‹ Abélard (volume 2)Chapitre 2 sur 25 · II · texte numérisé non relu

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ce que désigne ce nom; oubliant Soerate, Tintelligence quelquefois ne considère en lui que ce qui caractérise rhomme^ savoir Tanimal rationnel mor*tel, et voilà l'espèce. Car c'est un nom qui peut être attribué à des êtres, divers quant à l'existence ,le8 mêmes quant à la nature; ce qui s'exprime dans le langage de la scolastique par ces mots ; c'est un prédicable de plusieurs en quiddité de même état; prédicable (prœdicabilis) , ce qui peut s'affirmer d'un sujet; de plusieurs (de pluribus), de choses numéri^ quement différentes; en quiddité ( in quid ), comme prédicat ou attribut essentiel ; d^un même état ( de eodem statu) , occupant avec une nature semblable le même degré de l'échelle ontologique '.

PuiSy si l'intelligence écarte la rationnalité, et ne considère que ce que désigne le mot animal ^ Soerate en cet état devient genre. Enfin, si délaissant toutes formes , nous ne considérons en Soerate que la sub- .'stance, alors l'individu ou Soerate devient ce qu'il y a de|ilus général, ou généralissime, pur prédicament. Et comnie vous pourriez objecter que le propre de Soerate en tant qu'homme ne se retrouve pas plus en plusieurs que le propre de Soerate en tant que Soerate , puisque Fhomme socratique n'est en aucun autre homme que Soerate, tout comme Soerate luimême; on vous l'accorde avec cette restriction : Soerate , en tant que Soerate , n'a rien de commun qui se retrouve identique dans un autre; mais en tant qu'homme , il a beaucoup de choses communes qui

* Nous retrouvons ici encore les idées de Gautier de Mortagne ; mais il parait qu'elles n'étaient qu'une traduction du système modifié ou du second système de Guillaume de Ohampeaux dont la subtilité était Irès-inventive,

BE LA PHILOSOPHIE D'ABÉLARD, tS

se retrouvent dans Platon et les autres individus. Car ii Socrate est homme, Platon est homme comme lui^ mais non essentiellement comme lui, cest-à-dire, en même essence que lui. On peut raisonner de même de ranimai et delà substance. Or, ce quelque chose de commun qui se retrouve ou ne se retrouve pas ailleurs que dans Tindividu, suivant que Ton considère Tindividn d'une manière ou d'une autre, c'est précisément ce qu'on appelle le non-différent ou plu* tôt V indifférent ( indifferem).

Cette doctrine de Tindifférenee se réfute par rautôrité et par la raison.

L autorité , c'est Porphyre • Il dit s (f Les choses les (c plus générales sont au nombre de dix; les plusspé* « ciales sont en un certain nombre, mais non pas w infini; les individus sont en nombre infini V n Or, dans le système en question, les individus, en tant que substances, sont les choses les plus générales et . cessent d'être en nombre infini -

On répond précisément par la non^différence, Oaî; dit-on, les genres les plus généraux sont infinis en nombre essentiellement, cest-à-dire que les genres les plus généraux comprennent des essences en nombre infini. Mais si on les compare, elles se confondent par tout ce qu'elles ont de commun , de nondifférent, d'indifférent, et alors elles ne sont plus que dix , les dix genres les plus généraux : ce qu'on exprime en disant que ces mêmes genres sont en nombre infini par Tessence et seulement dix par Tindifférence. Par exemple, autant d'individus de

Tsagog. U, et Boeib*, Im,Porph,, l Ut ^ p. 76,

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substance^ autant de substances et par eonséquent autant de genres les plus généraux; et cependant tous ces individus se réduisent à un seul genre le plus général, la substance, parce que sous ce rapport ils ne diffèrent point, indifferentia sunt.

Mais Porphyre dit encore que la collection de plusieurs en une nature est Tespèce , et plus nombreuse, elle est le genre ^ Cela peut-il se dire de l'individu? Socrate communique-t-il sa nature à Platon ? L'homme de Socrate, l'animal qui est en lui, est-il en un autre qui ne soit pas Socrate, en quelqu'un hors de Socrate? Comment donc, si les individus sont le genre, peuvent-ils mettre leur nature en commun?

