CHAPITRE VII
DE LA M0R4LE d'abélard. — Etlùca scu Scîto te ipSUM.
Les questions agitées dans le Commentaire sur saint Paul sont comme une transition de la théodicée à la morale. Quelques-unes sont déjà de la morale. Nous trouvons la morale même dans un ouvrage d'Abélard, qui n'est pas le moins célèbre; c'es,i Y Éthique^ ou le Connais-toi toi-même\
Les mœurs, dit-il, sont les vices ou les vertus de Tâme qui nous rendent enclins aux bonnes ou aux mauvaises actions. Les défauts ou vices sont contraires aux vertus, comme la lâcheté à la fermeté, l'injustice à la justice. L'âme a des défauts et de bonnes qualités qui n'ont nul rapport aux mœurs , comme la lenteur ou la promptitude d'esprit, le manque de mémoire ou la mémoire; mais les défauts appelés vices sont ceux qui portent la volonté à quelque chose qu'il ne convient pas de faire.
Ni le vice, ni l'action mauvaise n'est le péché. On est colère, sans être en colère; et une inclination vicieuse n'est qu'une raison de plus de se combattre soi-même; car la victoire du vice sur notre âme est plus honteuse que celle des hommes, qui ne peuvent vaincre que notre corps. Par le vice,
* Voyez le Thésaurus anecdotorum novissimus , de Bernard Pez, bénédiclin et bibliothécaire de l'abbaye de Moelk (1721 ). L'ouvrage intitulé Pétri Abœlardi Ethica seu liber dictus : Scito teipsam, se trouve dans le t. III, part. Il, p. 626. Il n'a été imprimé que cette fois.
nous sommes ainsi inclinés à consentir à ce qui ne convient pas; c'est ce consentement qui est le péché^ étant un mépris de Dieu, une offense à Dieu. Mépriser Dieu, c'est ne pas faire ou ne pas omettre, à cause de lui, ce que nous croyons qu'on doit faire ou omettre à cause de lui. En définissant le péché négativement, en disant omettre ou ne pas faire ^ on montre que la substance du péché n'existe pas. « Car elle est dans «le nom plutôt que dans l'être; c'est comme si, « pour définir les ténèbres, nous disions l'absence de « lumière, là où la lumière a eu l'être \ »
N'objectez pas que le péché , étant dans la mauvaise volonté, est quelque chose de positif, est dans Vêtre comme elle. D'abord nous péchons quelquefois sans mauvaise volonté. Un maître cruel me poursuit une épée nue à la main; après avoir fui longtemps, et contraint par l'extrême péril, je le tue pour n'être pas tué. La mauvaise volonté du meurtre n'existait pas; il n'y avait que la volonté de sauver ma vie. Cependant j'ai péché en consentant à ce meurtre même par contrainte ; car la Vérité dit : « Tous ceux qui prendront l'épée , périront par « l'épée » (Math., xxvi, 52); mais qu'on n'appelle point ce consentement une volonté, a Ce que l'on veut ((dans une grande douleur de l'âme, est passion (( plutôt que volonté. »
Mais dans les cas oii il n'y a nulle sorte de contrainte, le péché n'est-il pas la volonté mauvaise? Un homme voit une femme et forme un désir cou-
* Ethic.y c. I, II, ni, p. G27-630. C'est la doctrine reçue, que le mal n'est qu'une privation. « Mali nulla natura est , dit saint Augustin, amissio boni « mali nonien accepit. » De Civ. Dei, XI, ix.
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pable. N'est-ce pas là le péché? Si la volonté est réfrénée par la vertu, sans toutefois être éteinte, si elle résiste, si elle est vaincue sans périr, il ne reste qu'à recueillir le prix de la victoire. ((Dieu enrécomfr pensant juge le cœur plus que l'action. » Or, le cœur consent ou résiste , il préfère ou sacrifie la volonté de Dieu à la sienne propre. Le péché n'est donc pas dans la mauvaise volonté; le péché, c'est d'y céder. Ce n'est pas le désir, c'est le consentement au désir. Celui-là est déjà criminel devant Dieu qui a fait tous ses efforts pour commettre et qui a commis autant qu'il était en lui. Il est aussi criminel que s'il avait été surpris à l'œuvre.
