II
Mais au début, ceux qui l'avaient introduite dans le monde savant étaient, nous l'avons vu, des novateurs. Quelques auteurs veulent que le premier d'entre eux ait été Lanfranc de Pavie, archevêque de Cantorbery, ou saint Anselme, son successeur; d'autres ne placent cette origine qu'au temps de Pierre Lombard , ou descendent jusqu'au temps d'Alexandre de Haies. Une opinion intermédiaire fait dater de Roscelin la philosophie scolastique , et d'Abélard la théologie \ « C'est depuis Abélard, » dit le docte abbé Trithème , qui certes n'entend pas lui donner un éloge, «que la philosophie séculière a commencé de souiller la théologie sacrée par son inutile curiosité \ »
Suivant Mabillon, le premier pas avait été la composition des sommes de théologie, c'est-à-dire des résumés ou compilations systématiques; Vincent de Lerins, Isidore de Séville, saint Jean de Damas, un évêque de Saragosse au vu" siècle , nommé ïayon , avaient donné cet exemple '. Mais les controverses de la fin du xi^ siècle sont, à mon avis, le véritable foyer où la scolastique a pris feu. Bérenger de Tours força Lanfranc à la dialectique ; toutefois le saint évêque l'employa comme à regret, et quoiqu'il ait l'air et se vante même de la bien connaître, il prend soin d'en déguiser les formes sacramentelles, craignant, dit-il, de montrer plus de confiance dans l'art que dans
^ Tribbechovius, De Doclor. scholast., c. vi. — Heumann , In prœj. ejusd., p. XIII et seqq. — Jac. ïhomasius, VU. AbœL, § 64, etc. Tlieol. schol. init.; Hist. Sap., t. lU, § 61, etc. — Mabillon , Des étud. monasl., part. H, c. VI.
^ Trithem., De script, eccles., c. cccxci.
' Mabillon, Ouvr. cit., ibid. — Cf. Budd., hag., 1. posl., c. i, p. 357.
1)1*: LA THÉOLOGIE D'ABÉLAUl). lf)3
Iti vérité et l'autonlé des Pères ^ Son ouvrage, en effet, n'a rien de technique; la discussion n'y est pas régulière , non plus qu'approfondie, et bien qu'on ait donné à Tauteur le titre de premier dialecticien des (iuules % nous ne pouvons voir en lui le fondateur de la théologie scolastique.
Saint Anselme , quoiqu'il ait surtout le génie d'un inétaphysien, saint Anselme, si supérieur à Lanfranc, tout en exposant avec une élévation et une profondeur singulières les principes d'une théodicée platonique et chrétienne, ne rejeta point l'argumentation logique; dans ses luttes avec Roscelin et d'autres sectaires, il réduisit souvent la théologie à une controverse en forme. Mais il ne fut guère qu'un écrivain , il n'enseigna point une méthode, il n'eut point d'école.
\lors cependant la science fit évidemment un grand effort, sinon un grand progrès, et, se concentrant presque tout entière dans la dialectique, elle acquit un surcroît de vogue et de puissance. Tout aussitôt elle alla chercher la théologie ou la théologie vint la prendre, toutes deux s'attachant à se soutenir et à se compléter mutuellement, toutes deux travaillant bientôt à se mutuellement dominer; et soudain ce commerce , cet échange entre les deux études lit éclore, avec de nouvelles questions , avec des théories nouvelles qui semblaient enrichir l'une et l'autre, des occasions de divergence et de conflit. Tandis que la dialectique venait armer la théologie, qui prétendait
' Adv. bereny. Inr., c. vu, p. 23<i. H. Lanfr., Op. omn., Paris, 10i8. — Cl. Brucker, Uisi. crU.phiL, l. III, p. 713-727.
* b. Ceillicr, //l«^ tjén.dea aal. 'sacr. et prof., t. XXI, p. 34.
la protéger, celle-ci entrait sans cesse en défiance de son exigeante auxiliaire, et démêlant en elle une indépendance cachée , elle craignait le sort des monarques asservis ou effacés par leur ministre : elle croyait voir un maire du palais s'asseoir près du trône d'un roi fainéant \
11 n'est donc pas douteux que les hérésies de Bérenger et de Roscelin n'eussent excité des débals favorables aux progrès généraux de l'esprit dialectique. Le danger, pour le dogme, de l'introduction de certaines doctrines dans la science, avait déterminé les uns à modifier ces doctrines pour les rendre innocentes et compatibles avec l'enseignement de l'Eglise, les autres à s'instruire plus à fond des ressources de la logique, pour en repousser plus facilement les attaques et en assurer le concours à l'orthodoxie. On connaît très-imparfaitement les systèmes d'Anselme de Laon, de Guillaume de Champeaux, de Bernard de Chartres, mais sans nul doute chacun d'eux a travaillé dans son genre à rendre la théologie plus scientifique : Anselme discutait les textes, Bernard platonisait, Guillaume, grand logicien, raisonnait sur les termes du dogme et les passait au crible de la dialectique; on a dit que le premier il avait rendu la théologie contentieuse ^
* La création de la théologie moderne ou la transformation de la religion en une science abstraite et bientôt scolastique, est exposée avec autant d'instruction que de sagacité dans un ouvrage remarquable , intitulé The scholastic philosophyconsideredin its relation to Christian Iheology. L'auteur, M. Hampden, professeur royal de théologie à l'université d'O^ford , nous a souvent instruit et guidé, et son livre mériterait d'être traduit. ( 1 vol. in-8", 2e éd. Londres, 1837. )
^ Hist. litl. de la France, t. X, p. 308. — J. Saresb. Mêlai., 1. III, c. ix.