On vous répondra, en recourant à l'indifférence (ad indifferentiam currentes)^ que Socrate, en tant qu'homme, rassemble (colligit) Platon et tous les autres hommes, puisque, sous ce rapport, il est L'essence indifférente de l'homme, et par conséquent de tous les hommes. Ainsi , comme essence indifférente, Socrate est Platon.

Mais voici toujours Porphyre : « La genre est ce 4< qui s'affirme de plusieurs différents en espèce, i< l'espèce ce qui s'affirme de plusieurs différents en « nombre *. » Et alors, comme Socrate, en l'état d'animal^ est un genre, il est inhérent à plusieurs espèces différentes; en l'état d'homme , il est une espèce, et il appartient à plusieurs qui diffèrent numériquement. Or, comment soutenir que l'animal ou

' Porph. ibid., cl Boeth., p. 76.

• Porph. ibid,, ot Boeih., K II , p.

CO et 72.

DE LA PHILOSOPHIE D\^BÉLARD. îf

rhomme qui est Socrate , soit inhérent à UQ autre que lui-même?

Alors on vous dira que sans doute Socrate en aucun étatj c'eat-à-dîre à quelque degré ontologique qu*on le place, n'appartient essentiellement à personne qu'à lui; mais que dans Tétat d'homme» c'est-à-dire considéré comme espèce homme ^ on peut dire qu'il est inhérent à plusieurB, parce qun phisieurs lui sont inhérents , comme non différents de luij comme indifférents^ De mêmCi si on le prend comme animal. Ici on se heurte contre Tautorité de Boèce : a L'espèce n'est pas autre chose qu'une pen- (( sée collective qui se recueille de la ressemblance tf substantielle d'individus qui diffèrent numéri- « quementp Le genre est une pensée tirée de la resi( semblance des espèces '- « Or, ceci ne s'accorde pas avec la doctrine en question j Socrate, comme homme, est une espèce qui n'est pas recueillie de plusieurs, n'étant pas dans plusieurs; et de même pour Socrate pris comme animaL Faut-il donc admettre que Socrate comme homme se recueille et de soi-même et de Platon et des autres; que tout individu soit, en tant qu'homme, recueilli de lui-même? mais cela est ridicule- Ce n est pas l'individu qui rassemble les autres individus ou les autres espèces ; c'est l'inverse, « Les genres et les espèces ne sont u pas les concepts d'un seul individu, jj dit Boèce*, (f maïs sont la collection ou la conception commune t( qu'opère l'intelligence de tous les individus, « Dire

Boeih., In Porph., K I» p. 56.

W - LIVRE n.

que Soerate comme homme est une espèce, c'est donc dire que l'espèce est la collection d'un individu. Après Tautorité, que dit la raison? Si tout individu humain, en tant qu'homme, est une espèce, ou peut dire de Socrate ; « Cet homme est une (f espèce ; or Socrate est un homme; donc Socrate west une espèce. » Le syllogisme est régulier *.

« J'argumente. <' Si Socrate est une espèce, Socrate est un universel; 2* s*il est un universel, il n'est pas un singulier; 3* s'il n'est pat un singulier , il n*est pas Socrate. On résistera à la seconde conséquence , car dans ce système tout universel est un singulier, tout singulier est un universel diversement considéré. Je réponds : La substance est ou universelle ou singulière. C'est là, je pense que personne ne le nie , une division suivant l'accident *. Or, comme dit Bo^ dant le livre de$ Divisions, « celles-ci ont cette règle oom* mune que tout ce qui est ainsi divisé doit l'être en opposés *, » En sorte que si nous divisons le sujet par les accidents , nous ne disions pas : Parmi les corps , les uns sont blancs , les autres doux , parce qu'il n'y a pas opposition, mais parmi les corps, les uns sont Manc« > d'autres noirs , d^ autres ni noirs ni blancs. Voici , d'après cela , comment il faudrait s'y prendre pour nier que cette division « Toute substance est ou universelle ou singulière, » soit suivant Faocident : il faudrait dire qu'il n'y a pas plus d'opposition entre universel et singulier qu'entre blanc et doux.

