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qu'elles aient chacune une ou plusieurs propriétés personnelles I ou distinctives de chaque personne. Cette propriété, c'est au moins pour l'une d'être le Père, pour l'autre le Fils, pour la troisième le Saint- Esprit. Le caractère distinctif de chaque personne ne serait-il que son nom ? Tout se réduirait-il à une dénomination, non à une désignation? Ce parti incontestablement orthodoxe n'est pourtant pas celui que prend l'Église. La règle est de croire le Père inengendré y le Fils seul engendré y le Saint-Esprit procédant. Chacun de ces attributs est distinctif, exclusif; c'est un propre, proprium. Maintenant, peut-on ajouter que cette distinction de personnes dans la Trinité correspond à une certaine diversité, moins dans les attributs que dans les opérations de la Divinité? L'Église ne l'a pas interdit, et quelques textes permettent de voir éminemment dans le Père la puissance, dans le Fils la sagesse ou l'intelligence, dans le Saint-Esprit la bonté ou l'amour. Le Symbole des apôtres nomme le Père tout-puissant; le Fils seul est appelé Verbe, dit saint Augustin ; le Saint-Esprit est Tamour, dit saint Grégoire. C'est au Fils que saint Augustin attribue, nuncupaty Tintelligence ou la sagesse, au Saint-Esprit Tamour et la boutée Cette répartition des attributs divins, Bède, dont l'autorité était si grande dans la latinité^ l'avait admise et propagée. Je conjecture que c'est de lui surtout qu'Abélard l'avait empruntée. Pierre Lombard Ta plus tard adoptée, et saint Thomas la justifie. Elle se rencontre dans bien des livres à l'état de
* De Tri»., VI, u, elXV, xvii. — HomiL, xxx, in Ev. pemecost.
lieu-commun ^ La trouvant reçue, Abélard a pu en inférer qu'elle avait quelque réalité^ et qu'elle devait concorder avec la distinction fondamentale de Père^ de Fils^ de Saint-Esprit^ de non-génération, de génér»* tion, de procession. Substituant donc à ces trois termes les trois autres^ puissance^ sagesse, bontés il a conclu que^ comme on dit : le Fils est engendré du Père, et le Saint-Esprit procède du Père et du Fils ; on devait pouvoir dire : la sagesse est engendrée de la puissance^ et la bonté procède de la puissance et de la sagesse. Conséquemment^ la sagesse qui est engendrée de la puissance^ est de la puissance; Tidée de génération conduit là. Car, en thèse générale, on
' Voici les termes de Bède : «Potenliadicitur pater.... sapienlia diciturfilius, « pater genuit filium, Mest^divioa potentia sapientiani... Voluntasvero divina « àmiur ipiritui^... Spiriiusisteapatreet filio prooodit, quia voluttuffivioa « boDiias. » (Voyez tout le passage dans le Uipï dt'^a^ewv, 1. 1,VeD. Bed. Op», t. II, p. 207. — Cf. Pet. Lomb. SetiL, 1. I, Dist. xxvn et xxxiii. — S. Thom. Summ,, I, qu. xxxix, a. S. Je cil«rai connue lieia-e^miiimi» les vers si connus de Voltaire sur la Trinité dans ia Henriade, vert qui rappelslent ceux de Chapelain dans sa Pucelle :
Le suprême pouvoir, la suprôme science Et le suprême amour unis en trinité Dans son règne étemel forment sa mejeslé.
(Cependant en théologie rigoureuse^ cette distinction n'est pas tenue pour essentielle. Les seules propriétés fondamentales constitutives» ^xs-ciaxI, ûfco9TXTixà t j^M/AXTa, xpénot rf,t xtnàpltuç, comme ils disent, sont pour le Père, la paternité ou d*êire ingenitus, pour le Fils, la filiation ou d'être unigenitus, pour le Saint-Esprit, la procession ou spiration. Les autres propriétés , 7v«/5iV/*aTec , ne figurent pas au même rang , et ne sont guère prises comme les conditions d'existence de la personne. Oo ne peut imrt un propre de la sagesse pour le Fils, de la charité pour le Saint-Esprit, comme du nom d'tmigenitits ou de la procession. Cependant ces attributions de la sagesse et de la charité sont admises. Quant à la puissance, elle n'ast pas aussi généralement, aussi formellement reconnue au Père comm« attri bution particulière.
30S LIVRE m.
peut dire que la sagesse ou V intelligence est une puissance, une faculté, celle de comprendre et de savoir. Quant à la bonté , elle procède , elle n'est point engendrée : il faut donc que la procession soit autre chose que la génération. Or, comme ce qui est engendré de la puissance est de la puissance, il suit que ce qui n'est pas engendré de la puissance n'est pas de la puissance. Ainsi, le Saint-Esprit vu la bonté qui n'est pas engendrée du Père ou de la puissance, n'est pas de la puissance ; et en effet, dans le langage de la psychologie morale, la bonté n'est pas une puissance, ni proprement une faculté. En Dieu, elle procède donc de la puissance et de la sagesse, c'est-à-dire que le parfaitement puissant et le parfaitement sage s'épanche en charité et se communique par l'amour. Car, pour reprendre le langage abstrait, là où il y a puissance et sagesse sans bornes, il y a nécessairement bonté.
