‹ Abeille et autres contes. With notes, direct-method exercises and vocabularyChapitre 28 sur 76 · IIS · texte numérisé non relu

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Une petite personne assise sur le dos du livre

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Heureux de connaître la personne à qui j’avais affaire, j’essayai de rassembler mes idées pour luifadre^ser un compliment respectueux. J’eusse éprouvé quelque satisfaction, je le confesse, à lui parler doctement du rôle de ses S pareilles, tant dans les races saxonne et germanique, que dans l’Occident latin. Une telle dissertation était dans ma pensée une façon ingénieuse de remercier cette dame d’être apparue à un vieil érudit, contrairement à l’usage constant de ses semblables qui ne se montrent qu’aux 10 enfants naïfs et aux villageois incultes.

Pour être fée, on n’en est pas moins femme, me disais-je, et puisque madame Récamier, ainsi que je l’ouïs dire à J.-J. Ampère, comptait pour quelque chose l’impression que produisait sa beauté sur les petits ramoneurs, la 15 dame surnaturelle qui est assise sur la Chronique de Nurenberg sera sans doute flattée d’entendre un érudit la traiter doctement comme une médaille, im sceau, une fibule ou un jeton. Mais cette entreprise, qui coûtait beaucoup à ma timidité, me devint vraiment impossible, 20 quand je vis la dame de la Chronique tirer vivement d’une aumônière, qu’elle portait au côté, des noisettes plus petites que je n’en vis jamais, en briser les coquilles entre ses dents et me les jeter au nez, tandis qu’elle croquait l’amande avec la gravité d’un enfant 25 qui tette.

En une telle conjoncture, je fis ce qu’exigeait la dignité de la science, je me tus. Mais les coquilles m’ayant causé un chatouillement pénible, je portai la main à mon nez et je constatai alors, à ma grande surprise, que mes lu- 30 nettes en chevauchaient l’extrémité et que je voyais la dame non à travers, mais par-dessus les verres, chose incompréhensible, puisque mes yeux, usés sur les vieux

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textes, ne distinguent pas sans besicles un melon d’une carafe, placés tous deux au bout de mon nez.

Ce nez, remarquable par sa masse, sa forme et sa coloration, attira légitimement l’attention de la fée, car elle saisit ma plume d’oie, qui s’élevait comme un panache s au-dessus de l’encrier, et elle promena sur mon nez les barbes de cette plume. J’eus parfois, en compagnie, l’occasion de me prêter aux espiègleries innocentes des jeunes demoiselles qui, m’associant à leurs jeux, m’offraient leur joue à baiser à travers un dossier de chaise ou m’invi- 10 taient à éteindre une bougie qu’elles élevaient tout à coup hors de la portée de mon souffle. Mais jusque-là aucune personne du sexe ne m’avait soumis à des caprices aussi familiers que de m’agacer les narines avec les barbes de ma propre plume. Je me rappelai heureusement une 15 maxime de feu mon grand-père, qui avait coutume de dire que tout est permis aux dames, et que tout ce qui vient d’elles est grâce et faveur. Je reçus donc comme faveur et grâce les coquilles des noisettes et les barbes de la plume, et j’essayai de sourire. Bien plus ! je pris la 20 parole :

— Madame, dis-je avec politesse et dignité, vous accordez l’honneur de votre visite, non à un morveux ni à un rustre, mais bien à un bibliothécaire assez heureux pour vous connaître et qui sait que jadis vous emmêliez 25 dans les crèches les crins de la jument, buviez le lait dans les jattes écumeuses, couliez des graines à gratter dans le dos des aïeules, faisiez pétiller l’âtre aux nez des bonnes gens et, pour tout dire, mettiez le désordre et la gaieté dans la maison. Vous pouvez vous vanter, de plus, d’avoir, le 30 soir, dans les bois, fait les plus jolies peurs du monde aux couples attardés. Mais je vous croyais évanouie à jamais

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depuis trois siècles au moins. Se peut-il, madame, qu’on vous voie en ce temps de chemins de fer et de télégraphes ? Ma concierge, qui fut nourrice en son temps, ne sait pas votre histoire, et mon petit voisin, que sa bonne mouche S encore, affirme que vous n’existez point.