« Ils disent, eux, que Boèce n'a point parlé de toutes les divisions suivant l'accident, mais des régulières; si vous leur demandez quelles sent les régulières , Ils répondent : celles auxquelles la règle s'applique. Voye% quelle est leur impudence! lorsque l'autorité dit si clairement, en parlant des divisions selon l'accident : Celles-ci ont toutes cette règle commune, etc., ils prétendent faussement qqs cela n'est pas dit universellement. Mais ils ne tiendront pas là , car làdessus précisément, sur l'universel et le singulier, l'autorité le» contredit ; aucun universel n'est singulier et aucun singulier n'est universel. Boèce , en parlant de cette division : « La substance est ou

* C'est le syllogisme du premier mode de la première ligure {Prem. Ànalyt. I, iv, p. 12, i. 11 de la irad. de M. B. St.-Hilaire.) ■ Voy. ûi-dessus, c. vi, t. I , p. 436. ' Boelh., De Divis., p. 618.

DE LA PHILOSOPHIE D'ABÉLAJID, m

nnlverâelle ou singulière, » dit dans son commentaire ^ur les Catéj^orieâ : « Il ne se peut que Taccident [smnne lu nature de la subslanco,

ni la substance relie de racridcnt ni la particularité, ni runi-

%crsalité ne passent Tune dans l'autre, car L'universalité peat être aSxiïnée de la particularité, comme animal de Socraleou d6 Platon ^ et la particularits^ accepte F attribu lion d'universalité, mais non en sorte que Tuniversalité devienne particularité, ni que ce qui est particulier devienne universalité ', » UniversaliU et particularité y ces noms sont pris pour Tuniversei et le particulier , les exemples nous l'apprennent, témoin celui d'animal et de Socrale, A ced, rien ne peut être opposé de raisonnable*

<t Cependant ils ne se tiennent point tranquilles et ils disent : a Ancun singulier, en tant que singulier, n'est univerâel, et réciproquement; mais quand il est universel, le singulier est universel , et réciproqTîement. » Contre cela, voici les paroles que je dis. Aucun singulier en faut que singulier paraît avoir ce sens : aucun singulier demeurant singulier n'est universel demeurant universel; ce qui est consi^quemment faux, car Socrato demeurant Socrate est homme demeurant homme* La proposition pourrait encore avoir ce sens : c© qui est le singulier ou ka singularité ne confère à aucun singulier d'être universeJ , ou bien elle enlève k î homme singulier Tuniveiv salîté; ce qui e^t complètement faux entre Socrate et l'homme, car en Socrate ce qui est Socrate implique l'homme et n'interdit à aucun singulier d'être quelque chose d'universel, puisque, suivant eux, tout singulier est universel

n De même, s*il^ diijent : Socrate, en tantqu*il est Socrate, c'està-dire dans toute la propriété qui lui vaut d'être désigné par le nom de Socrate , n'est pas l'homme en tant qu'homme , c'est-à-dire en toute cette propriété que désignent ces mots c'est un hovune ; voilà qui est encore faux, car Socrate désigne Thomme socratique , et en lui l'homme ou ce que signifie le nom cV homme.

« Enfin s'ils disent : Socrate , dans toute cette propriété qui motive la désignation par le nom de Socrate ^ n'est pas uniquement ce que signifie homme, que pourront-ils conclure de là?.,.. Qu'un autre se charge d'en juger, n

D'après le principe de Porphyre que l'espèce est

composée du genre et de la différence substantielle, comme la statue de 1 airain et de la figure, la ma-

tière, ainsi que la différence, est une partie de Tespèce. L'espèce elle-même en est le tout définitif. Ces deux parties sont donc corrélatives, et opposées l'une à l'autre; et comme un père n'est pas le père de soi-même, mais d'un autre, un tout est le tout d'autre chose que lui-même, le tout de ses parties; et la partie est partie, non pas d'elle-même, mais du tout qui n'est pas elle.

