Î96 LIVRE
ment verLalt^s, et qu*elles touchent à la philosc^a de rhistoire, on peut encore les regarder ccmimedes questions grammaticales ; elles appartîeniieiit à h linguistique, à la science des mots.
Mais enfin , dans les rapporte généraox eux-mêmes du langage avec la pensée , u*y a-t-il pas des points dont l'étude est indifférente, oo pea s^en faut y à toute philosophie réelle? Je le crois, encore qu'on ne puisse les parfaitement étudier sans philosophie ; prenons pour exemple tout ce qui concerne le langage figuré. La connaissance approfondie du langage figuré conduirait sans doute à cette remarque, vraiment philosophique, que la faculté de nommer les objets ne va pas sans un penchant à représenter les uns par les noms des autres, en vertu de certaines similitudes qui frappent l'imagination plus que la raison ; en d'autres termes, à parler par images. On pourrait rechercher encore si, comme quelques-uns l'ont prétendu , toute langue est exclusivement métaphorique , ou si seulement le lan«gage figuré est de fait mêlé au langage direct, et dans ce cas, si ce mélange est utile, s'il est inévitable, s'il y aurait quelque motif et quelque possibilité de l'abolir et de composer une langue absolument dénuée de figures. C'est là de la philosophie sans aucun doute , mais c'est de la philosophie du langage , et quoiqu'on en pût tirer encore quelques inductions sur la nature de l'esprit humain , la connaissance de la réalité n'est pas fort engagée dans l'étude de ces questions, et pour celui qui les résout sainement, elles n'ont pas un rapport essentiel avec la vérité de nos idées objectives. Encore est-ce
une simple opinion que j'exprime, et la thèse contraire a-t-elle été soutenue par des philosophes qui ont donné au langage une importance philosophique supérieure à celle que je suis disposé à lui reconnaître.
J'ai parlé tout à l'heure des substantifs abstraits; il y en a de différentes sortes. Prenons ceux qui expriment substantivement ces qualités qu'on nomme dans Técole les accidents de la substance , comme la qualité d'être blanc ^ amer, mou, etc., ou la blancheur^ r amertume y la mollesse , etc. Les abstractions de cette sorte ne représentent aucune substance réelle. Il y a des substances qui ont diverses qualités, entre autres celle d'être molles y amères et blanches ; il n'y a pas une chose qui soit substantiellement la blancheur y la mollesse, ramer-tume en elle-même. Lorsqu'on isole ces accidents par la pensée et le langage, et que l'on en fait les sujets de certaines propositions, quand on dit la blancheur est agréablcy V amertume est répugnantCy le sens commun avertit que ce sont des sujets hypothétiques et artificiels dus au pouvoir généralisateur de l'esprit; c'est une translalïon de l'adjectif au substantif, de l'attribut au sujet, qui a peut-être quelque analogie avec la propriété translative ou métaphorique du langage , et qui n'a pas beaucoup plus de réalité que ces autres locutions, le choc des opinions y le feu des passions, V explosion de la colère. C'est une translation ou métaphore d'un autre genre; la première rendait l'insensible par une comparaison avec le sensible , ou l'invisible par une image ; la seconde convertit l'attribut en sujet et la
<iuvw:t ♦nmmft »ili^ wnc me ii» snar ans *ff
«n^^r^M ii-t.-jtiii^j* . Tiiî 7 :a, gr2: 'jss Ttfgnf fâ >ît <^^Ai^". SOI-* -i** 2iicLi ijr*^-*. 3Ï&IK ^0mr es
4*fet r^fr^yf/ife*:?:.: *Jîx.^. ^jçjQLÂi:^ réaliser iîs
f\H'tiUH ^\^jit^, ^^ rriOt» : â^-çc=3**ioîi çrare, farce /j'i on Hun'ti j/fét^nda èâtolr autre chose. Le tort »^r;^<t j/f^/:j>^m^;rjt d'oablier ou d'i^orer qn'on ne ^v;iii( qu^ d^ mot*.
l/fi^? >A'M'M^*A <\àt uihih n'est donc pas mauvaise en >i*>î ; f'A'. qui eut friauvai» , c'egt de prendre une science iU', ftiotn pour une neienee de choses.
f^i M^olaHlirpie, je le dis par avance, est pins d'une foin torrih/îe dans cette erreur. Lorsqu'on y totnbe^ il cit évident qu'une foule de questions
oiseuses^ de difûcultés artificielles^ doivent naître successivement 9 et amener des solutions , des distinctions^ des inductions^ en un mot des connaissances purement hypothétiques ou relatives uniquement à la signification arbitraire de la langue qu'on a gratuitement imposée à la science. Mais cette faute que la scolastiquea très-souvent commise , aucune philosophie, que je sache, ne Ta constamment évitée.
