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CHAPITRE III

SUITE DE LA THÉODicÉE. — Tkeologta Christiana.

L'Introduction à la Théologie est écrite avec la liberté hardie d'un homme *habitué à voir les intelligences plier devant lui et qui ignore encore les dangers, de Tininritié des pouvoirs intolérants. L'ouvrage était fait pour exciter la sévérité soupçonneuse de l'orthodoxie, et l'existence même de la Théologie chré* tienne éprouve qu'Abélard eiit à défendre l'Introduction, car le second ouvrage répète et adoucit le premier; il en contient de longs fragments littéralement reproduits, mais autrement divisés et rangés dans un nouvel ordre. Le style est plus soigné, la latinité meilleure, la composition plus méthodique et moins aride. L'auteur semble avoir autant à cœur d'éviter que de repousser les attaques de ses adversaires , et de désarmer la critique que d'établir ses idées. Une analyse complète deviendrait fastidieuse , mais il faut cependant connaître l'ouvrage ; il suffira ' d'analyser quelques passages importants qui modifient ou confirment les propositions les plus contestées de l'Introduction.

Il paraît que trois points surtout avaient provoqué le doute ou la discussion , peut-être aussi les scrupules ou les craintes de l'auteur. Ce sont encore les points qui nous intéresseraient le plus aujourd'hui.

* p. Àbœl. Theologia Christiana, i'd lib. V; Thés, nov* anecd., l. V, d. 1156-1360.

Le premier est ce qu'on pourrait appeler le caractère général de cette théologie. 11 est évident qu'elle, tend au rationalisme , ou du moins qu'elle a pour but de concilier la foi avec la raison y l'autorité avec la science, le dogme avec la philosophie» On a vu que l'entreprise n'était pas entièrement nouvelle au temps d'Abélard , mais nul n'y avait apporté autant de subtilité réelle que lui , ni surtout un aussi grand renom de dialectique* Sans avoir jamais prétendu à rhétérodoxie, sans s'être jamais extérieurement ni/ je le crois, intérieurement donné pour un novateur religieux, il s'était en tout, et même dans la foi commune, piqué de penser par lui-même. 11 avait élevé sa chaire de sa propre main et se croyait le créateur de sa doctrine. Quoi qu'il fît donc, il était suspect : son esprit aurait été plus modéré , plus timide , pluB sûr, son cœur aurait été plus humble, qu'il n'eût pas évité un grand danger , la défiance de l'Église. 11 mettait son amour-propre à l'exciter, bien qu'il n'eût jamais Tinsolence ou le courage de la braver; il ne cessait de la provoquer , en s'empressant de la désarmer dès qu'elle le menaçait. C'est donc sur le caractère philosophique de sa théologie qu'il se montrera d'abord jaloux d'éclairer et de rassurer le» fidèles.

L'application de la philosophie à la théologie conduit naturellement à citer les philosophes autant ou plus que les Pères, qui ne le sont pas toujours; les philosophes, de leur côté, ne sont pas toujours chrétiens. D'ailleurs c'est du sein du paganisme que sont sortis les grands noms de la philosophie. De là, dans notre auteur, un mélange nécessaire des lettres pro-

fanes et des lettres saintes. Bien que plusieurs Pères des premiers siècles en aient donné l'exemple ^ assez constamment suivi par la littérature du moyen âge , c'est un usage qui a toujours été soupçonné , accusé d'être abusif, et par ceux-là même qui s'y étaient quelquefois conformés. Pour Abélard, que l'érudition et la dialectique conduisaient sans cesse sur le terrain de l'antiquité payenne, il y avait donc grand intérêt à justifier l'emploi de ces autorités hasardeuses et à réconcilier enfin la science des Gentils avec les traditions catholiques.

