CHAPITRE X
SUITE DU PRÉCÉDENT. — De Intellectibus. — Glossulœ super Pof'phyhum. — résumé.
Les monuments imprimés ont été soigneusement interrogés, et l'on vient de lire tout ce que leurs réponses nous ont appris. Il semble qu'il ne resterait plus qu'à conclure, en tirant de ce long examen un jugement définitif. Mais un document précieux et inconnu est dans nos mains. Un manuscrit d'Abélard , dont l'existence même n'est indiquée nulle part , mais dont l'authenticité ne nous laisse aucun doute \ donne encore sur sa doctrine des lumières nouvelles, et surtout explique d'une manière certaine ce qui n'avait été jusqu'ici l'objet que d'inductions conjecturales, le jugement de ses contemporains. Notre analyse ne serait point consciencieuse, si la crainte des longueurs nous empêchait de puiser à cette nouvelle source. C'est un ouvrage qui porte un titre modeste, Petites Gloses sur Porphyre^- mais plus intéressantes et plus développées que celles qui ont été déjà imprimées, ces gloses éclaircissent autre chose que le texte de l'auteur grec , dans la version de Boèce^ c'est un commentaire à la fois littéral et
* Ce manuscrit inlilulc : « Glossulœ niagislri Pelri B.nelardi super Por- « phyriiim, « a été retrouvé par le savant M. Ravaisson , et nous en devons la communication à sa bienveillante obligeance. Nous ne saurions trop l'engager à le publier ; c'est un fragment précieux pour l'histoire de la philosophie. Le texte est diflicile, quelquefois altéré; il n'en a que plus besoin d'un éditeur tel que M. Ravaisson.
spirituel. Nous ne serions pas étonné que cet écrit, d'une rédaction elliptique et obscure, fût une œuvre de la jeunesse de l'auteur. Il y annonce qu'il le compose à la demande, non plus de ses élèves, mais de ses compagnons, disons le mot, de ses camarades, sociorum. L'aurait-il rédigé à cette époque intéressante, où maître de fait, écolier de nom, il suivait, en les discutant, les leçons des docteurs de la Cité, et répétait pour son compte et à ses pairs les leçons qu'il venait d'entendre avec eux, ne s'autorisant pour enseigner que de sa hardiesse, de son esprit et de son éloquence?
Les premières pages de ce manuscrit nous apprennent qu'on peut ramener la science en général à la science du jugement et à la science de l'action. La première est celle de la théorie, la seconde est celle de la pratique. On peut bien agir et ne point savoir juger. Tel peut utilement employer à la guérison des infirmités humaines les vertus des simples, qui ne sait pas la physique, comme tel autre peut habilement instruire, sans être capable d'opérer ce qu'il enseigne. La philosophie est une science théorétique. Tous les savants n'ont pas droit au nom de philosophes. 11 n'appartient qu'à ceux qui , s'élevant audessus des autres par la subtilité de leur intelligence, jugent ce qu'ils savent. L'homme doué de cette faculté est celui qui sait comprendre et peser les causes secrètes des choses; la recherche de ces causes est du ressort de la raison et non pas de l'expérience sensible K
* « Est scienlia alla agendi , alia discernendi. Sola autem scientia discer- « nendi philosophia dicitur... Philosophes... vocanius eos tanlum qui subti-
La philosophie se divise en physique, en éthique et en logique \ La première spécule sur les causes des choses naturelles, la seconde est la maîtresse de la vertu, la troisième, que nous nommons indifféremment dialectique, est l'art de disserter exactement, c'est-à-dire de discerner les arguments qui servent à disserter, c'est-à-dire encore à discuter; car la logique n'enseigne pas à se servir des arguments ni à les composer, mais à les distinguer et à les apprécier. Ceci est proprement la logique, le reste est la ratiocinative^. Or, les arguments étant composés
« litate inlelligenliîe prceeminentcs in his quœ sciunt tliligentem habent « discretioneni. Discretus est qui causas occultas rerum comprehendere ac « delibcrarc valet. Occultas causas dicimus ex quibus quœ res eveniunt ma- « gis ratione quam experimenlis sensuum invesligandum. » — Cassiodore avait divisé la science en inspectiva et en actualis [De art. ac discipl-, c. m). ' Ou naturelle , morale et rationnelle. Cette division de la philosophie était vulgaire alors. Saint Augustin qui croit qu'elle vient de Dieu même et qu'elle est une image de la Trinité, dit qu'on l'attribuait à Platon. C'est en efiet ainsi qu'Apulée divise la j)hilosophie de Platon, ou, comme il dit, le dogme de Platon. La même division se retrouve dans Sextus Empiricus et dans Macrobe. Elle fut accréditée par Alcuin et Raban Maur. ( S. Augustin , De Civil. Dei , 1. XI, c. xxv. — Apul. , DeDogm. Plat., 1. 1, — Macrob., In Somn. Scip. , 1. Il , c. xvii. — Alcuin, Opusc. iv , De Dialect., c. i. — Raban Maur, De Universo , 1. XV, c. i. — Johan. Saresb. Policrat., 1. VII, c V ; et Métal., 1. II , c. ii. )