En prenant des exemples dans la grammaire , jô ne me suis pas beaucoup éloigné de la scolastique. L'une a beaucoup d'affinité avec l'autre , et l'on serait, dans certaines occasions, embarrassé de les distinguer; ce qui deviendra plus évident, quand nous approcherons de plus près la philosophie du moyen âge.
Ce fut une philosophie. Parmi les questions qui otit joué un rôle philosophique , au moins dans l'aiH* tiquité, il en est peu que la science du moyen âge n'ait traitées et résolues à sa manière. S'il est des problèmes que nous n'y retrouvons pas , ce sont en général ceux dont le progrès moderne de la science a révélé l'existence ou rétabli la gravité; mais est-c6 pour rien que nous voulons que l'esprit humain ait> il y a deux bu trois siècles, subi une révolution? Entre autres nouveautés, l'absolue liberté qui s'est introduite triomphalement dans les sciences, ne doit-elle pas avoir amené et des idées et des questions laissées jusqu'alors dans l'ombre ou dans le néant? Quoi qu'il en soit, avant nous, chez les anciens, il y eut apparemment une philosophie. Je n'égale pas la philosophie du moyen âge à celle de l'antiquité; le nom d'Abélard pâlit auprès de celui d'Aristote, et U
MO UYRE II.
si^eil de Platon offusque de sa splendeur Tétoile de saint Thomas; mais enfin je dis que Tune de ces philosophies s'est occupée de presque tout ce qui occupait l'autre. La plus récente n'a pas été aussi étroite, aussi exclusive qu'on l'imagine. Elle Ta été dans sa forme; et c'est par là qu'elle s'est compromise. EUe a fait passer la science sous une forme exceptionnelle j et y par là, elle en a restreint et surtout dissimulé l'universalité.
La philosophie, auxii** siècle , s'appelait ordinairement la dialectique. On donnait à ce mot un sens analogue à celui qui a prévalu dans le commun upage. La dialectique était l'art logique ou la logique appliquée. Les anciens l'avaient souvent entendu autrement. La dialectique de Platon est la recherche de ce qu'il y a de général dans le particulier, d'absolu dans le relatif, la recherche de l'idéal scientifique*. C'est une méthode ascendante qui, de nos perceptions diverses écartant le multiple, le changeant, l'individuel, remonte à T essence, au permanent, à l'un. C'est une analyse, en ce sens qu'elle décompose, afin d'élaguer l'accessoire et d'atteindre le principal ou ce qui subsiste de chaque chose dans la raison éternelle; c'est une synthèse, en ce sens que, des phénomènes complexes et variables , elle semble former, par la vertu de Tintelligence , quelque chose qui n'est aucun phénomène. Prise comme instrument logique , elle serait l'art de la définition , puis-
* Voyez dans la Iraduction de M. Cousin rarguraent du Philèbe, et le Philèbe lui-même , ainsi que le Pm-ménide , t. II , p. 266 et 440 ; t. XIl . p. 3. — Cf. Hegel, Hist. de la phil. , OEuvres complètes, (AU.) t. XIV, p. 240, Berlin, 1833.
qu'elle est la recherche de l'essence. C'est cette dj|ilectique que les alexandrins empruntèrent à Platon et amenèrent à la rigueur d'un procédé scientifique*. Ce procédé se retrouve dans la philosophie moderne , et quelques-uns de ses caractères subsistent, par exemple, dans la dialectique d'HegeP. Mais bien qu'il soit surtout cher à Platon , il n'était pas ignoré d'Arislote, car c'est ile procédé de la science de l'être, de la science de l'universel, de la métaphysique en un rarot \ Le Stagirite n'admit pas toutes les conséquences auxquelles cette méthode conduisait Platon; mais il la connut, il sut même la pratiquer parfois , quoiqu'il réservât le nom de dialectique pour cette partie de la logique qui ouvre la route de toutes les sciences en discutant les principes, et trouve un procédé syllogistique pour traiter un sujet donné en partant des propositions les plus probables*. Mais pour lui la dialectique était loin d'être toute la philosophie. Il dit même qu'elle lui est opposée , s' appuyant sur l'apparent , tandis que la philosophie s'appuie sur la vérité \ Dans les mains des stoïciens, la logique, niant ou du moins atténuant la vérité du général, devint peu à peu une polémique subtile et négative, Déjà les mégariens l'avaient transformée en argumentation sceptique; et ce n'est qu'après avoir porté le nom d'éristiques, qu'ils
* Cr. VHlit, de l'école d'Alex.^ par M. J. Simon , t. 1 , 1. II, c. ii.
