacable amène invinciblement l'exaspération nerveuse.

Des spectateurs immobiles s'appuient aux colonnes. A la balustrade de la galerie qui plonge dans la cour, des femmes accoudées prennent leur part de ces mystères sanglants. La lune, d'un rayon oblique, teinte en bleu l'angle supérieur du tableau, tandis qu'une lampe, placée devant les musiciens, colore d'un rouge lugubre le bas de la toile. Nous pouvons affirmer l'exactitude de cette scène, pour avoir assisté nous-même à une pareille représentation, et, s'il était permis de se citer soi- )uême, nous renverrions le lecteur au récit que nous en avons fait.

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Leleux (Adolphe). — L'exposition de M. Adolphe Leleux nous a causé un \'if plaisir. Nous avons \'u avec joie ce robuste talent , qui depuis quelques années semblait défaillir, rentrer dans sa santé première. L'ne Noce eii basse Bretagne se distingue par l'importance de la composition, la sincère physionomie des types et l'harmonieuse gaieté de la couleur.

A travers la lande montueuse parsemée de joncs aux fleurs d'or et de bruyères violettes, le cortège s'avance formant une longue cavalcade dont les dernières silhouettes se détachent sur le ciel; en tête chevauchent le marié et la mariée en corsage rouge et en jupe verte, précédés de chiens qui jappent; les filles et les garçons d'honneur, les parents et les invités, tous revêtus du costume national, suivent, trottant sur leurs petits chevaux bretons aux longues crinières et aux regards pleins de feu, accroupis comme des Arabes et les jambes retroussées par leurs étriers courts. Les femmes, assises en travers débats ou de couvertures, n'ont pas mauvaise grâce, et leurs jupes aux vives couleurs animent le passage.

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M. Adolphe Leleiix connaît sa Bretagne comme personne, et il la peint avec cette exactitude aisée et vivante des choses depuis longtemps familières : les longs cheveux, les larges braies, les gilets brodés, les chapeaux à grands bords et les physionomies sérieuses jusque dans la joie de ces braves gars auxquels il a dû plus d'un succès. Les chevaux sont aussi trèsbien traités ; vus la plupart en raccourci et se présentant par la tête, car la noce vient au-devant du spectateur, ils offraient des difficultés que l'artiste a surmontées avec bonheur.

Les Joueurs de boule n'ont pas besoin d'explication ; le titre dit à quoi s'occupent ces bons paysans si naïfs, si vrais de pose et si attentifs aux péripéties de leur jeu. — La scène se passe dans un de ces enclos aux talus garnis d'arbres trapus qui font du Bocage comme une suite de retranchements naturels. Au fond l'on entrevoit une chaumière. — Arbres et personnages sont d'un ton frais et vigoureux, d'une touche ferme et souple à la Ibis, et d'un sincère accent de nature.

[Jn Maréchal ferrant en basse Bretagne

n 'US montre, à la porte d'une forge couverte de larges ardoises et dont la cheminée dégorge sa fumée bleuâtre dans les feuillages, ce groupe si favorable à la peinture , du maréchal posant le fer sur 'e sabot du cheval , et de l'aide qui tient le pied. — Deux autres chevaux, lin paysan et des poules complètent la composition. Rien n'est plus simple, comme on voit: mais tout cela est si vrai, si intimement breton, le paysage encadre les figures avec une telle localité, qu'on s'arrête longtemps à cette toile, une des mieux réussies de M. Adolphe Leleux.

Leletx (Armand). — M. Armand Leleux a exposé une demi-douzaine de petits tableaux charmants que le défaut de place nous empêche de décrire en détail, — Contentons-nous de citer la Jeune Convalescente^ composition pleine de sentiment, et la Servante du peintre^ qui, le plumeau à la main et se reculant dans un grand fauteuil, contemple avec une admiration naïve un tableau de son maître posé sur le chevalet. Si c'est la Famille du charron ou y Enfant r/àté de M. Armand Le-

leux , elle a bien raison , et la critique fait comme elle.

Léman. — Le Jeu du Roi, de M. Léman, est une œuvre consciencieuse et fort intéressante ; car le tableau ne contient pas moins de quarante portraits des principaux personnages de la cour de Louis XIV. Le roi, assis à la table de jeu, vis-à-"vis de M"^ de Maintenon, écoute Racine et Boileau, ses historiographes, qui viennent lui lire le récit amplifié de quelqu'une de ses vicloires. Le grand roi les a honorés d'un sourire approbatif qui s'est immédiatement répété sur toutes les physionomies. M. Léman a eu l'esprit de choisir un jour où le Roi-soleil était de bonne humeur ; car, s'il faut en croire les chroniqueurs du temps, la cour n'était pas toujours aussi gaie ni aussi animée. — Quelles bonnes et plates âneries doit débiter ce jeune blondin critiquant le portrait que Mignard est en train de faire de Molière! Il est complet! Sa vaste perruque blonde, que surmonte un imperceptible petit chapeau, s'épand sur un pourpoint rose et blanc, « sous les bras se perdant ; » ses

janil)es sont on fouies dans d'immenses hauts-de-cliausse surchargés de dentelles et de canons. Et les gants de peau de chien, et la badine dont il joue négligemment! Heureusement, ce singulier type ne sera pas perdu : il pose sans s'en douter, car Molière est là qui Fobserse, et nous le retrouverons dépeint trait pour trait dans rEcole des maris. Le jeu des physionomies est fort spirituellement rendu, et le détail de l'ameublement ne laisse rien à désirer.

Lies. — Il y a dans le nom comme dans le talent une certaine similitude entre M. Lies et M. Leys. Nous trouvons dans le Paysage avec figures de M. Lies la netteté méticuleuse de la nouvelle école d'Anvers, qu'on pourrait appeler prérubensiste, pour faire pendant aux préraphaélistes de l'Angleterre et de l'Allemagne. Un jeune homme ot une jeune femme, en costume de la Renaissance, sont assis au bord d'un lac, prêts à monter dans une barque que des rameurs détachent du rivage. Des arbres élancés détachent leurs silhouettes grêles sur un ciel

toiirn-ienlr, dont, l'onn rnlmn répôtt' \o^ fantaisies niiagousos. (lotte petite toile, fl'un bon sentiment et d'une fine exécution, fait regretter que M. J^ies s'en soit tenu à ce seul spécimen.

LuMiNAis. — On a pu voir et apprécier à l'exposition du boulevard des Italiens le Champ de foire de M. Luminais. C'est une entreprise fort délicate que de reprendre un sujet si magistralement traité par Rosa Bonheur. Sans vouloir faire injure à M. Luminais, nous devons dire qu'il n'a pas fait mieux. De gros chevaux montés ou tenus en main par des palefreniers occupent le devant du tableau; des paysans, des maquignons bottés, les examinent et les font marcher pour étudier leurs allures et leur anatomie. Au second plan, un tricorne protecteur émerge de la foule: dans le fond, on voit poindre au sommet d'une colline, au pied de laquelle s'arrête le champ de foire, le clocher d'un village. 11 règne dans tout cela plus de confusion que de mouvement. Le terrain gris et piétiné, le ciel neutre, les hommes vêtus de costumes ternes et poudreux donnent à

cette toile un aspect d'uniformité que ne corrigent pas des empâtements inutiles et un certain parti pris de grossièreté.

Le Retour de chasse^ quoique conçu dans les mêmes principes, satisfait davantage l'œil. Deux petits chevaux bretons, harassés, descendent une lande accidentée :

l'un, mené par un paysan, porte le trophée de la chasse, un cerf à puissante ramure; le second cheval est monté par un homme tenant entre ses bras son chien blessé et sanglant. En avant du cortège, une modeste meute, composée d'une couple de chiens, traîne un petit garçon qui s'arc-boute pour la retenir. Un ciel lourd et orageux indique que la poursuite a dû (Hre pénible, et justifie la fatigue des chasi-eurs. A notre avis, ce tableau, avec ses cinq ou six personnages, est plus vivant fit plus animé que le précédent.

Madarasz. — Ce nom, de consonnauce peu familière à nos oreilles, indique assez l'origine exotique de l'artiste. En effet, M. Madarasz est né à Csetnek en Hongrie. Nous n'insisterions pas sur ce détail, car de sa nature l'art est cosmopolite, si ce jeune peintre, dont l'éducation d'ailleurs s'e^t faite en France, ne signait pas sa nationalité par les sujets qu'il choisit et qui se rattachent tous à l'histoire de son pays.

