‹ Abeille et autres contes. With notes, direct-method exercises and vocabularyChapitre 26 sur 76 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Par lequel tout finit bien.

Le lendemain. Abeille, Georges et Francœur revêtirent les somptueux vêtements que les Nains leur avaient préparés, et ils se rendirent dans la salle des fêtes où le roi Loc, en habit d’empereur, vint bientôt les rejoindre comme ü 15 l’avait promis. Il était suivi de ses officiers portant des armes et des fourrures d’une sauvage magnificence et des casques sur lesquels s’agitaient des ailes de cygne. Les Nains, accourus en foule, entraient par les fenêtres, les soupiraux et les cheminées, et se coulaient sous les ban- 20 quettes.

Le roi Loc monta sur une table de pierre à une extrémité de laquelle étaient rangés des buires, des fiambeaux, des hanaps et des coupes d’or fin, d’un travail merveilleux.

Il fit signe à Abeille et à Georges d’approcher, et dit: 25

— Abeille, une loi de la nation des Nains veut qu’une étrangère reç«ie dans nos demeures soit fibre au bout de

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sept ans révolus. Vous avez passé sept années au milieu de nous, Abeille; et je serais un mauvais citoyen et un roi coupable si je vous retenais davantage. Mais avant de vous laisser aller, je veu.x, n’ayant pu vous épouser, vous S fiancer moi-même à celui que vous avez choisi. Je le fais avec joie, parce que je vous aime plus que moi-même et que ma peine, s’il m’en reste, est comme une petite ombre que votre bonheur efface. Abeille des Clarides, princesse des Nains, donnez-moi votre main; et vous, Georges de lo Blanchelande, donnez-moi la vôtre.

Ayant mis la main de Georges dans celle d’Abeille, le roi Loc se tourna vers le peuple et dit d’une voix forte:

— Petits hommes, mes enfants, vous êtes témoins que les deux qui sont là s’engagent l’un l’autre à s’épouser sur 15 la terre. Qu’ils y retournent ensemble et y fassent ensemble fleurir le courage, la modestie et la fidélité, comme les bons jardiniers font éclore les roses, les œillets et les pivoines.

A ces mots, les Nains poussèrent de grands cris, et, ne 20 sachant s’ils devaient se plaindre ou se réjouir, ils étaient agités de sentiments contraires. Le roi Loc se tourna de nouveau vers les fiancés, et, leur montrant les buires, les hanaps, toute la belle orfèvrerie:

— Voilà, leur dit-il, les présents des Nains. Recevez-les, 25 Abeille, ils vous rappelleront vos petits amis; cela est offert par eux et non par moi. Vous saurez tout à l’heure ce que je veux vous donner.

Il y eut un long silence. Le roi Loc contempla avec une expression magnifique de tendresse Abeille, dont la belle 30 tête radieuse s’inclinait, couronnée de roses, sur l’épaule du fiancé.

Puis il reprit de la sorte: •

ABEILLE

— Mes enfants, ce n’est pas assez de s’aimer beaucoup;

il faut encore se bien aimer. Un grand amour est bon, sans doute; un bel amour est meilleur. Que le vôtre ait autant de douceur que de force; que rien n’y manque, pas même l’indulgence, et qu’il s’y mêle un peu de pitié. Vous s êtes jeunes, beaux et bons; mais vous êtes hommes, et, par cela même, sujets à bien des misères. C’est pourquoi, s’il n’entre pas quelque pitié dans les sentiments que vous éprouvez l’un pour l’autre, ces sentiments ne seront pas appropriés à toutes les circonstances de votre vie corn- lo mune; ils seront comme des habits de fête qui ne garantissent point du vent et de la pluie. On n’aime sûrement que ceux qu’on aime jusque dans lems faiblesses et leurs pauvretés. Épargner, pardonner, consoler, voilà toute la science de l’amour. 15

Le roi Loc s’arrêta, saisi d’une émotion forte et douce. Puis il reprit:

— Mes enfants, soyez heureux; gardez votre bonheur, gardez-le bien.