nn L\ rriÉoLOGTK d'abklari). 165
Mais aiicuii n'a brillé dans l'école d'autant d'éclat qu'Abélard; nul n'a porté dans les discussions argutieuses de la dialectique une subtilité plus facile, une lucidité plus éblouissante. Il passait pour avoir une intelligence particulière des secrets d'Aristote, et en même temps il s'attacbait à rendre son art accessible et populaire. Lors donc que, vainqueur de (iuillaume de Cliampeaux , il entra dans la théologie, ce fut comme la science en personne qui venait trouver la foi; ce fut la raison qui tendait la main au dogme, et. Ton put croire, au gré des préventions diverses, que la vérité chrétienne rencontrait son défenseur ou son conquérant le plus redoutable. Peut-être les deux oj)inions étaient-elles plausibles, il y avait eu lui de quoi répondre à bien des espérances et justifier bien des craintes. Il venait, en effet, et il l'a dit, je crois, avec une entière sincérité, il venait façonner la foi à la dialectique et la prémunir contre la dialectique même. Nous le verrons soutenir en même temps que les chrétiens n'ont pas d'appuis plus fermes ni de plus dangereux ennemis que les philosophes, et tout ensemble attaquer l'abus que l hérésie fait de la logique, et les dédains que l'orthodoxie lui témoigne. Ce fut donc sciemment et explicitement qu'il se posa en conciliateur et presque en arbitre, tour à tour exigeant comme un critique et docile comme un fidèle, et qu'il s'efforç;i de réaliser en lui-même ce personnage éclectique , le chrétien rationaliste.
Contre lui s'élevèrent bientôt toutes les accusations que la philosophie a coutume d'exciter. Elles ont jioursuivi sa mémoire. Nous pourrions multiplier
les citations, et l'on verrait, à partir d'Abélard, la théologie scolastique continuer sa route et ses succès au milieu des plaintes et quelquefois des malédictions d'une partie de l'Église, jusqu'au jour où c'est la raison aussi qui réclame et ose attaquer Aristote luimême à travers Occam , saint Thomas , Scot, Albert le Grand, Averroès, Abélard ; mais restons au xii" siècle. Alors, ce qui devait un jour devenir un préjugé paraissait une nouveauté, et la témérité était du côté des scolastiques. Malgré leur soumission au dogme et à l'Eglise en général, le caractère philosophique dominait en eux, et l'expression de théologie scolastique équivalait, dans le langage du temps, à celle de philosophie de la théologie. C'est avec ces idées qu'il faut se représenter Abélard, et que son siècle l'a considéré. L'opinion commune du clergé sur son compte est celle de Baronius * : « Pierre (( Abélard a soumis les Écritures aux philosophes, (( principalement à Aristote , et il traite les Pères « d'ignorants qui ne prouvaient rien de ce qu'ils « disaient. »
On a vu, en effet, comment il gouvernait la dialectique. Son procédé dans les questions épineuses était d'exposer les diverses opinions , et de les soumettre à un examen analytique, sous le double contrôle du raisonnement et de l'autorité. Toutes les citations que la lecture avait pu lui fournir, étaient passées en revue , discutées , interprétées ; puis il produisait son avis , en le raccordant à son tout' avec ces citations mêmes , qu'il parvenait à ramener sub-
^ Tribbech., Ouvr. cit., c. v, p. 220 et suiv. — Biuld., Ismj., lil.. j^osi. , c. VII, p. 1126, etc.
tilement à une apparence d'unité. Cette méthode exigeait une connaissance détaillée, tant des doctrines des auteurs que des passages de leurs écrits qui pouvaient être invoqués pour ou contre telle ou (elle solution. Ces solutions, soutenues en thèse, ou favorisées en passant par des propositions isolées, s'appelaient des sentences, sententiœ. L'art de la controverse étant d'opposer les autorités aux autorités, e( de déconcerter une proposition par une citation imprévue, tout esprit qui voulait briller dans cette sorte d'escrime , devait se faire un arsenal complet de toutes les armes dont il pouvait avoir à diriger ou à re])ousser les coups; et c'est pour cela que des recueils de citations étaient indispensables aux philosophes de l'école , afin que la soudaineté de leurs objections fût égale à l'a -propos de leurs réponses.
