‹ Abélard (volume 2)Chapitre 3 sur 25 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

SCITE DU PRÉCÉDENT.

Abélard a combattu le réalisme , est-il par consé^ quent hominaliste? 11 a combattu le nominalisme, est-il néanmoins nominaliste? C'est ce qu'il nous reste à décider. ^

« Montrons à présent, » dit-il, « avec la permis- (c sion de Dieu {Deo annuente)^ ce qu'il nous paraît ^

((préférable d'admettre ^ » J'essaierai d'expliquer ce système assez subtil , en suivant l'ordre des idées du philosophe, mais sans m' attacher aux formes de j

la diction, quoiqu'il soit nécessaire, pour l'exactitude scientifique et pour la fidélité de la couleur, de re- !

produire souvent les termes de l'école.

Dans aucun système, on ne refuse une certaine :

réalité à l'individu; s'il ne possède l'être par privilège, au moins le possède- t-il en participation (Platon, ■ Scot Érigène), et personne n'a articulé formellement que la chose individuelle fût une fiction. ! Abélard, voulant se rendre compte de la constitution ^ des êtres, considère l'individu, c'est-à-dire qu'il pose le problème des genres et des espèces dans ce que les scolastiques ont appelé après lui le problème de l'individuation; c'est là le propre et la nouveauté de sa doctrine. Au moins le procédé est méthodique : l'individu est certain et donné; partir de Tin-

* De Gen, et Spec, p. 625-534.

lï. 4

dividu, c'est aller du connu à l'inconnu, du simple au composé. Avant de pénétrer dans la constitution de Tespèce humaine, étudions donc avec Abélard les éléments réels de Tespèce, ou les individus.

Socrate, comme tout être individuel, comme toute essence, est un composé de matière et de forme; il est individu de Tespèce, Thomme Socrate, homme par la matière; Socrate par la forme; la matière est Y homme » la forme est la socratité. Dans Platon également, la matière est V homme et la forme hplatonité. Ainsi Tessence homme qui résulte de Tunion de la forme humanité à la matière animal, devient dans Vindividu la matière informée , par la forme individuelle qui fait Platon ou par celle qui fait Socrate; de là une essence qui est tout Tindividu* La forme qui, en s'unissant à la matière animal, constitue Tindividu, est-elle ailleurs qu'en lui? non, assurément : point de Socrate hors de Socrate. Mais cette essence humanité^ qui devient la matière de Socrate et comme le sujet delà socratité y est-elle ailleurs? pas davantage; sa pareille se retrouve dans la matière de Platon , mais n est pas individuellement la même, elle est numériquement différente, c'est-à-dire que Tune et l'autre font deux : il y a analogie , c'est le mot d'AristoteS il n'y a pas identité. Or cette essence humanité, ou l'espèce humaine, n'est pas ce qui en est dans Socrate ou ce qui en est dans Platon, mais la réunion de toutes les essences pareilles ou analogues, constituées formellement dans chaque individualité. Elle est donc une collection. Une telle col-

« Met,, Xll, IV el V.

DE LA PHILOSOPHIE D'ABÉtARD. 61

lection, bien qu'essentiellement multiple, est une de nature I en ce sens qu'elle se compose, non pas des mêmes, mais des semblables; elle est un universel, Kne espèce , comme un peuple est tin peuple.

Si l'oti recherche maintenant comment la coUectioti humanité^ ou l'espèce humaine, est constituée, oh trouve que dans chacune des essences qui la composent elle a pour matière Yatiimal^ et poUr forme une forme multiple et non pas une, la rationnante , la mortalité^ la bipédalité^ et les autres formes substan^tielles do l'humanité, c'est-à-dire qu'elle est la col^ lection de toutes les matières animal affectées OU informées de toutes ces formes substantielles. Et. de même que la matière homme ^ ou^ comme dit Abé-* lard, ce d'homme (illud hominis) , qui soutient l'in^ dividualité Socrate ^ n'est pas essentiellement là matière homme qui soutient l'individualité Platon^ de même la matière animal (illud animal) qui soutient la forme humanité dans tel ou tel individu n'ért que dans cet individu , mais son analogue, uti nondifférent d'elle (indifpsrens illi)^ se trouve comme matière dans chaque individu de l'espèce animal. Ce non-différent, ou cet indifférent à toute forme, semblable de nature et non identique, ne devient essentiellement différent et de plus en plus différent qu'en étant constitué formellement, d'abord par l'humanité, puis par l'individualité.

Si l'on réunit maintenant cette multitude d'essences soutenant les formes des diverses espèces animal y on aura une collection générique ou un genre, multitude autre que celle qui compose l'espèce. Celle-ci est la collection des sujets des individus humaifts,

52 LIVRE n.

celle-là est la collection des sujets des différences substantielles des diverses espèces. Chaque essence de la multitude ou du genre animal est composée matériellement de corps, formellement d'animation et de sensibilité. De toutes les essences du genre , aucune ne se trouve^ quant à sa matière, ailleurs que dans cha^cune des essences qui le composent, mais elles ont des analogues ou des non-différents qui soutiennent les formes de toutes les espèces de corps. A ce degré, c'est la corporéité qui est la forme, elle qui était tout à Theure comprise dans la matière, animalité. De même qu'il s'est composé un nouveau genre de la collection des corps, collection dans laquelle entre la réunion des essences de la nature animal, un nouveau genre, le genre corps y sera la collection de tous les êtres composés matériellement de substance^ formellement de corporéité. Telle sera la constitution de toutes les essences du genre corps ^ ou bien de toutes les matières des espèces du corps , ou bien des substances informées de la corporéité. Faites abstraction de cette dernière forme , il vous reste des substances, c'est-à-dire des non-différents , et c'est là le genre le plus général ou suprême. Une espèce de ce genre soutient Yincorporéité, Xincorporéité est sa forme, comme la corporéité était tout à rheure celle des substances, matières des essences du genre corps. Ces matières prises comme essences , indépendamment de la corporéité, sont Its essences dont la multitude compose le genre généralissime de substance. Elles ne sont pas encore rigoureusement simples, on y peut encore décomposer Têtre en deux principes; sa matière serait, pour ainsi parler,

DE LA PHILOSOPHIE D'ABÉLiRa 51

la pure essence , sa forme la susceptibilité des contraires.