Pendant qu’il parlait. Pic, Tad, Dig, Bob, Truc et Pau, 20 pendus au manteau blanc d’ Abeille, couvraient de baisers les bras nus et les mains de la jeune fille. Et ils la suppliaient de ne les point quitter. Alors le roi Loc tira de sa ceinture une bague dont le chaton jetait des gerbes de lumière. C’était la bague magique qui avait ouvert la 25 prison des Ondines. Il la passa au doigt d’AbeiUe et dit:

— Abeille, recevez de ma main cet anneau qui vous permettra d’entrer à toute heure, vous et votre mari, dans le royaume des Nains. Vous y serez reçus avec joie et aidés de toutes les manières. Enseignez, en retour, aux 30 enfants que vous aurez à ne point mépriser les petits hommes innocents et laborieux qui vivent sous la terre.

LES BLATTES

Ex SA première jeunesse, Buonamico Cristofani, Florentin, surnommé Buffalmacco pour son humeur joyeuse, fit son apprentissage dans l’atelier d’Andrea Tafi, peintre et mosaïste. Or le Tafi était un maître habüe. Étant allé à Venise alors qu’ApoUonius revêtait de ma- s saïques les murs de San Marco, ü avait surpris par ruse des secrets que les Grecs gardaient soigneusement.

De retour dans sa \-ille, il se rendit si fameux dans l’art de composer des tableaux par l’assemblage d’une infinité de petits carrés de verre diversement colorés, qu’il ne lo pouvait suffire aux demandes qu’on lui faisait de ces sortes d’ou\Tages et que, chaque jour, depuis matines jusqu’à vêpres, ü était occupé dans quelque église, sur un échafaud, à représenter le Christ mort ou le Christ dans sa gloire, les patriarches, les prophètes ou TTiistoire de Job 15 ou celle de Xoé. Et comme ü était jaloux aussi de peindre à la fresque, avec des couleurs broyées, dans la manière des Grecs, qui était alors la seule connue, ü ne prenait jamais de repos et n’en donnait jamais à ses apprentis.

Il avait coutume de leur dire: 20

— Ceux-là qui comme moi possèdent de beaux secrets et excellent dans leur art doivent avoir sans cesse l’esprit et le bras tendus à leurs entreprises, afin de gagner beaucoup d’argent et de laisser une longue mém.oire. Et si je ne m’épargne point la peine, tout xieux et cassé que 25 je suis, vous devez travailler à me servir de toutes vos forces, qui sont neuv'es, pleines et entières.

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Et pour que ses couleurs, ses pâtes de verre et ses enduits fussent préparés dès la pointe du jour, il obligeait ces jeunes garçons à se lever au milieu de la nuit. Or, rien n’était plus pénible à Buffalmacco, qui avait coutume 5 de souper longuement, et se plaisait à courir les rues à l’heure où tous les chats sont gris. Il se couchait tard et dormait de bon cœur, ayant, après tout, la conscience tranquille. Aussi, quand la voix aigre du Tafi le réveillait dans son premier somme, il se retournait sur lo l’oreiller et faisait la sourde oreille. Mais le maître ne se lassait point d’appeler. Au besoin, il entrait dans la chambre de l’apprenti et avait bientôt fait de tirer les couvertures et de verser le pot à eau sur la tête du dormeur.

15 Buffalmacco, rechignant et à demi chaussé, s’en allait broyer les couleurs dans l’atelier noir et froid, et il songeait, tout en broyant et maugréant, aux moyens d’éviter à l’avenir une si cruelle disgrâce. Il chercha longtemps sans rien trouver d’utile ni de bon, mais son esprit n’était point 20 stérile: il y germa, une fois, à la pointe du matin, une idée profitable.

Pour la mettre à exécution, Buffalmacco attendit le départ du maître. Dès qu’il fit jour, le Tafi, selon sa coutume, mit dans la poche de sa robe le flacon de vin de 25 Chianti et les trois œufs durs qui composaient son déjeuner ordinaire, et, ayant recommandé aux élèves de faire fondre les verres d’après les règles, et de prendre toute la peine possible, il s’en alla travailler dans cette église de San Giovanni qui est merveilleusement belle et 30 construite par un artifice admirable dans la manière des anciens. Il y exécutait alors des mosaïques représentant les Anges, les Archanges, les Chérubins, les Séraphins, les

