‹ Abeille et autres contes. With notes, direct-method exercises and vocabularyChapitre 19 sur 76 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Où l’on rapporte les paroles du savant Nur qui causèrent une joie extraordinaire au petit roi Loc.

Le roi Loc n’avait pas laissé voir sa faiblesse à la jeune fille; mais, quand il fut seul, il s’assit à terre et, se tenant 25 les pieds dans les mains, il s’abandonna à sa, douleur.

ANATOLE FRANCE

Il était jaloux et il se disait:

— Elle aime, et ce n’est pas moi qu’elle aime! Pourtant je suis roi et je suis plein de science; j’ai des trésors, je sais des secrets merveilleux; je suis meilleur que tous les S autres Nains, qui valent mieux que les hommes. Elle ne m’aime pas et elle aime un jeune homme qui n’a point la science des Nains et qui n’en a peut-être aucune. Certes, elle n’estime point le mérite et n’est guère sensée. Je devrais rire de son peu de jugement; mais je l’aime, et 10 je n’ai de goût à rien au monde parce qu’elle ne m’aime pas.

Pendant de longs jours le roi Loc erra seul dans les gorges les plus sauvages de la montagne, roulant dans son esprit des pensées tristes et parfois mauvaises. Il songeait iS à réduire par la captivité et la faim Abeüle à devenir sa femme. Mais chassant cette idée presque aussitôt après l’avoir formée, il se proposait d’aller trouver la jeune fille et de se jeter à ses pieds. Il ne s arrêtait pas non plus à cette résolution et il ne savait que faire. C’est qu’en effet, 20 il ne dépendait pas de lui qu’Abeille vînt à l’aimer. Sa colère se tournait tout à coup contre Georges de Blanchelande; il souhaitait que ce jeune homme fût emporté bien loin par quelque enchanteur, ou du moins, s’il devait jamais connaître l’amour d’Abeille, qu’il le méprisât.

25 Et le roi songeait:

— Sans être vieux, j’ai vécu déjà trop longtemps pour n’avoir pas quelquefois souffert. Mais mes souffrances, si profondes qu’elles fussent, étaient moins âpres que celles que j’éprouve aujourd’hui. La tendresse ou la pitié qui 30 les causaient y mêlaient quelque chose de leur céleste douceur. Au contraire, je sens qu’à cette heure mon chagrin a la noirceur et l’âcreté d’un mauvais désir. Mon

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âme est aride, et mes yeux nagent dans leurs pleurs comme dans un acide qui les brûle.

Ainsi songeait le roi Loc. Et, craignant que la jalousie ne le rendît injuste et méchant, il évitait de rencontrer la jeune fille, de peur de lui tenir, sans le vouloir, le langage 5 d’un homme faible ou violent.

Un jour qu’il était plus tourmenté qu’à l’ordinaire par la pensée qu’Abeille aimait Georges, il prit la résolution de consulter Nur, qui était le plus savant des Nains et habitait au fond d’un puits creusé dans les entrailles de la terre. 10

Ce puits avait l’avantage d’une température égale et douce. Il n’était point obscur, car deux petits astres, un soleil pâle et une lune rouge, en éclairaient alternativement toutes les parties. Le roi Loc descendit dans ce puits et trouva Nur dans son laboratoire. Nur avait le visage d’un 15 bon vieux petit homme et portait un brin de serpolet sur son capuchon. Malgré sa science, il partageait l’innocence et la candeur de sa race.

— Nur, lui dit le roi en l’embrassant, je viens te consulter parce que tu sais beaucoup de choses. 20

— Roi Loc, répondit Nur, je pourrais savoir beaucoup

de choses et n’être qu’un imbécile. Mais je connais le moyen d’apprendre quelques-unes des innombrables choses que j’ignore, et c’est pourquoi je suis justement renommé comme un savant. 25

— Eh bien, reprit le roi Loc, sais-tu où est présentement un jeune garçon nommé Georges de Blanchelande?

