‹ Abélard (volume 2)Chapitre 12 sur 25 · II · texte numérisé non relu

II

« pris et cru que par le petit nombre ou par les plus « grands des sages , » est le Dietjt inconnu y Incerti Judœa Dei, dit Lucain. C'eat le Dieu caché de l'Écriture , le Dieu inconnu de l'autel d'Athènes, le même, ce semble , que cet autel de la Miséricorde, où ne s'offrait pas d'autre sacrifice que celui des brachmânes, le sacrifice de la prière et des larmes, l'autel dont parle Stace :

Nulli concessa potentum Ara Deûm , mitis posuit clementia sedem.

« Que répondront à tout cela les professeuirs de

« dialectique , s'ils veulent discuter par raisonne-

« ment ce que leurs principaux docteurs affirment

w ne pouvoir être expliqué ? Ils se moqueront de leurs

« docteurs , pour n'avoir pas tu la vérité que Dieu

wleur inspirait, vérité que ceux-ci font profession

« de ne pouvoir exposer en dissertant , tenant pour

« plus vénérable ce qui surpasse davantage la portée

«de l'intelligence humaine. Ils ne rougissent pas

« de déclarer qu'ils entendaient et même disaient

H bien des choses*, qu'ils professaient enfin des vé-

« rites qu'ils ne pouvaient démontrer; et même ils

«se plaisaient tellement dans cette obscurité que,

ttnv» les choses qu'ils auraient pu démontrer, ils

. (( étendaient le voile littéral , pour que la vérité dé-

({ couverte et nue ne fût pas méprisée à cause de la

<v facilité de la comprendre. » Les déesses d'Eleusis

apparurent une nuit au philosophe Numenius , en

•habit de courtisanes, et se plaignirent qu'il les eût

arrachées du sanctuaire de la pudeur, parce qu'il

avai^donné l'interprétation de leurs mystères. « Oh !

(( plût à Dieu qu# ceux qui s'affichent pour philoso- « phes fussent, même en songe, détournés de leur (( présomptioç, at qu'op les vît cesser de nier Texi- « stence de rinconrpréhensible majesté du Dieu suce prême, parce qu'ils ne l'entendent pas discuter « avec une parfaite évidence* ! »

Mais voici l'objection : Que sert de dire une vérité qu'on ne peut expliquer? et voici la réponse: Lorsqu'on entend, touchant Dieu, quelque chose que l'on ne comprend pas , l'auditeur est excité à l'inquisition; « l'inquisition enfante l'intelligence, si « la dévotion l'accompagne, » Aux uns a été donnée la grâce de dire, aux autres celle de comprendre. En attendant, et tant que la raison ne se dévoile pas, l'autorité doit suffire. « Il faut s'en tenir à la maxime ((Connue : ce qui est admis par tous, par le plus (( grand nombre , ou par les doctes , ne doit pas être « contredit. 11 est do^c salutaire de croire ce qu'on (( ne peut expliquer, d'autant que ce que l'infirmité (( humaine peut démontrer n'est pas grand'chose, et (( qu'il ne faut point appeler foi l'adhésion que nous ((arrache l'évidence rationnelle. Nul mérite auprès « de Dieu , quand on ne croit pas à Dieu , mais à de ((petits arguments qui trompent souvent, et qui ((peuvent à peine être saisis, même quand il^ sont «raisonnables*.»

La dernière objection des dialecticiens, c'estqn'il faut repousser une foi qui ne peut être défendM,

' Id., ibid., p. 1254.— Le songe de Numenius est raconté par Macrobe. ( Somn. Scip.y 1. 1, c. ii. )

* Id., ibid.f p. 1355. — Ce passage est en contradiction av0e ce qu'il a dit dans riotroduction, l. II, p. 1054 et 1058. Voyez au précédeitt chapitre, p. 301 et 206.

