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est une apparence qui cache souvent la lutte et la division. Comme entre les mœurs et les idées, les sentiments et les croyances, l'esprit du Nord et celui du Midi, le caractère germain et la civilisation romaine, il y eut alors alternative d'opposition et de fusion entre la religion et la philosophie. Sans parler des conflits du pouvoir ecclésiastique et du pouvoir civil, le monde intellectuel admit lui-même deux autorités, l'antiquité et la religion, et ces autorités s'accordèrent ou se combattirent tour à tour. Tantôt Aristoto devint chrétien, et l'Évangile revêtit le péripatétisme; tantôt, rompant tout commerce, la théologie repoussa la philosophie , proscrivit son alliée de la veille, ou fit alliance avec une doctrine nouvelle contre celle qu'elle délaissait. Elle appelait alors Platon à son secours contre Aristote; et puis, quand le platonisme au génie libre, au mysticisme indépendant, avec l'ampleur de ses dogmes sublimes et values, brisait les cadres étroits où l'on voulait l'enfermer, Aristote revenait en aide à la théologie, et, l'armant de ses formules, de ses précisions sévères, des subtilités puissantes de son étreignante dialectique, il l'aidait à garrotter son maître, et à reprendre les formes immuables d'une croyance didactique et d'une science exacte, jusqu'au jour où, lasse enfin de ses alliances diverses, elle secouait un joug étranger, et, dans son ingratitude, anathématisait la raison et la science sous les noms de l'orgueil et de l'hérésie.
Ces disparates et ces contradictions se montrent à chaque pas dans l'histoire intellectuelle du moyen âge, et la philosophie depuis Descartes, c'est-à-dire II. 10
depuis qu'elle s'est sécularisée, n'a pas éprouvé peutêtre plus de changements que la théologie depuis Alcuin jusqu'à la réformation.
La raison dans la liberté de la réflexion est restée le caractère dominant, le perpétuel drapeau de la science philosophique, dans quelques mains qu'il ait passé, quels que soient les armées qui l'ont suivi et le prix pour lequel elles ont combattu. Cette liberté n'était sûrement pas absolue, surtout dans l'expression; on a pu prêter un voile à la philosophie, émousser la pointe de ses armes; on a pu dissimuler sa nature , on n'a pas pu la détruire. La scolastique n'a jamais cessé d'être une science rationnelle, même lorsqu'elle s'est le plus attachée à demeurer orthodoxe. Sans doute, l'immuable unité de doctrine, c'est-à-dire l'interdiction du mouvement philosophique, n'a pas non plus cessé d'être en général le but et la prétention permanente de toutes les écoles théologiques ; encore faut-il exclure celles d'où s'élança la réforme; mais s'il n'en est guère qui aient fait ouvertement profession de sortir de l'Église, toutes ont maintes fois changé de direction, sans cesse oscillé entre le raisonnement, la tradition, l'autorité des philosophes, celle de l'Écriture, la foi, la dialectique et la mysticité. La théologie mériterait bien aussi d'avoir son histoire des variations.
Abélard nous offre un frappant exemple de la manière dont la philosophie et la religion, devenues la dialecti(iue et la théologie, s'altéraient et se repoussaient mutuellement, s'unissaient et s'envahissaient tour à tour. Avant lui, dans le moyen âge, nul philosophe peut-être n'avait été autant théolo-
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gion, mil théologien aussi philosophe. Aucun n'avait réalisé au morne degré cette union des deux sciences et des deux génies, éminent qu'il était dans l'école d'Aristote et dans celle de Paul ^ Mais ainsi que son esprit croyant et scrutateur fut sans cesse ballotté des tentations de l'examen aux exigences de la foi, de la liberté à la soumission, sa vie fut tour à tour jouet ou victime de l'empire de la philosophie et de la puissance de l'Eglise. Vainement poursuivit-il incessamment l'accord pour la science, de la raison et de la foi, pour la vie, de la liberté et de l'ordre; ni son esprit ne trouva la paix, ni son existence, le repos. La logique, il le dit, le rendit odieux aux hommes*; son génie troubla son âme ainsi que sa destinée, et la renommée lui apporta le malheur.