Ce fut donc un titre assez commun parmi les écrits du temps que celui de livre des sentences, liber senlentiarum y et le plus célèbre recueil qui ait porté ce nom , est le manuel théologique de Pierre Lombard , qui fut évêque de Paris sept ans après la mort d'Abélard. Ce livre exerça pendant plusieurs siècles une grande autorité : il devint la base de l'enseignement théologique dans l'Université de Paris, et l'on cite ordinairement le docte prélat comme le chef et le fondateur de cette école de théologiens appelés les docteurs sententiaires ( doctores sententiarii ) , par opposition à ceux qui portent le nom de docteurs bibliques (biblici'. Ce fut une école nouvelle, ])lus savante, plus logique, plus aristotélique que l'école ancienne qui, discutant moins, approfondissait moins
peut-être, mais aussi ne provoquait ni le doute ni la dispute, et qui, fidèle à son enseignement synthétique, voyait avec inquiétude une éristique toute profane envahir le domaine entier de la science sacrée ^ Il y eut donc, au xif siècle, deux théologies, l'une biblique dont Hildiebeit , évêque du Mans, était, dit- on, la lumière, et à laquelle on peut rattacher Guillaume de Saint -Thierry, Gautier de Mortagne, Hugues et Richard de Saint-Victor, et que dut aimer et protéger saint Bernard; l'autre que Guillaume de Champeaux avait contribué à former, sans prévoir que , bientôt dépassé , il serait luimême effrayé des conséquences de son œuvre , et verrait le sein de la science déchiré par ses enfants. Les théologiens de cette nuance sont désignés aussi par le nom de tlieoreticiy parce qu'ils se consacraient aux recherches spéculatives et aux controverses dogmatiques, tandis que les premiers , qu'on a nommés practiciy s'adonnaient surtout à la propagation de la foi et à la prédication. La théologie des uns fut la théologie scolastique par excellence , et celle des autres, la théologie mystique. C'est la première qui fait le plus de bruit dans Fhistoire, c'est celle-là dont onadonnéPierreLombardpour le créateur, parce que nul avant lui ne l'avait enseignée avec la même autorité. Le premier il la professa publiquement, c'est-àdire avec un caractère officiel dans l'Académie de Paris. Abélard, qui avant lui l'avait inaugurée au même lieu, vit toujours contester son titre de professeur. Son enseignement, surtout son enseignement
' Moslicii-!., S(>c-Lil. XII, pars 11 , c. m, <? 8.
tliéologiquc, do fait si accrédité, en réalité si puissant, paraît n'avoir jamais été qu'un enseignement privé'. Dans Tordre de Tintelligence, il fut bien le fondateur de l'école, il n'en fut pas l'organisateur. Il donna l'esprit aux institutions qui ne furent pas son ouvrage. Les libérateurs ne gouvernent pas.
Cette méthode sententiaire , à laquelle l'évêque Pierre Lombard vint prêter postérieurement l'iniluence de sa dignité, je n'hésite point à en regarder Abélard comme le créateur véritable; ce fut lui qui donna à la philosophie sacrée sa puissante impulsion, et tout ce qui en France et surtout dans les académies de Paris propagea ou suivit do près ou de loin le mouvement scientifique et rationnel de la théologie, a selon moi procédé de renseignement d'Abélard. En lui se retrouvent tous les caractères de l'esprit philosophique de Paris, soit lorsqu'il s'élance, soit lorsqu'il s'arrête, dans sa réserve comme dans sa témérité. Car ce maitre fut tout ensemble modéré et hardi, il eut toutes les tendances et voulut servir toutes les causes. Mais le dogme absolu, la foi implicite n'avaient pas besoin de son secours, et se maintenaient avant lui ; ce qu'il eut donc de plus nouveau et de plus saillant, ce fut l'esprit raisonneur, l'esprit d'examen. C'est encore ce côté de son génie et de son système que l'on signale en lui; et quoiqu'il n'ait eu garde de se porter aux dernières extrémités, il a encouragé par son exemple et son impulsion le rationalisme à tous les degrés ^
• Dubuulai, Ilist, i'nii. par., t. Il, p. 41 el seq. — Heuinann, Tribbecli., prœf., p. xiY-xvri.
* « Abélard,» dit M. l'aMtf Hîitislxmnr, « pos;i le |tiincifM' du rationalisme
C'est à l'influence d'Abélard qu'on peut rattacher les noms qui illustrent la première période de la scolastique; la seconde commence avec Albert le Grande Mais Robert PuUeyn, Gilbert de la Porrée, Amaury de Chartres, Pierre Comestor, Jean de Salisbury, Othon de Frisingen, Alexandre de Haies, Pierre Helie, Adam du Petit-Pont, et tant d'autres, continuateurs ou adversaires d'Abélard, lui doivent peut-être leur rang dans l'histoire de l'esprit humain. Nul d'ailleurs ne parait lui avoir de plus grandes obligations que Pierre Lombard. Pierre Lombard, c'est Abélard parvenu ; c'est Abélard évêque, investi de l'autorité, dépositaire des grands intérêts de l'unité ecclésiastique, calmé et contenu par les devoirs de sa charge, rendu timide par la responsabilité, un peu énervé par une ambition satisfaite, mais instituant cependant l'esprit de son école dans la chaire épiscopale et donnant à la théologie, pour charte octroyée , le Livre des Sente7ires, Abélard n'a point écrit de livre de ce nom, quoiqu'un des siens l'ait pu mériter; mais il a été le maître du Maître des Sentences, C'est une tradition que Pierre Lombard avait été son élève et disait que le Sic et Non était son bréviaire \
Sic et Non y le oui et le non, tel est en effet le titre
« qui dans son premier développement exerça sur la foule passionnée « l'espèce de fascination que le protestantisme produisit trois siècles plus « tard , et que le libéralisme a renouvelé de nos jours avec un succès non « moins éclatant. » [Bisl. de S. Bernard, t. II, c. xxviii.)