Mais il lui importait plus encore de se laver de toute connivence avec ceux qui ne consultaient les Gentils que pour s'écarter de l'Église, qui abusaient des sciences du siècle et corrompaient le dogme par la dialectique. La philosophie de son temps , comme de tout temps, était prévenue d'incrédulité et de libertinage; pour lui , comme pour ses successeurs, restait la commune ressource de dire qu'il y a deux philosophies, la vraie et la fausse , et nous le verrons chercher à se disculper de son attachement à l'une en s'acharnant contre l'autre. Il déclamera avec violence et, s'il le faut, avec fanatisme contre ceux qu'il se complaît à nommer les pseudo-philosophes. Plus franche et plus hardie , et comme pour achever sa pensée, Héloïse appelait les adversaires de son époux du nom injurieux que saint Paul donnait à ses calomniateurs : saint Bernard était pour elle un pseudo-apôtre*.

Quand la dialectique , même circonscrite dans de

' n Cor. XI, 13. — Voy. 1. 1, p. 167 et Ab, Op., ep. n, p. 42.

certaines bornes par une intention chrétienne, pénètre dans le dogme , elle peut toujours altérer ce qu'elle explique et réduire le mystère à sa plus simple et à sa trop simple expression, en l'interprétant suivant la science ; elle-même , et pour son propre compte , elle n'a été que trop accusée d'être une science de mots. Une orthodoxie dialectique risque donc aussi de n'être qu'une orthodoxie nominale. Le philosophe peut, dans toute l'énergie du terme, n'être chrétien que de nom. C'est de ce danger qu'Abélard tâche de se préserver; il s'attache à combattre, à détruire toutes les objections de Thérégie contre la Trinité; il prend soin de séparer et même de garantir sa doctrine de tout contact avec l'erreur de Roscelin. « Quant on lit aujourd'hui les deux ouvrages incri- « minés, » dit M. Cousin, « on y trouve la dialec- « tique placée à la tête de la théologie et l'esprit « caché du nominalisme y minant les bases du chris- « tianisme , au lieu de les attaquer directement ^ » En revoyant ses arguments , Abélard semble avoir pressenti cette grave critique qui l'attendait encore après six ou sept siècles , et il a pris grand soin d'établir le caractère orthodoxe de sa doctrine sur la Trmité.

Recueillons maintenant la substance de ce qu'il dit de neuf ou d'important sur ces trois points : l'autorité des philosophes, l'abus de la dialectique en matière de religion, la pureté de sa doctrine.

1. « Si l'autorité des apôtres, si celle des Pères, « si celle enfin de la raison ne suffisent pas, même

* Ouvr, inéd. d'Ab., Introd., p. cxvij.

« contre des philosophes qui n'invoquent que la derw nière , il ne nous reste qu'à renvoyer leurs traits à « nos ennemis; en repoussant une à une leurs obwjections, étouffons les aboiements de ceux qui w cherchent à diffamer aux yeux des fidèles tout ce «< que , dans une intention sincère, nous avons écrit (( pour la défense de la foi. Us récusent eux-mêmes #r les philosophes comme Gentils, et leur contestent « toute autorité en faveur de la foi , comme étant

« condamnés par elle Mais tous les philosophes ,

H Gentils peut-être de nation , ne le furent point par

w la foi Comment, en effet, dévouerions-nous à

« la damnation ceux à qui Dieu même , au témoi- « gnage de Tapôtre, a révélé les secrets de la foi et « les profonds mystères de la Trinité, et dont les « vertus et les œuvres sont célébrées par de saints (( docteurs *? » Car peut-on nier que l'incarnation ne paraisse annoncée dans certains écrits payens plus ouvertement que dans quelques livres sacrés? Quand Platon dit que Dieu , en formant le monde, prit deux longueurs, qu'il appliqua Tune à l'autre dans la forme de la lettre grecque X et les courba en orbe, n'est-ce pas une image du mystère de la croix*? Si les sacre-

' Theol, Chr.,\, II, p. 1203 1240.

