CHAPITRE I
Qui traite de la figure de la terre et sert d’introduction.
La mer recouvre aujourd’hui le sol où fut le duché des Clarides. Nul vestige de la ville et du château. Mais on dit qu’à une Ueue au large, on voit, par les temps cahnes, d’énormes troncs d’arbres debout au fond de l’eau. Un endroit du rivage qui sert de poste aux douaniers se nomme 5 encore en ce temps-ci l’Échoppe-du-Tailleur. Il est extrêmement probable que ce nom est un souvenir d’un certain maître Jean dont il est parlé dans notre récit. La mer, qui gagne tous les ans de ce côté, recouvrira bientôt ce heu si singuhèrement nommé. 10
De tels changements sont dans la nature des choses. Les montagnes s’affaissent dans le cours des âges; le fond de la mer se soulève au contraire et porte jusqu’à la région des nuées et des glaces les coquillages et les madrépores.
Rien ne dure. La figure des terres et des mers change 15 sans cesse. Seul le souvenir des âmes et des formes traverse les âges et nous rend présent ce qui n’était plus depuis longtemps.
En vous parlant des Clarides, c’est vers un passé très ancien que je veux vous ramener. Je commence: 20
La comtesse de Blanchelande, ayant mis sur ses cheveux d’or un chaperon noir brodé de perles . . .
ANATOLE FRANCE
Mais, avant d’aller plus avant, je supplie les personnes graves de ne point me lire. Ceci n’est pas écrit pour elles. Ceci n’est point écrit pour les âmes raisonnables qui méprisent les bagatelles et veulent qu’on les instruise tou- S jours. Je n’ose offrir cette histoire qu’aux gens qui veulent bien qu’on les amuse et dont l’esprit est jeune et joue parfois. Ceux à qui suffisent des amusements pleins d’innocence me liront seuls jusqu’au bout. Je les prie, ceux-là, de faire connaître mon Abeille à leurs enfants, s’ils en ont lo de petits. Je souhaite que ce récit plaise aux jeunes garçons et aux jeunes filles; mais, à vrai dire, je n’ose l’espérer. Il est trop frivole pour eux et bon seulement pour les enfants du vieux temps. J’ai une johe petite voisine de neuf ans dont j’ai examiné l’autre jour la bibüothèque 15 particulière. J’y ai trouvé beaucoup de hvres sur le microscope et les zoophytes, ainsi que plusieurs romans scientifiques. J’ouvris un de ces derniers et je tombai sur ces lignes: « La sèche. Sepia officinalis, est un mollusque céphalopode dont le corps contient un organe spongieux 20 à trame de chitine associé à du carbonate de chaux. » Ma jolie petite voisine trouve ce roman très intéressant. Je la supplie, si elle ne veut pas me faire mourir de honte, de ne jamais hre l’histoire à! Abeille.