Nous avons atteint ici la matière première de Têtre, mais puisque cette matière première est une notion, c esl-à-dire un déiini^ il faut bien que Ton puisse distinguer idéalement sa matière de sa forme, et la considérer au moins fietivement comme un genre dont la différence ou Téquivalcnt de la différence consiste uniquement dans la propriété d'engendrer des espèces. La susceptibilité des contraires, propriété de la pure matière, n'est pas , en effet, uue forme réalisée, c'est la simple possibilité de la forme, c'est Tacte en puissance. L'indéterminé ne se réalise qu'en se déterminant. La déBnition qu'on vient de lire ne donne à TindéLerminé d'autre détermination que d'être déterminable. Ici la forme, qui, de sa nature, est actuelle, n'est que la possibilité de l'acte; l'acte indéterminé, mais possible, est en effet la seule différence qu'il y ait entre Tindéterminé pur et le néant. Qu'on y songe bien, la matière ou l'essence qui ne serait pas déterminable ne contiendrait plus rien de l'être, et ne serait que le néant sous un faux nom-

C'est ainsi qu'Abélard passe en revue les divers degrés de la catégorie de Tessenee (substance), et dresse ce qu'on pourrait appeler récbelle de l'être- II serait possible do faire ^m travail analogue sur les autres catégories, quoique là les conditions de Têtre ne soient pas aussi réelles , et qu'il ne s'y agisse qne des êtres improprement dits, la qualité, la rcla^ tion, etc., ne pouvant exister séparées d'un sujet. Maïs, comme le veut Abélard , u que ce qui a été

54 LlVaB II.

(< dit de la substance soit entendu des autres prédi- « eaments \ »

« Oa remarquera que dans cette analyse des graduations de la substance^ le mot matière ne doit pas être compris dans le sens de l'opposé de l'esprit, mais comme le nom du fonds de l'être, puisque dans le langage d'Abélard, conforme en cela à celui d'Aristote, on pourrait dire que la substance est indifféremment la matière de l'esprit et la matière du corps, ou qu'elle est la matière, le non-différent qui peut recevoir la forme de la corporéité ou la forme de Tincorporéité ; mais ceci n'a d'importance que s'il faut prendre toute cette décomposition d'idées comme un dénombrement méthodique de réalités, et non comme une analyse de la pensée. Si nous avons fait plus que définir des mots, si nous avons décrit des choses, alors, sans doute, le genre substance serait un seul et même être réel, identique en soi sous des formes contraires, comme l'incorporéité et la corporéité , et il n'y aurait plus dans le fonds de l'être de différence substantielle entre la matière et l'esprit. C'est, pour le dire en passant, une objection , tout au moins une difficulté contre le réalisme, et qu'on pourrait traduire d'une manière qui la rendrait plus saillante. Par exemple, la substance, étant réellement la pure essence avec la suseeptibilité des contraires , pourrait être indifférem-

* De Gen. et Spec., p. 6?6. — Il est impossible de ne pas faire remarquer combien celte déduction de Vétre dans ses diverses phases dialectiques ressemble à l'évolution ontologique de l'élre partant du néant , dans la logique d'Pegel, pour s'élever par le devenir à toutes les formes de la rcalitç et delà pensée. (Hegel, OEuv. compl. en ail , t. III ; Science de la Logique, p. 7T. Berlin, 1833.)

ment créée ou créatrice , finie ou infinie ; or ce sont là certainement des attributs qui impliquent contr^^ diction non-seulement entre eux, mais entre leurs sujets, et cela seul démontrerait au moins que le ' genre substance , libre de toute détermination , n est pas une réalité.

Mais tout tombe, ou du moins les difficultés se déplacent, si Ton prend le parti de nier Texistence objective des genres et des espèces, et nous sommes ramenés à l'analyse des opinions d'Abélard sur la question; il va les justifier en passant en revue, suivant son usage, toutes les objections qu'elles peuvent encourir.

Et d'abord, il examine les diverses définitions qu'on peut donner de l'espèce, et recherche s'il en est aucune qui puisse lui être opposée.

1*^ La première désigne sous le nom d'espèce la multitude des essences semblables entre elles. Ainsi l'espèce homme comprend la matière de tous les individus qui la composent; en d'autres termes, la multitude humaine se compose de la matière de Socrate, de celle de Platon, et des autres. Or, la matière est ce qui reçoit la forme. L'espèce homme reçoit-elle donc la socratité^ Socrate est-il l'humanité socratique? non , c'est ce qu'il y a d'humanité^ illud humor nitatisy dans Socrate, qui reçoit la socratité^ et non l'espèce humanité. L'espèce comprend^ce qu'il y a d'humanité dans Socrate et dans tous les autres; elle comprend tous les analogues ou non-^différents. Lorsqu'on dit que l'espèce est la matière affectée de toutes les formes individuelles, on n'entend pas que toutes les essences de l'espèce reçoivent en masse

la forme d'un iodividu donné , mais qu'une seule d[entre elles^ semblable de nature aux autreB, analogue de composition élémentaire, et en ce sens non différente, indifférente y prend la forme qui l'individualise. On dit que toute l'espèce est propre à recevoir la forme individuelle, comme on dit d'un morceau de fer, qu'il sera couteau ou stylet, quoiqu'une partie seulement doive être stylet , une autre partie couteau. Ainsi l'espèce est réelle comme collection de réalités, mais non indépendamment des réalités qui la composent; elle n'existe pas intégralement dans chacune de ces réalités individuelles.

2** On définit aussi l'espèce , ce qui est affirmé de plusieurs, en vertu de la catégorie d'essence, ou bien ce qui est attribué à divers à titre d'essence {prœdicatum in quid). Ce qui est attribué à ce titre est dit inhérent au sujet : or, l'espèce humaine , ou la collection des essences ou matières individuelles, n'est pas apparemment inhérente à Socrate ou à Platon. Une partie seulement de cette collection reçoit la socratité ou la platonité. En ce sens seulement Fhumanité est inhérente à l'un ou à l'autre. C'est ainsi qu'on dit (jue je touche un jnur, quoique toutes les parties de mon corps n'y soient point appliquées ou adhérentes ( hœreant). C'est encore ainsi qu'on dit qu'une armée touche un rempart, un lieu quelconque, quoique tous les individus de cette armée ne le touchent pas. Ainsi l'espèce touche les individus, s'applique aux individus. Ce n'est qu'une des essences semblables de l'espèce qui est réellement dans l'individu, et c'est par extension que le langage semble attribuer toute l'espèce à Tin-

dividu. Lorsqu'on dit : Socrate est homme^ on ne dit pas évidemment : Socrate est Tespèce homme ^ mais Socrate est de l'espèce homme.

3" En effet, voici encore une définition de l'espèce : elle est ce qui est attribué en essence à l'individu, ou, si Von veut, ce qui s'affirme comme prédicat essentiel de l'individu. En langage moderne, elle est l'essence de Tindividu. Attribuer en essence , jorœdicare in qiiid^ c'est dire ceci est cela. Or, si ceci est cela , ceci est identique à cela; alors Socrate est homme signifierait que Socrate et homme seraient une seule et même chose, et le singulier serait l'universel.