* Ce que dit Platon, c'est que Dieu ayant composé du métTte, de tautre et de l'essence un certain mélange , et l'ayant divisé en parties formant une langue bande, il la coupa en deux suivant sa longueur, puis croisa ces deux moitiés Tuoe sur faulre en la forme du X. le» courba en cercle et enTeloppa le tout dans un double mouvement. C'est la création de Tâme du monde et de|aforn>e apbérique de l'univers. 11 n'y a dans cette obscure description rien qui ressemble au christianisme ; le croisement à angle aigu est regardé comme une allusion à la position de l'éclipiique sur l'équaieur et n'a point de rapport avec la figure de la croix du Sauveur. ( Timée, éd. de M. H. Martin, t. I, p. 99, et not. 24 , t. II, p. 39. )

ments furent inconnus de l'antiquité, c'est que la loi d'Israël n'avait pas été donnée pour tous, comme l'Évangile. « Aucune raison ne nous force « donc à douter du salut de ceux des Gentils qui , « avant la venue du Sauveur, ont, naturellement « et sans loi écrite, fait^ selon l'apôtre, ce que veut a la loif et qui la montraient écrite dans leurs coeurs , (( leur conscience rendant témoignage pour eux- « mêmes \ » Il est évident par l'Écriture que « la « justice a commencé par la loi naturelle. » Les menaces et les prescriptions de l'Ancien Testament ne regardaient qu'Abraham et ses descendants. « Ne « désespérez du salut de personne ayant, avant le (( Christ, vécu bien et purement. Et par quelle absti- « nence, par quelle continence, par quelles vertus, « la loi naturelle et Tamour de l'honnête ont jadis «signalé non -seulement les philosophes, mais

«encore des hommes illettrés! Que de témoi-

(( gnages nous le redisent , comme pour gourmander

« notre négligence et notre faiblesse ! Armés des

i< pages des deux Testaments , des innombrables

« écrits des saints, nous sommes pires que ceux

« à qui Dieu avait refusé la tradition de la loi écrite « et le spectacle des miracles. »

Quant à la doctrine , des philosophes ont prêché l'immortalité de l'âme, la rétribution future, la gloire ou le châtiment; ils s'y appuient pour nous exhorter à bien faire. 11 faut bien qu'en eux-mêmes ils aient appris à connaître ces vertus qu'ils nous enseignent, il faut qu'ils sachent que Dieu en est le principe ou

' Rom. n, 13, 14, 16, et lU, 28.

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plutôt la cause finale , qu'elles doivent avoir Tamour de Dieu pour origine et pour but. C'est la foi df Socrate, c'est l'enseignement de Platon que Dieu est le souverain bien. L'humilité de Pythagore semble avoir deviné l'humilité chrétienne. Lorsqu'on lit ce que Cicéron dit de la sagesse , on se rappelle cette parole de Job : La piété ^ c'est la sagesse \ Or la sagesse de Dieu, c'est le Christ. Si, pour avoir aimé le Christ, nous sommes appelés chrétiens, comment refuser le même nom à ceux qui ont aimé la sagesse? Les préceptes moraux de l'Évangile ne sont qu'une ré^ formation de la loi naturelle que les philosophes ont observée *. L'Évangile, comme la philosophie et à la différence de Tancienne loi , préfère la justice intérieure à l'extérieure et pèse tout d'après l'intention de l'âme; aussi quelques platoniciens ont -ils été emportés jusqu'à ce blasphème, que Jésus-Christ avait reçu toutes ses maximes de Platon.

Si vous jugez des principes des philosophes par leurs œuvres, voyez comme ils ont réglé la société : ils semblent lui avoir appliqué les préceptes évangéliques. Les règles qu'ils prescrivent aux chefs des cités sont celles que s'imposent aujourd'hui les clercs

* Th, Chr.,\, n, p. 1210. C'est la déBaition de l'orateur: Vir bonus dicendi periius, qui, chose assez singulière, rappelle à l'auteur le passage de Job : Timor dominiipsa est sapientia (XXVUI, 28), passage qu'il cite au reste dans ces termes : Ecce pietas est sapientia, comme saint Augustin ( De

ÎTrin., XU, xiv, et XIV^ i], d'après le mot grec des Septante, 6|07éScca. * Id,, ibid.f p. 1 2 1 1 . Abélard a commenté ailleurs avec détail dans un sens Il favorable aux philosophes les passages de saint Paul déjà cités, [Com, in

<\ ep, ad Rom., Ab; Dp,, p. 513.) et déjà il avait dit dans l'Introduction :