— Qu’en dites-vous? s’écria-t-elle d’une voix argentine, en se campant dans sa petite taille royale d’une façon cavalière et en fouettant comme un hippogriffe le dos de la Chronique de Nurenberg.

lo — Je ne sais, lui répondis-je, en me frottant les yeux.

Cette réponse, empreinte d’un scepticisme profondément scientifique, fit sur mon interlocutrice le plus déplorable effet.

— Monsieur Sylvestre Bonnard, me dit-elle, vous n’êtes 15 qu’un cuistre. Je m’en étais toujours doutée. Le plus petit des marmots qui vont par les chemins avec un pan de chemise à la fente de leur culotte me connaît mieux que tous les gens à lunettes de vos Instituts et de vos Académies. Savoir n’est rien, imaginer est tout. Rien n’existe 20 que ce qu’on imagine. Je suis imaginaire. C’est exister cela, je pense ! On me rêve et je parais ! Tout n’est que rêve, et, puisque personne ne rêve de vous. Sylvestre Bonnard, c’est vous qui n’existez pas. Je charme le monde; je suis partout, sur un rayon de lune, dans le 25 frisson d’une source cachée, dans le feuillage mouvant qui chante, dans les blanches vapeurs qui montent, chaque matin, du creux des prairies, au milieu des bruyères roses, partout !... On me voit, on m’aime. On soupire, on frissonne sur la trace légère de mes pas qui font chanter 30 les feuilles mortes. Je fais sourire les petits enfants, je donne de l’esprit aux plus épaisses nourrices. Penchée sur les berceaux, je lutine, je console et j’endors, et vous

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doutez que j’existe ! Sylvestre Bonnard, votre chaude douillette recouvre le cuir d’un âne.

Elle se tut; l’indignation gonflait ses fines narines et, tandis que j’admirais, malgré mon dépit, la colère héroïque de cette petite personne, elle promena ma plume 5 dans l’encrier, comme un aviron dans un lac, et me la jeta au nez le bec en avant.

Je me frottai le visage que je sentis tout mouillé d’encre. Elle avait disparu. Ma lampe s’était éteinte; un rayon de lune traversait la vitre et descendait sur la Chronique 10 de Nurenberg. Un vent frais, qui s’était élevé sans que je m’en aperçusse, faisait voler plumes, papiers et pains à cacheter. Ma table était toute tachée d’encre. 'J’avais laissé ma fenêtre entr’ouverte pendant l’orage. Quelle imprudence ! 15

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En ce temps-là, Foulques, comte d’Anjou, de Touraine et de Mayenne, roi de Jérusalem, prit d’assaut Césarée de Philippes, qui était l’ancienne ville de Dan, située à l’une des extrémités de son royaume. Il rebâtit le château 5 de Bersabée, qui était à l’autre extrémité, et rétablit ainsi dans son entier le royaume de David et de Salomon, qui s’étendait, dit l’Écriture, de Dan à Bersabée.

La garde du château de Bersabée fut confiée aux chevaliers de Saint- Jean de Jérusalem, érigés en ordre militaire lo environ trente ans auparavant, sous le règne de Baudouin I®''. Or, au nombre de ces chevaliers étaient trois frères de l’illustre maison d’Eppes, en Picardie, dont l’aîné se nommait le chevalier d’Eppes, le second le chevalier de Marchais, et le plus jeune le chevalier aux armes blanches. 15 M“® d’Eppes, leur mère, possédait de grandes et belles terres dans le pays de Laon. Mais ils avaient pris la croix du pèlerin et porté dans la terre sanctifiée par le sang de Jésus la bannière d’Eppes aux alérions d’or. Et parce que leur prudence et leur courage étaient connus, 20 Foulques d’Anjou leur avait désigné pour poste le château de Bersabée qui, situé à seize milles d’Ascalon, était sans cesse menacé par les Sarrasins.

En effet, Ascalon, ancienne ville des Philistins, était au pouvoir du calife d’Égjpte, qui y envoyait quatre fois 25 l’an, par terre ou par mer, des armes, des vivres et des troupes fraîches. La population de cette ville était nom-

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breuse et toute guerrière. Chaque enfant mâle recevait dès sa naissance, sur le trésor du calife, la paye d’un soldat en campagne. La garnison, composée de soldats très farouches, faisait des sorties fréquentes.