Quel juge sincère pourrait accuser cette doctrine d'avoir rien d'odieux , rien d'énorme , et de tendre à défigurer le dogme, soit en brisant l'unité, soit en abolissant la Trinité? Elle repose sur une idée qui n'est pas neuve, elle se prévaut d'une distinction d'attributs qui marque et constitue celle des personnes au lieu de l'affaiblir, et qui risque tout au plus de l'exagérer et d'introduire entre les personnes une différence qui serait une inégalité. Abélard a protesté contre toute pensée de ce genre, et sa bonne intention est évidente. Or comme il n'y a pas d'hérésie sans péché, c'est-à-dire sans intention, il échappe au soupçon d'hérésie, surtout il n'a pas mérité la moindre des invectives de son juge. Mais
renier positivement les conséquences éloignées d'une doctrine n'est pas les anéantir; par le désaveu, on s'en absout, on ne les détruit pas. Si les mots puissant j sage y bon, deviennent les modes distinctifs des personnes de la Trinité , comme inengendré y seul engendré^ procédant^ ils deviendront également exclusifs pour chacune, et il s'ensuivra que le Père n'est ni bon ni sage , comme il n'est ni engendré ni procédant; le Fils ni puissant ni bon, comme il n'est ni procédant ni inengendré; le Saint-Esprit ni sage ni puissant, comme il n'est ni engendré ni inengendre. Ces conséquences violentes, on n'en pouvait charger Abélard ; ses juges mêmes ne l'ont pas fait, mais ils ont du moins induit de sa doctrine pour le Père la toute-puissance, pour le Fils une puissance partielle, pour le Saint-Esprit nulle puissance, et ce qui n'était qu'une conséquence possible de son dire, ils l'ont accusé de l'avoir dit; ils l'ont accusé d'avoir pensé ce qu'on pouvait objecter contre sa pensée. D'une réfutation ils ont fait une condamnation; méprise trop ordinaire à une juridiction spirituelle , qui mesure souvent sur les droits de la polémique les pouvoirs d'une inquisition.
La distinction de la puissance, de la sagesse et de la bonté mène donc à faire de chacun de ces trois attributs le propre d'une personne, au lieu de l'attribut commun de la divinité, et dépouille ainsi la substance au profit de la personne : tel est le danger. La réponse serait qu'il faut supprimer cette distinction ou lui donner un sens; or, elle n'en peut avoir aucun , elle ne répond à rien , si elle ne sert à caractériser les personnes. Mais en l'acceptant
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OQ ne doit pas l'outrer, et apr^s avoir admis quQ le Père est la puissance, le Fils la sagesse, le Saint- Esprit la bonté, il convient d'ajouter que la puissance, la sagesse et la bonté n'en sont pas moins des attributs divins, et qu'aucune des personnes de Dieu ne manque des attributs de Dieu, ou de bonté, de sagesse et de puissance. Si Ton demande rwplioation de cette distinction éminente et non pas exclusive , de cette distinction affirpiée d'abord «t aussitôt effacée , elle est dans l'énigme même de la Trinité; on Vexpose, on ne l'explique pas. Ce n'est qu'une nouvelle forme du mystère de contra^ diction apparente qui fait le fond du dogme, une seule substance en trois personnes.
Mais si la distinction des personnes peut ainsi paraître mieux établie et présente un aspect plus scientifique, elle détermine d'une manière neuve une idée laissée jusque-là dans le vague , elle an accroît la portée, elle crée une difficulté de plus et ajoute au mystère qu'elle prétend éclaircir. L'Église a donc eu raison, sous ce rapport, de ne pas épouser la doctrine d'Âbélard.
Saint Bernard poursuit en ces termes : a II dit <c que le Fils est au Père ce qu'une certaine puis-^ (csance est à la puissance , l'espèce au genre, le Y matérié à la matière , l'homme à Tanimal, le soeau it d'airain à Tairain. N'en dit*il pas plus qu'Arius? < Qui pourrait supporter cela? Qui ne se boucherait ' les oreilles à ces paroles sacrilé^ ? Qui n'aurait
DE LÀ THÉOLOGIB D'AQÉLARD. 311
« horreur de ee^ nouveautés profanes par les mots « et par le aens*? w
Ces comparaisons soiit en effet dans Abélard, mais à titre de comparaisons seulement; c'était le goût du temps et F usage des théologiens. Les Pères abondent en similitudes quand ils parlent de la Trinité. Abélard en rapporte et en discute quelquesunes qu'il trouve défectueuses; il présente les siennes comme meilleures , mais cependant comme partieljesi approximatives, comme des ombres de la vérité j comme des nécessités de Tintelligence et du langage. Gela seul Tabsout de toute ressemblance avec Arius.
La Théologie chrétienne figure dans le recueil des bénédictins parmi beaucoup d'autres ouvrages du même genre et du même temps. J'ouvre le volume qui la contient, et je trouve sept livres de dialogues par un certain Hugues, archevêque de Rouen, qui les publia au commencement du même siècle. Les auteurs du recueil lui donnent de grands éloges, et Pierre le Vénérable l'avait loué^ Dans le premier de ces dialogues, qui roule sur le souverain bien, l'auteur se fait demander par son interrogateur com* ment trois personnes peuvent coexister dans l'unité divine , et il répond : Votre corps et votre âme sont divers en substances, comment sont-ils un en per-^ sonne? L'homme est le miroir de Dieu; or, Tâme a dans son unité trois choses, elle se comprend, elle se souvient, elle s'aime. L'intelligence engendre la mémoire; de l'une et de l'autre procède Tamour,
' Àb. Op., s. Bernard, ep. xi, p. 2T8 ; et S. Bem. Op., Oposc, tu * Thés* nov, Àneed., t. V, p. 896.
312 LIVRE m.
car l'âme aime à comprendre ce dont elle se souvient et à se souvenir de ce qu'elle comprend. Et ces trois choses sont égales , car elles ne vont pas Tune sans l'autre. Ainsi des personnes de la Trinité. Dire que le Père engendre lé Fils, c'est dire que la sar gesse vient du Père; dire que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils, c'est dire qu'il aime tout ce qu'il connaît. Le nom de Père désigne ce qui est invisible en Dieu, le Fils est la vertu de Dieu, le Saint-Esprit est sa divinité ^ ; car c'est le propre de la Divinité que cette charité par laquelle elle aime le bien pour le bien.
Dieu compte par la connaissance (Père), mesure par la vertu (Fils), pèse par la bonté (Saint-Esprit), et les choses créées où se trouvent le poids , la mesure, le nombre, offrent un vestige de la Trinité qui les a faites. L'âme raisonnable mesure et pèse en nombrant, nombre et pèse en mesurant, mesure et nombre en pesant. Dans les facultés de Tâme, dans les opérations des sens, dans les mouvements du cœur, l'ingénieux archevêque poursuit cette analogie, et il arrive enfin à trouver qu'Adam, qui n'a été précédé de rien, n'a point été engendré, qu'Eve est sortie de sa substance , et que la race humaine vient de leur union. « Et vous savez, » ajoute-t-il, « que Dieu le Père n'est de personne, que le Fils (c est né de l'essence du Père , et que le Saint-Esprit , (c procédant de tous deux , est un cependant '. »
* D*après ces mots deTapôtre: «Invisibilia ipsius.... sempiterna qnoque « virtus ejus et divioitas. » Rom. i, 20, et ailleurs : « Christum Dei virtutera « et Dei sapientiam. I Cor. i, 24.— Thés. Ànecd., Diatog., 1. I, p. 901.
