CHAPITRE IX
Où l’on voit comment Abeille fut conduite chez les Nains.
La lune s’était élevée au-dessus du lac, et les eaux ne 15 reflétaient plus que le disque émietté de l’astre. Abeille dormait encore. Le Nain qui l’avait observée revint vers elle sur son corbeau. Il était suivi cette fois d’une troupe de petits hommes. C’étaient de très petits hommes. Une barbe blanche leur pendait jusqu’aux genoux. Ils avaient 20 l’aspect de vieillards avec une taille d’enfant. A leurs tabliers de cuir et aux marteaux qu’ils portaient suspendus à leur ceinture on les reconnaissait pour des ouvriers travaillant les métaux. Leur démarche était étrange ; sautant à de grandes hauteurs et faisant d ’étonnantes culbutes, 25 •ils montraient une inconcevable agilité, et en cela ils
ANATOLE FRANCE
étaient moins semblables à des hommes qu’à des esprits. Mais en faisant leurs cabrioles les plus folâtres ils gardaient une inaltérable gravité, en sorte qu’il était impossible de démêler leur véritable caractère.
5 Ils se placèrent en cercle autour de la dormeuse.
— Eh bien ! dit du haut de sa monture emplumée le plus petit des Nains; eh bien ! vous ai-je trompés en vous avertissant que la plus jolie princesse dormait au bord du lac, et ne me remerciez- vous pas de vous l’avoir montrée? lo — Nous t’en remercions. Bob, répondit un des Nains qui avait l’air d’un vieux poète; en effet, il n’est rien au monde 'de si joU que cette jeune demoiselle. Son teint est plus rose que l’aurore qui se lève sur la montagne, et l’or que nous forgeons n’est pas aussi éclatant que celui de iS cette chevelure.
— Il est vrai. Pic; Pic, rien n’est plus vrai ! répondirent les Nains; mais que ferons-nous de cette jolie demoiselle?
Pic, semblable à un poète très âgé, ne répondit point à cette question des Nains, parce qu’il ne savait pas mieux 20 qu’eux ce qu’il fallait faire de la jolie demoiselle.
Un Nain, nommé Rug, leur dit:
— Construisons une grande cage et nous l’y enfermerons.
Un autre Nain, nommé Dig, combattit la proposition de 25 Rug. De l’avis de Dig, on ne mettait en cage que les animaux sauvages, et rien ne pouvait encore faire deviner que la jolie demoiselle fût de ceux-là.
Mais Rug tenait à son idée, faute d’en avoir une autre à mettre à la place. Il la défendit avec subtilité:
3° ~~ Si cette personne, dit-il, n’est point sauvage, elle ne
manquera pas de le devenir par l’effet de la cage, qui deviendra, en conséquence, utile et même indispensable.
ABEILLE
Ils se placèrent en cercle autour de la dormeuse
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Ce raisonnement déplut aux Nains, et l’un d’eux, nommé Tad, le condamna avec indignation. C’était un Nain plein de vertu. Il proposa de ramener la belle enfant à ses parents, qu’il pensait être de puissants seigneurs.
S Cet avis du vertueux Tad fut repoussé comme contraire à la coutume des Nains.
— C’est la justice, disait Tad, et non la coutume qu’il faut suivre.
On ne l’écoutait plus, et l’assemblée s’agitait tumullo tueusement, lorsqu’un Nain, nommé Pau, qui avait l’esprit simple, mais juste, donna son avis en ces termes:
— Il faut commencer par réveiller cette demoiselle, puisqu’elle ne se réveille pas d’elle-même; si elle passe la nuit de la sorte, elle aura demain les paupières gonflées et is sa beauté en sera moindre, car il est très malsain de dormir dans un bois au bord d’un lac.
Cette opinion fut généralement approuvée, parce qu’elle n’en contrariait aucune autre.
Pic, semblable à un vieux poète accablé de maux, s’ap- 20 procha de la jeune fille et la contempla gravement, dans la pensée qu’un seul de ses regards suffirait pour tirer la dormeuse du fond du plus épais sommeil. Mais Pic s’abusait sur le pouvoir de ses yeux, et Abeille continua à dormir les mains jointes.
25 Ce que voyant, le vertueux Tad la tira doucement par la manche. Alors elle entr’ouvrit les yeux et se souleva sur son coude. Quand elle se vit sur un lit de mousse, entourée de Nains, elle crut que ce qu’elle voyait était un rêve de la nuit et elle frotta ses yeux pour les dessiller, et afin 30 qu’il y entrât, au lieu de la vision fantastique, la pure lumière du matin visitant sa chambre bleue, où elle croyait être. Car son esprit, engourdi par le sommeil, ne lui
ABEILLE
rappelait pas l’aventure du lac. Mais elle avait beau se frotter les 3'eux, les Nains n’en sortaient pas; il lui fallut bien croire qu’ils étaient véritables. Alors, promenant ses regards inquiets, elle vit la forêt, rappela ses souvenirs et cria avec angoisse: 5
• — Georges ! mon frère Georges !