faute de raisons évidentes pour la soutenir. Mais nous leur demanderons ce qu'ils pensent de leurs maîtres qui ont enseigné cette foi. « Nous tenons « du seul Boèce tout que nous savons de Tart de « l'argumentation en usage aujourd'hui, et c'est de « lui que nous avons appris tout ce qui fait la force du « raisonnement. Nous savons que c'est encore lui « qui a disserté sur le dogme de la Trinité, exacte- « ment et philosophiquement, en se conformant à la « classification des dix catégories \ Accuseront-ils « le maître même de la raison , et diront-ils qu'il « s'est égaré dans l'argumentation, celui de qui ils « font gloire de l'avoir apprise? Quoi ? le maître n'aura « pas aperçu Ce qu'aperçoivent ses disciples ! il n'aura (( pas vu par quelles raisons on peut infirmer ce qu'il « soutenait! Je pardonne à leur impudence; qu'ils « nous enlèvent ce qu'ils voudront, ceux qui ne sacc vent point épargner leurs maîtres, pourvu qu'ils « ne troublent pas la foi des simples , et que par les « lacs des sophismes où déjà ils sont eux-mêmes « enveloppés , ils n'entraînent pas les autres dans la « fosse où ils sont tombés. Pour éviter un tel danger, « il ne reste qu'à demander à Dieu un remède contre « la contagion ; qu'il brise les machines de guerre « de ceux qui s'efforcent de détruire son temple par (( les coups redoublés du bélier de leurs argu- (( ments.

«Mais enfin, puisque l'importunité de ces quece relieurs ne peut être réprimée par l'autorité ni des a saints , ni des philosophes , et qu'il faut absolu-

* On a vu qu'il est douteux que ces ouvrages thcologiques soient de Boèce. (€. i,p. 160.)

«ment leur résister par le raisonnement humain, « nous avons résolu de répondre aux fous suivant la u folie, et de pulvériser leurs attaques par les moyens « qui leur servent à nous attaquer \ »

Ici Abélard, rentrant peut-être plus complètement dans sa vraie pensée, reyient à l'idée qu'il faut prendre aux incrédules leurs armes, et les confondre par leurs propres arguments. « Si cette obscurité si « profonde aveugle notre raison , qui se signale plus « par la religion que par le génie, et si à tant de reif cherches des plus subtiles, notre petitesse ne suffit a pas ou succombe vaincue, que nos adversaires « n'imaginent point pour cela d'incriminer ou de (( censurer notre foi , qui n'en vaudrait pas moins en « elle-même, quand un homme aurait faibli dans la « discussion. Que personne ne m'impute à présomp- « tion d'avoir entrepris ce que je n'aurai pas atcom- « pli ; mais qu'il pardonne à une intention pieuse « qui suffit auprès de Dieu , si l'habileté fait défaut. « Tout ce que nous exposerons sur cette haute phi- « losophie, nous professons que c'est une ombre et « non la vérité, une certaine ressemblance et non la « chose même. Quel est le vrai? Dieu le saura. Quel « est le vraisemblable et le plus conforme aux rai- « sons philosophiques? je pense que je le dirai. En « cela, si mes fautes veulent que je m'écarte de la pen- (( sée et du langage catholiques, qu'il me pardonne, . « celui qui juge des œuvres par l'intention , prêt que ((je suis toujours à donner toute satisfaction en effa- (( çant où corrigeant tout ce qui sera mal dit, lors-

* TAeo/. r/ir., p. 125fi.

K qu'un fidèle m'aura redressé par la vertu de la rai-

i< son ou l'autorité de TÉcriture*. »

III. La trinité des personnes qui sont en Dieu, est un seul Dieu ^* « La religion de la foi chrétienne tient (( invariablement, croit salutàirement^ affirme con- « stamment» professe sincèrement que le Dieu un est « trois personnes, le Père, et le Fils, et le Saintce Esprit, un seul dieu et non plusieurs dieux, un « seul créateur de toutes choses visibles et invisi-

a blés jin en tout, sauf en ce point, la distinc-

• tion des personnes. » Elles ne sont pas trois dieux ni trois seigneurs, mais trois personnes, dont chacune n'est aucune des deux autres, quoique chacune eoit Dieu tout entier* La substance des trois personnes, ou la substance de Dieu , est donc simple et un^i c'est une essence indivise, une puissance, une majesté, une gloire, une raison, une opération ; en un mot, la seule exception à l'unité divine est dans la différence des propriétés; celle d'une personne ne peut jamais être transportée dans une autre, car elle ne serait plus propriété , mais communauté.

