CHAPITRE X
Qui relate fidèlement l’accueil que le roi Loc fit à Abeille des Clarides.
Ils montaient par un chemin sinueux la côte boisée. Dans la verdure grise des chênes nains, des blocs de granit se dressaient çà et là, stériles et rouillés, et la 25
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montagne rousse avec ses gorges bleuâtres fermait l’âpre paysage. *
Le cortège, que Bob précédait sur sa monture ailée, s’engagea dans une fissure tapissée de ronces. Abeille, S avec ses cheveux d’or répandus sur ses épaules, ressemblait à l’aurore levée sur la montagne, s’ü est vrai que parfois l’aurore s’effraye, appelle sa mère et veut fuir, car la fillette en vint à ces trois points sitôt qu’elle aperçut confusément des Nains terriblement armés, en embuscade dans toutes lo les anfractuosités du rocher.
L’arc bandé ou la lance en arrêt, ils se tenaient immobiles. Leurs tuniques de peaux de bêtes et de longs couteaux pendus à leur ceinture rendaient leur aspect terrible. Du gibier de poil et de plume gisait à leurs côtés. Mais is ces chasseurs, à ne regarder que leur visage, n’avaient pas l’air farouche; ils paraissaient au contraire doux et graves comme les Nains de la forêt, auxquels ils ressemblaient beaucoup.
Debout au milieu d’eux se tenait un Nain plein de 20 majesté. Il portait à l’oreille une plume de coq et au front un diadème fleuronné de pierres énormes. Son manteau, relevé sur l’épaule, laissait voir un bras robuste, chargé de cercles d’or. Un oliphant d’ivoire et d’argent ciselé pendait à sa ceinture. Il s’appuyait de la main 25 gauche sur sa lance dans l’attitude de la force au repos, et il tenait la droite au-dessus de ses yeux pour regarder du côté d’Abeille et de la lumière.
— Roi Loc, lui dirent les Nains de la forêt, nous t’amenons la belle enfant que nous avons trouvée : elle se nomme 30 Abeille.
— Vous faites bien, dit le roi Loc. Elle vivra parmi nous comme le veut la coutume des Nains.
ABEILLE
Puis, s’approchant d’Abeille:
— Abeille, lui dit-il, soyez la bienvenue.
Il lui parlait avec douceur, car il se sentait déjà de l’amitié pour elle. Il se haussa sur la pointe des pieds pour baiser la main qu’elle laissait pendre, et il l’assura que 5 non seulement il ne lui serait point fait de mal, mais encore qu’on la contenterait dans tous ses désirs, quand bien même elle souhaiterait des colliers, des miroirs, des laines de Cachemire et des soies de la Chine.
— Je voudrais bien des souliers, répondit Abeille. 10
Alors le roi Loc frappa de sa lance un disque de bronze
qui était suspendu à la paroi du rocher, et aussitôt l’on vit quelque chose venir du fond de la caverne en bondissant comme une balle. Cela grandit et montra la figure d’un Nain qui rappelait par le visage les traits que les peintres 15 donnent à l’illustre Bélisaire, mais dont le tablier de cuir à bavette révélait un cordonnier.
C’était, en effet, le chef des cordonniers.
— Truc, lui dit le roi, choisis dans nos magasins le cuir
le plus souple, prends du drap d’or et d’argent, demande 20 au gardien de mon trésor mille perles de la plus belle eau, et compose avec ce cuir, ces tissus et ces perles, une paire de souliers pour la jeune Abeille.
A ces mots. Truc se jeta aux pieds d’Abeille et il les mesura avec exactitude. Mais elle dit: 25
— Petit roi Loc, il faut me donner tout de suite les beaux souliers que tu m’as promis, et, quand je les aurai, je retournerai aux Clarides vers ma mère.
— Vous aurez vos souliers. Abeille, répondit le roi Loc, vous les aurez pour vous promener dans la montagne et 30 non pour retourner aux Clarides, car vous ne sortirez point de ce royaume où vous apprendrez de beaux secrets qu’on
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n’a point devinés sur la terre. Les Nains sont supérieurs aux hommes, et c’est pour votre bonheur que vous avez été recueillie par eux.
— C’est pour mon malheur, répondit Abeille. Petit roi 5 Loc, donne-moi des sabots comme ceux des paysans et laisse-moi retourner aux Clarides.
Mais le roi Loc fit un signe de tête pour exprimer que cela n’était pas possible. 'Alors Abeille joignit les mains et prit une voix caressante:
lo — Petit roi Loc, laisse-moi partir et je t’aimerai bien.
— Vous m’oublierez. Abeille, sur la terre lumineuse.
— Petit roi Loc, je ne vous oublierai pas et je vous aimerai autant que Soufiie-des-Airs.
— Et qui est Souffle-des-Airs?
15 — C’est mon cheval Isabelle; il a des rênes roses et il
mange dans ma main. Quand il était petit, l’écuyer Francœur me l’amenait le matin dans ma chambre et je l’embrassais. Mais maintenant Francœur est à Rome et Souffle-des-Airs est trop grand pour monter les escaliers.
20 Le roi Loc sourit:
— Abeille, voulez-vous m’aimer mieux encore que Souffle-des-Airs?
— Je veux bien.
— A la bonne heure.
25 — Je veux bien, mais je ne peux pas; je vous hais, petit
roi Loc, parce que vous m’empêchez de revoir ma mère et Georges.
— Qui est Georges?
— C’est Georges et je l’aime.
30 L’amitié du roi Loc pour Abeille s’était beaucoup accrue en peu d’instants, et, comme il avait déjà l’espérance de l’épouser quand elle serait en âge et de réconcilier par elle
ABEILLE
les hommes avec les Nains, il craignit que Georges ne devînt plus tard son rival et ne renversât ses projets. C’est pourquoi il fronça les sourcils et s’éloigna en baissant la tête comme un homme soucieux.
Abeille, voyant qu’elle l’avait fâché, le tira doucement s par un pan de son manteau.
— Petit roi Loc, lui dit-elle d’une voix triste et tendre, pourquoi nous rendons-nous malheureux l’un l’autre?
— Abeille, c’est la faute des choses, répondit le roi Loc;
je ne puis vous ramener à votre mère, mais je lui enverrai lo un songe qui l’instruira de votre sort, chère Abeille, et qui la consolera.
— Petit roi Loc, répondit Abeille en souriant dans ses larmes, tu as une bonne idée, mais je vais te dire ce qu’il faudra faire. Il faudra envoyer, chaque nuit, à ma 15 mère un songe dans lequel elle me verra, et m’envoyer
à moi, chaque nuit, un songe dans lequel je verrai ma mère.
Le roi Loc promit de le faire. Et ce qui fut dit fut fait. Chaque nuit. Abeille vit sa mère, et chaque nuit la du- 20 chesse vit sa fille. Cela contentait un peu leur amour.