LES BLATTES

Puissances, les Trônes et les Dominations; les principales actions de Dieu, depuis la création de la lumière jusqu’au déluge; l’histoire de Joseph et de ses douze frères, l’histoire de Jésus-Christ depuis le moment où il fut conçu jusqu’à son ascension au ciel, et la vie de Saint-Jean- 5 Baptiste. Comme il se donnait beaucoup de mal pour incruster les pâtes dans le ciment et pour les assembler artistement, il attendait de ce grand ouvrage et de cette multitude de figures profit et gloire. Donc, sitôt que le maître fut parti, Buffahnacco se hâta de 10 préparer l’entreprise qu’il avait conçue. Il descendit dans la cave qui, communiquant avec celle d’un boulanger, était pleine de blattes attirées là par l’odeur des sacs de farine. On sait que les blattes ou escarbots pullulent dans les boulangeries, dans les hôtelleries et dans les mou- 15 lins. Ce sont des insectes plats et puants, qui traînent gauchement sur de longues pattes velues leur carapace jaunâtre.

Le bon Buffahnacco sourit en les voyant cheminer comme, dans une joute enchantée, les écus minuscules 20 d’une foule de chevaliers nains.

— Oh ! oh ! se dit-il, ce sont des hannetons tristes. Ils n’aimaient point le printemps et Jupiter les a punis de leur apathie. Il les a condamnés à ramper dans l’ombre sous le poids de leurs ailes inutiles, enseignant par là 25 aux hommes à jouir de la vie dans la saison des amours.

Ainsi Buffalmacco se parlait à lui-même, car il était enclin, comme le reste des humains, à retrouver dans la nature le symbole de ses passions et de ses sentiments, qui étaient de boire, de se divertir avec des femmes de bien 30 et de dormir son content dans un lit chaud en hiver et frais en été.

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Mais comme il n’était pas descendu dans la cave pour y méditer sur les devises et les emblèmes, il accomplit bientôt ses desseins. Il prit deux douzaines de ces blattes, sans égard pour le sexe ni pour l’âge, et les mit dans un 5 sac qu’il avait apporté. Puis il alla cacher le sac sous son lit, et rentra dans l’atelier où ses camarades Bruno et Calandrino peignaient, sur les dessins du maître, le bon saint François recevant les stigmates, et devisaient des moyens d’endormir la jalousie de Memmi le savetier.

10 Buffalmacco, qui n’était pas moins habile, tant s’en faut, que ses deux camarades, monta à l’échelle et se mit à peindre les ailes du crucifix séraphique qui descendit du ciel pour faire au Bienheureux les cinq plaies amoureuses. Il eut soin de nuer le céleste plumage des plus fines teintes is de l’arc-en-ciel. Cet ouvrage l’occupa tout le jour et, quand le vieux Tafi revint de San Giovanni, il ne put s’empêcher de donner quelques louanges à son élève. Il lui en coûta, car l’âge et la richesse l’avaient rendu maussade et méprisant.

20 — Mes fils, dit-il aux apprentis, ces ailes sont colorées

avec assez d’éclat. Et Buffalmacco parviendrait très avant dans l’art de la peinture, s’il s’y appliquait plus obstinément. Mais il songe trop à faire la débauche. On ne vient à bout des grandes entreprises que par un labeur 25 opiniâtre. Et Calandrino, que voici, deviendrait, par son application, votre maître à tous, s’il n’était point un imbécile.

C’est de la sorte que le Tafi enseignait ses élèves avec une juste sévérité. Ayant parlé selon son cœur, il s’en 30 alla souper, dans la cuisine, d’un petit poisson salé; puis il monta dans sa chambre, se coucha dans son lit et ne tarda pas à ronfler. Cependant Buffalmacco fit son