* Ibid: Dial., \. VIT, p. 985-998. Cette assimilation de la Trinité au
« Le nombre, dit le vénérable Othlon, est le grand « délateur de la science divine. » Or, tout nombre vient de l'unité, et Tunité subsistante par soi, germe et cause de tout nombre, signifie le Dieu, unique tout -puissant, tellement parfait et simple qu'il n'a besoin d'aucun autre, et que nulle créature ne peut exister sans lui. Dieu le père n'est engendré d'aucun, de nullo. Nous distinguons la source, le ruisseau, l'étang; et cependant en tous trois est un seul et même élément, l'eau. Ainsi, dans les trois personnes est une seule et même substance.
L'unité ou le nombre un crée tout nombre par le second nombre. Ainsi , Dieu le Père crée tout par son Verbe. L'unité s'engendre par elle-même, c'està-dire qu'elle n'est pas engendrée; mais pour engendrer un nombre, il faut Tunité plus un. Ce second ou le binaire est produit par le premier (apparemment parce qu'il est le premier pris deux fois), et il est toujours unité (puisqu'il n'est que l'unité, plus l'unité). Ainsi la seconde personne est engendrée de la première, et cependant elle est toujours unité. Quant au troisième nombre , il n'est pas engendré des deux autres (apparemment parce que deux pris une fois serait deux, et pris deux fois serait quatre). Mais il procède, puisque le troisième a besoin des deux autres pour être le troisième ; il faut déjà avoir deux pour avoir trois. Ainsi le Saint- Esprit procède et n'est pas engendré.
nombre, au poids, à la mesure, était reçue dans l'Église. (S. Aug., De Trin., XI, x.) Le même recueil renferme un ouvrage du cardinal Humbert qui la développe à son tour. ( [d„ Àdv. Simonia€,,\\\l, xxiv, p. 810
etftll.)
3i& LIVRE nr.
Autres similitudes. Pour qu'il y ait une maison^ il faut au moins deux murs, plus un toit. Ce sont comme les trois éléments de l'unité maison. Dans un cierge allumé, il y a la mèche, la cire, la lumière. C'est la lumière qui constitue l'unité substantielle, comme le toit celle de la maison, comme le troisième un constitue l'unité des deux autres^ comme le Sainte* Esprit l'unité de la Trinité, du Dieu qui vit et règne avec toi dans Punité du Saint-Esprit. Le signe de la croix , le triangle peuvent aussi être ramenés à quelque ressemblance de la Trinité ^
Or, le vénérable Othlon, moine et doyen du monastère impérial de Saint-Emmeram, et qui fleurissait au xi"* siècle, n'a point appelé sur sa tète les foudres de l'Église. Et cependant que d'hérésies cachées sous le luxe de ses métaphores !
On pourrait invoquer de plus grands exemples; on pourrait citer Scot Érigène , qui compare le Père à l'intuition , le Fils à la raison , le Saint-Esprit au sens%* et il ne faudrait pas dire que ce sont ià che^ des écrivains inconnus des caprices d'imagination qui n'excusent point un esprit de l'ordre de celui d'Abélard. Il y avait tradition. Saint Augustin comparait la Trinité à l'&me, à la connaissance et à l'amour , quelquefois à la' mémoire , à Tintelligenoe et à la charité , et puis enfin à la vision qui se compose de l'image vue, de la vue même, et de l'attention ou
* Venerabilis Othloni Dialogus de Tribus quœstionibuSf c. xxxiv, xxxvi, XKkvii et xxiLViii. ^^ Ejtifdera lAèêr de ÀdmMitioHé étericûrtm, c. m. — Tk9$. n#vi«f. Ànud., A. B. Pezio., part m, p. S08*3I1 et 4il.
' So9t Éri§ènett la Pkilotophiê icolasHque , par M. S* René Taillawlier, p. 87 et 117.
perception de l'âme. Saint Grégoire de Nysse assimilait la distinction des personnes à celle de râme> de la raison et de Tintelligenee. TertuUien a em'» ployé la comparaison du rayon et du soleil , du ruisseau et de la source ^ de la tige et de la racine ou de la semence, pour expliquer la génération du Fils. Grégoire de Nazianze rappelle comme usitée cette comparaison de la Trinité avec le soleil , et ^aint Jean Damascène Tadopte ; tous, peut-être^ ignoraient qu'ils répétaient ainsi une image chère à la philosophie d'Alexandrie. Saint Anselme a conduit la source et le ruisseau jusque dans le lac qui procède de Tune et de l'autre *. Une source, un ruisseau et un lac sont ensemble et séparément le Nil, comme les trois personnes sont Dieu.
Pour ne citer qu'un nom parmi les modernes, Bos^ suet a repris toutes les comparaisons* C'est la vapeur qui s'élève de la mer , le rayon, la splendeur qui est la production et comme le fils du soleiU a Lorsqu'un i< sceau est appliqué sur de la cire , cette cire , sans a rien détacher du sceau qui s'imprime en elle ^ en « tire la ressemblance tout entière et se l'incorpore, « en sorte que rien ne peut plus l'en séparer. » C'est comme l'image dans un miroir, ou plutôt c'est comme
• s. Aug., De Trin., IX, m et xti ; \, passim ; XI, ii, et XIV, x. — Pê Civit. Dd, XI, XXYI, XV, xiii. ~ Nyssen., De Eo. — Tertul., Ad». Prax., XXI, VIII. — Nazianz., Orat,, XXIII, XXXI et XXXVII. Grégoire àe Nazianze insiste cependant sur la grande inexactitude des comparaisons et la nécauité de 6*en tenir A la fol. (Daroasc, De Fid. orth,, l, viii, p. 134 , 140 M Hl, ^ Amelm., De Fid, Trin. eilncam^, e. vu, p. 40, et c vin. p. 48. — De Troc. S. Sp., c. xvii, p. 57. ) — S. Augustin non plus n'a pas repoussé ces similitudes métaphoriques (De Fid,, c. ix.*-' De Symb\ Serm. ad cateth. Go derpier outrage e$t douteux ).