On retomberait ainsi dans l'erreur reprochée aux doctrines opposées. Elle vient ici de ce que l'on confond ces deux expressions s'attribuer en essence et être identique] mais cette confusion est fautive. De ce qu'une chose est le prédicat essentiel d'une autre, il ne s'ensuit pas que celle-ci soit celle-là, toute cellelà, rien que celle-là. S'attribuer en essence, c'est s'affirmer d'un sujet (Boèce) ,• or les genres, les espèces, les différences substantielles sont également dans le cas d'être attribuées ou affirmées ainsi. Par exemple, la raa'onna/i7e peut, comme Vhomme^ s'attribuer en essence à Socrate ou s'affirmer de Socrate ainsi que d'un sujet. Socrate est-il donc la rationnalité? non ; on ne dit pas Socrate est la raison {rationalitas ), mais Socrate estwn raisonnable (rationale)^ c'est-à-dire Socrate est une chose dans laquelle est la raison. De même par cette proposition Socrate est homme ^ personne n'entend que Socrate soit l'espèce homme^ soit cette multitude d'essences humaines qui composent l'espèce , mais qu'il est un des individus

dans lesquels se retrouve cette espèce. L'humanité

est en lui , et il n'est pas rbumanité.

Ici Abélard entre dans une discussion d'une subtilité vraiment étonnante , et dont nous regrettons de n'oser mettre la traduction sous les yeux du lecteur; on l'y verrait se mouvoir avec une agilité et un aplomb rares à travers les mille détours de la langue et de la théorie dialectiques , et Ton comprendrait la surprise que devait causer aux esprits roides et durs encore de cette époque cette flexibilité d'une raison qui se déplie et se replie avec une égale facilité. Mais nous n'avons que trop éprouvé la patience du lecteur. Remarquons seulement que la conclusion générale, après tant de difficultés adroitement dénouées, c'est que l'espèce est une essence analogue ou identique de nature, mais numériquement diverse comme matière, et substantiellement diverse comme forme, dans chaque individu; en sorte qu'elle partage toute la réalité des individus , et n'en a aucune en dehors d'eux. De là une dernière objection.

Cette essence d'homme , qui est en moi, est quelque chose ou rien. Si quelque chose, elle est substance ou accident. Si substance , substance première ou seconde. Si première, elle est individu; si seconde, elle est genre ou espèce.

La réponse est qu'aucun nom direct ou métaphorique n'a été donné à cette sorte d'essence. Les auteurs n'ont nommé que les natures; or, on a vu que cette essence n'est pas une nature; elle n'est pas une chose existante, une substance; le fût-elle, ce ne serait pas une substance à laquelle fût applicable ladistinc* tion des substances premières ou secondes; car cette

distinction ne coovient qu'aux natures. « Si nous (( l'admettions ici^ nous serions conduits dans un « défilé où il faudrait que cette essence fût Findi- « vidu> ou les genres et les espèces. Nous ne sommes a pas les seuls à récuser dans certains cas la distinc- (f tion de la substance première ou seconde. D'autres (( disent bien qu homme blanc est une substance , et « n'est pourtant ni substance première^ ni substance « seconde *• »

Cette dernière objection n'est pas la moins importante, et c'est en la discutant qu'Abélard s'approche le plus de la négation des espèces. En effet, voici son raisonnement. Ce qu'il y a d'humain en moi, cette humanité qui est en moi, n'apoint de nom, parce que ce n'est pointune nature. Etce n'est point une nature, car ce ne peut être une substance première ni une substance seconde. En effet^ cette essence d'huma*nité ne saurait être substance première, car il y aurait contradiction dans les termes à dire qu'elle est individu, puisque dans Socrate elle est l'humanité, moins l'individualité. Elle n'est pas substance seconde, car elle est l'humanité, moins tout ce qui de l'humanité n'est pas dans Socrate, c'est-à*-dire moins la presque totalité de l'espèce. La nature Socrafe porte son nom, la nature humaine porte son nom; Tesscnce spéciale qui est en Socrate, n'étant ni l'individu ni l'espèce, n'est pas une chose qui suppose un acte de création différent, puisqu'elle est distinguée de l'individua* lité qui fait la différence réelle , et séparée de toutes ses semblables qui, réunies, formeraient seules un

* De Qeu. 9t Spee.y p. 6S4.

ensemble de produits d'une certaine création. Elle n'est donc point une nature; elle n'est nrune chose ni une substance, et Ton ne peut dire que Fessence d'un individu soit l'espèce. Mais Abélard a oublié de répondre au dilemme fondamental de l'objection; cette essence d'humanité, qui est dans l'individu, est quelque chose ou rien. Ou plutôt en remarquant avec tant de soin qu'elle n'a pu être nommée, parce que le nom n'a été donné qu'aux natures véritables , c'està-dire aux choses réelles, il risque bien défaire entendre que ce qu'il y a en moi d*humain et de non individuel, n'est rien par soi-même, ne pouvant être à soi seul une substance. Or, l'espèce qui est la collection des ressemblances moins les différences, serait alors une collection de non-substances , et par conséquent de néants, si Ton ne la considère comme une collection purement intelligible, c'est-à-dire si Ton ne revient au conceptualisme.

Mais Abélard semble moins préoccupé des objections que des autorités contraires. Il avoue qu'on en trouve, quoiqu'il pense avoiasupprimé toute opposition possible de la part d'un esprit raisonnable. Ainsi Boèce a dit : « Quelque nombreuses que soient les espèces, le genre est un, non que chaque espèce prenne une part du genre, mais c'est que chacune a en même temps tout le genre. » Comment concilier ces mots avec l'idée qu'une partie des essences d'animal, qui font le genre animal , est informée par la rationnante pour faire l'homme , une partie par la forme de l'irrationnalité pour faire l'âne, et que jamais toute la quantité du genre n'est dans quelqu'une des espèces? Mais Boèce parle ainsi dans le

traité où il soutient que les genres et les e^èces ne sont pas \ ce qui ne pouvait se soutenir sans un «ophisme. « Dans un sophisme le faux est à sa place. » On pourrait d'ailleurs observer que , quand il nie que les espèces prennent une partie du genre, il ne s'agit pas des essences qui composent la multitude , mais des parties de définition. Exemple : le genre animal est composé du corps pour matière, et de la sensibilité pour forme. Lors donc que, par parties de sa quantité, il se distribue en espèces, une des espèces ne prend pas la matière sans la forme, une autre la forme sans la matière; mais dans chaque espèce passent la forme et la matière du genre. « La diffé- « rence est en effet ce que l'espèce a de plus que le i< genre.... Il n'y a donc pas dans le genre comme «dans un corps des parties blanches, des parties « noires qu'on puisse choisir et prendre. Considéré (( en soi , le genre n'a point de parties , il n'en a que (( si Ton appelle ainsi les espèces. Tout ce qu'il a en « soi, il le conservera donc, non dans ses parties, « mais dans la totalité de sa grandeur ou dans sa « quantité*. »

Abélard avoue que dans son système une partie du genre animal prend la rationnalité, l'autre Tirrationnalité ; mais sans que la partie qui est touchée par Tune, soit aucunement affectée par l'autre, et réciproquement. Autrement, deux opposés seraient unis dans un même, contradiction que ne peuvent éluder ceux qui soutiennent Yidée du grand âne*.