' -^ M Diximus deum esse potentiam generantera, et sapientiam genitam, et be*

^j « nigniialem procedentem; cum istud nemo discrelus ambigat, sive Jud.'eus,

î ^ « sive Gentilis, nemini haec fides déesse videiur. » ( L. H, p, UOl. )

et les moines.. a La cité est une fraternité Les

% législateurs de république ont Tair d'avoir devancé « la vie apostolique de la primitive Église. » L'interdiction de la propriété, la mise en commun de tous les biens est le principe de cette parole de Socrate dans le Timée * : Que les femmes soient communes et que nul n'ait des enfants à lui. wOr, mes (( frères , faut-il tourner cela dans un sens honteux « et supposer qu'un si grand philosophe , de qui « date l'étude de la discipline morale et la recherche (( du souverain bien, ait institué une infamie aussi «manifeste et aussi abominable que l'adultère, (c condamné et par les philosophes, et par les poëtes, u et par tous les hommes observateurs de la loi «naturelle, au point que quelques-uns regardent (( comme adultère l'ardeur passionnée de l'époux « pour son épouse? » Non, Socrate n'a voulu que détruire jusqu'au dernier reste de la propriété : il veut que les femmes soient en commun dans un but, non déplaisir, mais d'utilité. «La vraie républi- « que est celle dont l'administration est dirigée vers « l'utilité commune, et ceux-là seulement sontcon- « citoyens qui cohabitent dans une telle union de « corps et de dévouement qu'en eux paraisse ac- « compli ce que dit le psalmiste de la perfection de « la primitive Église , imitée aujourd'hui par les « congrégations monastiques : Ah ! quSl est bon et « agréable que les frires habitent unis en un corps ! (cxxxii, 1.) .

* Th. Chr., 1. n, p. 1212. Ce n'esi pas la communauté des femmes, mais celle (les enfants qui est prescrite dans le Timée, le mariage au contraire y est réglé, et d'une manière assez singulière. (Étud. sur le Tint., t. I, p. 61. )

206 LITRE m.

Les anciens n'appellent cité qu'une association où tout a pour but le bien commun , « association « maintenue sans murmure par la charité sincère. » (Test vraiment la définition d'une société chrétienne. Et tandis qu'ils ont désiré introduire une telle sévérité dans la république que Platon veut en bannir jusqu'aux poëtes , ils on prescrit à ceux qui la gouvernent un tel amour pour le peuple, que, « se « regardant comme ses ministres, non comme ses

u maîtres ils ne doivent pas craindre et de com-

« battre et de donner leur vie pour la liberté de la « patrie, sûrs d'atteindre ce séjour de la béatitude « céleste qui , selon Cicéron, fut par révélation pro- « mise à Scipion*. » Ainsi ont fait les Décius, donnant l'exemple qu'avait donné déjà David , aimé du Seigneur. « Qu'ils rougissent à ces souvenirs, les w abbés de ce temps-ci , eux à qui est confié le prec< mier soin de la religion monastique, qu'ils rou- « gissent et reviennent à résipiscence, touchés du «moins de l'exemple des Gentils, tandis qu'aux « yeux de leurs frères , qui ruminent de vils aliments, « vilia pulmentorum pabula^ ils dévorent impudem- « ment des mets exquis et nombreux. Qu'ils remar- « quent aussi, les princes chrétiens, avec quel zèle

« courageux des Gentils ont embrassé la justice »

Qu'ils songent à ce Zaleucus qui appliqua à son propre fils la loi que lui-même avait faite contre l'adultère.

Les philosophes ont connu également l'abstinence des anachorètes ou des moines, la sublimité de la vie

* Th. Chr., 1. n, p. 1515. On voit qu'il avait luMacrobe, à qui nous de* ▼ont le Songe de Scipion.