Mais si l'homme et sa matière ne font qu'un ( ce qui arrive dans la doctrine ici combattue; là où l'espèce même n'est que le genre diversement considéré, l'espèce homme n'est essentiellement que le genre animal), si, l'espèce étant un tout composé de sa matière et de sa différence , Tespèce homme ne fait qu'un avec sa matière animal^ l'espèce sera un tout composé de lui-même et d'un autre , ce qui est impossible. En d'autres termes, si l'espèce homme et l'animal, son genre, ne font qu'un même, comme tout genre est inhérent à son espèce , le même est inhérent au même, ce qui ne peut être. Que ce qui est soi puisse être inhérent à soi, c'est ce qui ne saurait se comprendre, dit Boèce*.

De cette discussion du réalisme, il résulte que les choses générales ne sont pas, à proprement parler, des choses; et si elles ne sont pas des choses, il semble, d'après une antithèse fort usitée^ qu'elles sont des mots. On conçoit donc que pour avoir contesté aux choses générales leur réalité, Abélard ait été accusé

* « Testante Boethio super Topica TuUii in commentario, libro primo. » (P. 769.) Voilà une preuve qu' Abélard connaissait le commentaire deBoèce sur les Topiques de Gicéron.

d'avoir soutenu le nominalisme. L'imputation n'est pas exacte, si Ton entend par nominalisme la doctrine ainsi appelée dans l'histoire. 11' faut distinguer en effet entre ceux qui , par forme de réfutation et pour convaincre leurs adversaires d'erreur, disent aux ennemis du réalisme que, si les universaux ne sont pas des essences, alors ils ne sont que des mots; et ceux qui établissent volontairement et dogmatiquement que les universaux sont et doivent être des noms. L'allégation des premiers est une critique, une conséquence extrême tournée à crime , une accusation. Celle des seconds est une doctrine avouée. Les premiers entendent que les choses qui ne sont que des idées ne sont que des mots, des sons de la voix. Les seconds prétendent que les universaux ne sont pas même des idées, mais des mots sans idées, des noms sans objet même intellectuel. Cette distinction assez subtile et qui , je crois , avait été négligée, doit être présente à qui veut bien apprécier les opinions et les hommes que cette controverse a mis en scène. Ainsi, il est bien permis de soutenir encore qu'Abélard a été norainaliste , si l'on entend par là que du conceptualisme qu'on lui attribue au nominalisme il y a si peu de distance qu'on ne veut pas s'y arrêter; mais il serait historiquement faux de dire que la doctrine d'Abélard ait été le nominalisme, et qu'il n'ait fait que répéter Roscelin. C'est à peu près ainsi qu'on prétend quelquefois, du point de vue d'un catholicisme rigide, absolu, que dès qu'un homme est gallican il est janséniste, et dès qu'il est janséniste , protestant. Et cependant il y aurait mensonge à prétendre que le gallicanisme, le jansénisme,

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et le protestantisme ne soient pas des dootrines et

des sectes profondément distinctes.

Attendons-nous donc à voir Abélard, abandonnant le réalisme comme vaincu , porter la guerre sur le terrain du nominalisme \

« Abordons , dit-il , l'opinion qui veut que les genres et les espèces ne soient que des mots universels et particuliers, prédicats ou sujets, et non pas des choses.

« Il faut d*abord citer l'autorité qui affirme que ce sont des choses. « L'espèce, » avons-nous vu dans Boèce ', « n'est qu'une pensée recueillie de la similitude substantielle d'individus numériquement dissemblables; le genre est une pensée recueillie de la similitude des espèces. » Or, qu'il regarde ces similitudes comme des choses, c'est ce qu'il montre un peu plus haut ouvertement en disant : «Il y a de telles choses dans les êtres corporels et dans les sensibles; l'intelligence en conçoit au delà des objets sensibles *. » Le même Boèce dit encore : oc Puisque les premiers genres des choses sont au nombre de dix , il fallait nécessairement que ce fût aussi le nombre des mots

* De Gêner, et Spec^p. 522-524.

■ Boeih., In Porph,, p. 56.