316 LIVRE m.
la production de notre conception ou de notre pen^ sée, où nous trouvons une idée de cette immatérielle, incorporelle, piire^ spirituelle génération que r Évangile nous a révélée. « Entendre et vouloir, connaître « et aimer sont actes très-distingués , mais le sont- « ils réellement?.... Tout cela au fond n'est autre « chose que ma substance affectée, diversifiée, mo- « difiée de différentes manières, mais dans son fond
«toujours la même Une trinité créée que Dieu
«fait dans nos âmes, nous représente la Trinité in- «créée*.»
Puisque les similitudes, c'est-à-dire les figures sont admises, il ne reste au théologien qu'un devoir, c'est d'avertir son lecteur du danger et de l'inexactitude inévitable du langage figuré en si grave matière. Or, ce devoir, Abélard Ta rempli. Seulement son ton accoutumé de confiance et même de présomption, son ascendant sur ses auditeurs, son intolérance irritable à la plus simple contradiction l'avaient conduit, lui et ses disciples, à mettre son explication au-dessus de l'objection et du doute. 11 fut bientôt établi dans son cercle qu'il avait rendu le dogme clair comme le jour, et que, grâce à lui, le mystère était devenu compréhensible. Or, cela même était une opinion hétérodoxe, dangereuse pour les fidèles, provocante pour ses rivaux. « Est-ce « vrai , lui dit le sage Gautier de Mortagne , ce que « disent quelques-uns de vos disciples? Ils vantent au « loin et glorifient votre subtilité et votre sagesse, et « en cela ils ne font qu'acte de justice. Mais ils affir-
* Élévations sur les Mystères, sec. sem., Élév. UI, IV, V et V!.
« ment que vous avez pénétré les profonds mystères « de la Trinité, au point que vous en avez une con- « naissance pleine et parfaite. De grâce, écrivez-moi « si enfin vous connaissez parfaitement ou impar- « faitement Dieu *. »
Là était au fond la véritable hérésie , elle résultait moins d'excusables opinions que de la prétention hautaine de les donner pour des vérités dernières, prétention que semblaient trahir les dédains du maître et la jactance des élèves. Là peut s'appliquer le mot d'Abélard lui-même : « Ce n'est pas Tigno- « rance qui fait l'hérétique, c'est l'orgueil*. » Mais quel tribunal humain peut connaître de ce crime-là?
(( Il dit encore , » continue saint Bernard % « que « le Saint-Esprit procède du Père et du Fils, mais « qu'il n'est nullement de la substance du Père ou « du Fils. D'où vient-il donc? De rien peut-être, « comme toutes les choses qui ont été faites? » Si le Saint-Esprit ne procède point par essence (essentiaiiter)j il faut qu'il procède par création (creabiliter) ; « ou bien nous trouvera-t-il une troisième manière, « cet homme toujours en quête de nouveautés , et « qui en invente quand il n'en trouve pas, affirmant (( les choses qui ne sont pas comme si elles étaient? «— Mais, dit-il, si le Saint-Esprit était engendré ce de la substance du Père, le Père aurait deux fils.
* D'Achery, Spicileg., t. HI. Gualt. de Maur., Ep. V, p. 524. « TheoLChr.,p.im.
» Âb. Op., p. 278.
316 UVRE m.
(( * — Comme si ce qui est d'une substance Tavait « conséquemment pour père! Est-ce que les poux^ « les lentes et les phlegmes (phlegmata?) sont les fils « de la chair ou ne sont pas de la substance de la « chair? Et les vers qui sortent du bois pourri sontw ils d une autre substance que celle du bois, pour a ne pas être les fils du bois? Mais les teignes aussi « tirent leur substance de la substance des étoffes, (f et n'en tirent pas leur génération; et beaucoup de a choses sont dans le même cas. Je m'étonne qu'un M homme subtil et quelque peu savant, à ce qu'il (c croit, ayant confessé que le Saint-Esprit est con- (( substantiel au Père et au Fils , nie cependant quUl « sorte de la substance du Père et du Fils , à moins « de vouloir que ce soit eux qui sortent de la sienne, « ce qui serait, il est vrai, inouï et ineffable. Mais « si le Saint-Esprit n'est pas de leur substance ni eux w de la sienne, que devient, je vous prie, la consiibw stantialité? » Autant vaut la nier avec Arius et prêcher ouvertement la création. Toutes ces différences nouvelles, introduites entre le Fils et le Saint- Esprit, détruisent l'unité. Le Saint-Esprit se retirant de la substance du Père et du Fils, ce n'est pas une trinité qui demeure, mais une dualité; car une personne qui n'aurait en substance rien de commun avec les autres, ne serait plus digne de figurer dans la Trinité. Ainsi tout à la fois la Trinité est mutilée et l'unité divisée.
Or, voici ce que dit Abélard : Le Fils est engendré du Père et seul engendré (unigenitus), le Saint- Esprit n'est donc pas engendré, il procède, et l'Église enseigne qu'il procède du Père et du Fils; ainsi il y
a une différence entre la génération et la procession. (e La différence^ c'est que celui qui est engendré est w de la substance du Père , la sagesse étant une cer- (( taine puissance , tandis que Taffectioii de la chace rite appartient j)lus à la Bonté de Tâme qu à sa
«puissance Je n'ignore pas que beaucoup de
« docteurs ecclésiastiques veulent que le Saint-Es- (f prit soit aussi de la substance du Père^ c'est-à- « dire qu'il soit par lui ^ étant d'une seule substance' « avec lui» Cependant nous ne disons pas proprement u qu'il soit de la substance du Père (ea> substantia /< Ikitris) , le Fils seul doit être dit tel ; mais l'Esprit, i< quoique de même substance (ejmdem substantiœ) a avec le Père et le Fils, d'où la Trinité est dite (( homousios, c'est-à-dire d'une seule substance, ne u doit nullement être dit de la substance du Père (c ou du Fils à proprement parler, car pour cela il « faut être engendré \ »
Voilà l'expression et le délit d'Abélard. Tout se réduit à cette distinction fugitive : le Fils est de la substance du Père et le Saint-Esprit a la même substance que le Père, une seule et même substance étant commune à toutes les personnes de la Trinité. Voici comment s'en explique la Théologie chrétienne : (V Quand on dit que le Fils est de la substance du «Père, être de la substance du Père signifie seulec< ment dans cet endroit être engendré du Père y par « une translation de ce qui se passe dans la gêné-
« i^ation humaine où quelque chose de la sub-
« stance du corps du père est transporté et converti
* Introd., p. 1086.