contemplative I les vertus de la solitude. La vie solitaire ic^st celle où la ferveur extrême de l'amour de t< Dieu nous suspend à la contemplation de la vision w divine, et nous faisant abandonner toute soUi- « citude des liens du monde, ne nous laisse, pour a ainsi dire, de commerce qu'avec les choses célestes. » Quelques philosophes grecs, les Esséniens aussi , ont su s'y élever. Faut-il prouver leur mépris des richesses ? citons Pythagore j Cratès , Antisthène , leur mépris de la vie ? Socrate u succomba pour la défense de la vérité comme un martyr certain de la rémunération; » le mépris de la douleur? il éclate dans les stoïciens. Parlerons-nous de leur mépris des voluptés et de la pureté de leur vie? C'est en eux « que f< commença cette beauté de la chasteté chrétienne « ignorée des Juifs. » On voit dans les livres quels soins, quels embarras sont attachés au mariage; Salomon a peint avec la plus grande force tous les dangers de la passion des femmes. La chasteté paraît la vertu la plus agréable à Dieu, et l'histoire ro-. maine abonde en beaux traits de continence et de pudeur; il suffit de rappeler Lucrèce et Virginie*. Quant à la science, les témoignages des saints nous apprennent combien celle des philosophes nous est nécessaire dans l'étude des lettres sacrées^ tant pour résoudre toutes les questions que pour éclaircir les mystères allégoriques, dont l'explication est souvent dans les nombres ; aussi saint Augustin metil au premier rang la dialectique et l'arithmétique. C'est la poésie et ses mensonges qu'il faut fuir. Si

• Th. Chr., !. n, p. 1Î16-1236.

un chrétien a le goût des lettres, qu'a-t-il besoin de se repaître de fictions vaines? « Quelles sont « les formes de style , les beautés d'expression que « ne présente pas la page sacrée , pagina divina^ « toute remplie des énigmes de Tallégorie et de la «parabole, et presque partout abondante en alluwsions mystiques? Quelles sont les grâces d'élocu- « tion que ne nous enseigne pas la langue hébraïque, w cette mère des langues?.,.. Quels mets peuvent « manquer à la table spirituelle du seigneur, c'est- « à-dire à l'Écriture sainte , où , suivant Grégoire , «l'éléphant nage et F agneau se promène?...* Qui, « parmi les poëtes et même parmi les philosophes, « a égalé saint Jérôme pour la gravité de la diction , , «saint Grégoire pour la douceur, saint Augustin « pour la subtilité ? Dans le premier , vous trouverez « l'éloquence de Cicéron, dans les deux autres la « suavité de Boèce et la subtilité d'Âristote, et bien « plus encore, si je ne me trompe, en comparant «les écrits de chacun. Que dire de l'éloquence de « Cyprien ou d'Origène et de tant de docteurs in- «nombrables, tant grecs que latins , tous profondé- « ment versés dans Tétude des arts libéraux?.... « Mais comment les évêques et les docteurs de la rei< ligion chrétienne n'écartent-ils pas les poëtes de « la cité de Dieu , quand Platon leur interdit la cité

1j « du siècle? Bien plus, dans les jours solennels des

\ « grandes fêtes qui devraient être employés tout en-

« tiers aux louanges du Seigneur, ils appellent à leur « table les bateleurs, les danseurs, les sorciers, les 5 M chanteurs d'infamies. Us célèbrent jour et nuit la

I « fête et le sabbat en leur compagnie ; puis ils les

« récompensent par de grands dons , qu'ils déro- «hent aux bénéfices ecclésiastiques, aux offrandes « des pauvres , évidemment pour sacrifier aux dé- « mons. Qu'est-ce, en effet, que ces histrions , sinon (( les hérauts et pour ainsi dire les apôtres des dé- <( mons?.... Oui, ce qui se dit dans l'église fatigue, « ennuie de tels auditeurs. C'est un fardeau pour eux « que de faire l'oblation aux autels du Christ; et «jusque dans les solennités de la messe, pendant «l'espace d'une heure, ils ne peuvent sevrer leur « langue de propos vains. Toute leur âme brûle pour « le dehors et aspire à la cour des démons, aux con- « venticules d'histrions. C'est là qu'ils sont prodigues « d'offrandes, et attentifs avec le plus grand silence « et la plus grande passion à la prédication dia- « bolique. Mais apparemment c'est peu de chose « pour le diable que ce qu'ils font hors du sanc- (( tuaire des basiliques , s'il n'introduit pas dans « l'église de Dieu les turpitudes de la scène. 0 douce leur! il l'ose. 0 honte! il l'accomplit; et devant «les autels mêmes du Christ, toutes les infamies « sont introduites de toutes parts ; les temples , au « milieu des réunions des fêtes solennelles , sont dé- «diés aux démons, et sous le voile de la religion « et de la prière, tous, hommes et femmes, ne sem- « blent réunis que pour satisfaire librement leur (( lasciveté ; et ainsi sont célébrées les veilles de «Vénus*.»