Le plus remarquable des trois tableaux qu'a exposés M. Madarasz est Ladislas Himyady, frère de Mathias Corvin, décapité par ordre de Ladislas Y, roi de Hongrie. L'aspect de la composition saisit par une poésie romantiquement lugubre.

Dans une chapelle funèbre, le corps en-

s.inglanté de Ladislas Hunyady gît entro de grands chandeliers d'argent, recouvert d'un linceul sur lequel est placée, comme une croix, la grande épée à deux mains qui a servi à la décapitation. — Sous les plis du linceul, à la jaune lueur des cierges, on devine un corps svelte et jeune. Auprès du mort, deux femmes agenouillées sanglotent et mêlent des prières à leurs larmes. Les tentures noires du catafalque et les vieux arceaux baignés d'ombre de l'église forment un puissant repoussoir à la blancheur sinistre du suaire, des flambeaux et des cires.

Nous ne pouvons que citer Félicien Zach et Hélène Zrynyi^ qui se distinguent par l'énergie dramatique de la composition et l'exactitude de la couleur locale. M. Madarasz a de l'originalité, et du premier coup il a su attirer les yeux, chose difficile, parmi cett»:; foule de toiles sans caractère qui encombrent le Salon.

Manet. — Caramba! voilà un Guitarero qui ne vient pas de rOpéra-Comi((ue , et qui ferait mauvaise figure sur une lithographie de romance ; mais Velasquez le

saluerait d'un petit clignement d'œil amical, et Goya lui demanderait du feu pour allumer son papelito. — Comme il braille de bon courage en raclant le jambon ! — II nous semble l'entendre. — Ce brave Espagnol au sombrero calanes^ à la veste marseillaise, a un pantalon. Ilélas ! la culotte courte de Figaro n'est plus portée que par les espadas et les banderilleros. Mais cette concession aux modes civilisées, les alpargates la rachètent. Il y a beaucoup de talent dans cette figure de grandeur naturelle, peinte en pleine pâte, d'une brosse vaillante et d'une couleur trèsvraie.

Marc H AL. — Sous ce titre : Intérieur de cabaret.^ un jour de fhe., chez les paysans protestants dti canton de Bottxviller (Bas- Rhin), M. Marchai a exposé une toile d'une originalité sincère, car elle ne résulte pas d'un parti pris, mais d'une étude consciencieuse de la nature. L'artiste, sans sortir de notre France si peu connue, a su trouver des mœurs exceptionnelles, des types particuliers, des costumes pittores-. ques. Bouxviller, un petit village du Ras-

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Hhiij, lui M C'.iirni tout rela. Il e^t vrai qu'il a eu la patience d'y passer toute une saison, se familiarisant peu à peu avec les allures de ses modèles involontaires, apprenant chaque jour quelque détail caractéristique inaperçu d'abord.

Cet intérieur de cabaret représente une salle basse garnie de bancs et de tables en chêne, ornée de son poêle monumental en faïence de ^axe et décorée des portraits de Luther et de Mélanchton. L'image de Luther n'est pas déplacée dans un cabaret, car ce bon apôtre disait : « Celui qui n'aime ni le vin, ni la musique, ni les femmes, celui-là est un sot et le sera sa vie durant. »

Au milieu du tableau, une belle fille en grands atours campagnards, brassière brodée et pailletée, jupe tuyautée de plis symétriques, tablier fenestré de jours, s'amuse à faire la coquette avec un jeune homme en gilet rouge qui se penche amoureusement vers elle, pour faire enrager un galant occupé à boire parmi d'autres compagnons à la table de droite. Le jaloux n'a rien perdu de ce manège, il serre le poing et semble prêt à jeter sa chope de bière à In tftte de son rival, contenant et contenu.

Sa oolère amusf; les biiveiiis philosophiques dont le cœur n'est pas occupé. A gauche, pour balancer ce groupe, une servante porte une canette, un garde forestier allume sa pipe, un plaisant saisit par la tête une jeune fille pour lui souffler un baiser dans une bouffée de tabac.

Voilà à peu près l'arrangement de la composition, mais ce n'est pas en cela que consiste le mérite du tableau : ce qui le distingue des scènfs de ce genre c'est la vérité scrupuleuse de la forme et de la couleur, c'est l'exécution poussée jusqu'au bout dans le moindre détail avec une sincérité qui n'escamote rien et repousse le sacrifice comme une indélicatesse. — Pas de glacis, pas de clair- obscur, pas de ton atténué pour en faire valoir un autre ou pour obtenir l'harmonie à bon marché ; pas d'atmosphère bleuâtre interposée entre les figures du premier et du dernier plan, afin de créer une fuite et une perspective aériennes là où il n'en existe réellement pas. — M. Marchai dédaigne ces roueries faciles ; — ce qu'il voit rouge il le peint rouge tout crûment : ce qui est éclairé il ne le met pas dans l'ombre.

— parce que cela lerait mieux, — x\iissi sa toile a-t-elle un peu l'aspect des images coloriées d'Epinal, ce qui est un éloge et non un blâme comme on pourrait le croire. — En peignant des paysans , M. Marchai a pris quelques-uns des procédés naifs de l'art qui les charme.

Marcke (Emile Van). — Les travaux agricoles sont décidément à la mode en peinture. Au dernier siècle et même au commencement de celui-ci, qu'eussent dit les connaisseurs et le public d'un sujet de tableau formulé en ces termes : « Récolte de betteraves à la ferme impériale deGrignon, effet du matin? » Cela eût semblé une pure moquerie, et l'on n'eût pas trouvé que les betteraves fussent du domaine de l'art. — Cependant M. Yan Marcke a tiré un excellent parti de ce motif, en apparence si ingrat. — Un chariot attelé de quatre bœufs occupe le centre de la toile ; des paysans le chargent de betteraves arrachées. Le jour se lève dans des vapeurs argentées, et les longues ombn^s des bœufs frisés de lumière s'étendent sur le sol. La manière grasse et large de M. Van Marcke

sfi rapproclie du faire de Troyon . — Lrt Marc mirpieis estun fort beau morct^iu ; des bœufs et des vaches -viennent boire à la mare, d'oii s'envolent les pies en sautillant et en caquetant; mais nous lui préférons le Hameau. Au bout d'un terrain vague plaqué de gazon et parsemé de quelques bestiaux, se détachent un peu au hasard les chaumières du hameau, égratignées d'un rayon qui en fait valoir les détails pittoresques.

Masson (B.) — Le supplice de Manlius Gapitolinus, précipité du haut de la roche Tarpéienne, aurait pu être traité avec plus de développements que ne l'a fait M. B. Masson. Ne lui cherchons cependant pas chicane : il a nommé son tableau In Roche Tarpéienne^ nous n'avons droit qu'à de la pierre, et s'il l'a surmontée de quelques personnages, c'est pure générosité de sa part. Les tribuns poussent vers le précipice M^mliiis le Superbe ; il a beau désigner du doigt le Capitole, où il a monté en triomphateur, la foule furieuse le hue et le harcèle. La roche, aux parois égratignées et effritées, surplombe bien -, elle suinte le sang et appelle le cadavre.

S. A. I.M""LA Princesse Mathilde — La critique, qui éprouverait peut-être un certain embarras à parler des œuvres d'une femme et d'une Altesse Impériale , se trouve mise à son aise par la cordiale simplicité avec laquelle M"* la Princesse Mathilde accepta les conditions imposées à tous les artistes. Elle arrive à sa lettre comme les autres, sous le même jour que ses voisins de Salon. Nous-même nous allons nous occuper de ses ouvrages à l'instant précis où le hasard alphabétique les amène sous notre plume , sans avancer notre rendu compte d'un alinéa.

ïl faut être prévenu pour découvrir que les trois cadres exposés par S. A. I. M""'' la Princesse Mathilde renferment des aquarelles. Leur dimension et leur inteiuùté de couleur feraient croire à des tableaux à l'huile, et le vernis qui les glace complète l'illusion. On s'étonne qu'une main impériale et féminine pousse jusqu'à la force ce genre qui, même traité par des hommes, se contente de la fraîcheur et de h\ grâce.

