DES FILLES DU LAC
ABEILLE 59
Elle sourit à l’enfant que les femmes lui amenaient et reposa longtemps sur lui ses yeux verts.
— Ami, lui dit-elle enfin, sois le bienvenu dans notre monde où toute peine te sera épargnée. Pour toi, ni lectures arides ni rudes exercices, rien de grossier qui rappelle 5 la terre et ses travaux, mais seulement les chansons, les danses et l’amitié des Ondines.
En effet, les femmes aux cheveux verts enseignèrent à l’enfant la musique, la valse et mille amusements. Elles se plaisaient à nouer sur son front les pétoncles dont s’étoi- 10 laient leurs chevelures. Mais lui, songeant à sa patrie, se mordait les poings dans son impatience.
Les années se passaient et Georges souhaitait avec une constante ardeur de revoir la terre, la rude terre que le soleü brûle, que la neige durcit, la terre natale où l’on 15 souffre, où l’on aime, la terre où il avait vu, où il voulait revoir Abeille. Cependant il devenait un grand garçon et un fin duvet lui dorait la lèvre. Le courage lui venant avec la barbe, il se présenta un jour devant la reine des Ondines et s’étant incliné lui dit: 20
— Madame, je viens, si vous daignez le permettre, prendre congé de vous; je retourne aux Clarides.
— Bel ami, répondit la reine en souriant, je ne puis vous accorder le congé que vous me demandez, car je vous garde en mon manoir de cristal pour faire de vous mon ami. 25
— Madame, reprit Georges, je me sens indigne d’un si grand honneur.
— C’est l’effet de votre courtoisie. Tout bon chevalier ne croit jamais avoir assez gagné l’amour de sa dame. D’ailleurs vous êtes bien jeune pour connaître encore tous 30 vos mérites. Sachez, bel ami, qu’on ne vous veut que du bien. Obéissez seulement à votre dame.
ANATOLE FRANCE
— Madame, j’aime Abeille des Clarides et je ne veux d’autre dame qu’elle.
La reine, très pâle, mais plus belle encore s’écria:
— Une fille mortelle, une grossière fille des hommes, S cette Abeille, comment pouvez- vous aimer cela?
— Je ne sais, mais je sais que je l’aime.
— C’est bon. Cela vous passera.
Et elle retint le jeune homme dans les déhces du manoir de cristal.
10 II ne savait pas ce que c’est qu’une femme et il ressemblait plus à Achille parmi les filles de Lycomède qu’à Tannhauser dans le bourg enchanté. C’est pourquoi il errait tristement le long des murs de l’immense palais, cherchant une issue pour fuir; mais il voyait de toutes 15 parts l’empire magnifique et muet des ondes fermer sa prison lumineuse. A travers les murs transparents il regardait s’épanouir les anémones de mer et le corail fleurir, tandis qu’au-dessus des madrépores délicats et des étincelants coquillages, les poissons de pourpre, d’azur et d’or 20 faisaient d’un coup de queue jaillir des étincelles. Ces merveilles ne le touchaient guère; mais, bercé par les chants délicieux des Ondines, il sentait peu à peu sa volonté se rompre, et toute son âme se détendre.
Il n’était plus que mollesse et qu’indifîérence, quand il 25 trouva par hasard dans une galerie du palais un vieux livre tout usé dans sa reliure de peau de truie, à grands clous de cuivre. Ce livre, recueilli d’un naufrage au milieu des mers, traitait de la chevalerie et des dames et on y trouvait contées tout au long les aventures des héros qui allèrent 30 par le monde combattant les géants, redressant les torts, protégeant les veuves et recueillant les orphelins pour l’amour de la justice et l’honneur de la beauté. Georges
ABEILLE
rougissait et pâlissait tour à tour d’admiration, de honte et de colère, au récit de ces belles aventures. Il n’y put tenir:
— Moi aussi, s’écria-t-il, je serai un bon chevalier; moi aussi j’irai par le monde punissant les méchants et secou- s rant les malheureux pour le bien des hommes et au nom de ma dame Abeille.
Alors, le cœur gonflé d’audace, il s’élança, l’épée nue, à travers les demeures de cristal. Les femmes blanches fuyaient et s’évanouissaient devant lui comme les lames lo argentées d’un lac. Seule, leur reine le vit venir sans trouble; elle attacha sur lui le regard froid de ses prunelles vertes.
Il court à elle, il lui crie:
— Romps le charme qui m’enveloppe. Ouvre-moi le 15
chemin de la terre. Je veux combattre au soleil comme un chevalier. Je veux retourner où l’on aime, où l’on souffre, où l’on lutte. Rends-moi la vraie vie et la vraie lumière. Rends-moi la vertu; sinon, je te tue, méchante femme ! 20
EUe secoua, pour dire non, la tête en souriant. Elle était belle et tranquille. Georges la frappa* de toutes ses forces ; mais son épée se brisa contre la poitrine étincelante de la reine des Ondines.
— Enfant ! dit-elle. 25
Et elle le fit enfermer dans un cachot qui formait au-
dessous du manoir une sorte d’entonnoir de cristal autour duquel les requins rôdaient en ouvrant leurs monstrueuses mâchoires armées d’une triple rangée de dents aiguës.
Et il semblait qu’à chaque effort ils devaient briser la mince 30 paroi de verre, en sorte qu’il n’était pas possible de dormir dans cet étrange cachot.
ANATOLE FRANCE
La pointe de cet entonnoir sous-marin reposait sur un fond rocheux qui servait de voûte à la caverne la plus lointaine et la moins explorée de l’empire des Nains.
Voilà ce que les deux petits hommes virent en une heure S aussi exactement que s’ils avaient suivi Georges tous les jours de sa vie. Le vieux Nur, après avoir déployé la scène du cachot dans toute sa tristesse, parla au roi Loc à peu près comme parlent les Savoyards quand ils ont montré la lanterne magique aux petits enfants, lo — Roi Loc, lui dit-il, je t’ai montré tout ce que tu voulais voir et, ta connaissance étant parfaite, je n’y puis rien ajouter. Je ne m’inquiète pas de savoir si ce que tu as vu t’a fait plaisir; il me suffit que ce soit la vérité. La science ne se soucie ni de plaire ni de déplaire. Elle est iS inhumaine. Ce n’est point elle, c’est la poésie qui charme et qui console. C’est pourquoi la poésie est plus nécessaire que la science. Roi Loc, va te faire chanter une chanson.
Le roi Loc sortit du puits sans prononcer une parole.