^ Cette division est généralement reçue. Brucker, Hist. crit., t. 111, p. 731.
- Mag. J. Cornubius, Eulogium, Thés. nov. anecd., t. V, p. i66fi. - Ah. Op., in net., p. il 59.
remarquable d'un ouvrage important dans la série des écrits théologiques d'Abélard. Il ne faut pas, sur la foi du titre, y chercher la thèse du pyrrhonisme; ce ne sont point les llypotyposes d'un Sextus Empiricus chrétien. L'ouvrage peut bien suggérer le doute , il n'a pas été fait pour l'établir; mais le titre seul devait à bon droit alarmer les vigilants défenseurs de l'intégrité de la foi catholique. Si jamais Vbélard a publié cet écrit, il n'a pu le faire sans danger pour l'unité de croyance, sans danger pour lui-même. 11 suffisait, au reste, qu'on sût que l'ouvrage existait, c'était assez pour compromettre l'auteur. Plus inconnu, le livre en était plus suspect; les dénonciateurs d'Abélard au concile n'en parlent qu'avec effroi, et jusqu'à l'époque où le texte même est enfin sorti des ténèbres, la postérité même a dû supposer qu'il contenait le mystère de l'incrédulité cachée d'un philosophe hypocrite.
Il n'en est rien. M. Cousin a enfin retrouvé ce livre célèbre et ignoré, et nous lui en devons la publication '.
Pour en apprécier la pensée, c'est assez d'en lire le prologue. L'auteur y remarque que, dans cette foule de phrases qui remplissent les écrits des saints, quelques propositions diffèrent et môme se combattent. Cependant, ajoute-t-il aussitôt, il ne faut pas
* Oiivr. inéd.. Pétri Abœlardi Me et Non, p. 3-163. Le titre de cet ouvrage, meniionné dans la lellro de Guillaume de Saint-Thierry, éiait tout ce qu'on on connaissait. Les bénédictins, éditeurs du Thésaurus anecdotornm et du Spicilegium, disaient seulement qu'ils avaient cet écrit à leur disposition, et que c'était un tissu do contradictions. M. Cousin l'a publié en 1836 sur deux manuscrits, l'un do la bibliothèque d'Avranches, l'autre de celle de Tours. (Introd., p. CLXXxvi. )
juger témérairement ceux qui doiveut juger le monde. Au lieu de les soupçonner d'erreur, nous devons nous défier de notre infirmité d'esprit. « La u grâce doit plutôt nous manquer pour les compren- « dre qu'elle ne leur a manqué pour écrire. » Leur langage est parfois inusité, le sens des mots varie , chacun parle sa langue, et comme l'uniformité est, au dire de Cicéron , mère de la satiété , on ne doit pas présenter toutes choses dans la nudité de l'expression vulgaire.
Mais d'un autre côté, il faut se rappeler qu'on attribue aux saints beaucoup d'apocryphes, et que même dans les écrits authentiques, et jusque dans les divins testaments , des passages ont été altérés par les copistes; c'est ainsi que l'Évangile de saint Mathieu cite Isaïe pour Asaph , et Jérémie pour Za~ charie \ C'est ainsi que Marc dit que le Seigneur fut crucifié à la troisième heure, et Jean et Mathieu à la sixième ^
11 faut bien penser aussi , lorsqu'un passage nous surprend dans un des écrivains sacrés , qu'il leur est arrivé de se rétracter, ainsi que l'a fait saint Augustin, ou de poser comme question ou conjecture ce qui nous semble une affirmation, ou bien enfin de rapporter, sans les adopter, les opinions des autres à titre de documents. Il se peut aussi qu'ils
^ Il n'y a point Isaïe dans saint Mathieu au passage indiqué (xn, 35) , mais seulement le prophète , et comme il s'agit d'un renvoi à un psaume, celte désignation indique sufiîsamment David le roi prophète. C'est le psaume qui a pour litre : Intcllectns Asaph. ( Ps. 77.) Quant à Jérémie , cilé pour Zacharie, l'erreur existe (Math, xxvii, 9).