LES BLATTES

tour accoutumé dans tous les lieux de la ville où l’on trouve du vin pour peu d’argent. Après quoi il regagna son logis une demi-heure environ avant le moment où le Tafi avait l’habitude de se réveiller. Il tira le sac de dessous son lit, prit les blattes une à une et leur attacha 5 sur le dos, au moyen d’une aiguille courte et fine, une petite chandelle de cire. A mesure qu’il allumait les chandelles, il lâchait les blattes dans la chambre. Ces bêtes sont assez stupides pour ne point sentir la douleur, ou du moins pour n’en point être étonnées. EUes se mirent à 10 cheminer sur le plancher, d’un pas que la sruprise et quelque vague crainte rendait un peu plus rapide que de coutume. Et bientôt elles se mirent à décrire des cercles, non parce que cette figure, comme dit Platon, est parfaite, mais par l’effet de l’instinct qui pousse les insectes à 15 tourner en rond, pour échapper à tout danger inconnu. Buffalmacco, de son ht où il s’était jeté, les regardait faire et s’applaudissait de son artifice. Et vraiment rien n’était merveilleux comme ces feux imitant en petit l’harmonie des sphères, telle qu’eUe est représentée par 20 Aristote et par ses commentateurs. On ne voyait point les blattes, mais seulement les lumières qu’elles portaient, et qui semblaient des lumières vivantes. Au moment où ces lumières formaient dans l’obscurité de la chambre plus de cycles et d’épicycles que Ptolémée et les Arabes 25 n’en observèrent jamais en suivant la marche des planètes, la voix du Tafi s’éleva, aigrie par la pituite et par la colère.

— Buffalmacco ! Buffalmacco ! criait le bonhomme, en toussant et crachant, réveiUe-toi, Buffalmacco ! Debout, drôle ! Dans moins d’une heure, il fera grand jour. De- 30 bout, fainéant ! Si tu ne te lèves tout de suite, je vais te tirer hors des draps par les cheveux et les oreilles.

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C’était ainsi que le maître appelait chaque nuit son élève, dans le grand zèle qu’il avait pour la peinture et la mosaïque. Ne recevant pas de réponse, il chaussa ses chausses sans prendre le temps d’y entrer au-dessus du 5 genou et il s’en alla cahin-caha à la chambre de l’apprenti. C’est ce qu’attendait le bon Bufïalmacco. Au bruit que faisaient dans l’escalier les pas du vieux maître, l’apprenti tourna le nez contre le mur et feignit de dormir profondément. Et le Tafi criait sur les montées:

10 — Holà ! holà ! le beau dormeur, je saurai vous tirer de

vos rêves.

Ce disant, le Tafi poussa rudement la porte de la chambre.

Mais, voyant des feux qui couraient tout le long du iS plancher, il resta coi sur le palier et se mit à trembler de tous ses membres.

— Ce sont des diables, pensa-t-il, il n’en faut point douter. Ce sont des diables et de malins esprits. Ils cheminent avec quelque idée de la mathématique, en 20 quoi il m’apparaît que leur puissance est grande. Les démons sont portés à haïr les peintres qui les représentent sous une forme hideuse, au rebours des anges que nous figurons dans la gloire, ceints de l’auréole et soulevant leurs ailes éblouissantes. Ce malheureux garçon est en- 25 touré de diables et j’en compte mille, pour le moins, autour de son grabat. C’est, sans doute, qu’il aura fâché Lucifer lui-même, dont il fit quelque affreux portrait. Il n’est que trop probable que ces dix mille diablotins vont sauter sur lui et l’emporter tout vif en enfer. C’est sûrement la 30 fin qui l’attend. Hélas ! j’ai moi-même représenté, en mosaïque ou autrement, les diables sous une très vilaine apparence et ils ont quelque raison de m’en vouloir. . . , .

LES BLATTES

Il resta coi sur le palier et se mit à trembler

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Cette pensée redoubla, sa peur et, remontant ses chausses, il n’osa affronter les cent mille follets qu’il avait vus circulant avec des corps de feu, et descendit l’escalier de toute la vitesse de ses vieilles jambes. Buffalmacco riait sous ses draps. Il dormit cette fois jusqu’au jour, et depuis lors le maître n’osa plus l’aller réveiller.