Mais si nous péchons quelquefois malgré nous, si la volonté n'est pas le péché , peut-on dire que tout péché soit volontaire? Distinguons. Si le péché est le mépris de Dieu, peut-on dire que nous voulons mépriser Dieu, et nous rendre dignes de damnation? Vouloir faire ce qui doit être puni, n'est pas vouloir être puni^
' a La peine qui est juste déplaît , l'action qui est injuste plaît. Souvent « aussi il arrive que, lorsque séduit par la figure d'une femine que nous • savons mariée, nous voudrions la posséder, nous ne voudrions pourtant « nullement commeltre l'adultère, puisque nous voudrions qu'elle fût « libre. Beaucoup d'autres, au contraire, mettent leur gloire à convoiter « les femmes des hommes puissants , à cause même de leurs maris , et plus " que si elles étaient libres ; ceux-là aiment mieux l'adultère que la fornica- « tiun, c'est-à-dire faillir plus que moins. II en est qui se sentent tout à fait « malheureux d'être entraînés à consentir à la concupiscence ou à la mau- « vaise volonté , forcés qu'ils sont par l'infirmiié de la chair à vouloir ce «f qu'ils ne voudraient pas. Comment donc ce consentement que nous ne « voulons pas accorder, sera-t-il dit volontaire?.... A moins que nous n'cn- « tendions par volonté l'exclusion de nécessaire ; aucun péché en effet n'est <t inévitable. Ou bien nous appellerons volontaire tout ce qui procède de « quelque volonté. Celui qui lue un homme pour éviter la mort n'a pas la '< volonté de tuer, mais il a quelque volonté d'éviter la mort. » ( Eth., c. m, p. 635.)
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(( Quelques-uns ne sont pas médiocrement émus (( de nous entendre dire que la consommation du « péché n'ajoute rien au crime, à la damnation de- « vaut Dieu. Suivant eux, l'acte du péché est ac- (( compagne d'un certain plaisir qui augmente le « péché — Mais il faudrait prouver que le plaisir « charnel est le péché et qu'il ne peut être goûté « sans péché. » Or c'est ce qu'on ne saurait soutenir, ou bien il faudrait condamner le mariage, les repas; Dieu lui-même ne serait pas irréprochable, lui qui a créé les aliments et les corps , d'avoir attaché aux aliments une saveur qui nous causerait un plaisir forcé, un péché nécessaire. « Evidemment aucun « plaisir naturel de la chair ne doit être imputé à u péché , et ce ne peut être une faute de jouir de (c ce qui est infailliblement accompagné d'un sen- « timent de plaisir \ » L'ancienne loi a défendu des actes que la nouvelle a permis. Le plaisir attaché à ces actes n'a point cessé avec la prohibition; ce n'était donc pas le plaisir qui en faisait des péchés. 11 est vrai que David dit qu'il a été conçu dans les iniquités : mais il ne s'agit là que de l'iniquité du péché originel qui se transmet par la génération, ou plutôt de la peine de ce péché que nos premiers parents ont léguée à leur postérité.
Ainsi le consentement est vraiment le péché, savoir le consentement à la volonté du mal, ou même le consentement au mal, sans mauvaise con-
' Ici Abélard examine la situation d'un religieux exposé immédiatement a des tentations qu'on peut deviner, et décide que les impressions involontaires des sens ne peuvent être imputables , recherche et décision qui montrent que les scandales reprochés à la casuistique ne sont pas nouveaux, et sont peut-être en partie inévitables.
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cupiscence. Quant à l'action, elle est si peu le péché que si la violence ou l'ignorance l'ont fait commettre, elle n'est plus imputable. « Ainsi la femme vic- « time de la violence est innocente; ainsi celui qui « a cru par quelque erreur passer la nuit avec son « épouse est innocent. Désirer la femme d'autrui on K la posséder, ce n'est pas le péché, le péché est « plutôt de consentir à ce désir ou à cette action. » Quand Moïse écrit ce commandement Noîi concupisces (Deut., V, 2) ), il est clair que ce n'est pas la concupiscence simple, qu'il entend prohiber, puisque d'une part nous ne pouvons l'éviter, et que de l'autre nous ne péchons point par elle; c'est donc Tassentiment à la concupiscence.
