‹ Abeille et autres contes. With notes, direct-method exercises and vocabularyChapitre 25 sur 76 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Où l’on raconte une périlleuse aventure.

Dès la nuit, quand tout fut endormi dans le manoir, Georges et Francœur se glissèrent dans la salle basse pour lo y chercher des armes. Là, sous les solives enfumées, lances, épées, dagues, espadons, couteaux de chasse, poignards brillaient ; tout ce qu’il faut pour tuer l’homme et le loup. Sous chaque poutre, une armure complète se tenait debout, dans une si ferme et si fière attitude qu’elle semis blait encore remplie de l’âme du brave homme qui l’avait revêtue jadis pour de grandes aventures. Et le gantelet pressait la lance entre dix doigts de fer, tandis que l’écu reposait sur les tassettes de la cuisse, comme pour enseigner que la prudence est nécessaire au courage et que l’e-x- 20 cellent homme de guerre est armé pour la défense aussi bien que pour l’attaque.

Georges choisit entre tant d’armures celle que le père d’Abeille avait portée jusques dans les îles d’Avalon et de Thulé. Il la ceignit avec l’aide de Francœur et il n’oublia 25 pas l’écu sur lequel était peint au naturel le soleil d’or des Clarides. Francœur revêtit à son tour la bonne vieille

cotte d’acier de son grand-père et se coiffa d’un bassinet hors d’usage auquel il ajouta une espèce de plumet, plumail ou plumeau miteux et dépenaillé. Il fit ce choix par fantaisie et pour avoir l’air réjouissant; car il estimait que la gaieté, bonne en toute rencontre, est particulièrement utile 5 là où il y a de grands dangers à courir.

S’étant ainsi armés, ils s’en allèrent, sous la lune, dans la campagne noire. Francœur avait attaché les chevaux à l’orée d’un petit bois, proche la poterne, où ils les trouvèrent qui mordaient l’écorce des arbustes; ces chevaux 10 étaient très vites, et il leur fallut moins d’une heure pour atteindre, au milieu de Follets et d’apparitions confuses, la montagne des Nains.

— Voici la grotte, dit Francœur.

Le maître et l’écuyer mirent pied à terre et s’engagèrent, 15 l’épée à la main, dans la caverne. Il fallait un grand courage pour tenter une pareille aventure. Mais Georges était amoureux et Francœur était fidèle. Et c’était le cas de dire avec le plus délicieux des poètes:

Que ne peut l’Amitié conduite par l’Amour? 20

Le maître et l’écuyer marchèrent dans les ténèbres pendant près d’une heure, après quoi ils virent une grande lumière dont ils furent étonnés. C’était un de ces météores dont nous savons que le royaume des Nains est éclairé.

A la lueur de cette clarté souterraine ils virent qu’ils 25 étaient au pied d’un antique château.

— Voilà, dit Georges, le château dont il faut nous emparer.

— Effectivement, répondit Francœur; mais souffrez que

je boive quelques gouttes de ce vin que j’ai emporté comme 30 une arme; car, tant vaut le vin, tant vaut l’homme, et tant

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vaut l’homme tant vaut la lance, et tant vaut la lance tant moins vaut l’ennemi.

Georges ne voyant âme qui vive, heurta rudement du pommeau de son épée la porte du château. Une petite 5 voix chevrotante lui fit lever la tête et il aperçut à l’une des fenêtres un très petit vieillard à longue barbe qui demanda:

— Qui êtes* vous?

— Georges de Blanchelande.

— Et que voulez- vous?

lo — Reprendre Abeille des Clarides, que vous retenez injustement dans votre taupinière, vilaines taupes que vous êtes!

Le nain disparut et de nouveau Georges se trouva seul avec Francœur qui lui dit:

iS — Monseigneur, je ne sais si j’exagère en déclarant que, dans votre réponse au Nain, vous n’avez peut-être pas épuisé toutes les séductions de l’éloquence la plus persuasive.

Francœur n’avait peur de rien, mais il était vieux; son 20 cœur était, comme son crâne, poli par l’âge, et il n’aimait pas qu’on fâchât les gens. Georges, au contraire, se démenait et poussait de grands cris:

— Vils habitants de la terre, taupes, blaireaux, loirs, furets et rats d’eau, ouvrez seulement cette porte et je vous 25 couperai les oreilles à tous !

Mais à peine avait-il parlé de la sorte que la porte de bronze du château s’ouvrit lentement d’elle-même, sans qu’on pût voir qui en poussait les énormes battants.