* Boeth.. Tn Porph., 1. 1, p. 64.

« Id.,ibid., 1. IV, p. 87.

' Ce devait être quelque sophisme connu dans l'école. Il s'y disait

Mais comment accorder tout cela avec les termes de Boèce? En disant nettement que « ces termes se lisent « dans un passage où il soutient que les différences a ne sont rien , ou que deux opposés sont dans un (( même , ce qui est faux et ne peut se prouver sans so^ (f phisme* 11 a donc introduit du faux dans son rai- Mtonnement^ et cela sans se tromper; car il savait (I que c'était faux , mais il voulait conduire à bonne Cl fin son sophisme. »

Boèce n'a*t-il pas dit encore : « Comme une même «ligne est convexe et concave^ ainsi le même peut M être sujet de l'universalité et deIaparticularité^» Le singulier serait-il donc universel? nullement, particulier n'est point ici pour singulier, mais pour spéeiaL Car il ajoute i « Les genres et les espèces , c'est- « à*dire l'universalité et la particularité, ont le môme K sujets» Sa pensée est donc que comme la même ligne est sujet de la concavité et de la convexité, ses accidents, Socrate est le sujet du genre et de l'espèce, ses prédicats; en d'autres termes, il est animal et homme. Dans le phénix , la matière et l'individu sont une seule et même chose. Cependant la matière est sujet de l'universalité, l'individu de la singularité, sans que le singulier soit l'universel, quoique l'un soit le même que l'antre. « Aux autorités con- ((traires on pourrait opposer en grand nombre des « autorités favorables. On compterait avec peine les

> oouramreentqoe ranimai aveo la rationnalité fait l'homme, et Tâne avec l'irrationnatilé. Of si Tanimal tout entier était dans chaque espèce , il serait homme et âne à la fois, il contiendrait deux opposés dans l'identique. C'était probablement l'erreur de la théorie dite du grand dne, grandis asini sententia, (P. 536.) « In Pofph*, p. 56,

« confirmations que pourrait recueillir un examina^ «teur diligent des écrits des logiciens*. » Et plus d'une citation déjà invoquée reparaît, une entre autres où l'on voit que Porphyre regarde l'espèce comme un collectif en une seule nature*^ d'où il suit que l'espèce est une nature collective, sans qu'il soit expressément dit que les éléments de la collection soient des natures. On y voit que Boèce est d'avis que les genres et les espèces sont pensés; qu'une ressemblance pensée, une pensée recueillie (tîo/*lecta) de divers individus semblables, en est la définition; que les universaux sont conçus, non pas d'un seul, mais de tous les individus réunis; que l'humanité recueillie des individus est comme ramenée à un seul concept et à une seule nature '. Enfin , on relit cette phrase de Boèce : « Celui qui le pre- «mier dit homme, n'eut pas dans l'esprit l'homme i( composé de tous les individus, mais cet individu sin* « gulier auquel il voulut imposer le nom d'homme. » Et cette dernière phrase semble la profession du nominalisme.

En général , la doctrine qui réduit les idées générales à des idées collectives est celle des nominalistes modernes. On sait à quel point Locke, surtout Hume et Condillac en ont abusé. H est remarquable qu'ici Abélard l'invoque au moment où il entend se distin-

* DeGen. et Spee,, p. 537.

* Voici comme Porphyre est cité : « CoUectivum in unam naturam ipeciM « est, et magis id quod genus. » Le texte de Boèce ajoute muUorum après le premier mot, et donne à la fin : et magis etiam genus, (In Forph,, 111, p. 76.) C'est bien la tradaciion deroriginal. (Isag., II.)

» In Porph.A- If p. ^6. — In Prced., 1. 1, p. 129. — In Lib. delnterp., éd. sec, p. 339-340.

guer des nominalistes , et se défendre contre eux. C'est une preuve de plus que ceux de son siècle allaient jusqu'à conteste^ , non pas seulement la réalité essentielle, mais le fondement réel des genres et des espèces, et qu'en outre , dans cette question ardue et difficile , la face des idées est tellement changeante que les mêmes arguments peuvent quelquefois être appelés presque dans les mêmes termes au secours des thèses les plus opposées. Après avoir discuté toutes les objections prises de la définition de l'espèce, Abélard s'en fait une nouvelle, £^laquelle il attache beaucoup de gravité; c'est l'objection prise des éléments, qu'il avait lui-même dirigée contre les systèmes des autres. Voici comme on peut l'exposer d'après lui.

Pour constituer une chose quelconque, la matière et la forme suffisent. L'individu se compose Be l'espèce au dernier degré de spécification et de la forme qui lui est propre ; l'espèce se compose du genre pour matière et de la différence pour forme. D'où procèdent les éléments physiques des substances corporelles? On ne voit pour eux nulle place dans l'échelle de l'être. Car la corporéité, elle, n'est qu'une forme , et la matière sans forme se subtilise et se sublime à ce point qu'elle n'est plus en quelque sorte que la matière mathématique, que l'axe des substances, ou un je ne sais quoi idéal qui ne peut qu'en se formalisant devenir la matière consistante ou l'agrégat des éléments. Or, ces éléments euxmêmes semblent aussi la matière de tous les corps; ils leur sont antérieurs, et Aristote a dit que l'eau et le feu dont l'animal se compose précèdent Fanimal.

Il faut donc admettre que les éléments des corps ne sont pas antérieurs aux corps , puisqu'ils ne peuvent devenir la forme de la matière qu'en même temps que la corporéité le devient aussi. En d'autres termes y les éléments ne sont pas les éléments du corps, puisqu'ils naissent en même temps que le corps.

Cette difficulté embarrasse visiblement l'esprit hardi et subtil d'Abélard. Au fond, c'est, sous une forme particulière , la difficulté connue de conserver la réalité solide de la matière dans Talambic puissant de l'analyse idéologique. Mais notre philosophe semble plutôt inquiet de tout concilier avec la doctrine des éléments d'Aristote qu'avec les convictions de l'expérience et du sens commun. Dura est hœc provincia y dit-il. 11 ne lui semble pas que ses maîtres aient donné une explication raisonnable. Pour lui , il dira ce qu'il croit le plus vrai , tamen quod mihi verius videtuTy hoc est * .