Ce n'est pas qu'il ait le premier essayé de mener ensemble la philosophie et la religion. Cette alliance a séduit de bonne heure tous les grands esprits nés au sein du christianisme. Saint Paul, en entrant dans l'école d'Athènes, donna un mémorable exemple. Lorsqu'il planta la croix du Sauveur près du tombeau de Socrate , on eût dit que l'Évangile venait chercher la philosophie, non pour la détruire, mais pour en faire la conquête. L'apôtre des gentils offre dans ce titre même un symbole de l'union de la parole de Dieu à la parole antique, et malgré ses imprécations contre les égarements des sages de son temps, il reconnaît à la raison humaine les droits imprescriptibles d'une révélation éternelle. Au
* « In Paulo. .) Au. Op., Apol. ad Hel., p. 308.
* « Odiosuni nio miindo reddidit logica, » Tbicl, . pt ci-dessuô, 1. I , t. 1, \K 230.
II* siècle, le troisième écrivain du christianisme, le premier des apologistes, saint Justin Martyr, a fait profession de vouloir concilier la religion avec la philosophie, et saint Irénée, qui presque au même temps manifesta l'intention contraire, et voulut délivrer la foi de cette mésalliance , ne sut rien de mieux que de donner au christianisme la forme d'une doctrine scientifique. Amis ou ennemis des sciences humaines , les Pères des premiers siècles raisonnaient tous, les uns pour prouver que la religion valait bien la philosophie, les autres que la philosophie ne valait pas la religion. Les plus célèbres ont accepté le titre de philosophes chrétiens, quelquefois ils ont appelé la religion même philosophie. Pour Grégoire de Nazianze, le philosophe, c'est le chrétien; pour saint Clément, le gnostique, c'est le théologien \ Sans doute ils ne se sont pas tous montrés rationalistes à un égal degré. Origène ou Augustin sont autrement philosophes qu'Ambroise ou Jérôme ; mais enfin la théologie a toujours produit des penseurs, et dans son sein il s'est perpétuellement maintenu, à côté des simples prédicateurs du dogme, une secte orthodoxe de scrutateurs et de démonstrateurs qui prétendaient conduire à la foi par la raison.
Cet exemple, constamment donné dans le monde chrétien , ne fut pas délaissé dans le Nord et l'Occident. Bède le Vénérable était surtout un érudit, mais il savait, pour en avoir beaucoup lu, la théologie et la philosophie; s'il ne les mêla pas, du moins il les
* Greg. Naz. Or. xxvi. — Clem. Alex. Stromat., Il et VJ.
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rapprocha, et ses lecteurs purent les unir. Si Alcuin ne consomma pas encore cette union, il donna les moyens de l'essayer, et la doctrine mystique de Scot Erigène intéresse également la raison et la foi : c'est un christianisme alexandrin. Cependant la théologie chez ses successeurs resta éminemment dogmatique, jusqu'au temps où la dialectique pénétra davantage encore dans la philosophie. Ce fut dans la science comme une véritable révolution.
