CHAPITRE VIL STYLE DE LA RENAISSANCE
XVie SIliCLE.
ON appelle Renaissance le retour aux formes antiques, comme si l'art eût sommeillé pendant l'ère ogivale et l'ère romane!!
Le style ogival, qui avait parcouru ses diverses périodes de perfectionnement et de dégénération , touchait ù son terme , durant la seconde moitié du XV'^ siècle. On allait, au XVI', abandonner l'arcade en tiers-point pour reprendre le plein-cintre, abandonné lui-même pour l'ogive depuis le XIP siècle ; une immense révolution allait s'opérer dans l'architecture.
La découverte des manuscrits de Vitruve, les travaux d'Alberti, de Brunelkschi, et de plusieurs autres architectes italiens ; le goût qui s'était manifesté si ouvertement pour l'antiquité classique, à la fin du XV* siècle et au commencement du XVI'' ; les guerres qui, sous Charles VIII, Louis XII et François ^i", avaient porté l'éliie de la noblesse en Italie où elle avait puisé le goût de tout ce que la Renaissance italienne avait produit dans les arts et les lettres; enfin, cet esprit d'innovution et de réforme qui fermentait dans la société, aussi bien parmi les artistes que parmi les théologiens : tout avait préparé les esprits pour ce grand changement qui, dans nos contrées, commença sous les règnes de Louis Xll et de François i*'.
Le style de la Renaissance a son caractère propre : les architectes n'imitèrent pas ser>ilement l'architecture antique dans ses formes et ses dispositions. Les ordres superposés, les revêtements de marbre, furent, avec ceux que nous allons indiquer, les principaux caractères de la Renaissance lorsque cette architecture s'introduisit en France.
a Les nouveaux architectes, dit M. Hope, semblaient Touloir faire de chacune de leurs créations, wn portefeuille (f échantillons de tous
743 DP. C.\r:iIONT. ABÉCIiDAirw; u'ARCUflOLOGIE.
les ordres de CanliquUé. LVxiguilô (les subdivisions, rallemlioD à les faire peu ressortir, pouvaient être assez bien calculées pour donner une apparence de grandeur ù des édifices réellement petits et destinés ù être vus de près ; mais, en même temps, le relief mal *accusé des différents membres, l'absence de celte hardiesse de dessin, de ces saillies vigoureuses, de ces oppositions d'ombre et de lumière nécessaires pour produire de l'effet à distance, donnaient aux constructions un peu grandes quelque chose de terne ; et comme on suppléait souvent aux coBtrastes vigoureux des ombres et de la lumière , par la juxta-position des matériaux de couleurs singulièrement variées, le tout se rapprochait souvent plutôt de la peinture que de l'architecture. »
Malgré les défauts qui viennent d'être signalés avec beaucoup trop de sévérité, les monuments de la Renaissance se font généralement remarquer par la grâce de leurs formes et de leurs proportions ; ils plaisent par la richesse et la délicatesse de leurs ornements.
Mais l'architecture dite de la Renaissance n'a pas été généralement employée dans les constructions religieuses du XVP siècle. L'ogive avait reçu pour ces édifices une sorte de consécration; longtemps après l'adoption du style classique pour les constructions civiles, nous la voyons préférée pour les monuments religieux : le XVII* siècle lui-même nous fournirait de nombreux exemples de l'emploi de l'ogive ; il est vrai qu'alors le style ogival est dépouillé le plus souvent de ses ornements, et d'une grande pauvreté : ce n'est plus que le squelette de l'ancien style, mais l'ogive est souvent encore employée pour les fenêtres et les arcades.
Comme exemple des façades du XVI" siècle en style ogival, d'ailleurs très-nombreuses encore dans toute la France , voici celle de l'église d'Appcville-Annebault, département de l'Eure, décrite par M°^ Philippe-Lemaître, et qui a été commencée en 1518, mais terminée près de trente ans après.