' Le passage se trouve peu de lignes avant le précédent- On pourrait contester qu'il ait positivement dans Tauteur primitif le sens qui lui est ici donné , et qu'il signifie que les généralités sont dos choses. Bocce vient de dire que les objets des conceptions générales dilVèrent de ces conceptions, puisque celles-ci représentent ces objets comme s'ils existaient en euxmêmes, tandis qu'il n'en ect rien ; et il se fait cette objection : si ces conceptions sont inexactes » elles sont fausses, et alors il est inutile de s'en occuper. Mais il répond qu'il arrive sans cesse à l'entendement de considérer les choses autrement qu'elles ne sont, sans tomber dans le vain ni dans le faux. Ainsi l'entendement détache d'une chose une propriété qu'il considère en elle-même , c'est-à-dire autrement qu'elle n'est dans la réalité , et il réussit ainsi à la mieux connaître. « Il y a donc de telles choses dans les ob-

• jets corporels et sensibles Elles se conçoivent en dehors des sensibles , « pour que leur nature puisse élre pénétrée et leur propriété comprise- » Le latin dit : « Sont igitur hujusmodi res in corporalibus atque in scnsibili-

• bus rêbtis. Inlelligunturautem praeler sensibilia , ut eorum natura perspiei « Qt proprietas valeat comprehendi. » N'esl-il pas évident que le mot res est employé là pour exprimer ce dont on parle, et parce que le langage est involontairement réaliste ?

simple» qui se diraient des ehoset simples *. ^ Mais eux, par les genres , ils expliquent qu'il faut entendre les manières*. Aristote dit dans le Péri Hermemiai : Parmi les choses, les unes sont universelles , les autres particulières *, Mais pour expliquer ce passage , ils dil^nt : « Les choses ^o*est^-dire les mots.» Quand je parie d*aninal, dit Boèce , je désigne une substance qui s'affirme de plusieurs. Que cette autorité énonce par là qu'il y a des choses universelles ^ quand

* Boeth., lu Prœdic.j p. 114.

* Ces diverses citations étaient pi'ubableiuant deveauea Uivialei dans la controverse, et ici Abélard fait très-succinctement allusion aux interprétalions diverses que les divers systèmes en donnaient pour n'en point être embarrassés. Nous savons par Je^n de Salisbury qu'il y avait des gens qui par les mots de genres et d'espèce^ entendaient tantût les choses univer^ selles, lanlôl la manière des choses, rerum maneriem. C'est probablement ce qu' Abélard appelle ici munerias. En tout cas, le mot paraissait nouveau et obscqr à l'auteur du M^falogicus^ qui trouvait qu'il ne devait sifniQer que la collection des choses ou la chose universelle . et que cependant il ne pouvait par Péiymologie exprimer que le nombre des choses , ou l'état dans lequel la chosQ deroeurn telle, tttha permanet. Ce dernier sent était probablement le véritable , et nous sommes voloi^tiers de l'avis de Brucker, qui croit qu'il exprime la demeure des choses dans le sein des choses universelles , Siufiov^ r&v ^vruv ; et cette expression aurait ainsi été conduite peu à peu à un sens approchant du sens moderne , /a manih^ d'être, « Je ne sais où l'on a trouvé ce mot, dit Jean de Salisbury. » Ce qu'il faut remarquer au reste, c*est que cette doctrine des manières. Fauteur du Jimlogicus la classe dani le réalisme , et Abélard avee plus de raison dana le noniinalisme. {l)e Gtn, çt Spec^^ P< ^^3. — Johan. Saresb. , MmU.^ 1. II , c. XVII. — Brucker, Ilist. ait. phi/., t. III, p. 909 ).

' Hirmen., VII. ^- Boeth. , De Interp.^ éd. prim., p. 838. — Il semble qq'Abélard avait encore une autre version du IH InUrpHt^tione que la Tension de Bocce , car il cite ainsi la phrase d'Aristoie : « Berum aliae sunt • universales, aliie sunt singulares, » et il y a dans la version de Boèce: « Sunt haea rerum universalia , illa vero aingularia. •» Les termes cités par Abélar 1 sont conformes à la version de Pacius (cdit de DuvaU, 1. 1, p. 66) , qui lui-même avait probablement suivi quelque traduction antérieure. Dam tous les cas, si la citation a quelque valeur, elle la doit au mot rerum ^ et. il est, dans le grec , tc3v n^ av«fl^T»v,

'• Je ne trouve pas cette citation dans Boèce. L'édition d' Abélard renvoie à l'ouvrage de ce dernier sur les Catégories, p. 131. A cette page on cherche en vain le» termes cités . mais j'y lis ainsi qu'awii page» voisines , que lea substances secondes se disent des substances premières , mais qu'elles son| moins substances que celles-ci , et qu'elles sont plus ou moins universelles , tandis que les substances premières sont individueMei.