Ce mouvement donna l'être à la théologie scolastique. L'origine en paraît d'abord obscure, malgré de savantes recherches et des conjectures diverses. A quelle date faut-il en rapporter la naissance? à quelles sources a-t-elle puisé? quels sont ceux qui l'ont découverte ou accréditée? Toutes ces questions curieuses paraîtront d'une solution moins difficile, grâce à ce que nous savons déjà de l'histoire de la philosophie. Le même esprit qui, dans la science humaine , avait produit la philosophie scolastique , a, passant dans la science sacrée, enfanté la théologie scolastique; on appelle ainsi l'aristotélisme du moyen âge, ou la dialectique telle que nous la connaissons, appliquée à l'enseignement du dogme : c'est la théologie rationnelle ou la philosophie religieuse de l'époque, c'est pour le temps enfin le christianisme selon la science \
* Cf. Ad. Tribbechovii De Doctor. scholast., éd. sec, Jenae , 1719. C. A. Hcumanni prief., p. xiii, et c. i, ii, vi, p. 249 et seqq. — J. Fr. Buddei hagog. hist, theoL, Lips. 1727, t. I, 1. posl., c. i, p. 362 et seqq. et passim. — Budd.. Observ. sélect, xv, t I, p. 175, 187, 19'i, etc.— Mabillon, Traité des études monastiques , part, ii, c. vr. — Brucker, Hist. crit, pinl., t. ni, part, ir, passim. — R lier. Ilist. de ta Philos, chrét., t. U de lalrad., passi n.
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Si roii veut éclaircir les comnieucemeiits de cette école théologique, dont le glorieux centre fut à Paris et qui se développait au xii" siècle, il faut remonter bien plus haut que le moyen âge. Nous venons de dire que dès qu'il y a des livres chrétiens autres que les livres divins, et peut-être dans ceux-ci mêmes, au moins dans les Épîtres , on voit à la tradition de l'Evangile se mêler un élément philosophique. En pouvait-il être autrement? Les premiers Pères écrivent, ils sont donc à quelque degré des lettrés; leur éducation, si modeste qu'on la suppose, a laissé dans leur esprit des idées et des expressions originaires de la science des gentils. L'enseignement apostolique ne peut prendre une forme tant soit peu littéraire sans qu'aussitôt les souvenirs de la Grèce s'y viennent unir. Une religion, dès qu'elle se traite dans les livres, ressemble fort à un système de philosophie. Elle prend nécessairement l'esprit humain comme elle le trouve, la langue telle qu'elle est faite, la science au point où elle en est venue. Tous les Pères sont donc plus ou moins philosophes, même ceux qui n'en ont aucune envie; mais quelques-uns mettent du prix à l'être et font expressément à la philosophie une place dans la religion. Ce n'est pas encore la philosophie scolastique, ni même la philosophie péripatéticienne ; ce qui domine , c'est l'esprit et quelquefois le langage de Platon. Le disciple de Socrate se retrouve dans ces disciples du Christ, et quelques lambeaux de la pourpre athénienne restent attachés, comme des ornements oubliés , à la robe de lin sans tache des catéchumènes; non que le dogme chrétien, comme on l'a prétendu,
DE LA TIlÉOLOCilE D'AHIXAIU). 151
soit tout platonique, mais \v dogme emprunte à r Académie des idées de détail, des métaphores, des li}potlièses , des explications tliéorétiques dont l'Ecriture n'offre aucune trace, et qui sont la part de la raison pure dans l'œuvre de la foi. Aristote contribue pour peu de chose à ces développements additionnels de la science apostolique : de loin, en loin, quelques termes d'école, quelques formes dialectiques, inséparables de toute discussion, viennent seulement attester que l'étude , ou du moins une teinture de sa logique était une condition nécessaire de la culture de l'esprit.
Dès lors cependant la philosophie n'intervient pas dans la religion sans rencontrer de résistance, elle excite des ombrages, des scrupules, des censures; tous les Pères s'en servent, mais aucun ne s'y fie d'une manière absolue , et si les uns la recherchent et l'aiment, les autres la fuient ou la repoussent. La crainte se mêle au gotit même qu'elle inspire. Beaucoup se déclarent résoltament contre elle et la proscrivent avec sévérité; d'autres, après l'avoir célébrée, recommandent de ne la suivre qu'avec prudence. Les anathèmes de saint Paul contre les surprises de la philosophie ^ contre la vaine tromperie de la science humaine y semblent retentir encore aux oreilles des successeurs de l'apôtre; ils craignent d'être de ceux qui s'égarent dans leurs propres raisonnements ^ ï\s se croient toujours en présence de cette gnose pseudonyme dont les vides paroles et les aiititheses profanes sont interdites à Timothée '.