Une Fellah représente une femme du Caire mystérieusement enveloppée de ces

voiles sous lesquels l'islam croit dérober la beauté aux profanes. Un habbarnh noir flotte comme un domino autour de formes jeunes et sveltes, dont on pressent l'élégance à travers les plis, et ne laisse voir que deux belles mains croisées sur la poitrine avec une résignation nonchalante.

Du visage on n'aperçoit que deux yeux clairs et profonds sous l'arc de leurs longs sourcils noirs , deux yeux au regard voluptueusement tranquille, où pétille pourtant une sorte de joie mnligne, car ils savent qu'ils suffisent pour déjouer les précautions jalouses. A quoi bon le ma-que ? A quoi bon le habbarah? Ces yeux ne disent-ils pas la jeunesse, la beauté, la passion? n'appartiennent-ils pas à une tête charmante portée par un corps non moins beau qu'ils font deviner? — Cest assez de deux étoiles pour qu'on suppose le cieL — Chose étrange ! cette figure voilée comme Isis, on la voit, on se rend compte de ses traits et de leur expression : on la reconnaîtrait partout ; les yeux seuls apparents reconstituent sa personnalité.

La fellah, vue à mi-corps, est de grandeur naturelle et se détache du bleu immua-

h]e d'un ciel égyptien. Comme qualité de ton, les noirs de son vêlement sont d'une chaleur et d'une transparence que l'huile aurait de la peine à atteindre ; les mains, d'une blancheur ambrée, sont fort belles et grassement peintes. — Seulement elles nous paraissent un peu grandes pour des mains de fellah. Les races orientales se distinguent par la finesse des extrémités ; chacun a pu remarquer, en maniant un kandjiar, un yataghan ou un sabre turc quelconque, que la poignée en est toujours trop étroite aux mains européennes, même à celles qui se croient trèspetites.

Il n'est pas aisé de copier Rubens en se servant des moyens usités ; mais combien la tâche devient-elle plus difficile lorsqu'on transpose ce maître si chaud, si coloré, si vivace, de l'huile à l'aquiirelle ! \jQ Pnrtroil du baron de Mcq résout ce problème : les chairs, blondies par la patine du temps, sont imitées avec une rare perfection, et la collerette à tuyaux, sur laquelle la tète repose, a une transparence et une légèreté qu'on ne croirait possibles qu'au moyen de frottis d'huile grasse.

Le portrait d'après Murillo — quelque infant sans doute — représente un adolescent d'une douzaine d'années, d'un éclat, d'une fraîcheur et d'une intensité de ton qui charment et surprennent l'œil et que fait ressortir encore une forêt de cheveux bruns crêpés. L'œil étincelle de lumière, une pourpre vivace colore les lèvres, et les tons roses des joues se fondent par des demi-teintes bleuâtres aux ombres chaudes et profondes ; — une cravate à bouts de dentelle se noue négligemment autour du col et retombe sur la poitrine avec une blancheur pétillante obtenue par l'égratignure du papier, car S. A. 1. M"" la Princesse Mathilde ne gouache pas ses aquarelles, réserve qui leur garde toute leur limpidité et toute leur franchise.

Matout. — M. Matout a consacré une grande toile au sujet intitulé Riche et Pauvre Par une large fenêtre ouverte sur la rue, on aperçoit, dans un intérieur somptueux, un riche seigneur, chauve et ventru, lourdement installé devant urie table surchargée de plats, de verres et de candélabres en déi^ordre. Il reçoit avec majesté les cares-

ses d'une belle fille, qui détourne légèrement la tête pour sourire à un jeune homme, debout derrière elle. Au premier plan, dans la poussière de la rue, un misérable mendiant à demi-nu rampe, affaibli par la faim, essayant de se soulever jusqu'à la fenêtre pour y passer la main.

Ses cris et ses gémissements ont sans doute importuné les gens du dedans, car un garde sort de la maison et le heurte insolemment du bout de sa hallebarde. La disposition de ce tableau est originale et sort des traditions suivies en pareille matière : au lieu de remplir sa toile de somptuosités et d'orgies en dissimulant dans un coin le mendiant honteux, M. Matout a donné la place d'honneur au pauvre. Le hallebardif r, qui se trouve être la principale figure de la composition , a bonne et fière mine, avec son maillot rayé et sa large toque.

Une position critique nous semble un titre bien folâtre, eu égard au sujet et aux sentiments philanthropiques dont doit être animé l'auteur de Riche et Paucre. Il n'y a que trois personnages dans cette petite toile, deux nègres et un lion. Les deux

esclaves, rivés à la même chaîne, se sont jetés dans le désert, fuyant le bâton du maître ; mais, par malheur, ils se sont trouvés sur le chemin du lion ; d'un coup de patte, l'animal a abattu l'un d'eux ; il s'installe commodément pour le dévorer.

L'autre nègre, jugeant que la communauté d'intérêts établie par la chaîne ne va pas jusqu'à exiger qu'on se fasse manger avec son camarade, s'est cramponné à la branche inférieure de l'arbre sous lequel s'est arrêté le terrible dîneur. Mais à chaque élan, à chaque effort, le cadavre de son compagnon le rappelle et le tire par la chaîne, invitation à laquelle le malheureux ne tardera pas sans doute à répondre bien malgré lui. Cela se passe sous un ciel bleu, et ne laisse pas que d'être fort farouche et fort émouvant.

Mazerolles. — Ce n'est pas un néogrec de professior^que M. Mazerolles. 11 n'a pas portique sur rue à Pompeï comme MM. Hamon, Picou, Isambert et Froment; — de son métier, il fait de grands, gros, gras tableaux H 'histoire ou de uiythologic très-robust(.'menl peints avec de la couleur épaisse et

des tons vigoureux. Cependant, un jour lu fantaisie lui prend de peindre un fragment de frise dans ce style gréco étrusque réservé aux délicats, et il y réussit de telle sorte que les maîtres du genre seraient fort embarrassés d'en faire autant.

Dioyène cherchant un homme^ tel est le sujet qu'a spirituellement choisi M. Mazerolles. Le cynique, lanterne en main, ayant sur le dos la définition de l'homme par Platon, c'est-à-dire un coq plumé, se met en route accompagné de son chien ; derrière lui, sur le fond turquoise de la frise, une panathénée déjeunes filles portant des lampes partent, elles aussi, pour chercher un homme; elles le trouverontplus tôt que Diogène ; leur maUcieux sourire le donne à entendre et nous n'en doutons pas, car elles sont toutes plus charmantes les unes que les autres et dans un déshabillé antique fort galant. De petits amours se faufilent parmi elles et les mettront sur la piste. La procession se termine ingénieusement par deux vénérables matrones qui ont laissé tomber leur lanterne ; celleslà ne cherchent plus; files ont trouvé, et peut-être plus d'une fois.

Vénus et l'Amour rentrent dans la manière habituelle de M. Mazerolles, qui est fort bonne. Dussions-nous passer pour classique et perruque, cela nous plaît de voir un beau torse de femme et un gracieux corps d'enfant modelés en pleine P'Ue et en pleine lumière, II y a si peu de nu au Salon! et sans le nu, point d'art véritable.

Il y a dans l'Eponine implorant la fjrdce de Sabinus son mari un mouvement et une chaleur vraie qu'on rencontre trop rarement dans les tableaux d'histoire. Sur la gauche de la toile, dans une sorte de niche assez élevée, trône le proconsul, immobile et sereinement implacable comme il convient au représentant du peuple qui gouverne le monde, Eponine, éperdue, à genoux, élève les bras vers lui, lui montrant ses enfants; son mari, qui se tient debout, farouche, semble souffrir de voir sa femme implorer le vainqueur. Derrière lui la foule des gardes et des curieux encombre le prétoire, dont les colonnes de marbre et les portiques majestueux remplissent le fond du tableau.

Lorsque l'on traite l'histoire avec cette

ampleur on a bien le droit de se permettre quelqne fantaisie et quelque badinage antique.