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il ajoute : « S'affirmer de plusieurs, ce qui est la déûnition de Funiversel, » que ce soient des choses prises comme prédicats et comme sujets, Boèce le reconnaît en disant : « La proposition prédicative énonce que la chose qu'elle pose comme sujet doit prendre le nom de la chose qu'elle pose comme prédicat *. » Ne pouvant résister raisonnablement à des autorités aussi claires , ils disent que les autorités mentent, ou bien, cherchant à les interpréter, ils font comme ceux qui ne savent pas écorcher, ils coupent la peau. »

Mais alors ni les genres ni les espèces , tant universelles que singulières^ tant prédicats que sujets, ne sont des mots; tout cela n'est rien du tout^ car ils tiennent, comme leur adversaire, que ce qui est successif ne peut aucunement composer un tout constant; or les mots sont successifs , les choses et les espèces ne peuvent donc pas composer des touts, elles ne sont rien; aussi dit-on que lautorité a menti et non qu elle s'est trompée.

En outre, comme la statue est matériellement d'airain, et que la figure est sa, forme, l'espèce a le genre pour matière et pour forme la différence. Or tout cela ne saurait s'appliquer aux mots; les mots n'ont ni forme ni matière. L'animal est le genre de l'homme, mais un mot n'est nullement la matière d'un autre mot , car de quel mot ou dans quel mot serait-il? Du mot animal ne se fait pas le mot. homme; dans le premier n'est pas le second.

Mais on prétend que tout cela est façon de parler ^figurative. Dire que le genre est la matière de l'espèce, reviendrait à dire que la signification du genre est la matière de la signification de l'espèce. Mais puisque le système est que rien n'existe que les indi-

« DeSyU.hyp^,p,m7.

vidus^ et que les mots tant universels que particuliers ne désignent au fond que des individus^ homme et animal signifient la même chose, et par conséquent on peut dire , en renversant les termes : la signification de Tespèce est la matière de la signification du genre. Si l'on accorde cela, et on y est bien forcé, qu'on se défende contre Boèce^ qui montre que la différence du genre au tout gît en ceci que le genre est la matière des espèces et les parties la matière du tout K Que si les espèces sont la matière des genres comme les parties du tout, le genre et le tout ne diffèrent plus , ils se confondent.

Enfin, la signification du genre ne saurait être la matière de la signification de l'espèce , car le genre et l'espèce sont une même chose dans le système de l'indifférence , et un même ne reçoit pas de forme pour se constituer lui-même. « Mais, » dit Boèce, « le genre ayant reçu la différence se transforme en espèce \ » Un même n'est point partie de lui-même , car si le même était à la fois tout et partie, le même serait opposé à lui-même.

Voilà tout ce qu'Âbélard dit du nominalisme; mais c'est le cas de rappeler ce que nous aurions bien fait peut-être de reporter ici, l'examen approfondi auquel il s'est livré de l'objection prise du tout et des parties \ Il faut y remonter, si l'on veut bien connaître toute sa polémique contre Roscelin ; nous n'en revoyons ici qu'une faible trace.

* Boelh., De Div,, p. 640.

« Id.Jbid.

» Voy. Vialect., pars V, p. 460 clftcqq. cl De Gen. et Spec, p. 517, et dans le présent ouvrage, c. vi, t. I, p. 454,

M LITRE n.

Cette réfutation du nominalisme ert en effet brète et superficielle I et quoi qu'en dise Tauteur^ elle est plutôt fondée sur des autorités que sur la raison.