Toutefois, dans les quatre premiers siècles sur-
' Coloss. II, 8. -- Rom. I, 21. — I Tim. VI, 20.
tout, plusieurs Pères, non les moindres par le génie, offrent quelques caractères de l'esprit philosophique. Justin, Athénagore, Clément, Origène, les trois premiers Grégoire, et plus tard Cyrille d'Alexandrie, ne cherchent point à fermer les yeux à la lumière de la science. Tel d'entre eux semble mettre sur la même lic^ne la raison et la foi , mais aucun ne s'annonce pour un disciple d'Aristote; un éclectisme flottant qui tend au platonisme se retrouve dans presque tous leurs écrits. Ils ne sont pas, quoi qu'on en ait dit, de purs alexandrins, mais ils sont vaguement animés de l'esprit qui inspire l'école d'Alexandrie. La dialectique, comme art delà réfutation, ne leur est pas étrangère, ils la regardent, d'après Platon, comme un rempart \ et cependant d'autres écrivains sacrés s'élèvent dès lors contre les dangers et les témérités de la dialectique ; les plus philosophes songent à s'en préserver. Saint Justin lui-même a soin de rappeler que la religion chrétienne est la seule philosophie solide et utile ^ C'est la vraie et parfaite philosophie, dit saint Clément ^ Grégoire le Thaumaturge et Grégoire de Nazianze redoutent les sciences curieuses et les subtiles contentions, déplorant le jour où l'art pervers d'Aristote s'est glissé dans l'Église'*. L'éclectique saint Cyrille attaque ceux qui,
^ fîïTrî/5 rpi-/-/.bç. de Rep. Vil. — Clem. Alex. Strom., I et Vï. — Nazianz, Orat. xx. — Cicéron avait dit aussi en parlant des connaissances fondamentales de la raison : « Hœc omnia quasi sepimenlo aliquo vallabit « disserendi ralionc. » Legg. 1, 23. — Cf. Justin., Dialog. cum Tri/ph., 2, 3^ etc. — Clcm. Alex., ici., il et IV, passim. — Origen., Philocal., c. xrir.
" Dial. cum Tryph., p. 225. Ed. paris.
•" Slrom., II.
^ Greg. ïhaum., ap. Damasc. in eclog., lilt, A, lit. I — Naz. Or. xw.
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n'avaiit sur les lèvres qiio l'art (lu Stagyrite, fout j>^loij'c (le ses leeous et uon de celles des divines Ecritures \ Avant lui, Atliénagore avait demandé avec hauteur si ceux qui résolvent les syllogismes, ceux qui expliquent l'équivoque et le synonyme, le sujet et le prédicat, avaient le cœur assez pur pour enseigner la charité et la béatitude '\ Grégoire de Nysse enfin , ce métaphvsicien idéaliste, se vante d'ignorer les artifices des rhéteurs et de ne point diriger contre ses adversaires l'arme redoutable de la subtilité dialectique'. Moins engagés encore dans les liens de la philosophie et plus libres dans leur jugement, d'autres Pères éclatent avec plus de véhémence. TertuUien ne peut trop s'indigner contre cet art changeant de la controverse qui détruit tout ce qu'il édifie, contre cette sagesse athénienne qui feint et interpole la vérité^ contre un christianisme stoïque, platonique ou dialectique; les philosophes sont à ses yeux \e& patriarches de r hérésie y et sans prévoir combien son exclamation eiit, mille ans plus tard, scandalisé l'Église, il s'écrie : « Misérable Aristote ' ! ))
Ce fut même une doctrine reçue que les hérésies procédaient de l'esprit philosophique. Épiphane s'en prend à l'imitation d'Aristote de l'erreur d'Aetius^; celle des Agnoètes passe pour venir de Thémistius , dénoncé comme une des gloires du péripatétisme; saint Basile , saint Augustin et deux Grégoire im-
* Cyrill., Catech. VI, x\ii. — Phot., Thesaur. II. ' Allienag., Apol. pru Christ. XI.