Lorsque les créateurs de la physique voulurent s'enquérir de la nature des choses, ils considérèrent d'abord celles qui tombaient sous les sens. Celles-ci étant toutes composées, la nature n'en pouvait être pleinement connue que si Ton connaissait les propriétés de leurs composants , jusqu'à ce que l'intelligence atteignît ces parties excessivement petites qui ne pouvaient être divisées en parties intégrantes. L'analyse s'arrêtantlà, il fut naturel de rechercher si ces, dernières parties, ces essences minimes, essen^ tiolœ^ étaient absolument simples , ou se compo-

* Ve Gtn. H Spec, p. 638.

lî. 5

raient aussi de matière et de forme. Or, la raitoQ trouva qu'elles étaient des corps ou chauds, ou froid», ou autres, en un mot ayant quelque forme; car ce sont là, ce semble, les éléments purs de Platon *, On laissa donc de côté les formes, et l'on examina la matière, qui restait seule, pour savoir si elle était simple. Mais cette matière, c'était le corps, et k corps est composé matériellement de substance, formellement de eorporéité. On laissa encore de côté la forme de la eorporéité , et considérant la matière , ç'est-à-dire la substance, on lui trouva pour matière la pure essence (Texistence abstraite des modernes, l'être pur d'Hegel ) , et pour forme la susceptibilité des contraires. La pure essence fut reconnue abso* lument simple, c'est-à-dire comme n'étant plus composée, et pour cette raison, elle fut appelée l'universel ou l'informe, c'est-à-dire, non pas ce qui ne reçoit point de forme, mais ce qui n'est constitué par aucune forme.

Abélard se fait une objection : l'âme, dira-t-on, ou le principe qui anime l'animal, se composerait donc d'un universel sans forme; car ou elle n'existe pas, et alors l'animal n'existe pas, ou, comme l'animal consiste matériellement dans le corps, le corps dans la substance , la substance dans la pure essence qui est appelée universelle , il faut que l'âme consiste

' Ob sait que Platon dans le Timée ne donne pas le nom d'éléments aux corps que Ton appelle ainsi , mais qu il les considère eux-mêmes comme composés de principes ou éléments qu'il réduit à des lignes et à des figures, tant il les épure et les raréfie. Ce qu'on a appelé la géométrie corpusculaire de Platon ne pouvait être compris d'Abélard {Timée, t. XU.trad. de M. Cousin, p. 150-161 et suiv. — Cf. dans l'édition de M. H. Martin , les notes 65, 66 et suiv., t. H.)

matériellement dans TuDiversel. L'àme disparaît donc , ou n'est au fond qu^un universel ou un in«déterminé.

Ainsi y de la théorie aristotélique ou scolastique de Tètre résulterait^ d'une part^ la disparition des éléments physiques des corps, de l'autre, Timpo»^ sibilité d'attribuer une existence substantielle à Tâme* Voici comment Abélard se tire de ces deux difficultés.

Le nom duniversel n'a pas été donné, selon lui, à cette collection totale de toutes les essences, \ê^ quelle, informée par la susceptibilité des contraires, se divise partie en corps, partie en esprit, maii seulement à ce qui, dans cette multitude, grâce à la susceptibilité des contraires, reçoit et soutient essentiellement la corporéité, et qui n'a rien de commun avec l'essence de Tesprit*. Si Ton demande comment le même nom, ce nom d'universel, ne serait donné qu'à une partie de la multitude comprise sous le titre de pure essence , et non à l'autre partie qui, à ce degré de l'échelle de l'être, n'en est pas différente , en ce sens que Tune et l'autre partie de la collection sont constituées de ce qu'il y a de commun dans toutes les substances; si l'on ajoute qu'on ne peut imposer à une partie un nom qui signifie une chose d'une nature contradictoire à celle de la partie qui, génériquement, n'est pas différente de la première, règle suivie jusque-là dans toute l'é-

' Ceci n'est pas tout à fait conforme à une proposition insérée «fueïquet pages plus haut , et dont le sens se retrouve dans noire extrait. « Singulu « corporis essenliae ex maieria, scilicel aliqua esscntia subslaniiœ, el foripa, « corporeitate constant ; quibus indifferenles essenliae incorporeitatem , • quœ forma ^i , species, sustioent. » De Gm, et Sj^c, p. b%h*

chelle y Abélard répond que nul ne peut faire qu'en imposant le nom on ait eu également dans la pensée les essences qui recevraient la forme de l'esprit et celles qui recevraient la forme du corps ; car ce n'est pas des choses insensibles , mais des choses sensi* blés qu'on monte aux intellectuelles y et c'est ici du genre corps que Ton s'est élevé à la matière incorporelle. Ce que le physicien a nommé universel , c'est cette matière de la substance {ce de matière ^ illud materiœ) que la pensée rencontre, à titre d'essence, en montant du sensible à Tintellectuel, et nullement un principe génériquement non-différent, un nondifférent quelconque auquel il n'a peut-être pas songé, dont il n'avait pas à s'occuper {vel noncogitavity vel non curavit). « Son office, à lui , n'est pas w de feindre ou de dissimuler , comme les dialecti- « ciens; aussi Platon dit-il qu'avant son temps perw sonne n'avait traité de cette substance élémeni< taire *. »

Ces mots de notre auteur sont singuliers et expressifs, ils témoignent d'un certain mépris pour ses confrères en dialectique, et ce mépris cadre mal avec son estime pour la dialectique même. Ici, comme en quelques autres passages, on croit entrevoir que s'il avait connu une autre philosophie, il l'aurait adoptée. Donnez-lui les écrits de Platon , il était platonicien.

Quant à son raisonnement, le voici en d'autres termes. Rappelons-nous que la généalogie des espèces et des genres avait pour but de donner la

* De Gen, et Spec, p, 539. — Timée, irad. de M. Cousin,^, J50.

génération et la classification des êtres sensibles; si donc y en remontant Téchelle des seîisibles^ on est arrivé à ce point où l'être cesse d'être corporel, ce qui est inévitable , on n'a pas cependant cessé de se préoccuper uniquement de la constitution de l'être sensible; c'est d'elle seule qu'on a prétendu parler, c'est son principe incorporel, ou la matière première, qu'on a prétendu nommer, et ce qu'on a dit ne s'appliquait nullement à l'esprit, dont on ne traitait pas.

Celte réponse n'est pas forte, et nous paraît une excuse plutôt qu'une solution. Il reste qu'à ce degré de l'abstraction, ce qui demeure de la substance corporelle est la notion d'un principe indifférent (non differens) , qui convient aussi bien au corps qu'à Vesprit; tout ce qu'on affirme de ce principe devrait donc être compatible avec la forme corps et avec la forme esprit. La difficulté est peu sérieuse dans l'hypothèse du nominalisme. Si tous les genres ne sont que des vues de Tintelligence, ils sont sans conséquence, et en abstrayant graduellement des notions d'individu, d'animal, de corps, tout ce qui répond à l'étendue sensible, pour arriver à l'idée abstraite d'essence pure, conciliable avec le corps comme avec l'esprit, la pensée ne risque pas plus de spiritualiser le corps que de matérialiser l'esprit; les réalités n'ont rien à gagner ni à perdre dans cette analyse des fictions de la pensée, dans cette recherche purement verbale , que la grammaire revendique , et qui touche peu l'ontologie. Mais Abélard n'a jamais professé le nominalisme, il vient de le réfuter au contraire. C'est un sophisme ^ a-t-il dit,.