« dans le oorps du fils. » Seulement , depeur d'équi- Yogué , on rappeHe plus loin ces mots de saint Jeal^ : c< Ce qui est né de 1^ chair est chair ^ et ce q.ui est w.né de Pesprft est esprit *. » *
Quant au S^t-B^prit lui-më^ie , spiritus vient de spirare) esj^rit a le n^ème radkal que spiration; c'est pour cela qu^on dit qu'il procède, non qu'il est engendré, w La bonté que le nom de Saint-Esprit *ii désigne n'est pas une puissance ou une sagesse , (ccar être lion ce n'est pas ttre puissant ou sage. •^4. V Aiasî , quoique leTils soit du Père autant que le '«"Safnt-Esprit*.... la génération diffère de la prows* ««îon en ce que celui qui est engendré est de ta " a substance même du Père , puisque la sagesse a T( cels de particulier d'être une certaine puissance , (c et que l'affection de la charité appartient plus à i< la bonté qu'à la' puissance de l'âme. D'où Ton dit (< très-bien que le Fils est engendré du Père , c'esta à-dire est de la substance même du Père , tandis « que •\% Saint-Esprit n'est nullement engendré , « mais plutôt procède, c'est-à-dire que par la cha- « rite il s'étend vers autrui ; car par l'amour on prox< cède en quelque sorte , on avance de soi vers un « autre *. »
Évidemment Abélard évite de répéter que le Saint- Esprit ne soit pas de la substance du Père (eœ sut-- Uantia), mais U l'insinue, et c'est créer une difficulté nouvelle dan»' la Trinité que d'y insérer une distinc* tioA et-ufiû contradiction de plus. Cette subtilité
Theol. Chr., I. ÎV, p. 1327. ~ Jean, m, 0. Theol. ar.,l.lV. p. 1329.
DE LA THÉOLOGIE O'AÎÉLARp. ■ . 321
était gratuite, et elle a été rejetée af<ec Ju^te raison; it fallait BÇ bornelr i dire : les trois peïsonnes sont cbnsubstantielles^ dépendant il pe paraît pas qne là troisième le soit dal^ même manière que la seconde, puisque Tune est cojisybsfanâelle par génération kt l'autre pai^proce«sioD. On pouvait ajouter % la communauté de substance iloit se féaliwr d'unfe manière différente pour chacune dé» trois personnes. QtEûnd même on, écarterait les .mots de génération et de joroeession, cfelui de qui eat le Fils ne peut, quant au atdde^ être identiquement consubstantiel à celui qui est ^e ^ lui, comme celui qui est du premier est consubstantiel à celui de qui il est; et ainsi de chaque peiVsonne comparée aux deux autres. Je répète que je parle du mode; la consubstantialité subsiste, les trois personnes ont une seule et mên^e substance, mais elles ne l'ont pas absolument de même* Quelle est donc la différence? Elle est impénétrable; elle existe pourtant, la théologie le veut, puisqu'elle distingué la génération et la procession; mais cette différence qu'elle affirme, elle ne rexpli(Jue pas. Le tort d'Abélard est d'avoir voulu l'expliquer, et le péril est venu de la séduction qu'exerçaient sur son esprit la distinction des trois attributs, puissance, sagesse, bonté, et la pensée d'identifier cette dis-* tinction avec les deux autres, celle de Père, Fils, Esprit, et celle d'inengendré, engendré, procédant^ \ au point que ces trois triplicités ne fassent plus* que des expressions différentes , substituabl^ les unes aux autres , comme des notations divenBes de mêmes quantités algébriques. Or, il est trèspermis de dire en général que la sagesse est puis* II, 21
322 UVRE IIL
sauce et que la bonté n'est pas puissance '; maiç cette abstraction prise à la lettre mènerait logiquement à penser que le Fils est substance du Père et que le Saint-Esprit n'est pat substance du Père. La f<^ d'Abélard Ta défendu de cette proposition pro^ fondement hérétique, elle ne Ta .pas préservé du péril d*en approcher, et il ne s'est sauvé que par des inconséquences peut-être inévitables, quand on traite d'un dogme que la métaphysique de l'Église s'est plu à rendre contradictoire dans les termes. • Mais ni Imprudence ni la raison ne permettent» parce qu^un dogme estobscur et incompréhensible, dy ajouter de nouvelles difficultés, ou même, par des nouveautés d'expression, de diversifier la forme de ses difficultés nécessaires. C'est la faute où Âbé^ lard est tombé. Trop prévenu en faveur de cette distinction de la puissance, de la sagesse et de la charité, au lieu de ne lui attribuer qu'une vérité approximative, il en a fait l'expression exacte de la distinction des personnes. 11 n'a plus dit : u De {< même que le Fils est engendré du Père, la sagesse <( est de la puissance; a il n'a plus dit : « Comme le « Saint-Esprit n'est pas engendré du Père, on peut H remarquer que la bonté n'est pas de la puissance, « quoiqu'elle la suppose et en procède , ainsi qu'on c< le dit du Saint-Esprit. » Ces analogies, ces rapprochements, encore qu'un peu métaphoriques, pouvaient passer. Mais il a renversé l'ordre de la comparaison, et il a dit : « Le Fils est engendré, parce que
* Encore Richard de Saint- Victor a t-il objecté que la bonté n'est qu'une bonne volonté, et que la volonté bonne est une puissance. « possc bcne velle « MlaliquicJ p«we. » {I>e Trin,, \, V, c, jtv.)