' Nyss., CoJit. Eunum. II.
* « Miserum Arisioteicm. » De prœsc. hœrel., vu. — Adv. Hermog., \i\\. ^ Adv. hœrts. L. III , hœr. lvi vtl lxxxvf, § 2.
putent à Eunomius une méthode s}'llogistique, écho retentissant crAristote y Arlus lui-même est accusé de dialectique. Enliu il a été écrit qu'il n'est pas d'hérésie dont Platon lui-même n'ait fourni l'assaisonnement \
Telles étaient les opinions des Pères , opinions qui dans leur incohérence nous montrent la philosophie constamment suspecte , au temps même où l'on s'en sert le plus, aux jours de gloire de l'Église grecque. On s?it que c'est vers le milieu du y" siècle que le christianisme, envisagé comme un corps de doctrine , reçut la forme générale que lui ont à peu près conservée les modernes. Nous relevons plus de saint Augustin que d'Origène , et l'Église latine , qui prit alors le dessus jusque dans la science, est naturellement la source et la règle du catholicisme romain. Le christianisme oriental fut toujours plus spéculatif, celui de TOccident plus pratique. L'un tient plus d'une théorie sacrée, l'autre d'une politique religieuse. En toutes choses, même dans la foi, l'art est le lot de la Grèce; le partage de Rome, c'est le gouvernement.
Au temps des Jérôme , des Amhroise, des Augustin, un principe fondamental est définitivement établi, c'est l'autorité de l'Église en matière de foi, c'est la subordination de la raison à la tradition , et de la science à l'autorité. A compter de ce moment
* Budd., Obs. sel. XV, t. 1, p. 180. — Basil., I, Vont. Eunom. v el ix. — Aug. De Trin. XV, xx. — Nyss. , I Cont. Eunom. — Terlul., de Anim., c. xxiii. — I, Cont. Mart.j, c. xin. C'est l'opinion d'un théologien de grande érudition, le P. Petau , Theol. docjm., t. I, 1. I, c. m, 1 , el t. H, 1. I, c. i, 4, etc. m, 1. — Cf. Budd., lsag.,\\h.x>Qs>i. c. iv, p. 557 etG90,c. vi, p. 918, c. vu, p. 1142.
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surtout, la ({uestioii esseiitiollo uo doit plus c'tre : Quelle est eu soi la vérité? mais : Quel est de fait renseignement de lEglise ? \ussi la [)liilosopliie semble-l-elle irrévocablement condamnée. Les hérétiques, dit Ambroise, abandonnent l'apôtre pour suivre Aristote; quant à nous , nous n'avons que faire de la philosophie, ni/iil nobis cum philosophia\ Elle est la troisième plaie de TÉgyple, fait-on dire à saint Jérôme, celle qui s'appelait cm/y^Aes^ Mais c'est surtout dans le grand esprit de saint Augustin que la lutte de la philosophie et de la foi s'engage avec éclat et se termine par la défaite de la première. L'issue du combat paraît longtemps douteuse. Suivant les instants, les questions, les ouvrages, nous le voyons incertain pencher tour à tour de l'un ou l'autre côté. 11 aime la science, le raisonnement, les lettres antiques; son esprit est élevé, subtil, même un peu paradoxal ; mais il ramène et immole tout à l'Eglise ; et après avoir dit que si les sages de l'antiquité revenaient, ils auraient à changer peu de mots et peu d'idées pour devenir chrétiens, il finit par les accuser d'avoir retenu la vérité dans l'iniquité , parce qu'ils ont philosophé sans médiateur. Nous verrons Abélard s'appuyer tour à tour, en sens divers, des contradictions de saint Augustin, qui croyait connaître Platon , et qui , n'ayant guère lu que Cicéron, était devenu, comme lui, magniis opinator\ Un scep-
* Ambros., Tn psalm. cxviii , serm. xi. —'De ofjic. minisi., I, xiii. — Expos, in Luc, V.