* Cette diversité existe également (Marc, xv, 25. — Math, xxvii, 45. — Jean , xix , 14. )
DE LA THÉOLOGIE D'ABÉLAllI). 17o
imitent rKcritiiro, laquelle se eonforine souvent aux idées communes ou aux a|)|)arences extérieures. Joseph est aj)pelé dans l'Evangile le père de Jésus- Christ ', et l'on dit tous les jours que le soleil est chaud ou qu'il ne Test pas , que le ciel est étoile ou qu'il ne Test pas , quoiqu'il ne survienne aucun changement dans Tétat réel du ciel et du soleil. On dit encore qu'un coffre est vide, quoiqu'il n'y ait pas de lieu qui soit vide ou qui ne soit rempli d'air. Les philosophes eux-mêmes font des concessions à l'apparence. H y en a de telles dans Boèce.
Lors donc qu'on trouve des variations ou des contradictions dans les Pères, on doit attentivement rechercher quelles ont pu être les causes de ces diveroences, et tenir compte des temps, des circonstances et des intentions. D'ailleurs, en rapprochant soigneusement les différents sens d'un même mot dans les différentes autorités, on arrivera facilement à la solution de la difficulté. Mais lorsqu'enfin la contradiction est trop manifeste, il faut comparer les autorités et choisir. Ainsi, par exemple, il est admis que les prophètes n'ont pas eu à tous les moments le don de prophétie , saint Pierre lui-même s'est trompé au sujet de certains rites de l'ancienne loi, et il a été publiquement repris par saint Paul. Sfiint Paul se trompe à son tour, quand il annonce dans sonKpître aux Roniains qu'il se rendra par Rome en Ks[)agne-. Mais il ne faut pas traiter de mensonges les faussetés qui peuvent se rencontrer dans les écri-
' Luc, 11, 48.
' Koni. XV, 28. On ne voit pas en edel dans les Acles ni clans aucun récit (|ue saint Paul soit allé en Espagne.
ilU LIVRE III.
vaios ecclésiastiques; le mensonge implique l'intention de tromper, « et le Seigneur, qui sonde les « reins et les cœurs, sait tout peser, en considérant « non ce qu'on fait, mais dans quel esprit on le fait. » Seulement on peut supposer l'erreur , et « il faut lire « les docteurs, non avec la nécessité de croire, mais « avec la liberté de juger. »
Faites une distinction ent^e l'autorité canonique de l'Ancien ou du Nouveau Testament et celle des livres postérieurs. Si dans l'Écriture quelque chose vous semble absurde, n'accusez que le copiste ou vous-même; ce serait hérésie que de supposer rien de plus. Mais dans les livres qui sont venus après, il n'en est pas ainsi : saint Jérôme ne semble commander une confiance absolue que pour les opuscules de Cyprien , ceux d'Athanase et le livre d'Hilaire ^ ; quant aux autres, il veut qu'on les lise en les jugeant. C'est le cas du verset : Oinnia prohate, quod bonum est tenete, (I Thess., v, 21 .)
i( Après ces observations préalables , je veux ac- « complir mon projet et recueillir les diverses maxi- « mes des s-aints Pères qui s'offriront à ma mémoire (( et qui entraîneront avec elles quelque question, « par suite de la dissonance qu'elles paraîtront pré- (( senter.Elles exciteront déjeunes lecteurs à s'exercer « plus spécialement à la recherche de la vérité , et « les rendront plus pénétrants par l'inquisition. L'in-
' Dans une lellre pour l'éducation d'une jeune fille, il dil en effet qu'elle peut lire avec confiance Cypriatn opusculu , Athanasii cpistolas et Hilarii libros. En citant, Abélard répète op?(5t'«/a pour Athanase, et met libriim au lieu de libros. (Sic et Non ^ p. 16. — S. Hieronym, Op., t. IV, cp. lvh, ad Lœtam. )
DE L.\ THÉOLOGIE D'ABÉLARI). 175
(( quisition est on elTct la première clef de la science ', « c'est à rinlerroi>ation assidûment ou fréquemment (( pratiquée que le plus perspicace des philosophes, (( Aristote, demande que tout esprit studieux s'atta- « che avec passion, quand il dit, en parlant de la « catégorie de la relation : Peut-être est-il difficile de « s exprimer avec confiance sur de telles choses , à moins « (jaon ne les ait retraitées souvent. Le doute sur chacune (( déciles ne sera pas inutile \ C'est par le doute , en « effet, que nous arrivons à l'inquisition , et par l'in- (( quisition que nous atteignons la vérité, suivant (( cette parole de la vérité même : Cherchez et vous « trouverez^ frappez et ron vous ouvrira. Et pour « nous donner la leçon morale de son propre exem- « pie, celui qui fut cette même vérité voulut, vers (( la douzième année de son âge, s'asseoir au milieu (( des docteurs et les interroger , nous montrant ainsi (( par Tinterrogation l'image d'un disciple qui ques- (( tioniie plutôt que celle d'un maître qui enseigne, « lui cependant, ce Dieu en qui est la pleine et parce faite sai>;esse.
t< Lorsque d'ailleurs quelques paroles des Écrite tures sont produites, elles ne font que mieux excite ter le lecteur et l'attirer à la recherche de la vérité,
' « Hœc (juippe prima (inquisitio) sapientiac clavis delinitur... Dubi- « lando ad inquisilionem venimus; inquir«^ndo veritatem |)ercipiinus. » (P. l(i.)Ces paroles remarquables rappellent celles tle Cyrille: ^py^ri /jLxdnvsui ÇriTïjffiç, /.ut pïÇa Tr,ç eTt». rt^iv àyvoou//.êvot; TÙvàïîwç, vj ixscA auTwv iny.Tzà— /9/;jt;. ( Comm. in Johun. ev., 1. II, c. iv, p. 180. S. Cyrill. Op., t. IV, Pari», 1638.)