Un jour, les trois fils de d’Eppes, tandis qu’ils che- 5 vauchaient à quelque distance du château de Bersabée, furent surpris par une troupe de cavaliers sarrasins, et, malgré leur résistance opiniâtre, ils furent pris et conduits au Caire.

Le calife s’y trouvait alors. Ayant appris que les trois 10 prisonniers chrétiens étaient d’une extraordinaire beauté, il fut curieux de les voir et il les fit amener dans le jardin où il prenait le frais, sous des buissons de roses, au murmure des fontaines. Les fils de d’Eppes passaient de toute la tête les turbans de leurs gardiens; leurs épaules 15 étaient très larges, et le calife reconnut qu’on lui ^vait fait un rapport fidèle. Voulant s’assurer s’ils avaient autant d’esprit que de beauté, il leur posa plusieurs questions auxquelles ils répondirent avec une sagesse et une modestie dont il fut charmé. Mais il n’en laissa rien pa- 20 raître; il affecta au contraire de renvoyer les prisonniers avec dédain et il ordonna qu’ils fussent enchaînés dans un cachot obscur.

Son dessein était de les réduire, par de mauvais traitements, à abjurer la religion du Christ et à embrasser le 25 culte de l’idole Mahom, auquel il était attaché comme sont tous les sarrasins. C’est pourquoi il fit enchaîner les trois chevaliers dans un cachot sur lequel passait le fleuve Nil.

Puis il leur fit dire par un de ses vizirs qu’il leur donne- 30 rait un palais avec des jardins, des armes précieuses, un cheval syrien tout sellé et des esclaves très belles,

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jouant de la guitare, s’ils consentaient à adorer l’idole Mahom.

Certains des voyageurs, qui ont été interrogés, affirment que les mécréants sarrasins n’élèvent point de figures à la 5 ressemblance de Mahom. S’ils disent vrai, il faut entendre que le calife fit des promesses aux chevaliers à condition d’obéir à la loi de Mahom, et cela ne change rien à la vérité du récit.

Quand le vizir eut dit ce que le calife offrait et à quelles lo conditions, le chevalier d’Eppes songea aux jardins pleins d’eaux vives et soupira; le chevalier de Marchais songea aux belles esclaves et demeura rêveur; le chevalier aux armes blanches songea au cheval syrien et aux lames de Damas, et un grand cri jaillit comme une flamme de sa 15 poitrine. Mais tous trois repoussèrent les présents du calife..

En vain le gardien de la prison, qui était un vieillard abondant en discours, leur conta les plus beaux apologues arabes pour leur persuader de quitter la foi chrétienne; 20 ils ne se laissèrent pas séduire par des contes ingénieux, non plus que par l’exemple d’un baron normand qui, s’étant fait adorateur de Mahom, vivait à Smyrne de fruits confits.

Par tout ce qu’on lui rapportait de leur constance, le 25 calife vit bien que les trois fils de M“® d’Eppes ne viendraient à la religion sarrasine ni par la peur des supplices ni par l’appât des richesses et des voluptés. Il se flatta de les y amener par la dialectique. Il leur envoya dans leur cachot les plus savants docteurs arabes qui leur 30 tenaient chaque jour les raisonnements les plus subtils. Ces docteurs connaissaient Aristote; ils excellaient dans la mathématique, dans la médecine et dans l’astronomie.

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Les trois fils de d’Eppes ignoraient l’astronomie, la médecine, la mathématique et les ouvrages d’Aristote, mais ils savaient par cœur le pater et plusieurs belles prières. C’est pourquoi les savants arabes ne purent les convaincre et se retirèrent pleins de confusion. 5

Le calife, qui était d’un caractère obstiné, ne se tint pas pour vaincu avec Aristote et les docteurs. Il eut recours à un artifice dont il se promettait le meilleur succès. Sachez que ce calife avait une fille jeune, belle et bien faite, musicienne et raisonnant plus subtilement 10 que les docteurs. Elle se nommait Ismérie. Son père ■* lui donna l’ordre de revêtir ses plus riches vêtements, de s’oindre d’huiles balsamiques et de visiter les trois chevaliers dans leur prison.