i< Évidemment, des œuvres qu'il convient ou qu'il (( ne convient aucunement de faire, sont également i( faites par les bons et par les méchants; ce qui les « sépare, c'est l'intention. » Dans le même acte par lequel notre Seigneur a été livré, nous voyons coopérer Dieu le Père, notre Seigneur Jésus-Christ elle traître Judas. Dieu a livré son Fils , Jésus s'est livré lui-même. Judas a livré son maître : c'est un même fait. En quoi l'action diffère-t-elle? dans l'intention. Le diable ne fait rien que par la permission de Dieu; mais quand il punit un méchant, il le fait par malice, et Dieu qui se sert de lui, veut dans sa justice la punition. « Qui parmi les élus peut pour les (( œuvres être égalé aux hypocrites? qui sait autant « endurer, autant accomplir, par amour de Dieu, que (( ceux-là par désir de la louange humaine? » Dieu, a défendu de publier quelques-uns de ses miracles pour donner l'exemple de l'humilité, et ceux à qui
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il le défendait n'en étaient que plus eaipressés à les publier pour lui rendre hommage (Marc, \'ii, 36), ils transgressaient un commandement. Avaient-ils tort, lui, de le leur donner, eux, de l'enfreindre? l'intention justifie donc les contraires.
En résumé, il faut distinguer : iMe vice de l'âme qui porte au péché; 2'' le péché en lui-même qui est le consentement au mal ou le mépris de Dieu ; S"* puis la volonté du mal; 4° enfin, l'accomplissement du mal. Comme vouloir n'est pas la même chose qu'accomplir sa volonté , pécher n'est pas la même chose que consommer le péché. L'un désigne le consentement de l'âme en quoi nous péchons, l'autre, l'opération effective qui réalise ce à quoi nous avons consenti. On dit que le péché ou la tentation a lieu par trois modes, la suggestion, le plaisir et le consentement. La première est par exemple la persuasion du diable qui séduisit Eve, en la trompant; le plaisir vint, quand elle trouva l'arbre et le fruit si beau qu'elle sentit le désir s'allumer; elle aurait dû le réprimer, elle consentit, et ce fut le péché. La suggestion, au lieu de venir d'un mauvais conseiller, peut venir de la chair, mais alors elle n'est pas autre chose que le plaisir ou plutôt la tentation du plaisir. La tentation en général est toute inclination de l'âme à faire une chose qui ne convient pas, soit par volonté, soit par consentement. La tentation humaine dont parle saint Paul, est celle qui est inséparable ou à peine séparable de l'infirmité humaine, par exemple le désir d'une nourriture agréable, tout désir enfin dont je ne puis être exempt qu'avec la fin de ma vie. Le précepte est de n'y pas céder pour le mal. Par
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quelle vertu le pourrons-nous? « Par le Dieu fidèle « qui ne souffre pas que nous soyons tenlés au delà « de notre puissance. Confions-nous dans sa mi- « sérieorde plus qu'en nos propres forces, et puis- « qu'il est fidèle y ayons foi en lui ^ »
Mais il n'y a pas seulement les suggestions des hommes, il y a celles des démons. Ceux-ci connaissent la nature des choses , tant par la subtilité de leur esprit que par leur longue expérience. Us connaissent les vertus naturelles qui peuvent aisément pousser la faiblesse humaine à la luxure, ou à d'autres emportements. En Egypte, il leur fut permis d'opérer, par la main des magiciens, beaucoup de choses merveilleuses contre Moïse. Ils employaient les forces de la nature, ils ne créaient rien. Celui qui, ainsi que l'enseigne Virgile, parviendrait en battant la chair d'un taureau, à produire des abeilles, « ne « serait pas un créateur d'abeilles , mais un prépa- « rateur de la nature. » Les démons excitent nos diverses passions en usant avec art contre notre ignorance des secrets qu'ils possèdent. « Il y a en effet, <( soit dans les herbes, soit dans les semences, soit « dans la nature et des arbres et des pierres, de nom- « breuses forces propres à exciter ou à calmer nos « âmes, et qui dans les mains de ceux qui les con- « naissent peuvent facilement produire cet effets »
D'autres s'émeuvent également de nous entendre dire que l'œuvre du péché n'est pas le péché, ou du moins n'aggrave pas le péché, au point d'exiger une
' Etiï., c. m, p. 63Ô 644. — 1 Cor., x, t^.