La porte est séparée en deux baies garnies d'une guirlande de feuillages et de têtes de chérubins ; au-dessus existe un tympan sans ornements, que surmonte une riche arcade en forme d'accolade, à plusieurs voussures décorées de feuillages ; du sommet de l'accolade s'élève un piédestal qui était destiné à recevoir une statue. Une fenêtre flamboyante, à quatre baies, surmonte cette porte ; le tout est accompagné de deux élégants contreforts ornés de rinceaux, de dais et de pinacles hérissées de crochets absolument comme au XV« siècle.
L'église de Brou (à Bourg), commencée en 1511, mais qui ne fut finie que longtemps après, quoiqu'un grand nombre d'ouvriers habiles y fussent occupés, appartient au style ogival du XV« siècle.
STYLE DE LA HLNAISSANC.E
PORTAIL DE L'tGLISF. D'aBBEVILLE, !'« MOITIÉ PC X^l* SlixiE (de Iplg A iÔ50).
744 DE CAUMO.sT. Alth-CliDAIilE DAftCHÉOLOGIÈ.
En 4517, on reconslrui?uit à Paris l'église Sl-ÉUenne-du-Mont ;
IMÉBIEin De. SWNT-ETlE>M;Dt-MOM,
elle n'était pas encore achevée en 1503. C'est une église ogivale. Le style de la Uenaissance ne se montre que dans les parties par lesquelles on a terminé l'édifice (la nef).
STYLK DE LA RENAISSANCE. 745
En 1520, on conslruisil à Paris Téglise St-Méry, en style ogival.
On pourrait citer des centaines d'églises de ce style, élevées lorsque celui de la Renaissance brillait déjà de tout son éclat dans les châteaux et les constructions civiles.
A tout prendre, les productions de la Renaissance ont été plutôt civiles que religieuses ; c'est-à-dire qu'on a construit dans ce style moins d'églises que de palais, de châteaux et de maisons.
Nous nous bornerons à une simple indication des principaux caractères de l'architecture dite de la Renaissance.
Flan des ég-lises.
LE plan des églises du XVP siècle fut à peu près le même qu'au siècle précédent.
Un fait que j'aurais dû signaler plus tôt et dont j'ai parlé dans plusieurs réunions de la Société française d'archéologie, c'est le plan particulier aux églises qui ont appartenu à des ordres mendiants (cordeliers, capucins, carmes, jacobins ou dominicains'. Leurs t'glis(s n'ont eu qu'un bas-côté accolé à la nef principale, ou bien l'église a été divisée en deux nefs à peu près égales. J'ai visité plus de cinquante églises ayant appartenu à ces ordres et qui aCFectent ce plan au XVI* siècle ; mais on le rencontre dans le XIV= sii^cle et dès la fin du Xni«=.
La belle église des Jacobins de Toulouse, que nous avons figurée p. 593, est divisée en deux nefs égales par un rang de colonnes centrales, aussi bien que celle des Jacobins d'Agen.
Les ordres prêcheurs et les ordres mendiants qui sont, comme on le sait, venus bien après les Cénédiclins, tenaient bien moins qu'eux aux traditions ; et comme la prédication était le principal objet de leur œuvre, on croit que la modification introduite dans leurs églises, et dont nous voyons encore tant d'exemples dans celles qui nous restent du XVI* siècle et des siècles précédents, eut pour but de faciliter l'audition de leurs sermons aux fidèles auxquels une des nefs était réservée, et qui se trouvaient ainsi en regard des moines qui occupaient l'autre.
Au XVI"^ siècle, j'ai vu beaucoup d'églises de carmes, de capucins, etc., voûtées en bois, peut-être en signe d'humilité; mais on eut soin de peindre ces lambris et de les couvrir de personnages de grande proportion, C'est un système de décoration qu'il est bon de signaler.
DE CAUilONT, ABKCKDAIRE D ARCHEOLOGIE.
Ornements.