Meissoxjer. — Lorsque, quelques mois avant l'ouverture du Salon, nous regardions, chez M. Meissonier, r Empereur à Solferbio^ cette toile promise par le livret et en vain attendue, elle nous semblait achevée et parfaite : mais le maître, difficile pour lui-même, ne s'est pas contenté de ce qui nous satisfaisait pleinement. A ses yeux, ce tableau si exquisement fini n'était qu'une ébauche, qu'une simple préparation qui devait rester encore bien des jours sur le chevalet sans recevoir la dernière main. Nous eussions été heureux d'avoir à faire l'appréciation de M. Meissonier dans cette phcise si nouvelle et si curieuse de son talent, que le désir des amateurs plutôt que sa propre volonté a fait tourner autour d'un certain cercle de sujets. C'est un plaisir qu'il faut remettre à l'Exposition prochaine. M. Meissonier peintre de batailles, rival d'Yvon, de Pils, de Bellangé, d'Armand-lJumaresq ! cela n'était il paspiquaut? Du reste, nous avoiis de quoi nou^

consoler : trois lableiuix cL deux portraits forment un assez riche appoint.

Parlons d'abord du cadre intitulé le Peintre. C'est un de ces motifs fréquemment repris par l'artiste, et dont il tire toujours des variations agréables. On ne se lasse pas plus de les regarder que lui de les reproduire. En effet, rien de plus favorable à la peinture que ces intérieurs d'ateliers de l'autre siècle, avec leurs tapisseries, leurs plâtres, leurs toiles accrochées aux murs, leurs pots de Chine à tremper les pinceaux, leurs tables et leurs fauteuils à pieds de biche. Mettez là dedans un peintre en robe de chambre, les cheveux noués par un catogan, assis à son chevalet et tout absorbé dans son travail : groupez autour de lui quelques amateurs en habit à la française se penchant sur son dos ou se reculant pour mieux juger de l'effet, et vous aurez un tableau charmant : tant M. Meissonier sait donner de vérité aux poses, d'expression aux physionomies, de force mimique aux gestes! Il semble qu'on entende ce que disent ces petits personnages; on devine leurs caractères, leurs passions, leurs manies, leurs ri-

diculcs. On croirait presque avoir vécu avec eux : car ce n'est pas seulement par le fini et le précieux du travail que se distingue M. Meissonier, quoique ce soit le côté que l'on admire le plus en lui : il compose avec un art tout particulier et une rare sagacité d'observationles scènes à deux ou trois interlocuteurs qui se jouent dans ses tableaux microscopiques.

Lf Musicien montre qu'un vrai peintre n'a pas besoin d'un sujet tenant dix lignes d'explication au livret pour intéresser. Celui-ci joue de la flûte, celui-là jouait de la contre-basse. L'un est debout, l'autre était assis ; le jour venait de droite, il vient de gauche. En voilà bien assez pour différencier le tnbleau actuel du tableau précédent, et pour faire un petit chef-d'œuvre il ne faut pas non plus beaucoup de place. Le Maréchal ferrant en est la preuve ; la petite main de lady Macbeth le couvrirait, et cependant, sur ce panneau lilliputien grand comme un dessus de tabatière, M. Meissonier a trouvé moyen de fondre ensemble Cuyp et Wouvermans.

C'est une perle rare dans l'œuvre du peintre qu'un portrait do femme. Celui de

M"'" 11. T., une blonde h la pfiau rosée, aux cheveux moirés d'or, so distingue par une rare finesse de modelé et une certaine grâce anglaise dont le pinceau net et ferme de l'artiste n'a pas l'habitude. — Le portrait de M. Louis Fould, entouré d'objets d'art et yêtu d'une robe de chambre à carreaux écossais gris et noirs, est une merveille à défier les Hollandais les plus fins, les plus précieux et les plus patients.

MÉNARD(René et Louis). — LaMortéfim enfant, de M. René Ménard, est la traduction libre d'une pièce do vers de M™^ de (lirardin. Le petit enfant, déjà pâli , est étendu dans son berceau, le crucifix sur la poitrine ; le curé lui donne la dernière bénédiction ; autour de lui s'agenouillent et prient ses parents, ses frères, ses sœurs. Mais pourquoi donc pleurer? Il a à peine quitté la terre que le voilà parti pour le séjour bienheureux : de petits anges l'ont posé tout endormi dans un joli berceau doublé de bleu; en se réveillant il retrouvera ses joujoux favoris que ses nouveaux compagnons ont eu soin d'emporter^ L'ascension enfantine monte baignée d'une vapeur

ifi.

céleste et illuminant la pauvre cliaumière. Cela est plein de goût, de sentiment et de naiveté. Les paysages de M. R. Ménard dénotent une bonne et solide éducation artistique ; il y a du mouvement dans son Assemblée en basse Normandie; ses campagnards se trémoussent bravement sur une herbe drue et franchement verte.

Quant à M. Louis Alénard, nous le savions bien pnëte, philosophe et adorateur de Jupiter, mais nous ne l'avions pas soupçonné de peinture. La Compagnie de lerfs traversant un champ vaut pour le moins autant que celle qu'aurait laite un paysagiste de profession ; mais en revanche, sans vouloir humiber les paysagistes, nous croyons qu'on en trouverait peu en état de traiter le vers comme M. Louis Ménard.

Merle. — C/est une œuvre consciencieuse et solide que la Bethsabée de M. Merle. A.dossée à une cuve de marbre rouge, la femme d'Urie, les genoux cachés par une draperie bleue, déroule sa longue et lourde chevelure blonde ; elle se croit seule, et, sou-» liant (le sa beaiité, elle prolonge avec une

iinive coquetterie et un innocent abandon les apprêts du bain; elle est vraiment « fort belle à voir, » comme dit 1 Ecriture, et l'on comprend que le roi David, se promenant le soir sur la plate-forme de son palais, voyant cette femme qui se baignait, ait envoyé des messagers pour l'enlever. — Quel profond désespoir, quelles angoisses navrantes dans la tête de cette petite Mendiante! Le ciel est humide et gris ; d'une main elle retient les haillons qui découvrent sa poitrine déjà fanée par là misère ; elle tend l'autre, mais d'un geste presque impérieux, car la faim fait taire toute pudeur; la douleur contracte cette jeune physionomie hâve et maigre. Une brume inhospitalière estompe les maisons et les perspectives des rues ; personne ne sort de ce temps-là, et la pauvre lîlle risque de prolonger longtemps encore sa triste station .

Millet . — A force d'exagérer sa manière, M. Millet, homme de talent du reste, et que nous avons plus d'une fois loué comme il le méritait, arrive vraiment aux limites de l'impossible. Quelques adeptes fanatiques

admirent quand même, sous prétexte de réalisme, ces fantaisies monstrueuses, aussi éloignées de la vérité que les crèmes fouettées roses et blanches de Boucher, de Fragonard et de Vacloo. — Sous prétexte de style, M. Millet donne à ses personnages la stupidité morne et farouche des idoles indoues. Leurs gestes somnolents s'immobilisent, leurs yeux n'ont plus de regards, et sur leurs corps de bois colorié pèsent des étoffes épaisses comme des cuirs. Sans doute il y a une certaine grandeur dans ces silhouettes, dégagées de tout détail et remplies par des tons monochromes : mais elle est trop chèrement achetée.

Hie Tondeuse de moutons représente une paysanne tondant un mouton posé sur un tonneau, et déjà à moitié dénudé de sa laine. La placidité animale de la tondeuse ^'î confond avec la résignation passive de la béte, personnage principal du tableau. Le mouton a peut-être même l'air plus humain ; il est d'ailleurs d'une trèsbelle coulour, tandis que la femme, si l'on peut lui donner ce nom, disparaît sous une couche do tons hriquctés dont jamais peau féminine, même tannée par la pluie, le vent

et le soleil, n'a pu se revêtir. Sur le col glisse, on ne sait pourquoi, une lumière blanche comme une égratignure récente sur un mur de plâtre noirci. Au fond, se tient, fatidique et solennel, un vieux paysan vêtu d'une blouse bleue.

La Femme faismit manger son enfant offre un arrangement de lignes assez heureux. Le mouvement est naturel, mais le parti pris de M, Millet gâte tout. Nous n'exigeons pas des paysannes d'opéra-comique, en corset de velours et en jupe de taffetas. Ni Ribera, ni Murillo, ni même Courbet ne nous font peur. Cependant nous nous refusoDS à reconnaître une créature humaine dans cette femme, couleur de pain d'épice, dont la bouche est cernée par deux lèches de lumière ou de bouillie, nous ne savons trop lequel; et l'enfant, est-il assez laid, assez plaqué de rouges sanguinolents? Est-ce là de la vérité?