* Eth., c. IV, p. 644. Passage condamné par sainl Bernard et le Concile de Sens.
plus forte peine. Mais une grande peine de satisfaction est souvent prononcée là où il n'y a pas de faute, et nous devons quelquefois punir les innocents. (( Voilà une pauvre femme qui a un enfant à « la mamelle, et elle n'a pas assez de vêtements (( pour le couvrir dans son berceau, et se couvrir (( elle-même suflisamment. Émue de compassion « pour ce petit enfant, elle le met près d'elle pour le « réchauffer de ses propres haillons, et enfin dans « sa faiblesse, vaincue par la force de la nature, « elle étouffe malgré elle cet être qu'elle aime d'un « extrême amour. Aie la charité ^ dit Augustin , et « fais ce que tu voudras. Cependant lorsqu'au jour (( de la satisfaction cette femme vient devant revête que, une peine grave est prononcée contre elle, « non pour la faute qu'elle a commise, mais pour « qu'à l'avenir les autres femmes mettent plus de (( précaution dans leurs soins maternels. » De même un juge peut être forcé par de faux témoins qu'il ne peut récuser, à condamner légalement un homme dont l'innocence lui est connue \ Puis donc qu'une peine peut être raisonnablement infligée, sans aucune faute préalable, pourquoi l'œuvre qui a suivi la faute, n'aggraverait-elle pas la peine devant les hommes en cette vie, et non devant Dieu dans la vie future? Les hommes ne jugent point ce qui est caché, mais ce qui est manifeste. Ils ne pèsent pas l'imputation de la faute, mais l'effet de l'œuvre. Dieu seul juge véritablement le crime dans l'intention même.
' Voyez ci-dessus, c. vi , p. 420.
Quoique les péchés viennent de Tâme et non de la chair, il y en a de spirituels et de charnels , c'est-àdire que les uns viennent des vices de l'âme et les autres de Tinfirmité de la chair, et quoique la concupiscence dans les deux cas soit dans 1 âme comme la volonté, on distingue la concupiscence de la chair et celle de l'esprit. Dieu seul en est juge, tandis que nous cherchons à punir moins ce qui nuit à l'âme du pécheur que ce qui nuit aux autres. Notre justice tend surtout à prévenir les dommages publics; nous veillons surtout à l'exemple, et nos punitions se mesurent sur le danger de Faction pour Tintérêt commun. Ainsi nous punissons plus gravement l'incendie des maisons que la fornication, quoique celle-ci soit beaucoup plus grave devant Dieu.
Lors donc que nous disons qu'une intention est bonne et qu'une œuvre est bonne, il n'y a vraiment qu'une bonté, celle de l'intention. Si nous disons qu'un homme bon est le fils d'un homme bon, nous ne parlons pas de deux bontés; ainsi Toeuvre bonne n'est bonne que delà bonté de Tintention, dont elle est fille, 11 ne faut donc pas dire que la bonté de l'œuvre ajoute à la récompense méritée par la bonté de l'intention; la réunion des deux choses peut valoir mieux que Tune des deux prise séparément, comme le bois et le fer unis valent plus que le bois seul, mais c'est indifférent pour la rémunération. Ce n'est pas Tœuvre qui mérite la rémunération, c'est nous-mêmes, et quant à nous, l'œuvre, ne dépendant pas absolument de notre pouvoir, ne saurait ajouter à notre mérite. Deux hommes ont formé le projet de fonder des maisons pour les pauvres, l'un
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accomplit son vœu , F autre en est empêché, parce que l'argent qu'il y destinait lui est violemment enlevé; leur mérite à tous deux est-il différent devant Dieu? Si dans cette vie on tient compte de Toeuvre effective dans la rétribution des récompenses et des peines, c^estpourFexemple. Si Tintention augmentée de Toeuvre était meilleure que Tune sans Fautre, on pourrait en inférer que Dieu et Fhomme unis dans une seule personne étaient quelque chose de meilleur que la divinité ou Fhumanité du Christ; car on sait que Fhumanité dans le Christ était bonne; dans un homme également, la substance corporelle peut être aussi bonne que F incorporelle, sans que la bonté du corps contribue à la dignité ou au mérite de l'âme. Or, qui oserait mettre au-dessus de Dieu ce tout qui est appelé Christ et qui est ensemble Dieu et homme? Aucune multitude, quelle qu'elle soit , n'est préférable au souverain bien. (( Quoique (( pour faire une chose certaines choses paraissent « tellement nécessaires que Dieu ne puisse la faire (( sans elles, et qu'elles soient comme des conditions (( [adminicula) ou causes primordiales, rien cepen- K dant, quelle que soit la grandeur des choses, ne i( peut être dit meilleur que Dieu. Quoique d'un i( grand nombre de bonnes choses il réstdte une bonté (r multiple, elle n'en est pas plus grande; car si (< la science était répandue dans un plus grand <c nombre, ou si le nombre des sciences augmentait, a la science de chacun ne croîtrait pas de manière à i( être plus grande qu'auparavant. Ainsi Dieu est (( bon en soi et crée d'innombrables choses qui n'ont i( l'être et la bonté que par lui; la bonté est par lui