* Caleg. VII. «» Dubilare autem de singulis non erit inutile. » Ainsi est citée la Ncrsion de Bocce, où il y a dabiiasse et non (lHbitare(p. J72). M. B. Saint-Hilaire traduit : « 11 n'est pas inutile d'avoir discuté chacune de « ces questions. » (T. 1, p. d'4. ) l.e mot du texte est Si/j-nopr^Asvcxi.
« suivant que l'écrit est recommandé par une autorité « plus grande. C'est pourquoi nous avons soumis cet (( ouvrage, où sont compilées en un seul volume les (( maximes des saints , à la règle décrétée par le pape « Gélase concernant les livres authentiques, ayant
«en soin de n'y rien citer des apocryphes Ici
« commencent les sentences recueillies dans les di- « vines Écritures \ et qui paraissent se contrarier. (( C'est à raison de cette contrariété que cette compi- (( lation de sentences est appelée Le Oui et le Non (( ( Sic et Non), »
VA ce qui suit n'est qu'un recueil de nombreuses citations énonçant le pour et le contre, et distribuées en cent cinquante-sept questions d'une importance fort inégale. Naturellement la première est celle que l'existence du livre donnait pour résolue dans l'esprit de l'auteur : Quil faut fonder la foi sur des raisons humaines y et le contraire ^ Si Abélard n'eût pas été décidé pour l'affirmative, aurait-il jamais écrit son ouvrage ?
La collection de passages qu'il a placés ici en regard les uns des autres est encore précieuse aujourd'hui ; elle atteste une lecture assez considérable et
* « Sententiae ex divinis scripturis collectœ. » Les divines écritures ne signifient pas ici ce que ces mots signifieraient aujourd'hui , l'Ancien et le Nouveau Testament, mais les livres saints et les Pères. Divin exprimait alors le sacré par opposition au profané. La science divine voulait dire , comme en anglais divinity , la théologie. Les écritures désignaient aussi les écrits , et non l'Ecriture sainte. Tout ce qui était anciennement écrit était une autorité, Cicéron , Virgile, Macrobe, etc. ; l'Écriture sainte s'appelait divina pagina.
' « Quod iides humanis rationibus sit adslruenda, et contra. » ( I, p. 17. ) C'est à peu près la question de saint Thomas : « Utrum sacra doctrina sit « argumentativa, » {Siimm. TheoL, pars I, qu. i, a. 8. )
Di: LA THÉOLOGIE D'ABÉLARD. 177
plus d'instruction qu'on ne croirait dans les lettres sacrées. Klle serait utile comme spécimen du catalogue de la bibliothèque ecclésiastique des savants de Paris au xii^' siècle, quoique je soupçonne que plusieurs passages sont pris dans les auteurs, non qui les ont écrits, mais qui les ont cités, et notamment dans saint Jérôme et saint Ansfustin'.
Cet ouvrage fut apparemment une des premières compositions tbéologiques d'Abélard; il doit être antérieur au concile de Soissons, et sans doute il l'écrivit ou le commença à l'époque où, délaissant Anselme de Laon, il s'érigea définitivement en professeur de théologie. C'est, comme l'a dit très-bien M. Cousin , (( la table des matières de ses traités « dogmatiques de théologie et de morale ^ » Mais il peut avoir été terminé beaucoup plus tard, et par sa nature c'était un recueil qui pouvait n'être jamais
' Voici |a liste par ordre chronologique des auteurs chrétiens cités dans ]e Sic et Non : Origène, Gyprien , Eusèbe, Hilaire , Prudence , Alhanase, F'iphrein , Ambroisc , Jean Chrysostùme , Jérôme, Augustin, Léon, pape, Prospor, Maxime, évcque de Turin, Gennadc, prêtre de Marseille qui écri- ^ait vers la fin du V siècle, Hormisdas, pape, Boèce, Grégoire le Grand, Isidore de Séville , Bède , Ambroise Autpert, abbé de Saint-Vincent près Bénévent, auteur au viii^ siècle d'un commentaire sur l'Apocalypse, Haimon, évoque d'Iïalbersladt en 841 , et qui a commenté les Écritures et rédigé un abrégé de l'histoire de l'Église, Nicolas I", pape, et Rémi, moine de Saint-(jermain l'Auxcrrois , qui enseignait la dialectique à Paris au commencement du x* siècle, et qui a commcnlé les psaumes. On peut soupçonner que ce qui est cité des Pères grecs, notamment d'Origène, de saint Kphrcm, et de saint Jean Chrysostùme, vient de seconde main. Abéjard pouvait avoir une traduction d'Eusèbe, et quant à saint Athanase , il ne ciie , je crois , que le Symbole , et un traité de la Trinité , qui n'existe qu'en lalin, et qui lui a été faussement attribué. (S. Athan. op., de Trin. tih. VIll, t. Il, p. G02, Paris, 1G08.) 11 y a aussi quelques rares citations des païens , savoir Arislote, Cicérnn , Sénèque et Marrobe,
* îmrod., p. ti.xxxix.