* Hieronyni., In psalm. civ. — Aug., Serm. lxxxvh.
' De ver. relig., iv. — Relract., I, 1 , 4. — De Trin., XIII, xix, 24. — Confess. III, iv et VII, xx. — De Doct. Christ., II, xl et xviii.
ticisme académique doit aboutir chez un chrétien
au sacrifice de la philosophie.
Nous ne voyons pas poindre encore la théologie scolastique ; c'est la philosophie en général qui succombe : le péripatétisme n'est pas seul en cause ; le stoïcisme, avec sa logique aiguë et disputeuse, ne jouit pas d'un meilleur renom, et le platonisme est reconduit avec quelques louanges hors du giron de l'Eglise; d'autant qu'on ne le distinguait pas bien du néo-platonisme qui, tantôt par l'audace de sa polémique directe , tantôt par la séduction de ses dogmes élevés et de sa mysticité sublime , menaçait tout autrement le christianisme, et pouvait, s'il ne rencontrait une résistance énergique , lui débaucher ses plus grands génies.
Durant les cinq premiers siècles , la part du péripatétisme se réduit communément à l'emploi de quelques formules isolées qui ont passé dans la circulation, à l'usage au moins implicite du syllogisme, ce qui n'est pas une opinion , mais une nécessité de la controverse et même de la raison , au maintien de la distinction de la matière et de la forme, distinction , au reste , commune à Platon et à son rival , enfin à l'application des catégories à toutes les questions qui concernent l'être. S'agit-il de la nature de Dieu ou de celle de l'âme, les catégories sont presque toujours rappelées et discutées; toutefois, du sein même de ces discussions, s'échappe presque toujours le principe que Dieu est hors de toutes les catégories \
* J. Launoy, De var. Àrist. fortuna , c. ii. — Ililter, Ouvr. cité, 1. VI. c. m, p. 249, et 1. VU, c. ii, p. 61G.
DK LA THÉOLOGIE D'ABÉLAUD. 157
C'est plus tard que l'on voit décidément passer l'empire du côté du péripatétisme, mais alors la métaphysique décroît et cède la place à la logique; ce que les historiens de la philosophie appellent le formaUsme , commence à prévaloir dans la science. Chez les païens , on a réconcilié Aristote et Platon ; les controverses sur le fond des choses s'éteignent; on ne songe plus qu'à ordonner les idées, qu'à les exposer systématiquement. Chez les chrétiens, même tendance. De tout temps, et notamment en Asie, Aristote avait eu de dévoués commentateurs, mais la plupart en dehors du christianisme; il n'en est plus de même aux v^ et vi'' siècles. On distingue parmi eux David d'Arménie, qui avait étudié sous les derniers néo-platoniciens. Déjà, au jugement de Ritter, l'esprit d'Aristote avait inspiré Némésius, de qui nous possédons un précieux ouvrage. Jean Philopon, surnommé le Grammairien y subit plus manifestement encore la même influence. 11 avait été commentateur du prince des péripatéticiens avant d'écrire sur la théologie, et ses doctrines s'en ressentent, aussi bien que l'hérésie des tri théistes, qu'on peut rattacher à son nom \ C'est ainsi que nous sommes peu à peu conduits à voir naître et grandir, au viii^ siècle, l'aristotélisme chrétien.
L'Arabe Mansur, que l'Église sanctifie sous le nom de Jean de Damas ou Damascène, est désigné comme le créateur de la théologie scolastique. Son ouvrao^e, du moins, en est le premier monument.
