‹ Abeille et autres contes. With notes, direct-method exercises and vocabularyChapitre 10 sur 76 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Où il est dit comment Abeille et Georges s’en allèrent au lac.

Le lendemain après le dîner de midi, tandis que la duchesse était retirée dans sa chambre, Georges prit Abeille par la main.

— Allons ! lui dit-ü.

— Où? S

— Chut !

Ils descendirent l’escalier et traversèrent les coms. Quand ils eurent passé la poterne Abeille demanda pour la seconde fois où ils allaient.

— Au lac! répondit résolument Georges. 10

Demoiselle Abeille ouvrit une grande bouche et resta

coite. Aller si loin sans permission, en souliers de satin! Car elle avait des souhers de satin. Était-ce raisonnable?

— Il faut y aller et il n’est pas nécessaire d’être raisonnable. 15

Telle fut la sublime réponse de Georges à Abeille. Elle lui avait fait honte et maintenant elle faisait l’étonnée . . . C’est lui, cette fois, qui la renvoyait dédaigneusement à sa poupée. Les filles poussent aux aventures et s’y dérobent. Fi! le vilain caractère! Qu’elle reste! Il irait 20 seul.

EUe lui prit le bras; il la repoussa. Elle se suspendit au cou de son frère.

— Petit frère ! disait-elle en sanglotant, je te suivrai.

Il se laissa toucher par un si beau repentir. 25

— Viens, dit-il, mais ne passons pas par la ville, car on pourrait nous voir. Il vaut mieux suivre les remparts et gagner la grand’route par le chemin de traverse.

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Et ils allèrent en se tenant par la main. Georges expliquait le plan qu’il avait arrêté.

— Nous suivrons, disait-il, la route que nous avons prise pour aller à l’Ermitage; nous ne manquerons pas d’aper- 5 cevoir le lac comme nous l’avons aperçu l’autre fois et alors nous nous y rendrons à travers champs, en ligne d’abeille.

En ligne d'abeille est une agreste et jolie façon de dire en ligne droite; mais ils se mirent à rire à cause du nom 10 de la jeune fille qui venait bizarrement dans ce propos.

Abeille cueillit des fleurs au bord du fossé: c’étaient des fleurs de mauve, des bouillons-blancs, des asters et des chrysanthèmes dont elle fit un bouquet; dans ses petites mains, les fleurs se fanaient à vue d’œil et elles étaient 15 pitoyables à voir quand Abeille passa le vieux pont de pierre. Comme elle ne savait que faire de son bouquet, elle eut l’idée de le jeter à l’eau pour le rafraîchir, mais elle aima mieux le donner à la « Femme sans tête ».

Elle pria Georges de la soulever dans ses bras pour être 20 assez grande, et elle déposa sa brassée de fleurs agrestes entre les mains jointes de la vieille figure de pierre.

Quand elle fut loin, elle détourna la tête et vit une colombe sur l’épaule de la statue.

Ils marchaient depuis quelque temps. Abeille dit:

25 — J’ai soif.

— Moi aussi, dit Georges, mais la rivière est loin derrière nous et je ne vois ni ruisseau ni fontaine.

— Le soleil est si ardent qu’il les aura tous bus. Qu’allons-nous faire?

30 Ainsi ils parlaient et se lamentaient, quand ils virent venir une paysanne qui portait des fruits dans un pâ¬

mer.

ABEILLE

— Des cerises ! s’écria Georges. Quel malheur que je n’aie pas d’argent pour en acheter !

— J’ai de l’argent, moi ! dit AbeiUe.

Elle tira de sa poche une bourse garnie de cinq pièces d’or et, s’adressant à la paysanne: 5

— Bonne femme, dit-elle, voulez-vous me donner autant de cerises que ma robe en pourra tenir?

Ce disant, elle soulevait à deux mains le bord de sa jupe.

La paysanne y jeta deux ou trois poignées de cerises. Abeille prit d’une seule main sa jupe retroussée, tendit de 10 l’autre une pièce d’or à la femme et dit:

— Est-ce assez, cela?

La paysanne saisit cette pièce d’or, qui eût payé largement toutes les cerises du panier avec l’arbre qui les avait portées et le clos où cet arbre était planté. Et la rusée 15 répondit:

— Je n’en demande pas davantage, pour vous obliger, ma petite princesse.

— Alors, reprit Abeille, mettez d’autres cerises dans le chapeau de mon frère et vous aurez une autre pièce d’or. 20

Ce fut fait. La paysanne continua son chemin en se demandant dans quel bas de laine, au fond de quelle paillasse elle cacherait ses deux pièces d’or. Et les deüx enfants suivirent leur route, mangeant les cerises et jetant les noyaux à droite et à gauche. Georges chercha les cerises 25 qui se tenaient deux à deux par la queue, pour en faire des pendants d’oreille à sa sœur, et il riait de voir ces beaux fruits jumeaux, à la chair vermeille, se balancer sur la joue d’AbeUle.

Un caillou arrêta leur marche joyeuse. Il s’était logé 30 dans le soulier d’Abeille qui se mit à clocher. A chaque saut qu’elle faisait, ses boucles blondes s’agitaient sur ses

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joues, et elle alla, ainsi clochant, s’asseoir sur le talus de la route. Là, son frère, agenouillé à ses pieds, retira le soulier de satin; il le secoua et un petit caillou blanc en sortit.

5 Alors, regardant ses pieds, elle dit:

— Petit frère, quand nous retournerons au lac, nous mettrons des bottes.