Dans les temps de naïve ignorance, l'anachronisme était pardonnable; il avait même sa grâce, comme les erreurs et les bégayements du premier âge ; mais en 1861 on admet difficilement cette traduc-

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tioii d'une légende biblique en patois paysan. Dans son tableau de VAifente, M. Millet affuble d'un casaquin et d'un jupon bleu la mère de Tobie allant voir sur le ch'^min si son fils arrive, et il habille eu vieil aveugle de village le vieillard patriarcal. Cela ne serait rien encore si, à ces personnages travestis de la sorte, il laissait la forme humaine; mais le père Tobie n'a pas de tibias dans les jambes, et la mère Tobie a pour mains des moignons.

Sur un banc, près de la porle, une bète^ aussi fantastique que les chimères japonaises à tire-bouchons bleus, se hausse sur ses pattes et fait le gros dos. A force de rêver, on finit par reconnaître un chat dans cet animal étrange, que des sauvages de la Polynésie feraient plus ressemblant en sculptant un morceau de bois avec une arête de coquillage. — Il faut cependant reconnaître que le paysage .

baigné par la lumière du crépuscule, est d'une tonalité très-vraie et très-fine.

MOER (Van). — Canalelto a laissé une nombreuse postérité, (iuardi, Bounington,

Wyld, Joyaiit, Ziem, se sont montrés ses dignes fils. M. Van Moer mérite d'être compté parmi eux. Sa Cour du palais ducal et sa Chapelle de Saint- Zenon à Saint- Marc ont une netteté de lignes , une magie de perspective et de couleur qu'il serait difficile de dépasser.

MoNGiNOT. — Il y a une grande aisance et une sorte d'allure magnifique dans la Redevance de M. Monginot. Sur un perron d'architecture italienne, un jeune couple reçoit les dîmes qu'apportent en masse les contribuables de la seigneurie; les fruits, le gibier, les poissons, s'entassent pêlemêle au bas de l'escalier, donnant au peintre autant de prétextes à nature morte. Ce tableau ample et bien aéré dénote chez M. Monginot d'heureuses dispositions pour la peinture décorative.

MosCHELÈs — c< Si tu veux faire vibrer toutes les notes du cœur humain, prends l'accord sur la douleur et non pas sur la joie. « Ces deux vers de Ruckert, dont le texte est inscrit sur les angles du cadre de la Mélancolie, servent d'épigraphe au ta-

hléau de M. Moschelès. Elle est blonde, vêtue d'une tunique blanche, accoudée au clavier d'un orgue; ses yeux fixent le vague où l'a transportée sans doute quelque mélodie rêveuse, quelque poésie décourageante. M. Moschelès aurait pu donner un peu plus d'abandon et de laisser-aller à sa Mélancolie, qui nous semble roide et manquant de rehef.

MouLiGNOî"^. — Si le livret n'était pas là pour l'affirmer, on croirait difficilement que cette femme aux formes pleines, aux chairs termes et colorées, soit une Metidiante, et, dans tous les cas, son état de prospérité fait l'éloge de la charité arabe. Agenouillée au pied d'un mur blanc, à l'angle d'un de ces escaliers qui servent de rue à la partie ancienne de la ville d'Alger, elle laisse voir, par sa chemise entr'ouverte sur le côté, tout le contour extérieur de son corps. Un triangle découpé dans son voile donne passage à un regard calme et profond. Un marmot, déjà coillé de l'inévitable fez, se hausse pour atteindre le sein de sa mère. Derrière elle, un autre enfant plus âgé, dont les yeux pleurent l'ophthalmie, si, fréquente dans

l'Orieut, tend sa sébile aux pasbauts. A gauche, la vue descend sur les terrasses étagées jusqu'à la nier bleue. On s'arrête volontiers devant celte toile, franche de tons, attiré par cet œil unique qui forme comme le point visuel du tableau.

Qui refuserait une aumône à cette petite fille blonde et mignonne , vêtue d'un haillon noir, et qui nous offre une rose d'un air triste, s'accordant mal avec sa fraîcheur et sa jeunesse? Seule au monde! la pauvre enfant entre dans la vie par une bien triste porte.

MuLLER (Louis). — M.Louis MuUer, qui renonce peu à peu aux grandes macki7ies, a concentré son talent de peintre d'histoire, qui lui avait valu des succès mérités, dans deux petites toiles, Tune intitulée Madame Mère (1822), l'autre représentant Léda.

M""" Letitia, mère d'empereur et de rois, vivait retirée à Rome depuis 1814. Lorsque Napoléon mourut, elle prit le deuil pour ne plus le quitter. Assise sur un canapé qui s'adosse au mur au-dessous d'une niche dans laquelle on distingue un groupe de sculpture, elle contemple, affais-

see par l'âge et la douleur, le portrait en pied de Napoléon en grand costume impérial.

Elle a laissé glis-er à terre son fuseau et abandonné sa quenouille. Prés de la feiiêtre à droite, deux dames corses, \ieiiles amies d'enfance, tricotent silencieusement^ jetant à la dérobée un regard compatissant sur (Jette désolation muette.

La façon dont M. Muller a placé le portrait de l'Empereur, qui est presque perpendiculaire au plan du tableau, produit un siogulier effet de perspective ; le personnage paraît démesurément long et maigre : c'est mathématiquement vrai, mais ce n'est pas heureux. Cette observation faite , louons l'harmonie mélancolique de celte composition qu'éclaire un jour faible, tamisé pnr de grands arbres. — Quoi qu'on fasse et qu'on dise, on en revient toujours à la mythologie ; la Sculpture, la Peinture, la Poésie sentent de temps en temps le besoin d'aller revoir et embrasser leur mère à toutes, l'Antiquité. M. Muller n'a pas résisté à l'entniînement, et nous donne une Léda d'une bonne et solide facture. Debout au milieu d'up bois sacré, comme l'indique un tfmpl»> s\iw' dan? Ipfond du tableau, laTyndaride ^

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dépouillé sja luiiique rouge et va eiitrer au bain ; le cygne divin, monté sur un rocher, applique amoureusement son bec sur la bouche de la jeune femme, surprise, mai^^ non pas eil'rayée. A-t-elle deviné, à travers sa métamorphose, la nature surhumaine de son étrange amant? ou bien est-ce un sentiment de curiosité féminine qui lui dit de ne pas le repousser? Quoi qu'il en soit, M. Mulier a réussi à trouver, sans rien imaginer d'extraordinaire, une variation nouvelle de cet adorable thème.

MuYDEN (Yan). — M.Van Muyden apporte à la représentation des scènes itahennes, sujets ordinaires de ses tableaux, une certaine bonhomie suisse ou allemande qui est un charme de plus. Nature teadre, fine et douce, il ne prend pas l'itahe par le côté farouche, hagard et violent. Les Copucins dans leur intérieur font légèrement sourire. Deux bons pères sont occupés à des soins qu'ailleurs prennent les femmes. Ils dévident du fil. L'un tient la brassée et l'autre le peloton ; un chat les regarde faire d'un air d'intelligence. La chambre est blannhe, propr*? ; un pinceau suisse, un pin-

reau plein d ordre l'a balayée. — Le Moine en prière découpe son profil maigre sur le stuc d'un piédestal dans une église de Rome. De jolies filles, en jupes de taffetas rose et en tablier de dentelle, attendent, assises sur les marches d'un confessionnal, que leur tour \ienne de confier au grillage discret leurs péchés mignons. — Une ânesse suivie de son ànon porte la Famille italienne en voyaye, le père, la mère et l'enfant. — On dirait la famille du charpentier que (iœthe fait rencontrer à "NVilhelm Meister, et qui lui rappelle la sainte famille. — Comme elle couve ardemment son nouveau-né du co^ur et du regard, avec une pose qui s'inspire de la vierge d'André Solario, cette heureuse femme que M. Van Muyden a peinte si charmante dans les Délices de la maternité!