Certaines choses sont dites de Dieu qui ne .peuvent être entendues que d'une des personnes et non de plusieurs. Quand on dit que Dieu est inengendré, cela ne peut s'entendre que du Père, car le Saint- Esprit, qui n'est pas engendré, n'est pas pour eela inengendré. Ce qui n'est pas juste n'est pas nécessairement injuste; exemple, une pierre ou un^br#.

* Id», ibid., p. 1256-1258. Ceci est repris du prologue de flotroductioD, p. 974. — Voy. ci-de88U8, p. 185.

• Theol. Chr., 1. Ul, p. 1258-1170.

Certaines cjioses peuvent être dites de Dieu qui s'appliquent soit collectivement, soit séparément, à toutes les personnes ou à chacune; ainsi Dieu, Seigneur, Créateur, Tout-Puissant, Éternel, etc., cela peut se dire de toute la Trinité et de chaque |>ersonne de la Trinité. Certaines. dioses ne peuvent se dire que des trois ensemble, ainsi le nom même de Trinité : Dieu est la Trinité , Dieu est père; le Père n'est pas la Trinité , Trinité est le nom propre des trois ensemble. Enfin il y a un nom, un seul qui convient à chacune d'elles, mais non à toutes ensemble, c'est le nom même de personne; il convient à toutef, mais séparément et non simultanément.

Dans cette trinité des personnes, aucune n'est substantiellement différente des deux autres, aucune n'en est numériquement séparée ; chacune est différente de chaque autre seulement par la propriété, non, encore une fois, dissemblable substantiellement ou numériquement, comme le croit Arius. Ainsi le Père n'est pas autre chose (aliud) que le Fils ou le Saint-Esprit 5 ni le Fils que le Saint- Esprit; il n'est pas autre chose en nature, mais il est autre (alius) en personne : celui-ci n'est pas celui-là, mais il est ce qu'est celui-là. Socrate est différent numériquement de Platon, c'est-à-dire qu*il est autre par la distinction de l'essence propre, mais il n'est pas autre chose, c'est-à-dire qu'il n'est pas substantiellement différent, puisque tous deux sont de même nature , quant à la communauté de l'espèce,: l'un et l'autre est homme.

w Rien n'est en Dieu qui ne soit Dieu. » Car tout ce qui existe dans la nature ou est éternel, et c'est

Dieu, ou a commencé, et vient de Dieu; hors de là, il n'y a que le péché et l'idole, qui sont nos œuvres et non les œuvres de Dieu. La sagesse, la puissance qui sont en Dieu sont Dieu même. Si l'on prétend que les qualités de Dieu soient en lui , sans être ni lui ni créées par lui, mais qu'elles demeurent éternellement en lui ou sont coéternelles à la divine substance dans laquelle elles sont, nous demanderons si elles sont en Dieu substantiellement ou accidentellement. Si elles y sont substantiellement, elles constituent la substance de Dieu, elles ^nt alors antérieures (priores) à Dieu, comme la raison est dite antérieure (prier) à l'homme, étant sa forme constitutive. Ainsi, par exemple, le Dieu sage serait constitué par la substance de la divinité et la sagesse, il serait un tout composé de matière et de forme , il aurait un principe. Si, au contraire, les qualités lui appartiennent accidentellement. Dieu est sujet aux accidents, proposition condamnée par tous les philosophes et tous les catholiques. L'accident peut être ou ne pas être, il est mxUabley amissible, il dépend de l'altérabilité du sujet; on peut dire qu'il est la forme d'une chose corruptible; comment serait-il compatible avec la nature divine? Ija sagesse ne pouvant être en Dieu une forme ni substantielle ni accidentelle, il reste qu'elle est Dieu, et de même la puissance, et de même les autres attributs.