70 LITRE If.

que de prétendre que les genres et les espèces ne $ont rien, et c'est pourquoi il se borne à une expli-* cation qui peut servir d'apologie aux physiciens , et il se réserve sur le fond des choses.

11 revient donc à l'autre objection, celle qu'il appelle la question des éléments. C'est elle, en effet, qu'il s'est posée d'abord; celle qui est relative à l'âme est venue incidemment. 11 s'agit de savoir comment, la constitution des corps ayant été ramenée à quelque chose d'incorporel, peuvent naître les éléments, les éléments physiques. Ils existent, ils doivent se composer de général et de spécial, de matière et de forme ; or on ne trouve nulle part dans l'échelle la place qu'ils doivent occuper, ces éléments antérieurs aux corps, puisqu'ils en sont les composants. Au-dessus du corps cesse le corps ; les éléments seraient donc incorporels et tomberaient dans la matière première; comment seraient-ils alors l'air, l'eau ou le feu? La difficulté vient évidemment de la notion même des éléments. Si les scolastiques avaient vu décidément que les éléments , ceux des modernes comme ceux des anrciens, ne sont eux-mêmes que des corps, corps composants des corps composés , Abélard aurait pu négliger l'obj'ection, mais il est loin de ces idées, et il répond :

Un corps individuel a une quantité donnée égale

àsa matière^ Les formes qu'il est habile à recevoir,

' en s'ajoutant , n'augmentent pas les quantités. Soit le

corfys individuel Soerate. La part de pure essence

appelée un universel, qui est en Soerate, se com-

• * ^ traduis ainsi ea késitaot celle phrase singulière : « Unumquodque « ivdividuam coiporis quantum est, tantum in se habet fructum. » ( I^. 539. ]

pose intégralement d'une essence qui peut se diviser en parties; ce n'est point la substance » mais la susceptibilité des contraires ; ces contraires Yinfor-^ ment) et ainsi se produit telle ou telle essence substantielle. Or, cette susceptibilité des contraires affecte aussi bien chacune des parties que le tout. La part de pure essence dans Socrate est devenue un composé de susceptibililé des contraires et de corporéité^ et de là une certaine essence corporelle. Mais aussitôt que la corporéité affecte le tout, elle affecte les parties, chaoune a sa corporéité, et il se produit ainsi autant d'essences corporelles^ Puis enfin , l'animation advient au tout et produit une essence de corps animé. Mais ici la scène change, l'animation affecte le tout, non les parties; celles-ci, au contraire, sont inanimées. De même, la sensibilité, en affectant le tout, constitue une essence d'animal; mais les parties reçoivent d'autres formes qui produisent plusieurs essences d'autres espèces, dont les noms ne nous sont pas présents. Enfin le tout reçoit la faculté de la science Iperceptibilitas disciplinœ), et l'homme existe. Mais chaque particule reçoit d'autres formes qui font d'autres essences parmi les animés. Enfin la socratité informe toute cette essence d'humanité et constitue Socrate. Mais aussitôt d'autres formes affectent les parties de cette essence d'humanité; les unes, les couleurs et les formes du feu, en affectent certains atomes et font le feuf d'autres s'appliquent à d'autres atomes et font l'eau, et ainsi du reste. Les parties du tout se trouveot ainsi être feu, eau, air ou terre. De cette manièl«p,11 n'est pas plus impossible que Socrate soit composa d^s

éléments^ que de pieds et de mains. Ce sont également ses parties composantes. Telle est Torigine des éléments et l'origine des individus, pour qui trouverait absurde que des essences générales et spéciales se composassent d'éléments.

Ce n'est pas qu'on ne pût dire aussi que, dès que Tanimation affecte le corps, les formes des éléments affectent les essences de ce corps, ou du moins, qu'aussitôt que la sensibilité affecte le corps animé, ses parties deviennent éléments. Ainsi s'expliquerait et le mot d'Aristote, que les quatre éléments précèdent absolument l'animal, et le mot de Platon, que les éléments viennent de Vhyle (la matière), et que des éléments vient tout le reste*. Abélard avoue qujici il paraît avoir suivi une marche contraire et renversé la règle générale, qui veut que les simples soient antérieurs aux composés.

11 s'arrête là, et, comme on voit, ne se montre pas net et décidé. Son explication se réduit en effet à distinguer dans chaque essence le tout et les parties. Depuis la pure essence jusqu'au corps, l'essence reçoit les mêmes formes, soit dans le tout, soit dans les parties. A compter du corps animé , il n'en est plus ainsi , et les formes qui affectent le tout

' De Gen. et Spec, p. 540. — J'ignore où Abélard a pris ces deux citations. Quant à la première , je vois bien que dans les Topiques Aristote dit qu'Empédocle pensait que les quatre éléments étaient ceux de tous les corps, et précédaient Tanimal, ouïe corps animé (1. 1, c. xiv, $ ô). Mais Abélard n'avait point les Topiques. Quant à la pensée qu'il attribue a Platon, elle est bien dans le Timée ( trad. de M. Cousin, p. 152 et 156 ) , mais elle n'j est pas dj^ns les termes qu'il emploie ; Platon ne se sert pas en ce sens du mot hyle^ u^vj. (Not. 134 de la trad. du Timée de M. H. Martin, t. H p;295!)

DE LA PHILOSÛPpifi D*ABÉLARD. 73

ne sont plus celles qui affectent les parties. Ainsi le tout d'une espèce d'animal est composé de parties qui pourraient être d'autres espèces d'animaux. Le tout d'un homme est composé d'atomes qui ne sont pas des hommes, mais des éléments. Ou bien, si l'on tient à ne pas s'écarter de l'autorité des anciens qui veulent que les éléments aient précédé ou les animaux ou les corps y il est loisible de faire remonter la distinction plus haut et d'admettre qu'au moment où le tout d'une essence reçoit ta forme animal ou la forme corps, ses parties reçoivent simultanément la forme éléments. C'est dans cette alternative qu'Abélard vous abandonne.