Ce livre, intitulé Source de la Science, se compose
* RiUer, ibid., t. 11, I. VII, c. i, p. 420, 424, 442 et 497.
de trois traités distincts \ Le premier est une dialectique ou une compilation fort claire de l'Introduction de Porphyre et des Catégories d'Aristote avec une définition générale de la philosophie; le second, un exposé sommaire des diverses doctrines ou hérésies de l'antiquité en matière religieuse, et le troisième, un grand traité de la foi orthodoxe où les dogmes fondamentaux sont conçus et traduits dans la forme et la langue de la logique, avec une lucidité et une rigueur que les théologiens de l'Occident ont rarement égalées. L'ouvrage n'a peut-être pas une grande profondeur, ni une véritable originalité. Mais il est écrit avec une précision qui ne manque point d'élégance, et l'auteur y fait, avec une parfaite possession du langage scientifique , l'application de la dialectique au dogme. On ne saurait cependant lui donner pour disciples les premiers de nos scolastiques. Rien n'annonce qu'il leur fût connu. S'il est vrai que la troisième partie de son livre ait été, sous ce titre, deorthodoxa Fide^ traduite en latin pour la première fois par ordre du pape Eugène 111 ^, ce ne fut qu'après la
' H/jy/} yvwffswç, Fons scientiœ. Dans une dédicace au père Cosme, évêque de Maiume, il dit qu'il a commencé par recueillir tout le meilleur des plus sages parmi les gentils • c'est sa philosophie, objet du premier traité intitulé Dialectique. Le second, IIspî aï^scrôwv, n'est guère qu'un dénombrement de systèmes assez sec et fort peu exact pour la partie philosophique. Le troisième , Exo07tç «x^têvjç tvjç op6oSo^-nç Ui'7rîo)ç , est un ouvrage en quatre livres qui peut se lire encore avec fruit et même avec plaisir. On a accusé l'auteur de pélagianisme et de nouveauté dangereuse dans la phraséologie qu'il emploie. Baronius et Bellarmin ne l'approuvent pas en tout ; les docteurs calvinistes le censurent sévèrement. Mais il ne me paraît ouvertement dans l'erreur que touchant la procession du Saint-Esprit. Il se rapproche sur ce point du sentiment des Grecs. (S. P. N. Joan. Damasc. Op., éd. Lequien, 2 vol. in fol. Paris, 1712, 1. 1, p. 7,7G,123.)
^ Ritter, Ouvr, cité., ibid. , p. 505. — Eugène III devint pape eh 1143.
iTiovl d'Abôlard dont les écrits, nous le croyons du moins, ne mentionnent nulle part le nom de saint Jean Damascène. La théologie scolastique est donc née en dehors de Tinfluence de ce Père; il en a été le précurseur plutôt que le créateur; mais après qu'elle fut venue au monde, il a puissamment influé sur ses destinées; il est devenu une de ses autorités favorites, et on a regardé son traité comme le type du célèbre livre de Pierre Lombard. Aussi a-t-il partagé dans l'opinion du monde le sort des scolastiques. Exalté avec eux, avec eux déprimé, il a mérité que leurs grands adversaires calvinistes fissent un reproche à Melanchton de l'avoir imité, et que leur plus violent ennemi, Luther, dît de lui : c( 11 fait trop de philosophie, niim'um philosophatur\ »
Après Jean de Damas, l'Église à laquelle il appartient devient stérile, et la théologie orthodoxe s'éteint dans l'Orient. Il est le dernier des Pères grecs et le premier des nominalistes chrétiens.