* « Est logica, auctoritate Tullii, diligens ratio disserendi, id est discrelio «< argumenlorum par quae disseritur, id est, disputatur. Non enim est logica « scientia utendi argumentis sive componendi ea, sed discernendi et dijudi- « candi veracilcr de eis .. Dure argumentorum scientiœ : una componendi, <« quam dicimus ratiocinativam , alia autem discernendi composita, quam o logicam appcllamus. — )j L'auteur cite ici les Topiques de Cicéron , qu'il connaissait par le Commentaire de Boècc. (Boeih. Op., p. 757.) — Voici comment s'exprime Cicéron :
« Quam omnis ratio diligens disserendi duas habeat partes , unam inve- « niendi , alteram judicandi , utriusque princeps, ut mihi quidem videtur, « Aristoleles fuit. Stoici autem in altéra elaboraverunt , judicandi enim vias « diligenter pcrseculi sunt , ea scientia , quam dialccticen appellant. >» ( Top., IL) Bède adopte celte définition de la dialectique entendue en
de propositions , et les propositions d'expressions , dictiones , la logique doit commencer par étudier d'abord les oraisons simples, puis les composées. De là toute la division de la Logique d'Aristote, de là aussi l'Introduction de Porphyre, qui conduit aux prédicaments du premier.
Ce préambule amène Abélard à l'examen de l'ouvrage de Porphyre. Ce n'est pas une glose littérale, une simple interprétation du texte, mais une exposition et souvent une critique des principes reçus, particulièrement de quelques opinions de Boèce; tout cela suivant que les divisions du Traité des cinq voix ramènent les questions sous la plume du subtil commentateur.
Nous n'extrairons de cet ouvrage que ce qui est relatif à notre sujet et peut éclaircir les points jusqu'ici demeurés obscurs.
La grande question que Porphyre indique en débutant, et qu'il écarte soudain, arrête Abélard, et il est presque obligé de la traiter seulement pour la poser. Toutes les opinions sur les universaux se prévalent, dit-il, de grandes autorités \ Lorsque Aristote paraît définir l'universel en disant que c'est ce qui se dit du sujet ou l'attribuable à plusieurs; lorsque Boèce dit que la division des genres et des espèces
général; celle d'Alcuin , que nous avons citée , en diffère peu , et elle a été répétée textuellement par Raban Maur. (Voy. ci-dessus, t. I, p. 311 , et Rab. Maur., De Instit. cleric. , 1. III, c. xx. ) Au reste c'est la définition que Ramus tirait des Topiques de Cicéron pour l'opposer à celle d'Aristote , qui définit la logique la science de la démonstration. ( Rarlh. Saint- Hilaire , préf. de la trad. de l'Organon, t. I, p. cvm , et Prem. anuL, t. I, p. 1.)
* « Unusquisque se luetur auctoritale judice. » Nous avons vu que Jean de Salisbury dit la même chose. Voy. c. ii et c. vni.
repose sur la nature, tous deux semblent penser (et bien des citations pourraient être fournies dans le même sens) qu'il existe des choses universelles. D'autres cependant n'admettent que des conceptions universelles, mais d'accord sur ce point seulement, ils se divisent aussitôt et rapportent ces conceptions aux choses, à la pensée ou au discours, et toute la dissidence reparaît. Abélard cite à l'appui de chacune des trois opinions de nombreuses autorités, dont un grand nombre ont été déjà produites, et qu'il serait trop long de rappeler.
Le premier système est celui de l'existence des choses universelles. 11 est plusieurs manières de l'établir.
Suivant l'une, il y a naturellement dix choses générales ou communes , ce sont les dix catégories; de ces universaux primitifs proviennent les choses générales qui sont essentiellement dans les choses individuelles, grâce à des formes différentes. Ainsi, l'animal, qui, de nature, est substance, est, comme substance animée, sensible dans Socrate ou dans Brunel \ tout entier dans l'un comme dans l'autre , sans autre différence que celle des formes. A ce compte, l'universel serait attribuable à plusieurs, en ce sens qu'une même chose serait en plusieurs , diversifiée uniquement par l'opposition des formes, et conviendrait ainsi aux individus soit essentiellement, soit adjectivement ^
Ce système exige que les formes aient si peu de
' In Brunello.
* E saentialiter vet adjuceuter. II s'agil du réalisme proprement dit, de celui de Guillaume de Cliampeaux. Voy. c. viii, p. 24.