Après tout, ce n'est là qu'une objection discutée, et la discussion des objections et des textes, c'està-dire la controverse proprement dite , couvre et obscurcit l'exposition de la doctrine même. Celle d'Abélard est contenue dans la distinction de la matière et de la forme appliquée à It constitution du ^enre et de l'espèce. Là est sa pensée fondamentale, son système, sa doctrine. Et ce n'est pas, chose étrange, ce qu'on loue, ce qu'on blâme, ce qu'on discute en lui. En vérité, lorsque je vois comment et ses contemporains et leurs successeurs OMt qualifié et jugé son système, je me prends à croire qu'ils ne l'ont pas connu , ou qu'ils ont seulement connu soit la^ partie polémique de ce système, soit des idées soutenues par lui au temps de sa vie militante; tandis que nous le jugeons ici sur quelque ouvrage tardivement composé ou revu , témoignage suprême de ses opinions modifiées par l'expérience et ramenées à leur forme dernière. Ce qui est

7& UYKR IL

assuré I c est qu'avec le fragment que nous étudions^ on ne comprend point comment , par trois fois, Jean de Salisbury a pu lui imputer d avoir substitué l'oraison au nom dans la définition des universaui. Nous le comprendrons mieux au chapitre suivant. Le seul point essentiel , c'est qu'il insistait beaucoup sur la prédication de Tespèce. Dire que Tespèce se prédit ou plutôt s'affirme, et rechercher comment et dans quelle condition elle est ainsi attribuée, c'est bien en effet l'étudier comme élément de la proposition. Vouloir qu'elle ne s'affirme pas comme inhérente, comme attribut essentiel, mais comme désignation, signification , tout au plus qualification , c'est en effet nier qu'une chose puisse être prédicat d'une chose. S'enquérir de la signification principale, c'est examiner une question de logique abstraite; en un mot, c'est au moins , quant à la forme, convertir la question en une question d'oraison*. Il est donc vrai qu'Abélard semble souvent rechercher uniquement ce que signifie une attribution de genre ou d'espèce; et, sous ce rapport, il tend à tout réduire à une question de langage.

Mais, indépendamment de ce que cette remarque est à peu près commune à toutes les discussions de la scolastique, ne sait-on pas qu'elle pourrait à la rigueur et sur les premières apparences s'appliquer à presque toute recherche scientifique? On ne peut philosopher qu'avec des mots, et la recherche de toute chose peut se réduire extérieurement à l'étude de l'oraison. L'important, c'est que l'oraison ne soit

* Voyez c. vni» p. 17 , la citatioQ de Jean de Sàli»bùry et le ehap. suhr.

pas vide; c'est que les mots cadrent arec les choses; il suffît même qu'elle signifie des choses dans la pensée de Tauleur. Or assurément ici Abélard a entendu donner les conditions mêmes de Têlre, en le décomposant, à tous les degrés métaphysiques, en matière et en forme; et il est loin d'avoir cru n'agiter qu'une question de grammaire, ainsi que le voulait et l'avouait l'école de Roscelin. Il n'en est pas moins vrai qu'il pourrait bien n'avoir remué que des mots; mais c'est ce qui arrive à toute théorie fausse, et ce reproche on pourrait en ce sens l'adresser même à Guillaume de Champeaux, si les essences universelles n^existent pas, même à Bernard de Chartres, si les idées éternelles sont ime chimère. Mais cette critique est d'un tout autre ordre, et jusqu'à jugement définitif, tenons que le principe d'Abëlard , c'est la distinction de la matière et de la forme appliquée à la constitution des universaux. Si l'espèce se distingue du genre, c'est par la différence. La différence est l'attribut essentiel et caractéristique, et non le simple accident; et comme le genre plus la différence ou la matière plus la forme est une nouvelle essence , l'essence spécifique , distincte de l'essence générique, il est difficile de ne pas regarder la différence ou la forme comme quelque chose de réel, comme au moins un élément constituant de l'être. Et en effet, Abélard, lorsqu'il n'argumente pas contre le réalisme , nous donne cette idée de la différence ou de la forme. Cette idée est si bien celle d'Arîslote, qu*on a cru la traduire par Pexpression de formé substantielle. Mais qu'est-ce que la forme substantielle en soi ? Aristote a beau-

coup reproché à Platon de ne pouvoir dire quel est le mode d'existence des idées. Comment répondrait, un disciple d'Aristote à cette question : Quel est le mode d'existence des formes substantielles ?

Il y a quelque vue confuse dç cette difficulté dans la préoccupation où une autre question jette Abélard. A quel prédicament appartient la différence? C'est ici un point très-important de la théorie scolaslique. , Voici comment il le pose : les différences doiventelles être rapportées. à un prédicament? Il répond qu'elles doivent être placées en dehors des prédicaments.

Quelques-uns ont voulu les classer exclusivement dans le prédicament de substance^ n'admettant pas que la division de celui de qualité en deux espèces prochaines divise le genre par différence. Comme Tessence d'homme qui est en Pierre est autre que celle qui est en PauU sans différer par une forme spéciale I la blancheur, disent-ils , n'est pas la noirceur, et divise ainsi la couleur, genre de la qualité, sans qu'il y ait différence de forme. Mais cela ne vaut pas la peine qu'on y réponde, contra hoc agere vile est; la couleur ne saurait être le genre de la blancheur, l'une étant aussi simple que l'autre.

On ne doit attention qu'à l'opinion soutenue par des hommes authentiques (authentici viri). Suivant eux, les espèces, résultant toutes dedifféîences, sont toutes dans quelque prédicament, car tout ce qui est est dans un prédicament. Celui des différences est la qualité, car elles sont toutes posées comme prédicats in quale ( et non in quid ) ; seulement ce sont des prédicats de qualité substantielle , non acci-

dentelle. Dans ce système, la différence serait la qualité substantielle par excellence, l'essence seconde de quelques philosophes modernes.

Mais c'est une règle de Boèce que tout genre est naturellement et complètement divisé en deux essences prochaines *. Ainsi le genre le plus général ou prédicament de qualité y se divise ainsi ; les deux espèces prochaines qui en épuisent la distribution sont, par la vertu des différences, constituées chacune en genre proprement dit j or quelles sont ces différences constitutives ? des qualité», par la supposition. Quelles sont ces qualités? elles sont ou la qualité même ( genre le plus général , prédicament de qualité), ou les espèces divisantes, ou contenues dans les espèces prochaines. Le premier cas est impossible : le généralissime, le prédicament , ne peut se servir à lui-même de forme pour se constituer en espèce; ce serait la matière devenant sa forme essentielle, et qui pourrait alors être sans elle-même, la forme étant distincte de la matière. Le second cas n'est pas plus admissible. Soit a et 6 les espèces divisantes; a et 6 ne peuvent être les différences a et h y c'est-à-dire constituer elles-mêmes avec ellesmêmes. D'abord ce serait admettre qu'un même peut être antérieur et postérieur à lui-même , le constituant étant dans ce cas identique au constitué; puis il faudrait supposer que a y par exemple, forme du prédicament qualité, et constituant l'espèce a, est une partie de l'essence de soi-même , ce qui répugne à la raison; ou bien qu'en s'unissant comme forme à la

* D# JHv„ p, 643.