« la sagesse est de la puissance; le Saint-Esprit i< n'est p*8 engendré, parce que la bonté n'est paa de « la puissance. » D'une similitude, il a fait un principe, lui qui s'élève iwUeurs contre toute simili*tude quelle qu'elle, soit*
Mais est-elle moins attaquable et plus digne, la similitude que préfère saint Bernard , quand il dit que le Saint-Esprit peut bien être de la substance du Père, sans être le fils du Père, comme le ver est de la substance du bois? Est-ce là une notion Traie et chrétienne de la procession du Saint-Esprit? La consubstantialité , sans parler de la convenance, n'esta elle pas aussi profondément attaquée par cette comr paraison que par aucune de celles d'Abélard? Et si l'on tournait contre le juge son argumentation contre l'accusé, si l'on prenait ses comparaisons pour dea définitions, ne montrerait-on pas à saint Bernard que son raisonnement conserve bien dans les termed la consubslantialité, mais ne tient aucun compte de la différence de l'engendré à l'inengendré, de la génération à la procession, et atténue, s'il n& l'efface, au profit de l'unité de substance, la distinction des personnes? De cette dernière, le saint en veut sobrement y c'est son expression.
Sûrement il faut l'excuser par l'impuissance du langage humain à rendre ce qui excède la raison humaine; mai» cette excuse, Abélard Ta souvent invoquée; qu'elle lui profite également. On ne peut condamner comme une hérésie ce qu'on doit relever comme une expression fautive. I/autorité ne peut régler ses droits sur ceux de la critique.
11 doit être permis d'observer que, pour avoir
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voulu déterminer scientifiquement les éléments du dogme de la Trinité, l'Église Ta compliqué, et que les expressions qu'elle a introduites ou consacrées, sont devenues une source de difficultés, d'erreurs et d'hérésies; A lire sans prévention les Écritures, rien ne paraît moins indispensable que d'attacher un sens sacramentel aux mots de génération et de procession. Le premier, si nous ne nous trompons, se rencontre trois fois dans le Nouveau-Testament avec application au Sauveur. Dans les Actes, Philippe trouve l'eunuque du roi Candace lisant un passage d'Isaïe, que les interprètes et Philippe luimême appliquent au Messie, et dans lequel sont ces mots : Qui pourra raconter son origine ' ? C'est le mot origine qu'emploie Sacy, et le latin porte : Generationem ejns quis enarrabit ? Le grec emploie le mot yeveoivy qui a le même radical que celui de gênération; et c'est un des textes dont on s'appuie pour consacrer ce dernier terme. Or, il est évident que l'expression est ici générale, et que tous les mots origine, génération y extraction , naissance^ auraient pu être indifféremment employés dans ce passage. Jésus-Christ, dans deux autres, est nommé Filius unigenitus (ixovoytvhç vioç^). Sacy traduit tout simplement le Fils unique, et assurément ce mot n'ajoute rien d'important, ni de spécial à l'idée que nous pouvait déjà donner de l'origine du Sauveur ce simple mot si expressif, le Fils. Témoin le verset du psaume, souvent cité par les apôtres : « Tu es mon fils, je t'ai engendré aujourd'hui (Ps. ii, 7); yeyewyjxa ae, »
* Act. viii, 33.
* JeaD, 1, 18, eiJEp. ,iv,9.
DE LA TïrtÊOLOGIE D*ABÉLARD. 325
dans le Nouveau-Testament (Act. xiii, 33, Hébr. i, 5 et V, 5). Quant au mot de procession^ il vient d'une traduction fort gratuite d'un verset de TÉvangile selon saint Jean, où on lit : Spiritum veritatis qui a pâtre procedit (xv, 26); « Tesprit de vérité qui procède du Père.» Le mot grec exTropeuerat veut dire proprement qu'il sort, qu'il s'extrait. Sur ces textes seuls on n'imaginerait pas de regarder comme essentiels à la Trinité , comme identifiés au dogme , les deux mots que nous discutons , et Ton se bornerait à dire et à croire que la Trinité, c'est lé Père, le Fils unique du Père, et le Saint-Esprit, qui sort du Père et qui reçoit du Fils \
On voit en effet que dans les premiers siècles^ l'Église n'avait adopté aucune expression, décrété aucune définition du mode suivant lequel le Père produit son Verbe. Il paraît que le premier nom qui eût été donné à ce mode, à cet acte ineffable, était en grec celui de TrpoêoXvî, littéralement projection^ qu'on a rendu en latin par prolatio ou production et remplacé aussi par émanation^. Employé générale-
* « Il recevra de ce qui est à moi. » ( Ille..., de meo accipiet,) Ainsi Sacy traduit ces mots : ex toO I/aou iT^^troLt , qui sont le texte le plus formel que l'on cite pour prouver que, selon l'Écriture, le Saint-Esprit procède du Fils. Jean, xvi, 14.