« Allez, ma fille, lui dit-il. Déployez toutes vos grâces, 15 employez tous vos charmes pour gagner ces chrétiens. » Donc, la princesse Ismérie se montra aux trois fils de d’Eppes. Ils furent éblouis à sa vue. Elle parla. Sa bouche était plus redoutable que ses discours. Ils admiraient une si belle personne ; ils la redoutaient bien plus 20 qu’ils n’avaient redouté le vizir et les docteurs, et, pour qu’elle ne changeât point leurs cœurs, ils résolurent de changer le sien.

« Enseignons-lui la vérité, qu’elle est digne d’entendre, dit le chevalier d’Eppes à ses frères. Bien que moins 25 habile à discourir qu’à manier la lance, nous trouverons peut-être des raisons convenables, avec l’aide de Notre- Seigneur Jésus-Christ, qui a dit à ses apôtres: « Si vous avez à rendre témoignage de moi, ne vous préoccupez point de ce que vous aurez à dire. Je mettrai moi-même 30 sur vos lèvres des paroles pleines de sagesse. »

Les deux frères approuvèrent la parole de l’aîné, et

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aussitôt ils travaillèrent tous trois à instruire la fille du calife dans la religion chrétienne.

Ils lui exposèrent la doctrine avec les miracles et les prophéties. Ils lui parlèrent notamment de la très sainte S Vierge Marie, à qui ils avaient une dévotion particulière, et ils contèrent les miracles qu’elle avait accomplis dans toute la chrétienté et spécialement dans le pays de Laon. Ce qu’ils dirent de la reine des cieux parut si remarquable à la jeune Ismérie qu’elle demanda si elle ne pourrait lo pas voir cette Vierge en image, telle qu’elle est représentée dans les temples des chrétiens. Les trois chevaliers répondirent qu’ils n’avaient dans leur prison aucune image de cette sorte, mais que, si on leur apportait du bois ils s’efforceraient d’y tailler une figure à l’exemple des bons iS imagiers de leur pays.

Ils parlaient de la sorte emportés par le zèle du cœur. Mais lorsque la princesse Ismérie leur eut fait apporter une bille de bois, avec un ciseau et un maillet, ils se trouvèrent fort empêchés: l’art de tailler une image qui 20 semble vivre et respirer ne s’acquiert que par de longues études. Le bois ne se laissait même pas entamer. Il faut dire que c’était le tronc d’un de ces arbres qui viennent du paradis terrestre et que le Nil apporte dans ses eaux jusqu’aux rives d’Égypte.

25 Les trois fils de M“® d’Eppes s’endormirent devant le bloc sans avoir pu seulement le dégrossir.

A leur réveil, ils furent bien surpris de voir que leur tâche était achevée, et que l’image de la Vierge brillait dans le cachot d’un éclat suave et merveilleux. Devant 30 eux, Notre-Dame était assise sur un trône, tenant son enfant divin dans ses bras. Les trois fils de M“® d’Eppes n’avaient jamais vu, de Laon à Soissons, un si bel ouvrage

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L’image de la Vierge brillait dans le cachot

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de sculpture. Cette Vierge était taillée dans le bois apporté par la princesse Ismérie, et ce bois était noir pour exprimer les ténèbres épaisses qui enveloppaient encore l’âme de la fille du calife. Mais il était environné d’une 5 lumière céleste, en signe que la lumière dissiperait ces ombres funestes. Et ceci est à méditer que ce bois, venant du séjour d’Êve, était noirci par le péché de la première femme, mais que la figure de la Sainte Vierge y paraissait resplendissante, parce que la faute d’Eve a été rachetée lo par celle à qui l’Ange a dit Ave. De telles idées, peu accessibles aux hommes d’aujourd’hui, étaient aisément sensibles aux religieux qui méditaient danç les cloîtres et dans les déserts.

A la vue de cette image merveilleuse, les trois frères 15 se récrièrent à la fois, et chacun demanda aux deux autres comment ils avaient pu accomplir en une nuit un si prodigieux travail. Mais tous trois jurèrent avec un grand serment qu’ils n’y avaient point de part. Et il n’était pas vraisemblable, en effet, qu’aucun d’eux eût été assez 20 habile pour achever si rapidement une tâche si difficile.