Le soleil s’inclinait déjà dans le firmament radieux; un souffle de brise caressa les joues et le cou des jeunes voyalo geurs, qui, rafraîchis et ranimés, poursuivirent hardiment leur voyage. Pour mieux marcher, ils chantaient en se tenant par la main, et ils riaient de voir devant eux s’agiter leurs deux ombres unies. Ils chantaient:

Marian’ s’en allant au moulin,

15 Pour y faire moudre son grain,

EU’ monta sur son âne.

Ma p’tite mam’sell’ Marianne!

EU’ monta sur son âne Martin

Pour aller au mouUn . . .

20 Mais Abeille s’arrête; elle s’écrie:

— J’ai perdu mon soulier, mon soulier de satin !

Et cela était comme eUe le disait. Le petit soulier, dont les cordons de soie s’étaient rélâchés dans la marche, gisait tout poudreux sur la route.

25 Alors elle regarda derrière eUe et, voyant les tours du château des Clarides effacées dans la brume lointaine, elle sentit son cœur se serrer et des larmes lui venir aux yeux.

— Les loups nous mangeront, dit-elle; et notre mère ne nous verra plus, et elle mourra de chagrin.

30 Mais Georges lui remit son soulier et lui dit:

— Quand la cloche du château sonnera le souper, nous serons de retour aux Clarides. En avant !

ABEILLE

Le meunier qui la voit venir Ne peut s’empêcher de lui dire:

Attachez là votre âne,

Ma p’tite mam’sell’ Marianne,

Attachez là votre âne Martin g

Qui vous mène au moulin.

— Le lac! Abeille, vois: le lac, le lac, le lac!

— Oui, Georges, le lac !

Georges cria hourra! et jeta son chapeau en l’air. Abeille avait trop de retenue pour jeter semblablement 10 sa coiffe; mais, ôtant son soulier qui ne tenait guère, elle le lança par-dessus sa tête en signe de réjouissance. Il était là, le lac, au fond de la vallée, dont les pentes circulaires faisaient aux ondes argentées une grande coupe de feuillage et de fleurs. Il était là, tranquille et pur, 15 et l’on voyait un frisson passer sur la verdure encore confuse de ses rives. Mais les deux enfants ne découvraient dans la futaie aucun chemin qui menât à ces belles eaux.

Tandis qu’ils en cherchaient un, ils eurent les mollets 20 mordus par des oies qu’une petite fille, vêtue d’une peau de mouton, suivait avec sa gaule. Georges lui demanda comment elle se nommait.

— Gilberte.

— Eh bien, Gilberte, comment va-t-on au lac? 25

— On n’y va pas,

— Pourquoi?

— Parce que . . .

— Mais si on y allait?

— Si on y allait, il y aurait un chemin et on prendrait 30 ce chemin.

Il n’y avait rien à répondre à la gardeuse d’oies.

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— Allons, dit Georges, nous trouverons sans doute plus loin un sentier sous bois.

— Nous y cueillerons des noisettes, dit Abeille, et nous les mangerons, car j’ai faim. Il faudra, quand nous retour- 5 nerons au lac, emporter une valise pleine de choses bonnes à manger.

Georges:

— Nous ferons ce que tu dis, petite sœur; j’approuve à présent l’écuyer Francœur, qui, lorsqu’il partit pour Rome, lo emporta un jambon pour la faim et une dame-jeanne pour la soif. Mais hâtons-nous, car il me semble que le jour s’avance, quoique je ne sache pas l’heure.

— Les bergères la savent en regardant le soleil, dit Abeille; mais je ne suis pas bergère. Il me semble pour- 15 tant que le soleil, qui était sur notre tête quand nous partîmes, est maintenant là-bas, loin derrière la ville et le château des Clarides. Il faudrait savoir s’il en est ainsi tous les jours et ce que cela signifie.

Tandis qu’ils observaient ainsi le soleil, un nuage de 20 poussière se leva sur la route, et ils aperçurent des cavaliers qui s’avançaient à bride abattue et dont les armes brillaient. Les enfants eurent grand’peur et s’allèrent cacher dans les fourrés. Ce sont des voleurs ou plutôt des ogres, pensaient-ils. En réalité, c’étaient des gardes que 25 la duchesse des Clarides avait envoyés à la recherche des deux petits aventureux.

Les deux petits aventureux trouvèrent dans le fourré un sentier étroit, qui n’était point un sentier d’amoureux, car on n’y pouvait marcher deux de front en se tenant par la 30 main à la façon des fiancés. Aussi n’y trouvait-on point l’empreinte de pas humains. On y voyait seulement le creux laissé par une infinité de petits pieds fourchus.

ABEILLE

— Ce sont des pieds de diablotins, dit Abeille.

— Ou de biches, dit Georges.

La chose n’a point été éclaircie. Mais ce qu’il y a de certain, c’est que le sentier descendait en pente douce jusqu’au bord du lac, qui apparut aux deux enfants dans sa s languissante et silencieuse beauté. Des saules arrondissaient sur les bords leur feuillage tendre. Des roseaux balançaient sur les eaux leurs glaives souples et leurs délicats panaches; ils formaient des îles frissonnantes autour desquelles les nénufars étalaient leurs grandes feuilles en lo cœur et leurs fleurs à la chair blanche. Sur ces îles fleuries, les demoiselles, au corsage d’émeraude ou de saphir et aux ailes de flamme, traçaient d’un vol strident des courbes brusquement brisées.

Et les deux enfants trempaient avec délices leurs pieds 15 brûlants dans le gravier humide où couraient la pesse touffue et la massette aux longs dards. L’acore leur jetait les parfums de son humble tige; autour d’eux le plantain déroulait sa dentelle au bord des eaux dormantes, que l’épilobe étoilait de ses fleurs violettes. 20

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