* Encycl. des sciences philos. Logique, § 81 , t. VI, p. 151.
' Logique d'Arist. ^ trad, par M. B. Saint'Hilaire. Dern, Analyt. y I. 1, c. XI , §§ 6 , 7 cl 8. ; — MétapJvys*, passim.
* Logique ; Topiq.^ 1. I , c.ii , § 6. Réfut, des soph,, c. xxxiv, § 3.
* Id., Topiq,, l. 1, c. xiv, §. 1.^^ Réfut. des sopfi., c. \i , §, C.
340 um a
xnâeui rcfa ccloî de diaiccûdens^ Ccst daos on m» qoi tieot pcot^cre de» idé» des écoles Mfgiriqae cl «toieieone. presqae notant qae des idées péripstéth eieaaeâ , que la diaieeûque fol eotendoe au ma^en âge'. Amtote arail diâûn^é one âorCe de dialeetiqae pratique qo'îl appelle Vart ejcerciiif \ et qoi ofliraît bien qaelqoes rapports aTec Vari par excellence des seolastiqaes. La logîqoe fat poor eox on terme général qoi embrassait toote la science de In raison , ce qu'on ap^.ellerait aujoord'hoi la philosophie de Fesprit homain ; et comme la logique proprement dite aboutit à la dialeetiqae qui est la pratique de la science , elle fut officiellement nommée la dialeetiqne\ Abélard ne la définit nulle part formellement; mais en intitulant Dialeeiica son grand ooYrage de philosophie logique, son Organon à lui, il a suffisamment indiqué sa pensée , expliqué son langage. Quoi qu'il en soit, la dialectique, même en ce sens, n'étant qu'une partie de la philosophie, il a paru que la scolastique n'était aussi qu'une partie de la philosophie ; mais la dialectique, comme le raisonnement humain, peut s'appliquer à toutes choses. Dans une bonne classification , la dialectique comme science
* Diog. Lacrt., 1. II, c. x, n. I.
■ Bruckcr, Hùt. crit. phU,, t. III, p. 672.
* Topiq. ,c.xi,%i et suiv.
* De bonne heure on les avait ainsi réunies : Cicéron considère la dialec* tique comme une branche ou une moitié de la science qu'il définit ratio dUserendif et qui est la logique. {Topiq., II. — De Ley,^ I, 23. — De Fato , I.) Boèce, dans son Commentaire des Topiques de Cicéron, décompose la logique , et donne de la dialectique les définitions consacrées que durent adopter les scolastiques. (Boet. Op., p. 760. - Cf. S. Aug. , De Ord., 1. 11 , c. xu- Retract, \.\,c. vi. — Cassiod., De Instit. divin, litt.j c. xxvii, '^DeArtib, ac Discipl.^ c. m.)
ne devrait s'appliquer qu'à la dialectique même; partout ailleurs, elle n'est que procédé et instrument; elle ne devrait pas même comprendre la logique proprement dite, dont elle n'est que la suite ou la dernière partie. Mais s'il plaît de l'appliquer à tout, de tout encadrer dans ses formes, de chercher dans les notions qu'elle emploie et dans les règles qu'elle pose les éléments de toute science, de se servir d'elle enfin comme d'un critère universel, on le peut faire, et elle devient alors, au lieu et place de la philosophie, la reine des sciences, la science universelle; elle obtient les titres de disciplina disciplinarum , dux univcrsœ scientiœ^ sola dicenda scientia ^ Sera-ce que la philosophie aura été réduite en essence à la seule dialectique? non, c'est qu'elle aura été exclusivement ramenée aux procédés et au langage de lai dialectique. Elle en aura sans doute souffert; la réalité ne peut sans violence et sans dommage, passer comme par le laminoir d'une méthode exclusive; ce qui est artificiel est toujours étroit, et le fond n'échappe jamais aux vices de la forme. Mais pourtant, ainsi contrainte, la science n'aura pas été supprimée^ La scolastique n'a donc pas été la philosophie réduite à la dialectique, mais aux formes de la dialectique.
D'où lui est venue cette contrainte? De ce qu'à une certaine époque du moyen âge, l'esprit humain est rentré dans la philosophie par la dialectique. Le point de départ n'est jamais indifférent; au terme de
* Ab. Op., ep. nr, p. 239. Introd. ad TheoL, 1. H, p. 1047. -^Oufr. inéd.y DialecLj pars IV, p. 435.