Dieu n'est une substance qu'autant que c'est une substance unique, incomparable, au delà ou audessus de la substance; de même, les propriétés qui sont dans cette substance ne peuvent être régu-

DE LA THÉOLOGIE D*ABÉLARD. 2Si

lièrement appelées formes ni accidents , et elles n'ont d'autre effet que la distinction des personnes; et cette différence n'est pas celle de la personne de Socrate à celle de Platon, les trois personnes n'ayant qu'une essence , tandis que Socrate et Platon n'ont pas la même essence ou la même substance essentielle. Grande et subtile distinction ; il faut que ridentlté d'une substance unique, l'unité indivisible de l'essence , ne fasse pas obstacle à la diversité des personnes, et ne nous conduise pas à l'erreur de Sabellius; il faut que la diversité des personnes ne soit pas un empêchement à l'unité de la substance, et ne nous jette pas dans l'erreur d'Arius.

On ne voit pas bien comment Abélard conciliera ces idées générales avec Tattribution de la puissance au Père , de la sagesse au Fils , de l'amour au Saint -^Esprit, et aucun théologien qui adopte en tout ou en partie cette répartition ne nous a paru clair et conséquent. Abélard ne l'abandonne pourtant pas, et il présente même d'une manière spécieuse la réserve d'une part éminente dans la puissance en faveur du Père, car les autres attributions ne sont pas contestées. Tout ce qui concerne la puissance est, dit-il, attribué au Père; d'abord la création est tirée du néant, et le Père crée par son Verbe, non le Verbe par le Père; c'est le Père qui donne pqus* voir etmission, c'est lui qui envoie le Fils(Galat., iv, 4) de qui il est écrit qu'il s'est rendu obéissant à son Père (Phil., ii, 8). Dans ses souffrances, c'est le Père que le Fils invoque, et il parle toujours de son pouvoir comme d'un don que le Père lui a fait. Quant îi la sagesse dans le Fils, elle est nommée

textuellement dans l'Écriture. Saint Jean dit aussi que le Père a donné tout jugement au Fils (v, 22), et le Verbe est le Logos y et k Logos est la raison, dit saint Augustin ^ Que la distribution dés dons de Dieu appartienne au Saint-Esprit, c'est ce qu'on lit partout; à lui donc tout ce qui vient de la bonté. Ainsi la distinction des trois propriétés se justifie. M Le dialecticien peut être le même que l'orateur , « mais son attribut comme orateur n'est pas le même « que comme dialecticien ". »

Si nous n'avions. crainte de fatiguer le lecteur des redites nécessaires de l'argumentation scolastique, il y aurait ici une controverse merveilleuse de subtilité à dérouler devant lui ; mais il faudrait la donner tout entière, car elle brille surtout par les détails, par cette méthode minutieuse qui ne néglige aucune des formes successives du raisonnement, qui poursuit la même pensée sous toutes les expressions possibles de la science. La grandeur manque à cette discussion, mais non la rigueur, la sagacité, l'opiniâtreté; les mathématiques seules offrent des exemples analogues , parce qu'elles ont seules une langue comparable et supérieure encore comme instrument d'analyse à la langue systématique des péripatéticiens du moyen âge.

Nous renonçons à donner, même par échantillons, cette controverse , qui , sérieuse pour le fond , semblerait puérile de forme; mais nous devons dire qu'elle nous paraît embrasser tout l'ensemble des objections élevées de tout temps contre le dogme par les

* Quofêt. LXXXIU, c. TLvr, ■ Th. ar., p. 1809-1311.