Les Nains s’empressaient autour d’elle; et, de peur de les voir, elle se cachait le visage dans les mains.
— Georges! Georges! où est mon frère Georges? criait-
elle en sanglotant. 10
Les Nains ne le lui dirent pas, par la raison qu’ils l’ignoraient. Et elle pleurait à chaudes larmes en appelant sa mère et son frère.
Pau eut envie de pleurer comme elle; mais, pénétré du désir de la consoler, il lui adressa quelques paroles 15 vagues.
— Ne vous tourmentez point, lui dit-il; il serait dommage qu’une si jolie demoiselle se gâtât les yeux à pleurer. Contez-nous plutôt votre histoire, elle ne peut manquer d’être divertissante. Nous y prendrons un plaisir extrême. 20
Elle ne l’écoutait point. Elle se mit debout et voulut s’enfuir. Mais ses pieds enflés et nus lui causèrent une si vive douleur qu’elle tomba sur ses genoux en sanglotant de plus belle. Tad la soutint dans ses bras et Pau lui baisa doucement la main. C’est pourquoi elle osa les regarder 25 et elle vit qu’ils avaient l’air plein de pitié. Pic lui sembla un être inspiré, mais innocent, et, s’apercevant que tous ces petits hommes lui montraient de la bienveillance, elle leur dit:
— Petits hommes, il est dommage que vous soyez si 30 laids; mais je vous aimerai tout de même si vous me donnez à manger, car j’ai faim.
ANATOLE FRANCE
, — Bob! s’écrièrent à la fois tous les Nains; allez cher¬
cher à souper.
Et Bob partit sur son corbeau. Toutefois les Nains ressentaient l’injustice qu’avait cette fillette de les trouver S laids. Rug en était fort en colère. Pic se disait: «Ce n’est qu’une enfant et elle ne voit pas le feu du génie qui brille dans mes regards et leur donne tour à tour la force qui terrasse et la grâce qui charme. » Pau songeait : « J’aurais peut-être mieux fait de ne pas éveiller cette jeune demoilo selle qui nous trouve laids. » Mais Tad dit en souriant:
— Mademoiselle, vous nous trouverez moins laids quand vous nous aimerez davantage.
A ces mots, Bob reparut sur son corbeau. Il portait sur un plat d’or une perdrix rôtie, avec un pain de gruau et 15 une bouteille de vin de Bordeaux. Il déposa ce souper aux pieds d’Abeille en faisant un nombre incalculable de culbutes.
Abeille mangea et dit:
— Petits hommes, votre souper était très bon. Je me 20 nomme Abeille; cherchons mon frère et allons ensemble aux Clarides, où maman nous attend dans une grande inquiétude.
Mais Dig, qui était un bon Nain, représenta à Abeille qu’elle était incapable de -marcher; que son frère était 25 assez grand pour se retrouver lui-même; qu’il n’avait pu lui arriver malheur dans cette contrée où tous les animaux féroces avaient été détruits. Il ajouta:
— Nous ferons un brancard, nous le couvrirons d’une jonchée de feuilles et de mousses, nous vous y coucherons, 30 nous vous porterons ainsi couchée dans la montagne et nous vous présenterons au roi des Nains, comme le veut la coutume de notre peuple.
ABKILLE
Tous les Nains applaudirent. Abeille regarda ses pieds endoloris et se tut. Elle était bien aise d ’apprendre qu’il n’y avait pas d’animaux féroces dans la contrée. Pour le reste, elle s’en remettait à l’amitié des Nains.
Déjà ils construisaient le brancard. Ceux qui avaient s des cognées entaillaient à grands coups le pied de deux jeunes sapins.
Cela remit à Rug son idée en tête.
— Si, au lieu d’un brancard, dit-il, nous construisions
une cage? lo
Mais il souleva une réprobation unanime. Tad, le regardant avec mépris, s’écria:
— Rug, tu es plus semblable à un homme qu’à un Nain.
Mais ceci du moins est à l’honneur de notre race que le plus méchant des Nains en est aussi le plus bête. 15
Cependant l’ouvrage se faisait. Les Nains sautaient en l’air pour atteindre les branches qu’ils coupaient au vol et dont ils formaient habilement un siège à claire-voie. L’ayant recouvert de mousse et de feuillée, ils y firent asseoir Abeille; puis ils saisirent à la fois les deux mon- 20 tants, ohé! se les mirent sur l’épaule, hop! et prirent leur course vers la montagne, hip!