Ce morceau offre quelque intérêt pour l'histoire du théâtre. 11 prouve que certains jeux scéniques

» Theoh Chr., l. U, p. 1235-1240.

270 LIVRE m.

étaient connus dès ce temps-là et inspiraient un goût très-vif aux classes supérieures de la société^ et même aux grands de TÉglise. Il indique également que ces scandaleuses représentations^ qui ont longtemps souillé les lieux sainte , étaient déjà célébrées aux jours de fêtes , et que si une partie du clergé les tolérait, des esprits plus sévères ne lui épargnaient pas les remontrances. Mais on comprend que cette sévérité même ne devait pas améliorer la position d'Abélard auprès de ceux qu'elle censurait, et ce n'était pas une très-habile manière de se bien . mettre avec l'Église, que d'établir, pour justifier les philosophes, que bon nombre d'ecclésiastiques étaient loin de les égaler en pureté et en modestie. Cette apologie qui tourne en invective, décèle un esprit toujours près de franchir les bornes et de tourner contre le clergé les armes que devaient un jour saisir les écrivains réformés et les libres penseurs de toutes les écoles. Prise en elle-même et au fond> Targumentation est hardie. Elle tend à mettre la foi philosophique au niveau de la foi chrétienne, en même temps qu'à plac^ les mœurs des philosophes au-dessus de celles des prêtres. Si cette argumentation était seule et sans contre-poids , elle autoriserait des doutes sérieux sur le catholidsme d'Abélard. Mais elle a une contre-partie qui la compense, et qui témoigne d'une intention sincère d'impartialité.chrétienne. Nous allons le voir humilier non moins résolument aux pieds de la foi l'orgueil et l'égarement de la philosophie.

U. Au-dessus des ennemis du Christ, hérétiques, juifs y gentils, ceux qui contestent avec le plus de

subtilité la sainte Trinité, sont les professeurs de dialectique, ou ces sophistes tant raillés par Platon, (( ceux qui n'usent pas , mais abusent de l'art. » Or cette philosophie est comme le glaive acéré dont « un tyran aveugle se sert pour tout détruire, mais « qui peut servir pour la défense : elle peut faire « beaucoup de bien et beaucoup de mal. On sait que « les péripatéliciens, que nous appelons aujourd'hui (des dialecticiens, ont par de bons arguments, « réprimé les hérésies tant des stoïciens que des épi- (( curiens. » Quant à ceux dont l'adresse perfide a rendu la dialectique odieuse, leur faute a été condamnée, il y a longtemps, par Cicéron daus sa Rhétorique*. Saint Paul s'est prononcé maintes fois contre l'esprit contentieux et les argumentations verbeuses. Et un pape, répétant les paroles de saint Ambroise, a dit: «Les hérétiques mettent dans la discussion toute la force de leuys poisons ^ » Au temps où nous sommes , les dialecticiens s'arrogent le premier rang parmi les philosophes, croyant avoir acquis la f( meilleure philosophie, parce qu'ils ont la (( plus verbeuse. » En eux est ce principe de tout péché qui précipita le premier ange de la céleste béatitude, l'orgueil. « Les professeurs de dialectique «s'imaginent qu'armés des raisons les plus rares, «ils peuvent tout prétendre et tout attaquer.... «qu'il n'est rien qu'ils ne puissent comprendre et

* Id., ibid,, p, 1242-1245, Cette rhétorique est celle ad Herennium, Touvrage de Cicéron qu'il cite de préférence. Le passage rapporté est extrait du livre H , xi.