Nanteuil (Célestin). — Si M. Célestin Nanteuil n'avait pas crayonné une multitude de compositions charmantes, pleines d'esprit et de couleur, dépensant au jour le jour un talent des mieux doués, et qu'il se fût contenté d'envoyer de temps e^ temps au Salon quelques-unes de ces grandes toiles solennellement insignifiantes et qu'on relègue vers les frises oij personne ne les regarde, il serait dans une situation superbe. — Le public français, très-classique au fond, mfprise ce qui l'amuse et ne respecte que ce qui l'ennuie, l'essayez de lui persuader que (iavarni , Daumier, Ralfet , Gustave Doré comptent beaucoup plus dans l'art que messieurs tels et tels, inutiles à nonmier, il sourira d'un air poliment incrédule et vous laissera achever ce paradoxe o ruisselant d'inouisme : » mais soyez sur qu'il n'en

<:roira pas un mol. — L'apparence que ce iroquib sur bois, que ce charbonnage lithographique, que cette bataille in-8° vaillent ces énormes machines dont une seule couvre tout un pan du Salon ! Nos mœrurs, nos usages, nos types, nos goûts, nos modes, notre esprit de chaque matin, quel intérêt cela peut-il offrir? On a si peu le sentiment des choses modernes, que ceux qui les reproduisent passent à peine pour des artistes. M. C. Nanteuil a souffert plus que personne de ce préjugé : on n'a pas vu à travers le lithographe le peintre qui est en lui. La Charité ^st une composition très-ingénif-usement arrangée dans un grait à la Paul Véronèse, et la misère qui s'y mêle comme élément indispensable n'en appauvrit pis l'opulence. Sur le perron de marbre d'une riche demeure, une jeune dame symbolisant la Charité, distribue aux nécessiteux des vêtements et des pains qu't lie prend dans une corbeille inépuisable tendue par une suivante. Derrière elle descendent des serviteurs, des intendants, tout un monde empres-é, portant des secours en argent et en nature. Au bas des marches se groupent les vieillards infirmes, les pauvres petits enfants

ijus, les mères an sein tari, les jeunes filles hâves el maigres à qui la faim, de sa bouche bleue, souffle de mauvais conseils, et qu'une intelligente aumône sauvera.

Sur la droite, des échafaudages enveloppent un bâtiment en construction : à son apparence monumentale on pourrait le prendre pour un nouveau palais insultant la mi.-ère de son luxe ; mais regardez l'écusson qui s'arrondit au-dessus de la porte , vous y verrez, au lieu des pièces et des figures héraldiques , cette touchante inscription : Hospitium.

i\I. Célestin Nanteuil, qui n'est pas moins coloriste sur toile que sur pierre, a tiré un pai li très heureux de l'opposition des tons riches de la portion supérieure du tableau, et des couleurs sourdes, neutres et sombres de la portion inférieure. Les haillons font valoir les belles étoffes, les chairs pâles et terreuses, les fraîches carnations. Au-dessus de la Charité, le ciel bleu sourit, gai comme l'Espérance.

Navlet. — Le Dernier combat deVercingéturix sous les murs d'Alesia, de M. Navlet, nous semble assez farouche et turbulent ,

Lu clioc de cavaliers, que domine la haute stature du chef gaulois, occupe le centre de la composition. Un engin de guerre incendié emplit de fumée la gauche du tableau. Sur la droite, une masse compacte de Romains, faisant avec les boucliers imbriqués la manœuvre de la tortue^ sort des remparts de la ville pour se jeter sur ces acharnés combattants. La peinture de M. Navlet a quelque chose de heurté et de brusque qui rappelle la manière de Bourguignon et de Parrocel. On retrouve les mêmes qualités dans le Pasmqe de la Sésia, quoique le sujet prête moins au mouvem.ent et à la couleur. L'aventure de Sahalor Rosa chez les brigands est assez connue pour que nous ne donnions pas le détail du tableau de M. Navlet. Nous dirons seulement que, malgré sa grande dimension , il y a dans cette toile moins d'originalité que dans celle citée plus haut.

Nazox. — M. Nazon fait du paysage pur et absolu, ainsi que le prouve la simple indication de Paysage, inscrite au livret à la suite des numéros do ses deux tableaux. Pou non? importe, du reste, de savoir on il h

trouvf'î cette petite rivière se pei-dniil (hins rherbe, ces bouquets de peupliers, eef^ gr.mds arbres ('brnnchés et minces coupnnt perpendiculairement le ciel rougi par le soleil couchnnt : la nature sait être belle sans grands effets; d'un rien elle se fait une parure, variant et transposant h l'infini les trois ou quatre éléments qui la composent. Il suffît de savoir la surprendre dans ses moments d'abandon, et de la saisir sous son vrai aspect, dont un homme de goiU tire toujours quelque chose d'original.

Nègre (Charles). — A voir les deux t;iblcautins d'ailleurs très-fins et très-charmants de M. Charles Nègre , on devine, à la netteté des détail^:, à la projection mathémathique des ombres, qu'il prend le daguerréotype pour collaborateur. Le daguerréotype, qui n'a pas été nommé et qui n'a obtenu aucune médaille, a pourtant beaucoup travaillé pour l'exposition. Il a fourni bien des renseignements, épargné bien des poses aux modèles, livré bien des accessoires, des fonds et des draperies, qu'il ne fallait plus que copier en les colorant. — La

CoUation est bien frugale. De pauvres diables arrosent un morceau de pain sec d'un verre de coco que leur verse, de sa fontaine surmontée d'un drapeau ou d'une Victoire, un de ces acquajoli parisiens, moins pittoresques que ceux de Naples. Le régal est pour les yeux des spectateurs. On retrouve la microscopique finesse de Buttura dans les Moulins à huile à Grasse. Cela représente une rue escarpée, d'aspect méridional, le long de laquelle s'étagf^nt de hautes maisons aux murs en pierrailles, plaquées çà et là de chaux ou de plâtre , surmontées de tuyaux à vapeur dégorgeant leur fumée dans un ciel d'un éclat intense ; des femmes montées sur des ânes gros comme des fourmis et spirituellement touchées descendent la pente rapide.

O'CoNNEL (M"" Frédprique) — Un seul portrait et un dessin composent l'apport de M"* 0 Connell ordinairement plus riche. Le portrait de M"" de L. M. brille par ces qualités de couleur et de brosse qui distinguent l'artiste berlinoise. La robe de barége noir aux manches transparentes fait bien ressortir la blancheur des chairs: la lumière dore de ses moires la chevelure blond cendré, met une paillette dans l'azur sombre des yeux, satine les joues et lustre la pourpre des lèvres, sur lesquelles voltige, sans se poser, un sourire sérieux. En ce temps avare, où les peintres, ménagers de couleurs, recouvrent à peine leur toile d'une mince peUicule, nous n'aurons pas le courage de reprocher à M"" Frédéri:[ue O'ConnfU le luxe de ses empâtements.

Le portrait de A/"" Rachel après sa mort^

— :iOO -

dessin au crayon noir, est pris à ce moment où l'ange de la destruction semble reculer devant son œu\Te et donne la beauté du marbre au corps qu'il \ient de priver de la vie. L'illustre tragédienne ainsi couchée pourrait servir de statue à son tombeau.

- :;ni

Palizzt. — Les Ruines des temples de Pestam ont fourni à M. Palizzi un fond majestueux pour ses groupes de chevaux et de chèvres sauvages allant boire ù une mare; car, on le pense bien, l'artiste, peintre d'animaux, n'a pas fait prédominer le côté architectural dans sa toile. Les no blés colonnes doriques aux profondes cannelures se voient seulement à moitié; le cadre en coupe le fût, et, d'après cette échelle, la grandeur de l'édifice se devine mieux que si on le voyait en plein. Nous n'avons pas besoin de louer la facture habile et la couleur vigoureuse de M. Palizzi; on les connaît assez. Ce retour à son pays natal a été heureux.

Dans la Foret, l'artiste en revient à ses moutons ; on ne saurait l'en blâmer, il les fait si bien ! — A travers l'herbe fraîche et drue,

.-T.u>; los oTaiL^s arbres aux rameaux eiUre- ^rois^s, le petit troupeau se glisse, nageant dans la verte végétation, jusqu'à la clairière où tombe un rayon de soleil. Le paysage vaut les animaux, les animaux valent le paysage ; ce n'est pas peu dire.

