CHAPITRE II
Où l’on voit ce que la rose blanche annonce à la comtesse de Blanchelande.
Ayant mis sur ses cheveux d’or un chaperon noir brodé 25 de perles et noué à sa taille les cordelières des veuves, la comtesse de Blanchelande entra dans l’oratoire où elle
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avait coutume de prier chaque jour pour l’âme de son mari, tué en combat singulier par un géant d’Irlande.
Ce jour-là, elle vit une rose blanche sur le coussin de son prie-Dieu: à cette vue, elle pâlit; son regard se voila; elle renversa la tête et se tordit les mains. Car elle savait s que lorsqu’une comtesse de Blanchelande doit mourir, elle trouve une rose blanche sur son prie-Dieu.
Connaissant par là que son heure était venue de quitter ce monde où elle avait été en si peu de jours épouse, mère et veuve, eUe alla dans la chambre où son fils Georges dor- lo mait sous la garde des servantes. Il avait trois ans; ses longs cils faisaient une ombre charmante sur ses joues, et sa bouche ressemblait à une fleur. En le voyant si petit et si beau, elle se mit à pleurer.
— Mon petit enfant, lui dit-elle d’une voix éteinte, mon 15 cher petit enfant, tu ne m’auras pas connue et mon image va s’effacer à jamais de tes doux yeux. Pourtant je t’ai nourri de mon lait, afin d’être vraiment ta mère, et j’ai refusé pour l’amour de toi la main des meilleurs chevaliers. 20
Ce disant, elle baisa un médaillon où étaient son portrait et une boucle de ses cheveux, et elle le passa au cou de son fils. Alors une larme de la mère tomba sur la joue de l’enfant, qui s’agita dans son berceau et se frotta les paupières avec ses petits poings. Mais la comtesse dé- 25 tourna la tête et s’échappa de la chambre. Comment deux yeux qui allaient s’éteindre eussent-ils supporté l’éclat de deux yeux adorés où l’esprit commençait à poindre?
Elle fit seller un cheval, et, suivie de son écuyer Francœur, eUe se rendit au château des Clarides. 30
La duchesse des Clarides embrassa la comtesse de Blanchelande ;
ANATOLE FRANCE
— Ma belle, quelle bonne fortune vous amène?
— La fortune qui m’amène n’est point bonne; écoutezmoi, amie. Nous fûmes mariées à peu d’années de distance et nous devînmes veuves par semblable aventure.
S Car en ce temps de chevalerie, les meilleurs périssent les premiers, et ü faut être moine pour vivre longtemps. Quand vous devîntes mère, je l’étais depuis deu.x ans. Votre fille Abeille est belle comme le jour et mon petit Georges est sans méchanceté. Je vous aime et vous lo m’aimez. Or, apprenez que j’ai trouvé une rose blanche sur le coussin de mon prie-Dieu. Je vais mourir: je vous laisse mon fils.
La duchesse n’ignorait pas ce que la rose blanche annonce aux dames de Blanchelande. Elle se mit à pleurer 15 et elle promit, au milieu des larmes, d’élever Abeille et Georges comme frère et sœur, et de ne rien donner à l’un sans que l’autre en eût la moitié.
Alors se tenant embrassées, les deux femmes approchèrent du berceau où, sous de légers rideaux bleus comme 20 le ciel, dormait la petite Abeille, qui, sans ouvrir les yeux, agita ses petits bras. Et, comme elle écartait les doigts, on voyait sortir de chaque manche cinq petits rayons roses.
— Il la défendra, dit la mère de Georges.
25 — Et elle l’aimera, répondit la mère d’Abeille.
— Elle l’aimera, répéta une petite voix claire que la duchesse reconnut pour celle d’un Esprit logé depuis longtemps sous une pierre du foyer.
A son retour au manoir, la dame de Blanchelande distri- 30 bua ses bijoux à ses femmes et, s’étant fait oindre d’essences parfumées et habiller de ses plus beaux vêtements afin d’honorer ce corps qui doit ressusciter au jour du juge-
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ment dernier, elle se coucha sur son lit et s’endormit pour ne plus s’éveiller.