LES panneaux et les frises, les pilastres et les autres membres arcliitectoniques, furent couverts d'une très-grande quantité d'imitations du règne animal et du règne végétal. Des amours, des figures diverses, souvent imaginaires, s'enlaçaient dans des dessins capricieux, mais toujours conduits avec grâce, qui ont été appelés arabesques^ dénomination singulière, puisque les Arabes ont proscrit la nature animée de leurs ouvrages d'imitation.
L'église de Semur nous offre de magnifiques arabesques que voici :
ïilïltl:i.;j]!l!:ii!:|iillli'i:iHi3«^^
Al.^l.l.îyl ;:i DE t'tGLISE DE 8EMDR (COTE-d'or).
nous en trouvons de sculptées avec une égale finesse dans l'église
STYLE DE LA RENAISSANCE
St-Pierre de Caen, si remarquable par ses beaux pendentifs, et dans beaucoup d'autres monuments religieux ou civils du XVl"^ siècle.
Les arabesques, pour nous servir du mot impropre qui a prévalu, étaient une imitation des décoralions peintes que l'on avait trouvées dans plusieurs monuments antiques où elles avaient pu se conserver, et quel'on montreencoreaujourd'bui dans les galeries voûtées et obscures des bains de Titus , à Rome (1). Mais ces ornements peints avaient, chez les Romains, comme à l'époque de la Renaissance, été traduits en relief sur la pierre. L'arc de triomphe galloromain de Besançon nous en offra un exemple. C'étaient les ornements que décrit Vitruve, comme déjà en usage de son temps et menaçant de remplacer les décorations plus simples.
Après les arabesques exécutées en relief avec une finesse vraiment remarquable, au XVP siècle, sur les pierres tendres aussi bien que sur le marbre , on peut
(1) De cette circonstance, les arabesques reçurent d'abord le nom de rjrotesques, c'est-à-dire de'coiation de grottes ou de lieux souterrains; j'ai vu, il y a vingt ans, les arabesques des bains de Titus, mais elles auront bientôt disparu sous le suif et la fumée, si l'on jiermet , comme on le faisait aux gardiens, de promener sous ces voûtes des chandelles emmanchéesau tout delongues perches, pour les faire distinguer dans l'obscurit-?
des galeries.
748 DE CAUMONT. ABÉCÉDAIRE d'aHCHÉOLOGIE.
citer , comme ornements habituels , les médaillons , les cartoc*
CHES , les RiNCEALX, ctc. , ele. , et plusieurs combinaisons assez gracieuses.
JFenêtres.
SOUVENT les fenêtres sont à plein-cintre, et sans compartiment en pierre. Les portes et les arcades sont également cintrées.
La fenêtre que voici, tirée de l'église de St-l*ierre de Caen , montre le style de la Renaissance le mieux caractérisé, non-seulement dans sa forme, mais dans ses accessoires (contreforts-pilastres, clochelonscandébbres, etc., etc.), dans les figures, les médaillons dont elle est surmontée, et dans l'entablement à balustrade qui couronne le tout. Celte balustrade, a\ec ses entrelacs gracieux et ses personnages nus, reproduit un des types de ce genre les plus gracieux du XVI* siècle.
Les fenêtres cintrées de celte forme n'atteignirent jamais que des proportions moyennes et uniformes, très-différentes en cela des énormes fenêtres de toute proportion qui, au XV« siècle, avaient dominé dans la plupart des grands édifices, et dont il fallait absolument ternir la lumière au moyen de vitraux peints.
STTLE DE LÀ RENAISSANCE
De même qu'au XII* siècle, une architecture de transition s'était formée lorsqu'on avait abandonné le cintre pour l'ogive, on vit paraître, lorsqu'on revint au cintre, un style mixte résultant de la combinaison des formes classiques avec les ornements du XV« siècle. Le plein-cintre romain se montra couvert de la riche parure du sl)'le ogival, et l'ogive se maria aux arabesques et aux frontons antiques.
O.NE FENÈTHE UB L EOLISE DE L4 FEIITE-BEB>ARD.