Patrois. — Un paysan russe, accroupi sur une table et grattant sa halalaicka, sorte de guitare à trois cordes, accompagne un duo rustique, chanté par une paysanne blonde, vêtue d'une robe bleue ceinte sous la taille, et par un moujick ^i blouse rouge et veste de velours noir ; la fjmille, groupée sur la gauche, écoute avec intérêt les deux virtuoses; dans un coin brûle la lampe éternellement allumée au-devant des images saintes; tel est le sujet du tableau intitulé rizba. Les Jeunes filles consultant une tzi- (/nne ont fourni à M. Patrois l'occasion de reproduire la beauté de la paysanne russe sous trois types différents : l'une est blonde, l'autre rousse, la troisième brune , toutes trois également belles avec des airs angéliques et tristes ; la tzigane, assise devant elles , étale ses cartes sur ses genoux ; pour plus de commodité, elle a rejeté dans

son dos son marmot suspendu à son col par un berceau fait d'un haillon. M. Patrois sait sa Russie à fond ; il en connaît le costume, le mobilier; il a saisi la physionomie spirituelle et teintt'e de mélancolie du paysan, ses allures élégantes et souvent empreintes fl'une majesté antique.

Penguilly-l'Haridon. — Ce qui nous plaît dans M. Penguilly-l'Haridon, c'est la manière originale dont il envisage les sujets les plus usés ; il sait toujours y découvrir quelque aspect inattendu, quelque sens nouveau et bizarre : sa Mort de .Juda>; et son Saint Jérôme en sont des exemples. Le misérable qui a vendu son Dieu pour trente deniers d'argent, accablé de remords, se faisant horreur à lui-même, a cherché, pour finir son exécrable vie, un endroit sinistre et farouche. Sur un gouffre à pic, un arbre, agrafé au roc par de puissantes racines, projette son tronc et ses branches. A la plus forte , Judas a noué le lacet fatal ; il s'avance, la corde au col, sur l'arbre incliné, prêt à se précipiter à l'abîme. L'insiinct de la conservation lutte contre la volonté du suicide, ses cheveux se hérissent, sa figure

blêmit lavée par la sueur froide et le retlet blafard de la lune ; encore une seconde et Satan mûchera entre ses crocs cette Ame, la plus noire des àraes abjectes que ce monde criminel ait envoyées aux enfers.

jVimmenses assises de rochers laissent entre elles un hiatus qui forme la grotte de Saint Jérôme. Le saint, vu de dos, les bras comme étendus sur une croix invisible, pétrifié dans une catalepsie de prière qui rappelle les extases des sannyasis indiens, n'a qu'une importance secondaire. Le personnage principal du tableau est le Uon. ïl s'étale, il s'allonge, il se lèche les pattes, il prend ses aises; à le voir, on sent qu'il est le seigneur du logis. — Par un sentiment de charité, il souffre dans sa caverne ce pauvre saint, si vieux, si cassé, si maigri, si consumé d'abstinence et de macération, (jui d'ailleurs ne vaudrait rien du tout à manger. Lui, sa cuisine est mieux fournie: « des carcasses de bête et des squelettes d'homme. «^ qui blanchissent aux premiers plans, sont la preuve qu'il ne jeune pas comme son commensal. M. Penguilly-l'Ilaridon a regardé ce sujet, qu'ont traité tant de peintres, par im cingle particulier : le

riKÎiiage de la hête fauve et, de l'ascète. Dans le paysage, l'artiste apporte la même recherche et la môme singularité enrieuse. Il ne se contente pas du premier site venu et de Ces aspecis vulgaires qu'on trouve au bout du pinceau. Loin du chemin dos hommes, le long des baies désertes, dans les criques connues du goéland et de la mouette, il va en quête de roches aux configurations étranges et monstrueuses, d'horizons bizarrement déchiquetés de mers glauques ou céruléonnes, et, avec une exactitude de daguerréotype, il reproduit des sites scrupuleusement vrais qu'on croirait pris dans la lune ou dans Mars, tant ils diffèrent des aspects qu'on a l'habitude de voir. Les Rochers du Grand-Paon (île de Bréhal) causent cette impression. Figurez-vous un entassement de roches tumultueuses, affectant toutes les formes et colorées par les rayons roses du soleil couchant. L'Océan s'est creusé dans leur granit un bassin oii dort une eau couleur d'aiguë- marine que le vol rapide d'une mouette raye d'un sillage diamanté. Des oiseaux de mer, confiants comme au premier joiu' delà création, s'ébattent nu

^e n^postnl our les rochoîs. SiliMiee. .solitude, immerisifé : on dirait un paysage de la planète avant l'apparition de l'homme.

Philippe. — Une difficulté particulière se présente dans les portraits de comédiens. — La personnalité physique de ces artistes exposés tous les soirs au feu de la rampe est généralement connue, mais sous un aspect artificiel, pour ainsi dire. — Le blanc, le rouge, toute la palette du maquillage, les perruques de nuances diverses, sans compter les coiffures et les costumes, ^leur composent une physionomie factice qui, très-souvent, diffère de leur physionomie à la ville. En outre, on voit au théâtre leurs figures éclairées de br.s en haut, car les comédiens ont leur soleil à leurs pieds, tandis que le ro.-te des mortels l'a audessus de la tète, ce qui déplace tous les plans et met les lumières oii sont les ombres, à peu près comme dans un cliché de daguerréotype.

En peignant l'artiste comme il se révèle dans l'intimité de la vie ordinaire, on s'expose à faire un portrait fort ressemblant qui n'est reconnu de personne •

r'e^t ce qu'a très-bien compris M. Philippe, ayant à portraire M"* Pauline Viar- (lot. Sans crainte de se faire accuser de prétention à l'tffet, il l'a représentée tout franchement dans le rôle et sous le costume d'Orphée, a\ec une lyre; et le public retrouve sous l'aspect qui lui est familier les traits de la sublime interprète de Oltirk. La facture de ce portrait est sa^e, un peu froide peut-êlre : mais assez d'autres abusent du papillotage pour ne pas pardonner à M. Philippe cette modération.

L'artiste a exposé aussi une Leshie pleurait son moineau. Le torse, queliisse voir une draperie retombée, est mo.lelé avec (exactitude et conscience.

PiCHAT. — M. Pichat a peint S. A. le Prhice I mpéri al montant son poney favori: un mignon portrait équestre d'une ressemblance parfaite et d'une grâce exquise. — On sait combien il est malaisé de fixer sur la toile ces physionomies enfantines si mobiles, si promptement fatiguées de la pose, q-je la photographie elle-même peut à peine les saisir au vol. M. Pichat a complètement résolu ce problème : le poney est plein de

feu, (le vie et d'intelligence. Uu fond mêlé de verdure et de fleurs encadre gaiement le jeune Prince, tranquille et fier sur sa monture lilliputienne.

Le Tournant^ chevaux de trait français, montre que M. Pichat peut faire, sans le moindre embarras, des portraits équestres. Il connaît l'anatomie et les allures du cheval. Le portraitiste est doublé chez lui d'un peintre hippique.

Pic ou. — Fermez-lui la porte au nez^ il rentrera jmr la fenrtre. Pour qui connaît les habitudes de M. Picou il n'est pas difficile de deviner que le voleur, l'importun en question, c'est l'Amour. Une vieille matrone brandissant un gourdin, verrouille la porte du boudoir, tandis que la belle fille blonde confiée à sa garde, étendue sur un lit en désordre, ouvre la fenêtre au petit Dieu, qui pénètre hardiment dans la place, ijuand la vieille le croit en train de se lamenter à la porte. Une couleur gaie et claire, des draperies largement disposées, animent cette petite toile ingénieusement et élégamment traitée.