Georges eut peur, et pourtant il franchit cette porte 30 mystérieuse parce que son courage était encore plus grand que sa peur. Entré dans la cour, il vit à toutes les fenêtres, dans toutes les galeries, sur tous les toits, sur tous les

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pîgnons, dans la lanterne et jusque sur les tuyaux de cheminées des Nains armés d’arcs et d’arbalètes.

Il entendit la porte de bronze se refermer sur lui et une grêle de flèches commença à tomber dru sur sa tête et sur ses épaules. Pour la seconde fois il eut grand’peur et pour 5 la seconde fois il surmonta sa peur.

L’écu au bras, l’épée au poing, il monte les degrés, quand tout à coup il aperçoit, debout sur la plus haute marche, dans un calme auguste, un Nain majestueux, portant le sceptre d’or, la couronne royale et le manteau de pourpre. 10 Et il reconnaît en ce Nain le petit homme qui l’avait délivré de la prison de verre. Alors il se jette à ses pieds et lui dit en pleurant:

— O mon bienfaiteur, qui êtes-vous? Êtes-vous donc de

ceux qui m’ont pris Abeille que j’aime? 15

— Je suis le roi Loc, répondit le Nain. J’ai gardé Abeille près de moi pour lui enseigner les secrets des Nains. Enfant, vous tombez dans mon royaume comme la grêle dans un verger en fleurs. Mais les Nains, moins faibles que les hommes, ne s’irritent point comme eux. 20 Je suis trop au-dessus de vous par l’intelligence pour ressentir quelque colère de vos actes, quels qu’ils puissent être. De toutes les supériorités que j’ai sur vous il en est une que je garderai jalousement: c’est celle de la justice.

Je vais faire venir Abeille et je lui demanderai si elle veut 25 vous suivre. Je ferai cela, non parce que vous le voulez, mais parce que je le dois.

Il se fit un grand silence, et Abeille parut en robe blanche, ses blonds cheveux épars. Sitôt qu’elle vit Georges, elle courut se jeter dans ses bras, et elle pressa 30 de toutes ses forces la poitrine de fer du chevalier.

Alors le roi Loc lui dit:

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— Abeille, est-il vrai que voilà l’homme que vous voulez épouser?

— Il est vrai, très vrai, que le voilà, petit roi Loc, répondit Abeille. Voyez tous, petits hommes, comme je ris 5 et comme je suis heureuse.

Et elle se mit à pleurer. Ses larmes coulaient sur la joue de Georges, et c’étaient des larmes de bonheur; elle y mêlait des éclats de rire et mille mots charmants qui n’avaient point de sens, pareils à ceux que bégayent les lo petits enfants. Elle ne songeait pas que la vue de son bonheur pouvait attrister le cœur du roi Loc.

— Ma bien-aimée, lui dit Georges, je vous retrouve telle que je le désirais: la plus belle et la meilleure des créatures. Vous m’aimez! Grâce au ciel, vous m’aimez! is Mais, Abeille, n’aimez-vous point aussi un peu le roi Loc qui m’a tiré de la prison de verre où les Ondines me gardaient loin de vous?

Abeille se tourna vers le roi Loc:

— Petit roi Loc, tu as fait cela! s’écria-t-elle; tu m’ai- 20 mais et tu as délivré celui que j’aimais et qui m’aimait . . .

Elle n’en put dire davantage et tomba à genoux, la tête dans ses mains.

Tous les petits hommes, témoins de cette scène, répandaient des larmes sur leurs arbalètes. Seul, le roi Loc 25 gardait un visage tranquille. Abeille, lui découvrant tant de grandeur et de bonté, se sentait pour lui l’amour d’une fille pour son père. Elle saisit la main de son amant et dit:

— Georges, je vous aime; Georges, Dieu sait combien 30 je vous aime. Mais comment quitter le petit roi Loc?

— Holà ! vous êtes tous deux mes prisonniers, s’écria le roi Loc d’une voix terrible.

ABEILLE

Il avait pris une voix terrible en manière d’amusement et pour faire une bonne plaisanterie. Mais, en réalité, il n’était point en colère. Francœur s’approcha de lui en mettant un genou en terre.

— Sire, lui dit-il, qu’il plaise à Votre Majesté de me faire 5 partager la captivité des maîtres que je sers !

Abeille, le reconnaissant, lui dit:

— C’est vous, mon bon Francœur; j’ai joie à vous re¬

voir. Vous avez un bien vilain panache. Dites-moi, avezvous fait de nouvelles chansons? 10

Et le roi Loc les emmena tous trois dîner.

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