If. i2
178 LIVRE m.
achevé; aussi est-il permis de douter qu'il ait jamais été réellement publié. Guillaume de Saint-Thierry dit qu'on le tenait caché \ Il pouvait être connu des disciples d'Abélard, il avait dû leur être communiqué, et son existence était ainsi devenue publique, sans qu'il en fût de même de son contenu. Une telle composition n'en devait paraître que plus suspecte, et je ne m'étonne pas que l'abbé de Saint-Thierry, en dénonçant Abélard, rapporte des passages de ses autres écrits théologiques et cite seulement comme monstrueux le titre du Sic et No7i^, C'était attacher à toute la doctrine d' Abélard l'étiquette du scepticisme religieux.
Cependant un tel soupçon était injuste. L'esprit d'examen, on le dit du moins, peut conduire au scepticisme, mais il n'est pas le scepticisme, et il n'y conduit pas toujours. Abélard était chrétien; il a pu tomber dans Terreur, mais non dans le doute, et s'il a, par ses raisonnements, altéré la foi, jamais il n'a prétendu l'affaiblir. Il se défiait d'autant moins de sa méthode, il la jugeait d'autant moins dangereuse pour les convictions catholiques, qu'elle avait affermi les siennes, et qu'en rendant sa foi plus lumineuse elle l'avait rendue plus solide. Son orthodoxie seule peut être mise en question.
Il est vrai cependant que l'esprit philosophique domine dans ses écrits l'esprit dogmatique, et qu'il y a professé hardiment le rationalisme, au risque
* « Nec etiam quœsitainveniunlur. » (Guill. S. Theod., ad Gaufr. etBern. Epist., Bibl. cist., t. IV, p. Ilo.)
* « Sic et Non , Scito te ipsum et alia quœdam, de quibus timeo no sicut H monslruosi sunt nominis sic eliam sint monstruosi dogmaiis. » ( fd., ihid. )
crébranlcr ce qui était pour lui inébranlable. Charmé de ses idées, esclave de son raisonnement, il se rendait propre la foi commune en la démonirant à sa mode, et elle lui devenait plus chère et plus sacrée, quaud elle était devenue sa doctrine personnelle : Tamour-propre de Tauteur ajoutait à la conviction du fidèle. Mais il ouvrait ainsi la voie sans terme où devait marcber désormais à plus ou moins grands pas la raison individuelle; il donnait le signal redoutable auquel devaient de siècle en siècle répondre tous les esprits opposants; il sonnait le réveil de la liberté de penser.
Nous retrouverons ce caractère dans toute sa théologie. Ici bornons-nous à remarquer que le Sic et Non peut être regardé comme le point de départ naturel de l'esprit d'examen appliqué à la théologie, c'està-dire à la tradition écrite des doctrines chrétiennes. C'était en effet la mise en question du vrai sens de ces doctrines, et elle ne pouvait avoir lieu que par l'examen contradictoire des autorités. Cette opposition systématique des textes avait, dans un cercle plus restreint et sous toutes réserves xi'une soumission générale et implicite à l'Ecriture, quelque chose du doute préalable de Descartes, quelque chose des antinomies de Kant; c'était un choix offert à la raison.
Abélard choisit; Pierre Lombard choisit aussi, et son livre n'est pas sans analogie avec le Sic et Non, 11 est fait sur le même plan ; nous concevons qu'on lui ait disputé cet ouvrage, et qu'avant de connaître rien de plus que le titre de celui d' Abélard, on ait pu croire quelquefois que Pierre Lombard le lui avait
dérobée On sait que les Quatre Livres des sentences sont divisés en chapitres intitulés Distinctions; c'est-à-dire que chaque question y est successivement posée; puis les autorités et les arguments contraires sont présentés sur chacune, et la solution est établie presque toujours à l'aide d'une distinction. Les citations sont souvent celles du Sic et Non; cette coïncidence est naturelle, et d'ailleurs pourquoi Pierre Lombard n'aurait-il pas pris ses citations dans le recueil de son maître? L'ordonnance du livre premier, qui roule sur la Trinité et la Providence , est absolument celle de l'Introduction à la théologie; et bien que le docte évêque évite et parfois combatte les opinions contestables du philosophe, il se montre partout imbu de sa méthode et nourri de sa science.