LA CAUTION

De tous les marchands de Venise, Fabio Mutinelli était le plus exact à tenir ses engagements. Il se montrait libéral et magnifique en toute occasion et surtout à l’endroit des dames et des gens d’église. L’élégante probité de ses mœurs était célébrée dans toute la République, et s l’on admirait à San Zanipolo un autel d’or qu’il avait offert à sainte Catherine pour l’amour de la belle Catherine Manini, femme du sénateur Alesso Cornaro. Comme il était très riche, il avait beaucoup d’amis, à qui il donnait des fêtes et qu’il obligeait de sa bourse. Mais il fit de lo grandes pertes dans la guerre contre les Génois et dans les troubles de Naples. Il advint aussi que trente de ses navires furent capturés par les Uscoques ou périrent dans la mer. Le pape, à qui il avait prêté de grosses sommes d’argent, refusa d’en rien rendre. En sorte que le magni- 15 fique Fabio fut dépouillé en peu de temps de toutes ses richesses. Ayant vendu son palais et sa vaisselle pour payer ce qu’il devait, il se trouva dénué de tout. Mais habile, courageux, très entendu au négoce et dans la vigueur de l’âge, il ne songeait qu’à relever ses affaires. 20 Il fit beaucoup de calculs dans sa tête et estima que cinq cents ducats lui étaient nécessaires pour reprendre la mer et tenter de nouvelles entreprises dont il augurait un succès heureux et certain. Il demanda au seigneur Alesso Boutura, qui était le plus riche citoyen de la République, 25 de vouloir bien lui prêter ces cinq cents ducats. Mais le bon seigneur, estimant que, si l’audace procure les grands

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biens, la prudence seule les conseiA'e, refusa d’exposer une si grosse somme au péril de la mer et de la fortune. Fabio s’adressa ensuite au seigneur Andrea Morosini, qu’il avait autrefois obligé de toutes les manières.

5 — Très aimé Fabio, lui répondit Andrea, à d’autres

qu’à vous je prêterais volontiers cette somme. Je n’ai point d’attachement pour les pièces d’or et me conforme, sur ce point, aux maximes d’Horace le satirique. Mais votre amitié m’est chère, Fabio Mutinelli, et je risquerais lo de la perdre en vous prêtant de l’argent. Car, le plus souvent, le commerce du cœur va mal entre débiteur et créancier. J’en ai vu trop d’exemples.

Sur cette parole, le seigneur Andrea fit mine d’embrasser tendrement le marchand et lui ferma la porte au 15 nez.

Le lendemain, Fabio alla chez les banquiers lombards et florentins. Mais aucun ne consentit à lui prêter seulement vingt ducats sans caution. Il courut tout le jour de comptoir en comptoir. Partout on lui répondait:

20 — Seigneur Fabio, nous vous connaissons pour le

marchand le plus probe de la ville, et c’est à regret que nous vous refusons ce que vous demandez. Mais la bonne conduite des affaires l’exige.

Trois jours encore Fabio visita les banques et les fon- 25 daks sans trouver personne qui voulût lui prêter de l’argent. Et partout il recevait une mauvaise réponse et entendait des discours qui revenaient à celui-ci:

— ■ Vous avez eu grand tort de vendre votre vaisselle pour payer vos dettes. On prête à un homme endetté, 30 on ne prête pas à un homme dépouillé de meubles et de vaisselle.

Le cinquième jour, il poussa, de désespoir, jusqu’à la

LA CAUTION 95

Corte delle Galli, qu’on nomme aussi le Ghetto et qui est le quartier des juifs.

— Qui sait, se disait-il, si je n’obtiendrai pas d’un israélite ce que des chrétiens m’ont refusé?

Il s’achemina donc entre les rues San Geremia et San 5 Girolamo, dans un canal étroit et puant, dont chaque nuit, sur l’ordre du Sénat, l’entrée était barrée par des chaînes. Et, dans l’embarras de savoir à quel usurier il s’adresserait d’abord, il lui souvint d’avoir ouï parler d’un israélite nommé Eliézer, fils d’Eliézer Maimonide, qu’on 10 disait grandement riche et d’un esprit merveilleusement subtil. Donc, s’étant enquis de la maison de ce juif Eliézer, il y arrêta sa gondole. On voyait sur la porte une image du chandelier à sept branches, qu’il avait fait sculpter comme un signe d’espérance, en vue des jours 15 promis où le Temple renaîtrait de ses cendres.