• npo€o).T^^ projectio, prolatio, d* abord employé, mais devenu suspect par rusag|e qu'en avaient fait les Ariens elles Valentiniens. Puis, on y est revenu, notamment Tertullien , Grégoire de Nazianze et saint Jean Damasccne qui nomme le Père Sià. /é'/ov npoèoXebi toO t/.fxvropi/.ou irveû/Aaroç {De Fide, I, xiii). Tel fut aussi le sort du mot knôpootxt transfusion écoulement ou émanation, compromis par les Sabelliens, réhabilité par Âthanase et Origène. Mais -npo^oj.ii est resté plus usité, surtout comme procession du Saint-Esprit. Celle ci a été diversement nommée. Comme il y a toujours eu dans la dé~ signation des personnes quelque trace d'une métaphore qui représentait le Père comme la pensée, le Fils comme la parole , le Saint Esprit comme le
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ment par ceux qui, n'admettant pas la création, voulaient exprimer comment les essences spirituelles étaient sorties de l'essence divine, ce terme d'émanation paraissait ici bien placé; le Fils et le Saint- Esprit pouvaient être dits émaner» puisqu'ils sont d'essence spirituelle, puisqu'ils sont provenus de l'essence du Père, sans en être créés , et sans en être détachés au point de former de nouvelles essences. Aussi quelques Pères ont-ils emprunté ce mot d'émanation soit aux alexandrins, soit aux gnostiques, les uns le restreignant dans le sens catholique qui vient d'être indiqué, les autres prenant avec lui toute la doctrine qui faisait de ces émanations des éons consubstantiels à Dieu, au sens seulement de l'homogénéité de nature. Mais le danger de tomber dans le gnosticisme a fait bientôt renoncer à ce langage. On a essaye du mot de parabole; on a dit aussi émission^ prolationy jusqu'à ce qu'enfin on se soit décidé à dire génération^ en écartant toute idée d'imperfection qu'emporte ce terme appliqué à la nature humaine. Ainsi le fils a été dit engendré^ parce qu'il est fils, à condition que ce mot de génération fût dépouillé de toute analogie avec la filiation humaine; et Témana-
souffle , résultat ou lien de la pensée cl de la parole , le mot 7rvo>î, spîraHô , a été le plus volontiers admis avec celui d'lz7ro/5£U7'5, consacré parle verset de rÉvangile cfuî sert de titre au dogme même. Mais on dit aussi «x^ocnîffiç, ftortie, «/7raai<i$, émission , Tt^ofsvai, laisser échapper, 7r,oo7*<£r»flace, s'attacher, «x^uTtç, rejeton. C'est ici une des idcos chrciienncs qu'il est îc plus facile de confondre avec une idée alexandrine. L'expression figurée de processus a bien de l'analogie avec le npôoSoi Je Proclus , et on lit dans Grégaire de Nazianze que les propriétés des personnes sont rô ava/5;^ov, ij yivvvjatî xat v) npôoSoi- (Proclus, Theol. plat., l. III, c. xxi. — Nazianz., Or., xHi. — Suicer., Thesaur., verbo ix-rcàpsiyiii. — • Petav., Dogm, Theol,, t. II, l. V, c. VIII , 1. VII, c. X et XI, l. VIII, CI.)
tion du Saint-Esprit a été appelée procession et quelquefois spirationy parce qu'il n'est pas fils de Dieu. De sorte que la première expression, celle de génération, n'a plus rien de commun que Tapparénce avec le sens littéral , et ne s'étend pourtant paà âû Saint-Esprit, quoiqu'elle ait été réduite à l'état de pure métaphore.
Ces deux rnots ont été conèacrés pour désigner Tune et l'autre relation principale du Fils au Père et du Saint-Esprit au Père et au Fils , et quand on a voulu attacher une idée à ces mots, les définir, seulement les comprendre , même dire que Tun étant différent de l'autre, ils ne pouvaient exprimer tous deux la même façon à^être de la substance du Père, on est presque immanquablement tombé datis l'hé-résie. Tout le monde n'a pas eu la sincérité de saint Augustin, avouant qu'il ignore comment on doit distinguer la génération du Fils de la procession du Saint-Esprit, et que sa pénétration échoue contre cette difficulté ^ Longtemps avant Jui, et, je crois, avant que la langue du dogme fût fixée, saint Irénée semblait avoir prévu tous les dangers de cette terminologie, quand il disait avec tant de sagesse : « Si i( quelqu'un nous demande comment le Fils a été «produit par le Père, nous lui répondrons que (( cette production .(|)ro/af2o), ou génération, Hun- « cupaiioy adapèrtioy ou tout autre terme dont on
* Contr, Maxim», H, xiv. Bossuet dit dans le même sens : « I>i6ii » « Tovlu expliquer que la procession de sob Verbe était aiie Véritable et par- « faite génération : ce que c'était que la procession de son Saint-Esprit, il « n^a pas voulu le dire, ni qu'il y eût rien dans la nature qui représentât une « action si substantielle et tout ensemble si 8in<^ulicre. C'est un secret réservé « à la vision bienheureuse. » ( Èlév. sur les Myst, 2^ sem. V. )
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« voudra se servir, n'est connue de personne, parce (< qu'elle est inexplicable.... Quiconque ose entrece prendre de la concevoir ou de l'expliquer ne s*en- « tend pas lui-même.en voulant dévoiler un mystère « ineffable \ »
La censure de saint Bernard n'a point épargné les similitudes employées pour représenter la Trinité, et notamment cette exécrable similitude ou plutôt dissimilitude du genre et de l'espèce, ainsi que celle de l'airain et du sceau d'airain *.
« 0"'6Sl-ce donc? veux-tu, selon ta similitude, parce que le Fils, pour être, exige que le Père soit, veux-tu que ce qui est le Fils soit le Père , mais sans réciprocité , comme le sceau d'airain est airain , parce que Texistence du sceau d'airain exige celle de Tairain, comme rhomme est animal , parce que l'existence de l'un suppose celle de l'autre, sans que l'airain soit le sceau d'airain , ni l'animal l'homme? Si tu dis cela , tu es hérétique ; si tu ne le dis pas , la similitude tombe. Où conduit donc ce long circuit de choses prises de si loin , ces rapprochements laborieux, cette vaine multiplicité de mots, ces grands éloges que tu donnes à ta déduction , si les membres n'en peuvent être ramenés les uns aux autres dans les proportions régulières? Ton entreprise n'est-elle pas de nous enseigner Vhabitude qui est entre le Père et le Fils ( c'est-à-dire comment le Père a le Fils) ? or, nous tenons de toi que pour poser l'homme, il faut poser l'animal, mais sans réciprocité , d'après la règle de dialectique qui veut, non que la position du genre pose l'espèce, mais que la position de l'espèce pose le genre. Lors donc que tu rapportes le Père au genre , le Fils à l'espèce, ton oraison par similitude n'exige-t-elle pas que le Fils posé , tu nous montres que le Père est posé , et que la proposition est sans conversion; de même que cette proposition : ce qui est homme est nécessairement animal, n'est pas convertible; et qu'ainsi celui qui est le Fils est nécessairement le Père, sans que la propo-
* S. Iren., Contr, Herres., Il » xxviii, 6. — Voyez aussi Bergier, Dict. de Théol. aux mots Saint-Esprit , Émanation , Général ion. ' Ab. Op., p. ?80.