adversaires du christianisme. Quinze de ces objections attaquent la Trinité au nom de l'unité; huit , la Trinité admise , sont dirigées contre l'unité ; toutes reviennent à cette argumentation : La Trinité est nominale ou réelle. Nominale, elle n'est qu'une notion arbitraire ; autant de noms peuvent être donnés à la divinité, autant elle devrait compter de personnes, et il est étrange que des noms, accidents passagers des langues humaines, constituent des choses éternelles. Réelle, la Trinité est la triplicité de substance, car l'unité de substance est la condition de toute réalité : trois personnes réelles ne peuvent être consubstantielles. Que devient alors l'unité de Dieu? Trois personnes sont trois choses ; dire qu'elles sont semblables, c'est dire qu'elles diffèrent en quelque chose, et sî elles diffèrent, l'unité numérique de l'essence est impossible. La question qu'Abélard résume ainsi, Grégoire de Nazianze la posait dans ces vers :

ïl(ùç Y) /xovàç rptaÇcr' , yi rptaç iraXtv ÉviÇer'; (XI, d^ VU. sua.)

4bélard a raison de dire que toute la difficulté scientifique de ces objections est celle de concevoir la diversité des personnes, sans leur assigner aucun des modes de différence admis par les philosophes; mais il ajoute aussitôt que la nature singulière de la divinité doit bien exiger un langage singulier. Platon n'ose dire ce que c^est que Dieu , la sagesse incarnée seule l'a dit : « Dieu est esprit. » (Jean, iv, 24.) Mais c'est un esprit auprès duquel tout autre est corporel et grossier. Nos docteurs, « qui ramènent « tout à la logique , » n'ont pas même osé mettre

286 LIVRE lïl.

Dieu au nombre des choses , à peu près par le même scrupule qui décidait Platon à insérer entre nulle substance et quelque substance , entre le néant et les réalités actuelles, son Hyle^ cet être informe, matière universelle qui n'est aucun être et d'où tous les êtres sont pris, materiay mater rerum. Aux difficultés de la science humaine, il y a donc une première réponse générale dans cette parole de saint Jean : « Ce qui est de la terre parle de la terre. » ( m , 31 . ) Souvenez-vous que , comme votre science , votre langage est terrestre. Les maîtres n'osent faire de Dieu ni une substance ni aucune chose; essayez donc , après cela , de concilier la divinité et vos dix catégories , ou plutôt distinguez profondément l'incréé du créé, et tâchez d'avoir deux langages.

N'imitez pas cependant ces hérétiques d'hier, théologiens en titre, qui, du haut de la chaire enseignante , annoncent que Dieu ne peut être Père, Fils ou Saint-Esprit accidentellement, et que les propriétés des personnes sont nécessairement réelles en dehors de son essence, si l'on ne veut que la Trinité s'évanouisse. 11 ne faut pas chercher une différence plus grande entre Dieu le Père et Dieu le Fils qu'entre un homme père de celui-ci et le même homme fils de celui-là. S'il est vrai qu'en Dieu tout est Dieu , ce n'est que relativement qu'il peut porter un autre nom que Dieu. Les propriétés des personnes sont donc des relations. Ce que signifie la distinction des personnes, c'est que par disjonction on dit Dieu le Père, Dieu le Fils, Dieu Saint-Esprit; c'est une distinction relative, ce sont des noms relatifs; seulement il ne s'agit point de relation à une

autre personne. Le terme auquel le premier terme est relatif manque, ou plutôt les relations de Dieu sont à Dieu même : le Père est père de Dieu, le Fils fils de Dieu, le Saint-Esprit procède de Dieu; aussi la théologie appelle-t-elle les relations relations intérictires de la divinité \

Les trois personnes ne sont pas nécessairement trois êtres, trois choses, tria y* cette expression synthétique la trinité des personnes n'emporte pas une division nécessaire de ses éléments, pas plus que le vingt et unième n'est séparément le vingtième et le premier^ pas plus que la demi-maison n'est divisément la maison et la demie y pas plus que le verbe fait chair n'est fait ou créé. Dieu est trois en ce sens qu'il est triple de propriété ou de définition j il n'est multiple qu'en personnes, c'est-à-dire en propriétés personnelles. La similitude entre les personnes n'entraîne aucune distinction substantielle. Pourquoi ne tiendrait-on pour semblables que des choses qui diffèrent numériquement? Pourquoi celles qui ne sont distinctes que parles propriétés, n'admettraient-elles pas un rapport de similitude? La proposition et la conclusion sont choses semblables sous plusieurs rapports, et cependant elles ne sont pas choses séparées numériquement; elles ne sont pas deux choses, puisque une conclusion est à la fois conclusion et proposition.