PiEDAGNEL (M""). — iNous cituiis avec d'autant plus de plaisir la belle copie sur porcelaine d'après la Jeanne d'Atw/un, de M"' Piedagnel, que nous voyons, à notre grand regret, disparaître cet art difficile et charmant. La copie, sur porcelaine, d'un chef-d'œuvre sur panneau ou sur toile, lui assure, par son inaltérabilité, comme une seconde jeunesse et une vie nouvelle. Dans quelques siècles, c'est à ces plaques sorties du feu, et incorruptibles comme lui, qu'il faudra demander le souvenir des Léonard de Vinci, des Raphaël, des Titien, envolés à jamais de leurs cadres. M"" Piedagnel, élève de M""* ïurgan, a rendu avec une scrupuleuse fidélité de ligne et de couleur cette beauté souveraine, un des plus merveilleux portraits sortis du pinceau de Raphaël,

Plassan. — M. Plassau devient, sans contredit, un des maîtres de l'école microscopique. Son tableau intitulé la Famille vaut un Meissonier. Dans un grand lit à baldaquin, adossé à la hante muraille d'une grande salle de château, repose la jeune mère; une autre femme lui appor'e un poupon qui tend ses petits bras vers le

sein rose que lui présente l'accouchée. Près d'elle, accoudé à une table, le mari travaille et lit, distrait, par instants, par le bégayement joyeux de l'enfant et le bavardage des deux femmes. Au fond, une servante fait sécher des langes devant un feu clair qui brûle dans la haute cheminée. Cette toile n'occupe guère plus de place que les quelques lignes que nous lui consacrons, et cependant tout y est si finement dessiné, si bien proporiionné, qu'on y respire à l'aise. — Uoe jeune femme en jupe de soie bleue fouille dans son étagère, encombrée de chinoiseries, objets en vieux Saxe, de ces mille riens, bimbeloterie de l'amour et du souvenir. Chaque matin, sans doute, elle fuit sa Visite au tiroir; c'est l'oratoire où elle vient chercher sa rêverie de la journée.

Milgré ses dimensions inusitées, le Rejjnsdc fi mçnilles ïiOMB plaît moins, comme eflet, que les précédents tableaux. Autour d'une grande table carrée sont rangés des personnnges en costume Louis XIII. Sur le devant, un cavalier se lève et porte la santé du jeune couple placé à gauche ; le futur baise galamment la niaui de sa fian-

cee, innocente privauté à laquelle le père acquiesce d'un sourire. Le détail de l'ameublemenl, des aiguières, des plats qui encombrent la table, détourne un peu trop l'œil de l'ensemble. Des personnages ei des accessoires aussi soignés, entassés de la sorte, se confondent facilement. Les ombres ne peuvent être suffisamment accusées, par la crainte qu'a l'artiste de noyer les parties travaillées; il faudrait au moins que chaque personnage se détachât net et isolé sur le fond obscur.

PoRTEViN. — M. Portevin a bien rendu la bonhomie et la lourdeur germanique dans ses Par/sans badois se rendant au marché de Radstadt. Des pa^'sans aux larges chapeaux, en culotte courte et veste rouge , gravement assis sur leurs longs chariots, défilent devant un poste d'Autrichiens épais, rangés le long d'une barrière bigarrée des couleurs impériales. Sur la gauche, on voit se développer les battions et les talus de la forteresse, hérissés de guérites.

PROTAIS.-— Il ya dans la Sentinelle {sou

re)iir de Crimée) de M. Protais uu sentiment poétique et triste, un accent douloureux et nostalgique d'un grand effet. Perdu dans la plaine, un soldat vêtu de la capote bleu-gris, les mains appuyées sur le canon de son fusil, lève les yeux au ciel ; il n'est plus en Crimée, il est au pays ; sa pensée est partie pour son \illage, jusqu'au moment où le cri lointain de la sentinelle, qu'on distingue dans la brume d'automne, viendra le tirer de sa rêverie. M. Protai.-? a trouvé ce qu'on peut appeler la poésie du soldat.

La Marche le soir {car)ipai/)ie d'Italie) représente des chasseurs à pied, cheminant, harasséSjSur une route grise et poudreuse. Les clairons essoufflés n'ont plus la force de soutenir la marche ; les hommes plies sous le poids du sac vont la tête basse, le pied lourd. Le soleil se couche derrière un rideau de poussière qui estompe les couleurs sombres de runiforme. Savent-ils oi\ ils vont, quand ils s'arrêteront ? Le champ de bataille est peut-être au bout de la route, ils ^e^pèrent sans doute; cela les reposera.— Dmx Blesssés, un Français et un Autrichien, gisent, abandonnés ou oublié?

Mir le terrain Faiblement ondulé. L'Allémtuid se traîne sur le ventre pour atteindre la gourde que lui tend le Français étendu sur le dos. La nuit vient, le ciel est d'une .sérénité ironique, les étoiles s'allument à leur heure et à leur place, sans se préoccuper des horreurs qu'elles vont éclairer. Ce contraste est fort bien exprimé dans le tableau de M. Protais, qui sort des banalités dont ce sujet a fourni le prétexte.

Nous parlerons incessamment, dans un article spécial, des autres toiles exposées par M. Protais.

QuANTiN. — Le Saiiit Etienne allant au mart^re^ de M. Qiiaiilin, est une de ces toiles pleines de mérite, mais qui n'attirent pas l'œil. — 0(1 pourrait passer dix fois devant elles sans les voir. — Quand on s'y arrête, ou trouve que la composition est sage, bien entendue, que le dessin est pur ; que la couleur, sans être bonne, n'est pas mauvaise; on clieiche un défaut, il n'y en a pas, de choquant du moins. L'artiste sait ;on métier, il a étudié les maîtres. — Son tableau, placé d ms une église, y tiendra son rang. Il n'y manque que la vie, le tempérament, l'origindUté.

Ranvier. — Sous cette rubrique : « Les Vertua s'en vo)U, » M. Rinviçr a exposé un tabieau plus reiïiarquMble que remarqué, car il ne flatte aucune des modes régnantes et accuse une étude anaoureu^e des m;iîtres italiens. — Dans une campagne déserte et semée de débris, sous un ciel d'un gris triste, trois femmes marchent vers l'exil, bannies par la corruption civilisée, et fuient la grande ville dont on aperçoit la silhouette à 1 horizon. — L'une d'elles, vêtue d'une robe verte, incline mélancoliquement la tête. — C'est 1 E-pérance qui désespère et se laisse conduire par la Foi habillée de pourpre et tenant élevé son flambeau que les yeux des hommes ne chprchent plus. De rMiitrecôlé de la Fui se traîne la Charité en robe violette, alourdie par l'enfant qu'elle porte dans son giron et celui qui s'efforce de la suivre,

71071 /u/ssîhits œquis. — (IràCf^s du christianisme, charmantes sœurs théologales, estce donc vrai que vous quittez ainsi notre vieux monde? — Ce serait dommage, car M. Ranvier vous a donné des élégances florentines, des sveltesses à la Primatice bien regrettables.

Dans les Mgipaiu , autre tableau de M. Ranvier, les personnages ont moins d'importance. Ils se fondent avec la nature d'une manière panthéiste. — A travers les rousseurs d'un soleil couchant, sous les arbres de la forêt, les demi-dieux à pieds de chèvre apparaissent comme des bêtes fauves — le front dans le rayon, le pied fourchu dans l'ombre.

REYNArD. — Ces Marseillais ont vraiment le diable au corps! — Le soleil phocéen leur chauffe la cervelle et leur infuse le sentiment de la couleur : — quand ils débarquent en Italie d'un paquebot de la compagnie Rnzin, ils savent déjà sur le bout du doigt le ciel d'azur, la mer bleue, les murailles blanches, les terrains rissolés, les teints de bistre, les haillons pittoresques, — on dirait qu'ils ne sont pas sortis

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de chez eux. M. Reynaud peint les type^' italiens avec une aisance, une familiarité, et un laisser-aller incomparables. — Qu'ils sont charmants ces lazzaroni vautrés sur le môle de Naples dans toutes les délices du farniente/ Quels glorieux coquins, quels fainéants superbes ! Quels yeux de diamant noir dans leurs masques hâlés ! Quels corps de bronze sous leurs cabans rapiécés ! — Ils chantent, jouent de la guitare et regardent fumer le Vésuve. 0 bienheureuse existence !

Les Ahruzziens à Noples représentent la descente vers la ville de cette colonie sauvage chassée de la montagne par la misère. On ne saurait imaginer types plus farouches, costumes plus pittoresqueraent déguenillés.

A ces deux tableaux si caractéristiques nous préférons encore les Jeunes /îlies des Ahruzzes. Sous un ciel d'un bleu d'indigo, sur un chemin blanc de poussière, une fillette et une petite fille aux jupons bridés, aux tabliers à frange, marchent en balançant leurs mains unies. L'une d'elles renverse la tète et lance en lair une fusée de notes, quelque joyeux chant appris à l'école des oiseaux.

. Pour nous ce tableau est adorable.

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