Le marchand entra dans une salle éclairée par une lampe de cuivre dont les douze mèches fumaient. Le juif Eliézer s’y tenait assis devant ses balances. Les fenêtres de sa maison étaient murées parce qu’il était infidèle. 20

Eabio Mutinelli lui parla de cette manière:

— Eliézer, je t’ai plusieurs fois traité de chien et de païen renié. Il m’est arrivé, quand j’étais plus jeune et dans toute la fougue de l’âge, de jeter des pierres et de la boue aux gens qui passaient le long du Canal, une rouelle 25 jaune cousue sur l’épaule, en sorte que j’ai pu atteindre quelqu’un des tiens et toi-même. Je te le dis, non pour

te faire affront, mais par loyauté, dans le même moment que je viens te demander de me rendre un grand service. 30

Le juif leva tout droit en l’air son bras sec et noueux comme un cep de vigne'

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— Fabio Mutinelli, le Père qui est au ciel nous jugera l’un et l’autre. Quel service viens-tu me demander?

— Prête-moi cinq cents ducats pour une année.

— On ne prête pas sans caution. Tu l’as sans doute S appris des tiens. Quelle est ta caution?

— Il faut que tu saches, Eliézer, qu’il ne me reste pas un denier, pas une tasse d’or, pas un gobelet d’argent. Il ne me reste non plus un ami. Tous ont refusé de me rendre le service que je te demande. Je n’ai au monde lo que mon honneur de marchand et ma foi de chrétien. Je t’offre pour caution la sainte Vierge Marie et son divin Fils.

A cette réponse, le juif, inclinant la tête comme qui médite et pense, caressa durant quelques instants sa 15 longue barbe blanche. Puis:

— Fabio Mutinelli, mène-moi vers ta caution. Car il convient que le prêteur soit mis en présence de la caution qui lui est offerte.

— Tel est ton droit, répondit le marchand. Lève-toi 20 et viens.

Et il mena Eliézer à l’église deU’Orto, près de l’endroit dit le champ des Maures. Là, montrant la Madone qui, debout sur l’autel, le front ceint d’une couronne de pierreries, les épaules couvertes d’un manteau brodé d’or, 25 tenait entre ses bras l’enfant Jésus paré comme sa mère, le marchand dit au juif:

— Voilà ma caution.

Eliézer ayant regardé tour à tour, d’un œil subtil, le marchand chrétien, la Madone et l’Enfant, inclina la 30 tête et dit qu’il acceptait la caution. Il ramena Fabio dans sa maison et lui remit cinq cents ducats bien pesés:

— Ceci est à toi pour une année. Si dans un an,* jour

LA CAUTION

pour jour, tu ne m’as pas rendu la somme avec les intérêts au taux fixé par la loi de Venise et la coutume des Lombards, imagine toi-même, Fabio Mutinelli, ce que je penserai du marchand chrétien et de sa caution. 5

Fabio, sans perdre de temps, acheta des vaisseaux et les chargea de sel et de diverses autres marchandises qu’il vendit dans les villes de l’Adriatique à grand bénéfice. Puis, avec un nouveau chargement, il fit voile pour Constantinople où il acheta des tapis, des parfums, des plumes lo de paon, de l’ivoire et de l’ébène, qu’il fit échanger par ses commis, sur la côte de Dalmatie, contre des bois de construction qui, d’avance, lui étaient achetés par les Vénitiens. Par ce moyen, il décupla en six mois la somme ■qu’il avait reçue. 15

Mais un jour qu’il se divertissait en barque, sur le Bosphore, avec des femmes grecques, s’étant éloigné de la terre, il fut pris par des pirates et mené captif en Égypte. Par bonheur, son or et ses marchandises étaient en sûreté. Les pirates le vendirent à un seigneur sarrasin qui, lui 20 ayant fait mettre les fers aux pieds, l’envoya cultiver le blé, qui est très beau dans cette contrée. Fabio offrit à son maître de payer une grosse rançon, mais la fille du seigneur sarrasin, qui l’aimait et voulait ’l’amener à ce qu’elle désirait, dissuada son père de le délivrer à aucun 25 prix. N’attendant plus son salut que de lui-même, il lima ses fers avec les instruments qu’on lui donnait pour cultiver les champs, s’enfuit, gagna le Nil et se jeta dans une barque. Il atteignit ainsi la mer qui était proche, y fut errant plusieurs jours, et, au moment de mourir de 30 faim et de soif, fut recueilli par un navire espagnol qui allait à Gênes. Mais, après huit jours de navigation, ce