* « OppoQunt Deuin non esse très persouasnisi etiam tria. » (Theol, C/tr., I. IV, p. 1^92.) La réponse à cette objection repose sur une différence entre très et tria, conforme également au langage dialectique ( car tria, c^est 1res res, tandis que très se rapporte à personœ ) et au texte de TËvangile : xàt owTOt oî T/seîç 2v si7t , leg trois sont un, unum. ( 1 Ep. de Jean, V, 7. ) Mais par malheur en grec zpsU ne peut se rapporter à personnes , Tzpôv^anx,

286 LIVRE m.

Mais ou dit que^ d'une part, chacune des trois personnes est Dieu, essence divine; que, d'une autre part, aucune d'elles n'est Tune des deux autres, et Ton conclut qu'elles sont plusieurs dieux ou plusieurs essences divines. 11 faut répondre en contestant ce passage du singulier au pluriel. Socrate est le frère d'un homme, Platon est le frère d'un autre; Socrate et Platon sont-ils frères? Deux hommes sont chacun une intelligence; Tintelligence est-elle donc plusieurs choses et non pas une chose ? Chaque être a sa durée, ou dure son temps; y a-t-il donc des temps différents? Le temps n'est-il pas unique? Tous les membres d'un homme font un homme, de tous ces membres on peut dire : c'est un homme; coupez une main, l'homme reste, mais ne se double pas, il n'y a toujours qu'un homme. D'où vient donc que parce que chaque personne de la Trinité est Dieu, les trois personnes feraient trois dieux? Un homme qui sait trois arts est trois artistes, et non trois hommes. Tout dépend donc de l'idée qu'on se fait de la différence qui constitue chaque personne. 11 est enseigné que c'est une différence de définition > non d'essence. L'honnête et Tutile ne sont pas la nlême chose, ils se définissent différemment, quoique l'honnête soit utile. L'orateur et le grammairien ne sont pas identiques , quoique la même essence soit le sujet du grammairien et de l'orateur. Ainsi le Père et le Fils sont différents avec la même substance; l'un n'est pas l'autre pour cela. Si l'on dit quelquefois le Pire est le Fils^ cela signifie que le Fils est Dieu comme le Père, mais non qu'il soit par les propriétés le même que (idem quod) le Père. Sans

doute il ne faut pas trop s'attacher aux termes; «"encore faut-il que les termes soient catholiques.... (c On ne doit point forcer les expressions figuratives « qui ne sont point prises dans le sens propre, ni les (( pousser au delà de ce que prescrit l'usage et l' autoce rite. » De ce quon dit que Dieu ne connaît pas les méchants, doit-on conclure que Dieu ne connaît pas tout? Ces mots : JT adore la croix, signifient-ils que j'adore un bois insensible? Transportés des créatures au créateur, les noms de père et de fils acquièrent une signification spéciale, expriment une relation qui n'a point sa pareille. Quand on parle de Digu, la plus grande discrétion, c'est-à-dire le plus grand effort de discernement, est nécessaire. Gardons-nous des expressions qui pourraient, contre les paroles d'Athanase , conduire à la confusion des personnes, neque confundentes personas. En vain invoquerait-on la règle du syllogisme : Tout ce qui s'affirme du prédicat s'affirme du sujet, ou bien si A est B et que B soit C , A est C; il faudrait donc l'entendre comme si , dès qu'une chose est dite d'une autre chose, tout propre du prédicat était propre du sujet, et admettre par exemple que si cet homme est ce corps , comme ce corps est ce qui ne s'anéantit pas, cet homme est ce qui ne s'anéantit pas. Les distinctions du bon sens doivent présider à l'emploi des règles de l'art. ^

