‹ Abélard (volume 3)Chapitre 7 sur 25 · CHAPITRE r · texte numérisé non relu

CHAPITRE r

DE LA THÉOLOGIE SCOLASTIQUE EN GÉNÉRAL. — CARACTÈRE DE CELLE d'aBÉLARD. — LE SiC et Noïl.

On dit que le moyen âge fut Tempire romain du christianisme. C'est alors, suivant des autorités qui s'accordent peu sur d'autres points, que l'esprit catholique a le plus profondément pénétré dans les institutions, les sciences, les sentiments et les coutumes. De là l'unité et la grandeur, l'ignorance et la tyrannie assignées tour à tour comme caractères à cet âge de l'humanité. Accusations ou louanges, il y aurait beaucoup à rabattre, et l'on montrerait aisément qu'elle devait encourir deux jugements opposés, cette étrange et obscure époque, si pleine de contrastes, et qui , seule peut-être entre toutes celles de l'histoire, a réuni la barbarie dans les mœurs et le spiritualisme dans les idées.

Mais si tout Thonneur ne doit pas revenir au christianisme , bien moins encore la religion doitelle être rendue responsable de tout ce qu'il y eut au moyen âge de grossièreté et d'oppression. Elle est loin d'avoir toujours été souveraine maîtresse.

iUU * LIVRE III.

Dans Tordre politique, après avoir parfois résisté jusqu'à l'héroïsme, aux passions mondaines, elle leur a souvent cédé, complu même au point de s'en faire Tinslrument doctrinal et l'apologiste sophistique. De même aussi, dans l'ordre intellectuel, tantôt elle a poursuivi la domination exclusive de l'esprit humain , tantôt elle s'est alliée avec les sciences profanes au point de s'identifier avec elles. Aussi n'a-t-elle pas réussi à maintenir son unité aussi rigoureusement qu'on le prétend. Elle a eu ses dissidences, ses changements, ou, si l'on veut, ses progrès. C'était un lieu commun des temps de la scolastique que la philosophie devait être la servante de la théologie, ancilla theologiœ^; mais à force de vivre avec sa servante, la maîtresse finissait par prendre son langage et ses allures, et la puissance effective sur l'intelligence a souvent passé du côté de la philosophie. Or, quand on pense qu'au moyen âge le christianisme régnait en maître absolu, il faut soutenir que la scolastique est la vraie et la seule philosophie chrétienne ; et pourtant comment s'aventurer sur le terrain de la scolastique, sans y rencontrer quelques-uns des monstres qui infestent, nous dit-on, les sombres détours de cette forêt magique appelée la philosophie moderne?

Pour l'histoire, l'unité tant vantée du moyen âge

* On trouve cette métaphore partout. L'origine en est peut-être dans un passage de saint Jean Damascène qui veut que, comme une reine a des suivantes , la vérité se serve d(;s sciences humaines ainsi que de ses esclaves; (Z)ia/.,I, I.) et dans une comparaison prise de la situation d'Abraham, qui avait une femme, Sara, et une servante, Agar ; la théologie est Sara et la dialectique est Agar. ( Didym. ap. Damasc, lit. ï, lit. ix. ) Le P. Pelau s'approprie celte comparaison. ( Theolog. Dogm., proleg., c. iv, 4.)

Page 1