Enfin cette manière de procéder et de poser hardiment le pour et le contre, sauf à conclure, devint la forme permanente de la théologie scolastique. L'école dogmatique de forme comme de fond, celle qui enseignait sans discuter , fut de moins en moins puissante et d€ moins en moins écoutée; et lorsque, près de cent ans plus tard, saint Thomas d'Aquin résuma toute la théologie dans son admirable livre, il posa intrépidement le pour et le contre sur toutes les questions, sur tous les articles des questions, et, divisant à Tinfini les objections et les réponses, opposant une par une, autorité à autorité, raisonnement à raisonnement, il écrivit, sans jamais faiblir, sans jamais douter, un ouvrage aussi dogmatique
' tt Pulaïur a P. Abaclartlo conlectuin fuisse hoc opus , cui illo por pla- « gum surripncnt. » (Morhof., Pohjlmt.j ). JI, c, mv, t. Il, p. 83. )
j)ar les conclusions que sceptique par l'exposition. La Somme théologique présente la religion tout entière comme une immense controverse dialectique, dans laquelle le dogme finit toujours par avoir raison. C'est la négation la plus franche et la plus développée de l'absolutisme dogmatique. Ainsi la théologie scolastique , étudiée dans l'esprit de la foi . mais enseignée comme une science, est devenue, avec le temps, la théologie proprement dite; avec le temps, il n'y en a guère eu d'autre dans les écoles. C'est essentiellement celle qui s'est perpétuée dans les séminaires. Au xvii® siècle, le P. Petau, en composant son remarquable traité des dogmes théologiques, reconnaissait pour ses devanciers saint Jean de Damas, Pierre Lombard et saint Thomas, et quand l'Eglise veut réellement enseigner, il faut bien, de gré ou de force, qu'elle redevienne scolastique. Elle n'a pas encore en France d'autre théologie reconnue. Cependant les âmes ferventes, les esprits simples et pratiques, les hommes de gouvernement dans l'Eglise sont loin d'avoir toujours porté une grande confiance à ce genre d'enseignement. Chose singulière ! il a souvent alarmé tout ensemble le mysticisme et la politique. Pour dire le vrai, il n'est pas rigoureusement d'accord avec ce caractère impératif que donne à la parole de Dieu le prêtre qui se sent revêtu d'une mission de commandement, et croit représenter celui dont il est écrit : Tanquam potestatem habens (Math, viii, 29). Concevons que, soit comme mystique, soit comme homme d'État, saint Bernard n'ait pas vu sans effroi la transformation dialectique de la prédication religieuse, Aujour^
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d'hui même il serait difficile de concilier l'enseignement traditionnel de la théologie avec la doctrine des nouveaux apologistes. On est devenu si réservé en matière de raisonnement, que si la chose était à faire, je ne sais si le clergé donnerait les mains à l'invention de la théologie didactique. A ses yeux , en effet, le christianisme pourrait bien avoir peu à se louer de la philosophie du moyen âge; car c'est sous cette forme que le rationalisme est rentré dans son sein. Quant à ceux qui ont ouvert la route, qui se sont montrés particulièrement philosophes dans la religion , qui ont appuyé sur le côté scientifique de la théologie, qui ont enfin fondé la foi sur la raison, voici ce qu'en dit le plus prudent des philosophes modernes:
(( La question de la conformité de la foi avec la «raison, a toujours été un grand problème. Dans i< la primitive Église, les plus habiles auteurs chré- « tiens s'accommodaient des pensées des platoni- « ciens qui leur revenaient le plus et qui étaient le « plus en vogue alors. Peu à peu Aristote prit la « place de Platon , lorsque le goût des systèmes comte mença à régner, et lorsque la théologie même de- « vint plus systématique par les décisions des conte ciles généraux, qui fournissaient des formulaires « précis et positifs. Saint Augustin, Boèce et Cas- (( siodore, dans l'Occident, et saint Jean de Damas, «dans l'Orient, ont contribué le plus à réduire la «théologie en forme de science, sans parler de «Bède, Alcuin, saint Anselme, et quelques autres « théologiens versés dans la philosophie, jusqu'à ce « qu'enfin les scolastiques survinrent et que le loi-
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(( sir des cloîtres don nanl carrière aux spéculations, « aidées par la pliilosophie d'Aristote, traduite de « l'arabe, on acheva de l'aire un composé de tliéo- « logie et de philosophie, dans lequel la plupart des « questions venaient du soin qu'on prenait de conc( cilier la foi avec la raison. ))
Abélard fut un des premiers de ces scolastiques qui préparaient ce composé de théologie et de philosophie. Il prit soin de concilier la foi avec la raison^ et Aristote avec saint Paul, avant même que les Arabes et Tempereur Frédéric II eussent fait connaître Aristote tout entier. Et c'est de lui que Leibnitz dit plus loin : (( Je plains les habiles gens qui s'at- {< tirent des affaires par leur travail et par leur zèle. i( Il est arrivé quelque chose de semblable autrefois « à Pierre Abélard — et à quelques autres qui se sont « trop enfoncés dans l'explication des mystères *. »
' Disc. prél. de la Théodicée, 6 el 86.
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