En Occident, rien de brillant depuis saint Augustin. La littérature latine n'eut plus qu'un seul représentant de quelque renommée. C'est ce Boèce que nous avons tant cité. On le compte ordinairement parmi les chrétiens, et Ton inscrit son nom à la suite de la liste des Pères. Le moyen âge le plaçait pour le nfioins au même rang qu'eux. Cependant la plupart des écrits de Boèce sont des vei'sions d'Aristote,
Un chroniqueur anglais, Hronilon, porte la dale de celte traduction au temps de Hugues et Richard de Saint-Victor, et aussitôt après il annonce la publication du livre de Pierre Lombard , qui en effet passe pour s'être modelé sur l'ouvi âge de Jean de Damas. ( ïi ibbech., Dv Doct. scliol., c. vr, p. 280 et seqq.)
« Budd. Isay., 1. post., c. i, p. 38^5, '580.
OU des commentaires sur ses livres; nulle part il ne s'y déclare chrétien, et dans son plus grand ouvrage, la Consolation philosophique ^ on peut rencontrer çà et là les sentiments, mais non les croyances de TÉvangile. Une tradition très-contestable réunit , il est vrai, à ses écrits authentiques quelques traités de théologie, et la mort que lui infligea Théodoric lui a valu, ou peu s'en faut, les honneurs d'un martyr^; on montre même son tombeau dans une église de Pavie. Cette réputation bien ou mal gagnée d'orthodoxie a consacré dans les âges suivants son autorité philosophique. La théologie a invoqué son tém.oignage en pleine sécurité de conscience, et nul n'a été plus fréquemment, plus hardiment cité dans les écoles cléricales. On peut dire qu'il termine avec Cassiodore la littérature latine de l'antiquité et commence celle du moyen âge. H n'est pas le créateur de la scolastique, mais l'intermédiaire nécessaire entre les temps passés et les temps nouveaux.
Nous arrivons au moyen âge. La naissance de la théologie de la scolastique ne nous paraîtra plus un mystère, à nous qui avons vu naître sa philosophie. L'une et l'autre sont les produits naturels du sol de la Gaule. C'est en France que les deux éléments exotiques, le christianisme et la philosophie, se sont unis, et que le génie du moyen âge, croyant et subtil, enthousiaste et raisonneur, a recomposé cette science méthodique et dominatrice que le libre génie des Orientaux avait bien pu, comme tout le reste, découvrir en se jouant, mais à laquelle il ne se fût
* Ritler, Ouvr. cit., 1, VII, c. n, p. 528.
1)K LA TllKOLOGIK I) AHI-LAIll). Mil
jamais eiicliaîiié. Ccllo rénovation de la théoloi^ic date pour nous du xi*" siècle.
Les écrivains protestants ' s'efforcent de la rattacher aux usurpations de Grégoire Vil, à la codification des fausses décrétales, à rétablissement des ordres monastiques, enfin à toutes les choses qu'ils détestent comme elle. Ils veulent faire de la théologie scolastique un des abus de la cour de Rome, un des crimes de la politique pontificale. C'est une erreur. Cette théologie put s'unir aux institutions, se mêler aux événements, mais son histoire appartient surtout à riiistoire de l'esprit humain, dont elle fut l'œuvre désintéressée et le développement spontané. La scolastique mérite son nom, elle vient des écoles; elle n'est point une combinaison de gouvernement, mais une phase de la science humaine , qui s'explique par des antécédents éminemment littéraires et académiques, et il était impossible qu'elle ne réagît pas tôt ou tard sur la tliéologie. Loin d'avoir été inventée pour le service de l'Église ou de la papauté , la théologie scolastique est devenue souvent suspecte à Fune et à l'autre, quoiqu'elle ait enfin réussi à s'en faire accepter, et ce n'est pas sans effort qu'elle a surmonté les défiances de la portion la plus gouvernementale du clergé. A la longue sans doute elle a dominé l'enseignement ecclésiastique, et c'est pourquoi elle est devenue avec le tenqis la forme et l'auxiliaire de cette autorité en matière de j.ensée, contre laquelle devait se soulever un jour, à des titres divers, l'esprit d'examen sous h^ nom de léformation ou de philosophie.
' Duddée, ïribbechovius, Heumann , eic.