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« dans plus de choses, le nombre des choses bonnes (( en est plus grand, et pourtant aucune bonté ne peut (( être préférée ou égalée à la sienne. La bonté est « dans l'honime et la bonté est en Dieu, et comme « les substances ou natures dans lesquelles est la (c bonté sont diverses, la bonté de nulle chose ne « peut être préférée ou égalée à la bonté divine; on « ne peut donc dire que rien soit meilleur, qu'aucun «bien soit plus grand que Dieu, ou même égal à K Dieu K »
Lorsqu'on parle de bonne intention et de bonne œuvre, la bonté de celle-ci procède de la bonté de celle-là, le nombre des bontés ou des bonnes choses n'est pas augmenté; donc nulle nécessité d'augmenter la récompense. Un homme fait la même chose en des temps divers, et suivant son intention qui change, la même chose est bonne ou mauvaise et semble changer. C'est ainsi que cette même proposition : Socrate est assis^ change du vrai au faux, suivant que Socrate s'asseoit ou se
lève ^
Quelques-uns croient qu'il y a bonne intention toutes les fois qu'on croit bien faire et plaire à Dieu, mais l'intention peut être erronée, le zèle peut tromper; il faut que l'œil du cœur soit clairvoyant. (( Autrement, les infidèles aussi auraient {< tout comme nous leurs bonnes œuvres , puisque (( eux aussi ne croient pas moins que nous être (( sauvés par leurs œuvres et plaire à Dieu \ »
* Eth., c. VII, IX, p. 646 651.
* Voyez plus haut, 1. II, c. ni, t. I, p. 381, ' Eili.j c. X, XI, XII, p. 651-653.
Zi62 LIVRE III.
De là naît une objection. Si le péché est le mépris de Dieu, attesté par le consentement à ce qu'il défend, comment les persécuteurs des martyrs, ceux même du Christ, ont-ils péché, eux qui ignoraient Dieu et ses commandements? Comment l'ignorance ou même Tinfidélité incompatible avec le salut estelle un péché? L'apôtre a dit : ((Si notre cœur ne nous condamne point, nous avons confiance en Dieu.» (I Jean, m, 21.) Or, le cœur des Gentils et des idolâtres ne les condamne point, quand ils manquent à la loi chrétienne. Cependant Jésus -Christ priait pour ses bourreaux, et Etienne demandait à Dieu de ne point compter ce péché à ceux qui le lapidaient.
Abélard répond qu'Etienne ne demandait que la remise de toute peine corporelle et terrestre. Souvent Dieu envoie aux méchants des afflictions , soit pour faire éclater sa justice , soit pour effrayer ceux qui les voudraient imiter; c'est à cela que pensait le premier des martyrs.
(( Quant aux paroles du Seigneur : Père ^ pardonii nez-leur (Luc, xxiii, 34), elles signifient : ne (( vengez pas ce qu'ils font contre moi, même par (f une peine corporelle , ce qui aurait pu avoir rai- (( sonnablement lieu, même sans faute préalable de «leur part, afin que les autres hommes voyant {( cela reconnussent au châtiment qu'en agissant (( ainsi, les Juifs n'avaient pas bien fait. En outre, (( il convenait que le Seigneur , par l'exemple <t de cette prière , nous exhortât à la vertu de la (( patience et à l'imitation du suprême amour, afin (( que son propre exemple nous montrât en action
« ce qu'il nous avait enseigné en précepte , savoir, (( qu'il faut prier pour ses ennemis. En disant (( pardonnez-leur ^ il n'a donc point regardé à queln ques fautes préalables , à quelques mépris de Dieu, (( mais à la raison qu'il aurait pu y avoir de leur (( infliger une peine motivée, même sans une faute
(c préexistante Ainsi que les petits enfants
« sont sauvés sans mérite, il n'est pas absurde que (( quelques-uns supportent des peines corporelles « qu'ils n'ont point méritées , comme les petits eni< fants morts sans le baptême, comme tant d'inno- « cents frappés d'affliction. Qu'y aurait-il d'éton- « nant que ceux qui crucifiaient le Seigneur eussent, (( pour cette action injuste, quoique l'ignorance les « excuse de la faute , encouru quelque peine tem- (( porelle? »
Pas plus que l'ignorance, l'infidélité qui ferme aux adultes raisonnables l'entrée du ciel, ne peut être appelée mépris de Dieu. 11 suffit pour la damnation de ne pas croire à l'Evangile, d'ignorer le Christ, de ne point recevoir le sacrement de l'Église, et cela moins par malice que par ignorance. Celui qui ne croit pas est déjà jugé, (Jean, m, 18.) Celui qui ne connaît pas ne sera pas connu. (ICor., xiv, 38.) Il n'y a pas, dit Aristote \ réciprocité dans les relatifs, si la relation n'a été bien établie; il faut qu'il n'y ait pas erreur dans l'attribution. Si, par exemple, on a présenté comme une relation l'aile d'un oiseau , il n'y a pas réciprocité, on ne peut dire l'oiseau d'une aile. Si donc nous appelons péché tout acte
* Categ,, vu. — Boeth., In Prcedicam., II, p. 160.