Un des arguments les plus forts est assurément celui-ci, un mot (animal) ne peut être la matière d'un autre mot (Aomm^)* Mais qui ne voit que c'est décider la question par la question? Si l'espèce n'est qu'un nom^ c'est-à-dire rien qu'un nom, il n'y a pas lieu d^appliquer à ce rien les conditions de l'être et de lui supposer une matière et une forme. Ce n'est qu'à ceux qui regardent le genre ou l'espèce comme quelque chose, que cette question doit être posée, et elle ne peut embarrasser le nominaliste qu'autant qu'il conserve de la déférence pour l'auto* rite qui a dit que le genre est la matière de l'espèce et l'espèce celle de l'individu. C'est donc une objection d'autorité et non de raison. Or, comment supposer que celui qui a pleinement et sciemment adopté la théorie du nominalisme ne soit pas déjà résolu à se peu soucier des autorités?

L'autre argument, pris encore de l'autorité, plus fort par les mots que par le fond, c'est que, d'après les maîtres, tout est substance ou accident, et que les genres et les espèces, n'étant pas des accidents, sont des substances* Et en effet , Aristote les met au nombre des substances. Mais ce sont des sub^ stances secondes , celles qui s'affirment des premières , celles qui leur sont attribuées ou prédites. Elles sont substances , parce qu'elles font connaître les substances premières. Elles les manifestent, elles montrent ce que c'est, elles les donnent. Qui ne voit que remploi du mot de substance dans cette occasion

ne décide rien quant à la réalité substantielle des universaux; et qu'au contraire il ne semble leur itre attribué qu'une réalité dérivée de celle des substances premières , c'est-à-dire individuelles? Les substances premières ou individuelles sont vraiment substances^ en ce qu^elles sont prises pour sujets (iméxttToci) de toutes les autres choses; les substances secondes ou universelles sont encore substances^ parce qu'elles sont prises comme attributs (Komyàùtt'* T«t *) des substances premières ou individuelles. Evidemment y c'est ici la théorie de ce principe des no* minalistesy la substance est essentiellement indivi*duelle. Je n'en conclus pas qu'Aristote ait soutenu la thèse des nominalistes^ si ceux-ci, en disant que les universaux ne sont que des mots , entendaient qu'ils sont chimériques et vains. Aristote au contraire les fonde sur des réalités, puisqu'il les attribue aux substances mêmes, et en fait ainsi des substances par attribution.

L'intervention constante de l'autorité dans les débats scolastiques en constitue la plus grande difficulté. Cette autorité est à la fois absolue et contradictoire. 11 faut l'avoir pour soi ou la tourner pour soi , multi« plier les citations conformes, interpréter les citations contraires; travail aussi épineux que stérile. C'est l'incohérence des textes qui a produit dans laprésente question la multitude et la diversité des systèmes , et nous acceptons cette remarque judicieuse de Jean de Salisbury : « Dans cette question , dit-il ,

Magno se judice quisque tuetur ; * Cafeg„y,

« et chacun , d'après les paroles des auteurs qui ont « indifféremment mis les noms pour les choses et les u choses pour les noms, construit sa doctrine ou « plutôt son erreur*, » C'est ainsi que la controverse devient souvent une véritable question de mots; et chose curieuse , Jean de Salisbury qui a spirituellement discuté et en partie réfuté les systèmes , tombe à son tour dans Terreur qu'il signale^ lorsqu'il produit le sien. Car se proposant de soutenir que les genres et les espèces ne sont rien^ il en induit' qu'ils ne sont pas des noms ^ puisque les noms sont quelque chose*. Évidemment, l'équivoque sur le sens du mot être est ici, comme dans toute cette question, la racine de la difficulté. Aristote n'est pas irréprochable en cela; il s'est servi de l^être avec une liberté^ une indifférence, qu'il fallait remarquer , si l'on ne voulait pas tomber dans de fréquentes méprises en le lisant et le citer contradictoirement. C'est ce qui est arrivé aux scolastiques; ils se combattent tous , et cependant tous professent Aristote : Siquidem omnes Aristotelem profitentur '.

Que de peines Abélard se serait épargnées, si, aussi hardi qu'il était présomptueux , il se fût fié à son orgueil, et si, rejetant les textes, il n'eût, pour résoudre un gênant problème, écouté que sa propre raison!

« Po/icr., l. vu, c. XII.

• Metalog., l. U , c. xx.

' Ibid., c. XIX.

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