Il est donc croyable que cette image fut taillée par les anges ou, plus vraisemblablement, par la bienheureuse Vierge Marie elle-même, à qui les trois fils de M™® d’Eppes avaient une dévotion spéciale et qu’ils avaient invoquée 25 en cette occasion. Quand la princesse Ismérie revint à la prison, voyant la Vierge radieuse et noire, elle pleura et elle adora. Tout soudain, elle fut désabusée de la fausse religion de Mahomet et convertie à la foi de Jésus- Christ. Et les trois fils de M“® d’Eppes, augurant alors 30 que de cette image viendrait leur délivrance, l’appelèrent leur Dame de Liesse, c’est-à-dire de joie.

Cependant, le calife demandait chaque jour à sa fille

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si la conversion des trois chevaliers s’achevait heureusement, et la princesse Ismérie répondait avec prudence qu’il restait encore de ce côté quelques progrès à faire. EUe parlait de la sorte pour qu’il lui fût permis de retourner à la prison des chevaliers. Mais elle était déjà s résolue à assurer leur évasion et à fuir avec eux.

Quand tout fut préparé pour l’exécution de ce dessein, la fille du calife prit les pierreries et les joyaux qu’elle put trouver dans le palais, et sortit de nuit, par une porte dérobée du jardin. 10

Pour juger favorablement la conduite de la princesse, il faut considérer que son père était sarrasin et mécréant, et ne point ignorer que les joyaux qu’elle emportait devaient plus tard servir à élever le sanctuaire de Notre- Dame de Liesse. Chargée de ces joyaux, Ismérie alla 15 délivrer les prisonniers et les conduisit au bord du Nil, où il se trouva un batelier pour les passer tous quatre sur l’autre rive. Ils s’y endormirent. A leur réveil, les trois chevaliers virent la cathédrale de Laon sur la montagne et tout le pays laonnais. Ils y avaient été transportés 20 miraculeusement pendant la nuit avec la princesse Ismérie.

La Vierge Noire était avec eux: c’est elle qui les avait conduits. Au lieu où elle toucha la terre jaillit une source qui guérit de la fièvre.

Les chevaliers furent contents de revoir la fumée de 25 leur toit et madame leur mère toute chenue qui pleurait de joie à leur vue. Instruite de ce qu’était la belle sarrasine qu’ils amenaient, la dame d’Eppes voulut lui servir de mère et la tenir sur les fonts du baptême. Mais, quand la princesse Ismérie chercha sa Vierge Noire au bord de 30 la source, elle ne l’y trouva plus. La statue s’en était allée toute seule à deux cents pas de là. Ismérie l’y dé-

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couvrit et voulut la prendre dans ses bras, mais elle ne put pas même la soulever. La Vierge Noire marquait, en se faisant si lourde, qu’elle voulait qu’on bâtît son église sur cet emplacement. C’est à quoi servirent les S joyaux du calife. Ismérie reçut le baptême.

Les trois chevaliers prirent femme et vécurent pieusement le reste de leurs jours. La princesse Ismérie se retira dans un couvent où elle donna l’exemple de toutes les vertus. On montre encore aujourd’hui, dans l’église lo de Notre-Dame de Liesse, son image sculptée et peinte au-dessus du jubé. Quant à la Vierge Noire, après avoir accompli de nombreux miracles, elle fut brûlée par les patriotes en 1793, à l’exception d’un seul morceau, qui fut miraculeusement préservé.

LES CONTES DE MAMAN

— Je n’ai pas d’imagination, disait maman.

Elle disait n’en pas avoir, parce qu’elle croyait qu’il n’y avait d’imagination qu’à faire des romans, et elle ne savait pas qu’elle avait une espèce d’imagination rare et charmante qui ne s’exprimait pas par des phrases. Ma- s man était une dame ménagère tout occupée de soins domestiques. Elle avait une imagination qui animait et colorait son humble ménage. Elle avait le don de faire vivre et parler la poêle et la marmite, le couteau et la fourchette, le torchon et le fer à repasser; elle était au- lo dedans d’elle-même un fabuliste ingénu. Elle me faisait des contes pour m’amuser, et comme elle se sentait incapable de rien imaginer, elle les faisait sur les images que j’avais.

Voici quelques-uns de ses récits. J’y ai gardé autant 15 que j’ai pu sa manière, qui était excellente.

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