»i UfBE IL
la eoor^, on :!^ ressent da cfaemia qo'on a pris, et i> choix de la métho^i? est aree nisiNi Rgvdé eomme capital en philosopLie. \oos tenons anjonrdliai qu'il faat aborder !a philosophie parla psjcho- Ii^ie. Pr«^teDdra-t-oD que ce choix soit sans conséqnence et n'influe pas sur les caractères ultérieurs de la science ? La science ne nianque pas d^adversaires qui disent qu*après avoir commencé par la psychologie, elle y demeure, et que nous n'avons fait qu'inventer une autre manière de la rendre partielle et stérile. Je le conteste, mais j'avoue qu'il est trèscommun de ne point dépasser la psychologie ; de très-habiles gens n'ont pu en sortir ou même ont fini par n'en pas vouloir sortir. L^école idéolc^que a tremblé de faire un pas hors du cercle de la sensation. Il y a beaucoup à redire aux limites scientifiques que les Écossais ont élevées et qu'ils ont interdit à l'obser^'ation de franchir. JoufTroy n'a pas complètement réussi, malgré d'ingénieux et opiniâtres efforts, à se délivrer du joug étroit de Tobservalion subjective de la conscience; et quoiqu'il proteste, Kant lui-même n'a fait que rendre plus profonde, mais non plus pénétrable, Timpasse de la psychologie. On ne saurait donc s'étonner que, renfermés dans un point de vue bien plus rétréci pour embrasser l'horizon (car la logique est dominée par la psychologie), les scolastiques aient eu beaucoup de peine à parcourir Tensemble de la carte scientifique. S'ils ont encore beaucoup vu , ils n'ont pas vu sous un angle vrai ; ils n'ont pas donné aux objets les dimensions, les contours et les teintes de la vérité. Mais du moins ont-ils connu tout ce qu'on peut connaître ,
D£ LA PHILOSOPHIE D ÂBÉLARa 305
lorsqu'on n'est initié à la science que par la dialectique.
Nous n'écrivons pas leur histoire. 11 faut donc poser simplement comme un fait qu'après l'invasion définitive du christianisme et le refoulement successif des écoles de philosophie païenne, qui se réfugièrent et s'éteignirent dans le cercle encore brillant mais stérile des écoles alexandrines, les hommes supérieurs qui, dans l'Occident à partir du \if siècle, s'efforcèrent de dissiper les ténèbres de la barbarie, n'eurent pour flambeau que la lueur pâle des commentaires de la philosophie antique; et parmi les interprètes qui la transmirent au moyen âge, dominèrent les commentateurs de la Logique d'Aristote.
Les anciens avaient trouvé les sciences et les lettres. On recevait d'eux les unes et les autres avec une curiosité, une admiration et une confiance égales. On les imitait en tout, excepté dans la liberté de leur génie. Toute doctrine se convertissait donc en érudition. Comprendre, traduire, interpréter, paraphraser, telle était, en général, l'œuvre de ces esprits nobles et malheureux qui se soulevèrent audessus de l'ignorance et de la grossièreté universelles, dans ces contrées dépouillées de toute nationalité par la double conquête des légions romaines et des hordes du Nord. Les peuples de notre Occident n'avaient point de culture qui leur fût propre. Leur littérature indigène, s'il est permis de donner ce nom aux essais informes de la poésie druidique , avait péri comme les arts, les mœurs, le culte de la vieille Gaule. Les idées et les lettres, les arts de l'imagination et ceux de l'industrie, tout, jusqu'à la I. 20
wé ■
..:; ".•=-. -^-A lomii
ft«ii« r .'•*r* ..«1
TTÎiignffl! il *
ne^ .1
lift -stsan^tii
i.r- -. : t.=- ; . .-*'. :r^ r>^-:i :-^ : i. iiai:
> .* ..• ;^i'„i. »-.. :-i*:c:na^ ie eea c
t-ti