D£ LA THÉOLOaiË DABÉLÂRD. 329
sition soit convertible? Maiis ici la foi catholique te dément; elle ne souffre pas plus que celui qui est le Fils soit le Père qu'elle ne souffre que celui qui est le Père soit le Fils. Autre {alius) , sans nul doute , est le Père, autre (alius) \e Fils, quoique le Père ne soit pas une autre chose (aliud) que le Fils; car grâce à cette distinction d'autre (adjectif) et d'autre chose (substantif), la piété de la foi a su faire un partage prudent entre les propriétés des personnes et Tunité indivisible de Tessence, et tenant la ligne intermédiaire, marcher dans la voie royale, sans dévier vers la droite en confondant les personnes, ni vers la gauche en divisant la substance. Que si de la simplicité de la substance divine tu induis que si le Fils est , le Père est nécessairement, tu n'y gagnes rien, car la règle de la relation veut que la proposition soit convertible^ et que la même vérité accompagne Tinversé , ce qui ne s'adapte pas à la similitude prise du genre et de
l'espèce, de l'airain et du sceau d'airain
« Qu'il nous dise maintenant ce qu'il pense du Saint-Esprit. La bonté même, ditril, qui est désignée par ce nom de Saint-Esprit,
n'est pas en Dieu puissance ou sagesse fai vu Satan tombant du
ciel comme un éclair (Luc ^ x, 18). Ainsi doit tomber celui qui s'égare dans les choses grandes et merveilleuses qui sont au-dessus de lui. Vous voyez, saint Père, quelles échelles , ou plutôt quels précipices cet homme s'est préparés pour sa chute. £a toute-puissance ! une demi-puissance! nulle puissance! J'ai horreur de l'entendre, et cette horreur même suffit, je pense, pour le réfuter. Mais cependant je veux citer un témoignage qui se présente en ce moment à mon esprit troublé, pour effacer l'injure faite au Saint-Esprit. On lit dans Isaïe : l'efiprit de sagesse et V esprit de force, (xi , 2. ) Par là l'audace de cet homme est assez clairement convaincue, si elle n'est pas comprimée. 0 langue grande en paroles (magniloqua)\ faut-il, pour que l'injure du Père ou du Fils te soit remise , faut-il quelque blasphème du Saint- Esprit? L'ange du Seigneur est là qui te coupera par la moitié , car tu as dit : Le Saint-Esprit n'est pas en Dieu puissance ou sagesse. Ainsi le pied de l'orgueil trébuche quand il attaque *. »
Cette argumentation , à laquelle ne manque aucune des formes de la dialectique , montre que le saint abbé n'était pas si étranger qu'il le dit aux sciences profanes. Mais écartant tout ce qu'y vient ajouter
* « Pes superbix ruil cuni irruil. >» — Ab. Op., S. Bern., Ep., p. 283.
SSO LIVRE III.
la déclamation dô sa colère, bornons-nôud à la critique des similitudes. On pourrait en principe les condamner toutes ; mais les Pères ont apparemment regardé comme utile, pour donner le change à la curiosité de l'intelligence , de s'adresser à imagination. Quelquefois on apaise la faim en la trompant/ et Ton fait mâcher à l'homme affamé deii substances qui ne sont pas des aliments et qui le calment sans le nourrir. La même chose se pratique en philosophie; on donne à l'esprit des métaphores en place de raisons; c'est un palliatif de notre ignorance. La théologie a usé de cet expédient autant pour le moins que la philosophie, et quelquefois elle s'y est compromise. Accepter sans réserve une seule similitude est un moyen sûr d'être hérétique, comme c'est un sûr moyen de donner à des adversaires l'apparence de l'hérésie que de prendre à la lettre une similitude donnée par eux comme une analogie ou une figure. Dana sa réfutation d'Abélard, l'abbé de Clàirvaux a-t-il bien évité cette méprise ou cet artifice ?
(c Gardez-vous , avait dit Abélard , de ceux qui <( rapportent en raisonnant la nature unique et in- « corporelle de la Divinité à la similitude des corpâ « composés des éléments.... Dans le vrai, la Trinité « n'est connue que d'elle-même; l'exposition en est w difficile, impossible peut-être à l'homme.... Plus w l'excellence de la nature divine s'éloigne des au- M 1res natures qu'elle a créées, moins nous trouvons w dans celles-ci de ressemblances congrues à l'aide u desquelles nous puissions satisfaire, quand il s'a- « git de Celle-là. Les philosophes doivent se con-
<r tenter de s'enquérit des natures créées; encore ne w peuvent-ils suffire à les comprendre. En Dieu, « aucun mot ne paraît conserver son sens primitif.,.. t< Nous ne pouvons trouver de similitudes parfaites « pour les appliquer à l'être singulier; nous ne pou- « vous , quand il s'agit de lui , nous satisfaire par i< des similitudes.... Nous les abordons comme nous « pouvons, surtout pour repousser Timportunité des tf pseudo-dialecticiens.... Nous leur apportons les « similitudes les plus probables*... Quand nous com* « parons à l'homme qui est à la fois substance et 'f corps.... qui peut être à la fois père et fils.... « ridentite de substance commune en Dieu au Père, u au Fils, au Saint-Ksprit.... on reconnaîtra qu'on «ne peut induire de là une similitude intégrale, « mais quelque similitude partielle : autrement, (( nous parlerions d'identité et non de similitude. « Prévoyant l'abus qu'on pouvait faire de quelquesce unes , nous en avons introduit d'autres , tant « d'après les grammairiens que d'après les philoso- « phes, et que nous avons jugées plus conformes à w notre dessein; mais celle-là surtout qui est prise « des philosophes les plus raisonnables , et par là « moins éloignés de la science de la véritable phi- « losophie qui est le Christ *. »
On vient de voir ce qu'Abélard pense des simili^ tudes en général. On peut se rappeler comment il juge celles qu'avaient admises saint Augustin , saint Anselme, Tertullien. Voyons maintenant quelles
sont celles qu'il tolère.
* Introd., l. I, p. 1014, l. U, p. 1070, 1073, 1076, 1079. — Theol. Chr., |