7B LIVRE ît

qualité^ il constitue by comme b lui-même constitué a« Des deux côtés impossibilité égale , car si a est la forme substantielle de 6^ 6 contient a comme partie de son essence , unie à la qualité^ sa matière. Mais 6 ne peut plus être la forme substantielle de a/ car 4 contiendrait ainsi, comme partie formelle unie à la qualité, sa matière, b^ qui est un tout définitif eon** tenant déjà a comme partie de son essence, et réciproquement. En d'autres termes, b serait égal à a^ plus la qualité, c'est-à-dire serait plus grand que a^ et a serait égal à 6, plus la qualité , c'est^-àr-dire plus grand que b. La contradiction est évidente. Prétendrat^QU placer auprès de la division de la qualité en a et fr i|ne autre division en c et d^ et faire réciproquement des deux membres de Tune des divisions les diffé^ rences de Tautre? Ainsi, parce qu'animal est divisé soit en rationnel et irrationnel, soit en mortel et immortel, rationnel et irrationnel seraient les diffé^ rences constitutives d'animal mortel et d'animal im*mortel, et réciproquement! L'absurdité de cett^ combinaison n'a pas besoin de la démonstration algébrique.

11 suit que si vous placez les différences dans la catégorie de qualité , il n'y aura plus d'autres espèces que des espèces de qualité ; car toute espèce repose sur une différence , et Aristote a dit : « Des genres (( divers et non subordonnés entre eux , les espèces « et les différences sont diverses *. >j

Abélard conclut de ces objections, qu'il déclare insolubles, que les différences substantielle» ne sont

* Arist.» Cat, HI, et dans Boèce, Tn Prœd,, l, p. 134.

DE LA PHILOSOPHIE DABÉLÂRD. Tf

dans aucun prédicament. cr Elles ne sont que de sinv* i< pies formes , n'étant en aucune façon composées « de matière et de forme , puisqu'elles viennent dans u la matière du sujet constituer une nature sans être

H constituées par rien Je ne suis point conduit

«là, » ajoute-t-il, « par la raison seule, n Et il essaie de s'accorder avec Boèce.

Maintenant il faut songer aux conséquences. Un point important doit être évité : restât grandis labor^ dit Abélard. 11 faut prendre garde d^être forcé à concéder que la matière de la substance soit un des genres les plus généraux , savoir la catégorie de la substance, et que la susceptibilité des contraires , et m général toutes formes simples, soient des espèces. Ce serait une conséquence grave , parce qu'alors la matière de la substance étant un genre, c'èst-ànlire une essence, elle en constituerait une autre avec la susceptibilité des contraires; à ce point de l'échelle, çtu lieu d'un seul degré, il y en aurait deux, et la substance, au lieu d'être la dernière expression de i'être, puisqu'elle n'a au-dessus d'elle qu'un principe intelligible, un abstrait qui est supposé sa ma«* tière ou la pure essence, ne serait plus qu'une espèce de l'être. C'est ce qui arriverait si Von appliquait sans précaution la théorie de la différence, et que Von fit de la susceptibilité des contraires, comme forme simple, une différence spécifique.

Remarquez combien Abélard met de prix à retenir et à sauver les caractères de la substance; il s'en fait une grande tâche, grandis labor. Mais, dit-il, pourquoi la matière de la substance paraît-elle être un genre? parce qu'elle est attribuable à plusieurs

d'espèce différente, d'essence différente. Elle appartient à plusieurs espèces dont elle est la matière, elle peut être conçue de plusieurs espèces existant comme sujets; c'est-à-dire que les différents sens de la définition du genre lui sont applicables. Mais il faut remarquer que, dans cette définition, être attribuable à plusieurs , c'est l'être à plusieurs espèces prochaines ou immédiatement subordonnées; or, ta matière de la substance n'a point d'espèces qui lui soient immédiatement subordonnées. Le corps et les espèces qui viennent les premières dans le prédicament de la substance, sont immédiatement subordonnées à celle-ci, à la substance W plus générale , laquelle n'est pas seulement la matière de la substance, mais cette matière de la substance ou la pure essence, plus la susceptibilité des contraires. Nous pouvons même dire que cette pure essence n'est pas réellement une essence, elle ne suffit pas pour qu'on puisse faire une réponse convenable à la question per quid, c'est-à-dire si Ton demande d'une chose ce qu'elle est; car c'est mal répondre que de répondre aune question ce que paraît savoir celui qui questionne. Or, celui qui demande ce qu'est une chose sait évidemment qu'elle est, puisqu'il pose celte question préalable. Si donc Ton demande : qu'est-ce que la substance? répondons : elle est *; car on ne peut répondre par son nom et dire qu'elle est la substance.

• De Gen, et Spec, p. 646-5V7.— « Siergo quaeritur : quid est substantiaf « respoadeamus : esl. » Ce passage remarquable conduirait à une difiicile question, celle de la possibilité d'une distinction entre la substance et 'essence , entre l'essence et le mode essentiel . constitutif, ou la différence, entre ce dernier mode et l'accident. Le fond de tout ce qu'enseigne là^es- $\x^ la scolastique se trouve au commencement de TOrganon. CaL I, II, V,

On insistera et Ton dira que si la susceptibilité des contraires a pour support la pure essence , elle lui est attribuée à titre de prédicat, de sorte qu'on peut énoncer -cette proposition : la pure essence est susceptible des contraires. Dans ce cas , elle est une substance, et elle passe dans le prédicament de la substance ; car si elle est la substance elle-même, elle est le genre le* plus général; si elle vient après la substance , si elle est son inférieure , elle est la substance corporelle ou incorporelle, €t dans les deux cas elle est dans un prédicament.

Mais nous ne devons pas accorder qu'une forme quelconque soit prûe comme prédicat de la matière dans laquelle elle est , et que le mot qui sert de sujet désigne nécessairement une matière. De ce que la rationnalité est dans Tanimal, il ne suit pas que l'animal, matière de la forme rationnalité, soit le rationnel lui-même. En effet, il serait l'homme ou Dieu; et s'il était homme, il serait Socrate ou Platon, et alors l'universel serait le singulier, ce qui répugne. Nous n'accordons qu'une chose, c'est que rationnel peut être le prédicat d'animal , quand animal descend d'un degré et passe à l'inférieur, quand on dit: animal est un genre, un certain animal est rationnel. Ne dites même pas que l'animal soit rationnel, parce qu'il est le fondement de la rationnalité. Rationnel n'est pas le nom du sujet de la rationnalité , mais de l'être qui est constitué par la

et dans l'ooTrage de M. B. Sainl-Hilaire (de la Log. d'Arist. , i. I , sect. ii, c. II. Cf. la Dialeciique d'Abélard, p. 174.) Les notions équivalentes ont été exposées sous une forme plus moderne dans les Principes de la Philosophie de Descartes, part. 1 , § hi , t. 111 des Œuvres complètes.

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