La relation qui constitue la propriété de chacune des trois personnes, a quelque chose de mystérieux; elle ne rentre pas exactement dans les cadres de la science, elle ne peut donc être exprimée que par des similitudes , sub quadam pia similitudinis umbra. Les

comparaisons sont permises ^ mais il faut s'en défier, aussi les voyoni-nous employées dans cet ouvrage ^^ avec beaucoup de réserve. Celle du sceau d'airain fait place à une comparaison prise d'une image de cire, et c'est avec brièveté et précisio» ^ju'Abélard en use pour expliquer, en quelque manière, la génération du Fils, Comme l'image de cire est de la cire (ex cera)j comme l'espèce est du genre, la sagesse ' divine , étant une certaine puissance , estde la puissance divine {eœ potentia); et en ce sens l'homme est la même chose que l'animal, Timage de cire la même chose que la cire, mais sans réciprocité. Semblablement, le Fils est de la même substance que le Père, la sagesse est essentiellement puissance, mais il n'y a pas identité absolue. La sagesse est comme une pa^rtie de la puissance; il faut dire comme une partie, parce que Dieu est indivisible. Le Fils est du Père comme la sagesse est de la puissance, voilà la génération. Quel mode de génération? Le Père ou la puissance est-il matière, cause, principe, antécédent quelconque du Fils ou de la sagesse? Nulle de ces expressions ne doit être prise au propre ; la matière est assujettie à la forme, mais non pas Dieu; la cause suppose l'effet, et le Fils n'est point un effet; le principe, l'origine, ne s'applique point à un être éternel qui a dit de lui-même : Principium qui et loquor vobis (Johan., viii, 25); rien en Dieu ne peut être l'antécédent de Dieu même *. Aucune

* Tout ceci est <l'uQe orthodoxie plus rigoureuse que PÉglise luéme uc l'exige. Plus d'un Père a, sans encourir aucune censure , employé des expressions quWbélard s'interdit» et il cite ici même, en les désapprouvant, des paroles de saint Augustin qui conduiraient aisément à l'hcrcsie, par

priorité d'essence non plus que de dignité n'est possible entre les personnes divines. Lf Père n'est point d'mi autre ni par un autre, tandis que le Fils est *du Père et par le Père; mais cette différence ne ' constitue aucune supériorité. La génération ne constitue aucune priorité , parce qu'elle ne suppose aucune succession. Dieu, en engendrant le Fils, ne s'enjendre pas lui-même et n'engendre pas un autre Dieu que fui ; lîiais c'est un acte de génération éternelle : le Fils çst engendré toujours (gtgnitur)^ et toujours il est engendré (genitus est); les relations des personnes de la Trinité sont coéternelles *. Resterait à examiner ce que c'est qu'être d'un autre, par un autre, esse ab alioy si cela ne veut pas dire avoir ua autre pour cause, principe ou matière, ou tout au moins si cela n'exprime pas la génération d'une substance détachée ^'une autre substance; mais c'est là précisément ce qu'Abélard ne discute pas. Il affirme, et c'est tout. 11 pose les expressions reçues, consacrées, et s'abstient de les définir à fond. Ce parti pouvait être le plus sage , mais bien plus sage encore il eût été de dire sans commentaire et comme axiome , non de la raison , mais de la foi : n Jésusce Christ est le fils de Dieu et il est Dieu. »

Abélard ne s'en est pas tenu là; TÉglise ne s'en tient pas là. Elle analyse les termes, et elle explique

exemple que le père est la cause de sa sagesse , qu'il est le principe de la divinité, etc. ( Th, Chr., 1. IV, p. 1321.)