— Je ne le sais point et n’eus jamais la curiosité de l’apprendre, répondit Nur. Sachant combien les hommes sont ignorants, sots et méchants, je me soucie peu de ce 30 qu’ils pensent et de ce qu’ils font. A cela près que, pour donner du prix à la vie de cette race orgueilleuse et misé-

ANATOLE FRANCE

rable, les hommes ont le courage, les femmes la beauté et les petits enfants l’innocence, ô roi Loc, l’humanité tout entière est déplorable ou ridicule. Soumis comme les Nains à la nécessité de travailler pour vivre, les hommes S se sont révoltés contre cette loi divine, et, loin d’être comme nous des ouvriers pleins d’allégresse, ils préfèrent la guerre au travail et ils aiment mieux s’entretuer que s’entr’aider. Mais il faut reconnaître, pour être juste, que la brièveté de leur vie est la cause principale de leur ignorance lo et de leur férocité. Ils vivent trop peu de temps poiur apprendre à vivre. La race des Nains qui vivent sous la terre est plus heureuse et meilleure. Si nous ne sommes point immortels, du moins chacun de nous durera aussi longtemps que la terre qui nous porte dans son sein et nous 15 pénètre de sa chaleur intime et féconde, tandis qu’elle n’a pour les races qui naissent sur sa rude écorce qu’une haleine, tantôt brûlante, tantôt glacée, soufflant la mort en même temps que la vie. Les hommes toutefois doivent à l’excès de leur misère et de leur méchanceté une vertu qui 20 rend l’âme de quelques-uns d’entre eux plus belle que l’âme des Nains. Cette vertu, dont la splendeur est pour la pensée ce qu’est pour l’œil le doux éclat des perles, ô roi Loc, c’est la pitié. La souffrance l’enseigne et les Nains la connaissent mal, parce que, plus sages que les hommes, ils 25 ont moins de peines. Aussi les Nains sortent-ils parfois de leurs grottes profondes et vont-ils sur l’écorce inclémente de la terre se mêler aux hommes, afin de les aimer, de souffrir avec eux et par eux, et goûter ainsi la pitié, qui rafraîchit les âmes comme une céleste rosée. Telle est la 30 vérité sur les hommes, ô roi Loc; mais ne m’as-tu point demandé la destinée particulière de quelqu’un d’entre eux?

ABEILLE

SS

Le roi Loc ayant répété sa question, le vieux Nur regarda dans une des lunettes qui emplissaient la chambre. Car les Nains n’ont point de livres; ceux qu’on trouve chez eux viennent des hommes et servent de jouets. Pour s’instruire, ils ne consultent pas, comme nous, des signes s sur le papier; ils regardent dans des lunettes et y voient l’objet même de leur curiosité. La difficulté est seulement de choisir la lunette convenable et de la bien diriger.

Il en est de cristal, il en est de topaze et d’opale; mais lo celles dont la lentille est un gros diamant poli ont plus de puissance et servent à voir des choses très éloignées.

Les Nains ont aussi des lentilles d’une substance diaphane, inconnues aux hommes. Celles-là permettent au regard de traverser comme du verre les murailles et les is rochers. D’autres, plus admirables encore, reproduisent aussi fidèlement qu’un miroir tout ce que le temps emporta dans sa fuite, car les Nains savent rappeler, du sein infini de l’éther jusque dans leurs cavernes, la lumière des anciens jours avec les formes et les couleurs des temps révolus. 20 Ils se donnent le spectacle du passé en ressaisissant les gerbes lumineuses qui, s’étant un jour brisées contre des formes d’hommes, d’animaux, de plantes ou de rochers, rejaillissent à travers les siècles dans l’insondable éther.

Le vieux Nur excellait à découvrir les figures de l’anti- 25 quite et celles même, impossibles à concevoir, qui vécurent avant que la terre eût revêtu l’aspect que nous lui connaissons. Aussi ne fut-ce qu’un amusement pour lui de trouver Georges de Blanchelande.

Ayant regardé pendant moins d’une minute dans une 30 lunette tout à fait simple, il dit au roi Loc;

— Roi Loc, celui que tu cherches est chez les Ondines,

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dans le manoir de cristal d’où l’on ne revient pas et dont les murs irisés confinent à ton royaume.

— Il y est? Qu’il y reste! s’écria le roi Loc en se frottant les mains. Je lui souhaite bien du plaisir.

5 Et, ayant embrassé le vieux Nur, il sortit du puits en éclatant de rire.

Tout le long de son chemin, il se tint le ventre pour rire à soa aise; son chef en branlait; sa barbe allait et venait sur son estomac. — Ha! ha! ha! ha! ha! ha! ha! — Les 10 petits hommes qui le rencontraient se mettaient à rire comme lui, par sympathie. En les voyant rire, les autres riaient aussi; ce rire gagna de proche en proche, en sorte que tout l’intérieur de la terre fut secoué par un hoquet extrêmement jovial. Ha! ha! ha! ha! ha! ha! ha! ha! 15 ha! ha! ha! ha! ha! ha! ha! ha!

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