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vicieux ou contraire au salut, l'infidélité et l'ignorance deviennent des péchés , même sans mépris de Dieu. C'est que l'attribution est mal faite. Il faut appeler péché ce qui, en aucun cas, ne peut avoir lieu sans une faute, (c Or, ignorer Dieu, n'y pas (( croire, les œuvres mêmes qui ne sont pas bonnes^ « tout cela peut avoir lieu sans aucune faute. Si, par (( exemple , la prédication n'est pas venue jusqu'à c( vous, quelle faute vous imputer pour n'avoir pas {( cru dans le Christ ou dans l'Evangile? L'apôtre (c n'a-t-il pas dit : Comment croiront-ils en lui ^ s^ils « n'en ont point entendu parler? Et comment en enten- (( dront-ils parler y si personne ne le leur prêche? (f (Rom., X, 14.) Corneille ne croyait pas dans le (( Christ avant d'avoir été instruit par Pierre, et u quoique pour avoir précédemment connu et aimé (( Dieu par la loi naturelle , il ait mérité que sa prière u fût écoutée et que Dieu acceptât ses aumônes, si « cependant il lui fût arrivé de quitter la lumière « avant de croire dans le Christ , nous n'oserions « nullement lui garantir la vie éternelle, quelque «bonnes que parussent ses œuvres, et nous le « compterions plutôt parmi les infidèles que parmi (c les fidèles, de quelque zèle pour le salut qu'il fût « animé. Beaucoup de jugements de Dieu sont un
(( abîme » Il réprouva celui qui s'offrait en disant:
Maître y je vous suivrai en quelque lieu que vous alliez, (Math., iv, 19.) Enfin, gourmandant l'obstination de certaines villes , il dit : « Malheur à toi^ Corozaïm; « malheur à loi, Bethsaïde! car si dans Tyr et dans « Sidon avaient eu lieu les miracles accomplis au milieu u de vouSp des longtemps déjà elles auraient fait pé-
u nitencc dans h ciliée et la cendre '. Le voici donc « qui a offert et sa prédication et ses miracles aux « villes dont il prévoyait l'incrédulité , et ces villes « des Gentils qu'il savait toutes prêtes pour la foi, il (( ne les a pas jufî;ées dignes de sa présence. Si pour i( avoir été privés de sa parole , quelques hommes « tout disposés à croire ont péri dans ces villes, qui « pourra dire que c'est leur faute? Et pourtant cette « infidélité dans laquelle ils sont morts, nous tenons (^qu'elle suffit pour leur damnation, quoique la i( cause de l'aveuglement auquel le Seigneur les a (c abandonnés ne nous apparaisse guère.
(( Assurément , si l'on veut appeler leur aveuglea ment un péché sans faute, on le peut, parais- (( saut absurde qu'ils soient damnés sans péché. i< >«ous pourtant, nous ne plaçons proprement le « péché que dans la faute de négligence; car elle « ne peut se rencontrer en aucun homme, quel que (( soit son âge, sans qu'il mérite la damnation. Je «ne vois pas, au contraire, comment imputer à ff faute l'infidélité des petits enfants ou de ceux à (r qui l'Évangile n'a point été annoncé, non plus que « tout ce qui résulte d'une ignorance invincible ou « d'une impossibilité de prévoir un fait; autant in- (( criminer celui qui, dans une foret, frappe un « homme d'une flèche qu'il croyait lancer contre un (( oiseau. «
Ainsi, quand on emploie ces mots: pécher par ignorance ou pécher en pensée, on prend le péché
* Maih. XI, 21. Cet cxeiDple esi cilé par Féiiclon clans une question analogue. ' Jié.jHt. (lu siju'emti (In P. M (débranche, c. v.)