• I Cor., XI, 16. — I Tim., vi, 20. -- H Tira, ii, 14, 2î, 23, 24. — Reip. Adriani pap. ad Carolum, c. xlixj S, ConciL, t. VII. — Âmbr* Op., 1. I, 2>eFid.,c. V.

272 LIVRE fli.

« discuter; et , pleins de mépris pour toutes les au- « torités, ils font gloire de ne croire qu'en eux seuls; « car ils n'acceptent que c« que leur persuade la rai- «son.... L'orgueil suit la science et Taveuglement «l'orgueil; et ainsi, chose singulière , la science race mène à Tignorance. » En s'attribuant à soi-même le don que Ton tient de Dieu , on le perd , et l'on s'égare d'autant plus qu'on avait été mieux doué. L'hérétique, comme le mot l'annonce, est celui qui chosit, ou qui suit la préférence de son jugement, c'est-à-dire qui préfère son propre esprit à celui de Dieu. « Il devient alors présomptueux, impatient, « contentieux : il se forme à la dispute plus qu'à la « discipline et aspire à la gloire plus qu'au salut.... «Gardez-vous de ceux qui rapportent en raison- (( nant la nature unique et incorporelle de la Divinité «à la similitude des corps composés d'éléments, « moins pour atteindre la vérité que pour faire mon- (( tre de philosophie. Ils ne s'élèvent point à la con- « naissance de celui qui résiste aux superbes et fait « grâce aux humbles. » Nul ne connaît ce qui est de Dieu, hors l'esprit de Dieu : nul ne peut rien enseigner, si Dieu ne l'illumine. Dieu est le maître intérieur qui instruit sans paroles qui il lui plaît. Aussi la vie religieuse sert-elle plus à le comprendre que la subtilité d'esprit. « Dieu aime mieux la sainteté « que le génie.... Ceux qui ont la ferveur de l'amour, « qu'importe qu'ils nous paraissent des simples et «des idiots, et ne puissent exprimer et démontrer « tout ce que l'inspiration divine leur fait com- « prendre? Plût à Dieu qu'ils y prissent garde, ceux « qui s^ arrogent impudemment la maîtrise en écri-

DE LA THÉOiLOGIE D'ABÉLARD. 273

« tiire sainte, et qui ne corrigent point leur vie , mais « vivent charnellement dans la souillure ! Ils disent « que l'intelligence spéciale des énigmes divines leur « a été donnée, que les secrets célestes leur ont été « confiés; ils mentent. Ils semblent se vanter ouver- « tement d'être le temple du Saint-Esprit. Que du (c moins Timpudence de ces faux chrétiens soit écra- « sée par les philosophes gentils , qui pensaient que « la science de Dieu s'acquiert moins en raisonnant ((qu'en vivant bien. » Qu'ils écoutent Socrate, qui professait qu'il ne pouvait rien que par la grâce divine. « Qu'ils écoutent les philosophes , eux qui se « disent philosophes. Qu'ils écoutent leurs maîtres , « eux qui méprisent les saints* »

«Il est vrai que dans toutes les choses qui peuvent t< se discuter rationnellement, la décision de l'autorité <( n'est pas nécessaire ; mais ne doit-il pas suffire à i< la raison qu'il lui soit démontré que celui qui surce passe tout, doit surpasser les forces de l'intelli- «gence et de la dialectique des hommes? Quelle « chose devrait plus indigner les fidèles que de con- « fesser un Dieu que cette petite raison humaine « pourrait comprendre ? »

C'est ce qu'ont senti et les saints et les philosophes. Les esprits célestes eux-mêmes ne connaissent pas Dieu pleinement. Le nom du fils de Dieu, dit Hermès, ne peut être prononcé par une bouche humaine*. Dieu, «c'est-à-dire le Dieu qui n'est com-

* Th. C/ir., l. m, p. 1245-1252.

* ld,j ibid., p. 1254. — Abélard ne cite, je crois, nulle part Hermès qu'à', l'aide de saint Augustin, et rien ne me preuve qu'il eût sous les yeux le texte ou la traduction de ces célèbres apocryphes , le Pimandre ou l'Asclépius. — Cf. Tntrod,, p. 1004, r009, 1012, 1052, etc., et Sic et Noriy p. 45. '

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