L'église de la Ferté-Bernard ( Sarthe ) nous offre des exemples de ce mélange : ainsi, la fenêtre suivante, qu'on y voili présente des com<
750 DE CAUMONT. ABÉCÉDAIRE d'aRCHKOLOGIE.
parlimenls dans le style de la Renaissance (pilastres, frontons, pendentifs), au milieu d'une grande ogive bordée de moulures dans le style du XV' siècle.
Portes.
DANS plusieurs de nos églises de la Renaissance,les portes principales, qui ont le privilège d'attirer les regards plus que toute autre partie des édiOces, ont été aussi plus ornées que les fenêtres et les arcades.
La porlc suivante, tirée d'un édifice civil , offre la même disposition qu€ plusieurs portes d'église que j'ai dessinées.
Les moulures qui couronnent l'extrados du cintre s'élèvent encore en accolade et forment panache, réminiscence d'une disposition habituelle au XV'' siècle; deux médaillons accompagnent ce panache.
Les pilastres sont couverts de moulures.
Enfin quelques rinceaux courent ç^ et là sur les parties lisses , pour que toutes les surfaces soient ornementées ou couvertes de ciselures.
Arcades.
ES arcades , cintrée?
comme les fenêtres,
STYLE DE I.A RENAISSANCE
et à peu près ornées de mûme, offrirent, sur leurs supports, 5 Tintérieur des nefs particulièrement, des encorbellements de forme trèsélégante, destinés à recevoir des statues et couronnés de dais circulaires terminés en pyramide : il n'y a guère d'églises de la Renaissance un peu importantes qui n'en présentent des exemples.
Contreforts.
Les contreforts se dissimulent et se transforment en pilastres ou en chambranles.
Voûtes.
A celte époque, les voûtes conservent souvent la forme ogivale , mais elles tendent à se surbaisser et parfois elles sont à pleincintre, leurs arceaux se ramifient et sont assez souvent couverts de culsde-lampe et de pendentifs, ornés de ciselures, comme dans le spécimen suivant. Ce n'est pas sans quelque surprise qu'on voit suspendus ces culs-de-lampe imitant les stalactites dont les eaux tapissent certaines grottes, et qu'on se promène sous ces voûtes d'où pendent des pierres pesant plusieurs mille livres. Ainsi, au lieu de s'élever suivant le génie primitif, les arcs des voûtes tendaient à se rapprocher du sol.
VOCTE A PENDENTrià DE Lk HEN AISSANCF,
L'église de St-Pierre de Caen montre peut-être les plus beaux pendentifs que l'on connaisse en France. Nous reproduisons un autre
752 DR CAUMONT. AnÉCKDAlRE d'aRCHÉOLOGII.
pendentif assez beau, tiré de la chapelle de S'*-Cletil(le des Andelys, et décrit dans THisloire de cette ville par M. de Rouville.
PESOENTir A H CHiPELLE SAlNTE-GLOTILnE DES A^IDELTS.
Celui qui suil (p. 753) est moins considérable et pourtant très-élégant.
Beaucoup d'églises rurales et même quelques grandes églises n'ont encore, au XVI*' siècle, que des voûtes eu bois, et comme ces lambris sont assez importants, il est bon d'eu dire un mot (1) : ils se composent,
(1) Les lambris antérieurs au XV«= siticle ont presque disparu et sont tombés en pourriture : voilà pourquoi nous n'en avons pas parlé dans les chapitre! consacrés au XIII* et au XIV» siècle.
IDO
STYLE I)F. I.A r.ENAISSANCF:
comme dans les édiûces civils de la même époque, des peuîres placc^cs
sur le sens de IV'piisseur des murs et qu'on r.ommc sal/licreSf des arbalétriers qui dessinent Togive ou le cintre.
DF. r.AUMONT. AHKCliDAIRE D ARCnEOI.OrJIK.
Ceux-ci sont maintenus par des poutres transversales appelées tirants. La poutre faîtière est portée, de dislance en dislance, par des poteaux