ANATOLE PRANCE

navire fut assailli par une tempête qui le rejeta sur la côte de Dalmatie. Près d’y aborder, il se brisa sur un écueil. Tout l’équipage fut noyé, et Fabio, soutenu par une cage à poulets, gagna à grand’peine le rivage. Il y 5 tomba inanimé et fut recueilli par une veuve assez belle, nommée Loreta, dont la maison se trouvait sur la côte. Cette dame l’y fit transporter, le coucha dans sa propre chambre, le veilla, lui donna tous ses soins.

Quand il revint à lui, il sentit le parfum des myrtes et lo des roses et vit de sa fenêtre un jardin qui descendait en étages jusqu’à la mer. Madame Loreta, debout à son chevet, prit sa viole et en joua tendrement.

Fabio, dans sa reconnaissance et son ravissement, lui baisa mille fois les mains. Il lui rendit grâce et lui fit 15 entendre qu’il était moins touché d’avoir recouvré la vie que de la devoir à une si belle personne.

Il se leva et alla se promener avec elle dans le jardin et, s’étant assis dans un bosquet de myrtes, il attira à soi la jeune veuve et lui marqua sa reconnaissance par mille 20 caresses.

Il la trouva sensible à ses soins et passa près d’elle quelques heures dans le ravissement; après quoi il devint soucieux et demanda à son hôtesse en quel mois et précisément en quel jour du mois ils se trouvaient.

25 Et quand elle le lui eut dit, il commença de gémir et de se lamenter, en songeant qu’il s’en fallait de vingtquatre heures qu’une année entière ne se fût accomplie depuis le jour qu’il avait reçu les cinq cents ducats du juif Eliézer. L’idée de manquer à sa promesse et d’exposer sa 30 caution aux reproches de l’israélite lui était intolérable. Madame Loreta lui ayant demandé la cause de son désespoir, il la lui fit connaître. Et comme elle était d’une

LA CAUTION

grande piété et très dévote à la sainte Mère de Dieu, elle s’affligea avec lui. La difficulté n’était pas de trouver les cinq cents ducats. Il y avait dans la ville voisine un banquier qui gardait depuis six mois une pareille somme à la disposition de Fabio. Mais aller de la côte de Dal- s matie à Venise en vingt-quatre heures, sur une mer démontée et par des vents contraires, il n’y fallait pas songer.

— Ayons d’abord la somme, dit Fabio.

Et quand un serviteur de son hôtesse la lui eut apportée, le noble marchand fit amener une barque tout lo proche le rivage; il y mit les sacs contenant les ducats, puis il alla quérir dans l’oratoire de Madame Loreta une image de la Vierge avec l’enfant Jésus, qui était de bois de cèdre, et bien vénérable. Il la posa dans la nacelle, près du gouvernail, et lui dit : 15

— Madame, vous êtes ma caution. Il faut que le juif Eliézer soit payé demain. Il y va de mon honneur et du vôtre. Madame, et du bon renom de Votre Fils.

Ce qu’un pécheur rnortel, comme je suis, ne peut faire, vous l’accomplirez sûrement, pure Etoile de la mer, vous 20 dont le sein nourrit Celui qui marchait sur les eaux. Portez cet argent au juif Eliézer, dans le Ghetto de Venise, afin que les Israélites ne disent pas que vous êtes une mauvaise caution.

Et, ayant mis la barque à flot, il ôta son chapeau et dit 25 bien doucement:

— Adieu, Madame !

La barque prit le large. Longtemps le marchand et la veuve la suivirent des yeux. La nuit tombait; un siUage de lumière était tracé sur la mer apaisée. 3c

Or, le lendemain, Eliézer, ayant ouvert sa porte, vit dans l’étroit canal du Ghetto une barque chargée de sacs

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et montée par une petite figure de bois noir, toute resplendissante des clartés de l’aube. La barque s’arrêta devant la maison où était sculpté le chandelier à sept branches. Le juif reconnut la Vierge Marie avec l’enfant 5 Jésus, caution du marchand chrétien.

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