* Th. Chr.,\, IV, p. 4 324 13v6. Ce point a été contesté. L'auteur d'une disserUiion contre Abélard {Ânonymus Abbas) trouve contraire à la dignité du Fils de dire qu^il soit toujours actuellement engendré , semper gigM, Il faut dire qu^il est toujours un engendré, semper genitum esse, (Disput adv. Ab. dogm,, l. UI, in Bibl, Cisterc, t. IV, p. 251. )

IL ig

390 LIVRE m.

ce qu'elle déclare incompréhensible. Le philosophe était donc autorisé à s'efforcer de rapprocher de pîm en plus la raison humaine de f intelligence des my» ' tère». C'est pourquoi il n'a rien négligé pour établir méthodiquement la foi louchant la Trinité , « cette a foi qui lui paraît ne manquer à personne. » Indépendamment des citations des anciens, ceuK^ mêmes, dit-il, qui repoussent les mots sacramen^ , tels de notre foi, Dieu le père, Dieu le filsy sont d'accord avec nous sur le fond de Tidée. Demandez^ leur s'ils croient à la sagesse de Dieu, s'ils croient à sa bonté : cette croyance suffit; avec cet aveu, on peut convertir les plus éloignés de nous. C'est pour eu3^ qu'il est écrit : « On croit du cœur à la «justice. » (Rom. x, iO.)

(( Voilai dit Abélard en finissant, ce que nous <( avons osé écrire touchant la plus haute et incom^ «préhensible philosophie de la Divinité, incessam- . «ment forcé et provoqué par Timportunité des « infidèles, n'affirmant rien de ce que nous disons, « et ne prétendant pas enseigner la vérité que nous K faisons profession de ne pas savoir. Mais ceux qui (£S0 glorifient de combattre notre foi, ne cherchent ^ pas non plus la vérité, mais le combat. Attaqués, si « nous pouvons leur résister, il doit suffire que nous « nous défendions^ Ceux qui se font agresseurs, s'ils u ne triomphent , succombent dans leur dessein et (c disparaissent. £t puisqu'ils nous attaquent princi- « paiement avec des raisons philosophiques, nous « aussi nous avons de préférence recherché celles H qu'on ne saurait pleinement entendre , si l'on n'a i( consacré ses veilles aux études philosophiques et *

DE LA THÉOLOGIE D'ABÉLARD. 2f 1

(c surtout dialectiques. 11 était vraiment nécessaire if que notre résistance à nos- adversaires us&t des u moyens qu'ils acceptent , nul ne pouvant être u accusé ou réfuté que sur les points accordés par H lui, pour que ee jugement de la vérité fût ac^ « compli : Sur le témoignage de ta propre bouche ^ M mauvais serviteur, je te condamne *. »

On ne sait plus guère la théologie; et peut- être pensera^t-on que ces distinctions infinies sur la na^ ture de la Trinité sont l'œuvre spéciale du génie subtil d'Abélard, tout au moins un produit passager de Tesprit ingénieusement frivole des scolastiques, et dans tous les cas une collection dangereuse d'idées hasardées et d'hérésies en germe. Qu'on se rassure, Abélard a très-peu inventé. Sauf quelques arguments de détail , il ne sort pas du cercle tracé par les théologiens. Des questions qu'il parcourt, bien peu ont été inconnues des Pères de l'Église; toutes se sont* perpétuées dans les écoles de théologie. Nous devons même ajouter qu'en général les solutions qu'il donne sont légitimes, et que, même sur les points abandonnés à l'appréciation des docteurs, sur les questions restées ouvertes^ il se décide communément pour le sentiment le plus correct et le mieux autorisé. 11 faut ici qu'on daigne nous en croire, sans nous demander nos preuves. Mais si l'on veut feuilleter, non pas Richard de Saint-Victor, saint Thomas, Albert le Grand, non pas les docteurs de l'école , mais tous les théologiens sérieux jusqu'au xviii* siècle, par exemple le P. Petau, qui ne pa^se

* TheoL Chr,, l IV. p. 1344. — Luc, xix, 22.

point pour avoir fait abus de scolastique , on verra que les questions traitées par Abélard, et bien d'autres non moins subtiles ^ non moins délicates, font une partie essentielle de la science théologique , et sont assez souvent résolues par les meilleures autorités dans le même sens que par le docteur auquel saint Bernard disait anatbème.

Nous n'entendons pas dire cependant que tout soit^ au point de vue de l'orthodoxie, irréprochable dans Abélard. Au reste, on en va mieux juger.

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