.< / Cl .^ ,> ..• -<^:.4.>:. :-t c»5* resio:L$ oà se fc- 7^.'. î-.'.v*;^, :/, .r r ,1 .> v..^.. -i* i la'^Lii^nc*? rien '! ^ ;,',;•: "jr,-; .4 î:;f<;.r.':> ^,--.-.i :^, 1â rtlkioQ, qui était <;»,«v u^'fu^'. Ofi fi i. .'/ui;;;.': ^ire quelque chose dedé- /i^»l^f ';t f\ \u.Uh^th\9>.j ri';ri q'ie le* derciere échos de la \,'Afh\i'. ^ft.cjfnt: qiii *i:tix\i tue, mais qui retentû- ^ud t\u(t,ti-. !.<:>. i'js'iVfi d •îs hommes qui ont tracé U'Mf^ uuui\ siux tUifui^rcA pajres des fastes de la littélitUirt: iiin.u'.fifn: ^ ftf: Hofit que r]es compilations plus iiij moifiiî fri/!lfio/liqfj<rH, fle.H expositions quelquefois nii*ohri«^<!f; lU^ i^yi^U'.tnf^^^ antérieur», des traductions fVïiU'VH rnfin, quand f;e ne Hont pas de simples ver- MionN du U'xivM. Cimjx donc qui devenaient leurs dlmsiplns, imix (|ui dans io nord de l'Europe s'adon-
DE Là philosophie D'ABÉLARD. 307
naient, entre le vu'' et le xi® siècle , aux choses de l'esprit, se faisaient pour la plupart de purs érudits, c'est-à-dire des penseurs sans liberté , instruits par des écrivains sans originalité. C'est par le milieu des commentateurs, c'est à travers un nuage que parvenaient jusque dans les Gaules les rayons affaiblis des brillantes constellations qui avaient surgi derrière la colline de l'Acropolis, et doré de leur éclat le faîte blanchissant du temple de Thésée. Porphyre, saint Augustin, Martianus Capella, Cassiodore, et surtout Boèce, étaient les médiateurs nécessaires et respectés qui transmettaient les idées de Platon et d'Âristote aux Bède, aux Alcuin, même aux Jean Scot et aux Raban Maur , qui s'efforcèrent les premiers de repasser de l'érudition à la philosophie.
On sait avec assez d'exactitude quelle était la bibliothèque philosophique de ces hommes qui puisaient cependant presque toutes leurs idées à la source du passé. Les originaux leur étaient en général inconnus. Le Timée de Platon et la Logique d'Aristote, traduits en latin, sont les plus avérés des monuments des grands siècles qu'ils eussent entre les mains ^ Le platonisme qui n'est pas dans le Timée, l'aristotélisme qui n'est pas dans l'Organon,
* Encore Abélard n'avait-il dans les mains que les deux premiers des six traités qui composent la Logique d'Aristote ou VOrganon, (Voyez sa Dialectique , p. 228. ) Que dans les quarante premières années du xii* siècle, il circulât communément en Gaule et en Angleterre d'autres livres philosophiques que ces deux fragments de l'œuvre d'Aristote et de Platon , risagogue de Porphyre , plusieurs des traités aristotéliqQet de Boéce «t deux traités indûment attribués à saint Augustin , c'est œ que pertmuie n'a réussi à prouver. Voyez l'excellent ouvrage de M. lourdaifi tnr iH traductions latines d'Aristote au moyen âge. Cf. Bruoker, BiH* erti. pkU* g t. UI , p. 564 ; et le eh. m du présent livre.
Lnu a
!ecri «u çn^e àt* derûn XMfa- Il s'crt pas étnue qise pars» ee§ dei», FOisiBOB •■ phlôC b dMtrist qu T est oMleoae cC qn fuiflii à dk s<nle OB fv^sLÊroK acfaei-é, «b tnrail défiai cC dénMttistfatîf , ait fut dominer parfont la sâciiee et l'esprit de la keqne. La loeiqiie effMa peo i pc« le reste de la liuératare'. EUe arah d*ailleiirs excreê dé}â une infloenee marquée sur les deux Tiaîs maîtres des éeoles do moyen âee, PiH^dtjre et Boèce. Ils s'étaient appliqués , Ton â oonîr an disciple les porter de la logiqne , Tantre à conduire à IraTers ses détours le disciple initié. L'nn arait composé noe introduction ; l'autre des Tersions et des commentaires* Là-dessus , il est tout simple que les savants du moyen âge aient pensé qu'il ne restait à la science que des gloses à faire. Le mot même fut consacré* Presque tous les philosophes scolastiques furent éminemment des glossateurs % et l'on annota les commentateurs d'Aristote , avant de Tinterpréter lui-même et de le connaître tout entier. C'est sans aucun doute un heureux hasard advenu à un court écrit de Porphyre et à quatre ou cinq de
' Qnaeris
hiusn, fordescit, logica sola placet.
JohSD. Saresber., Entheticus, poeni.t P- 3, Hambourg, i843.
* Nous «vont cioq optucales cTÂbélard sous le titre de gloses, Clouas in Forphyrium, de categoriU, etc., quatre imprimés, un manuscrit. M. Cousin 'd lait coDoaltre plusieurs gloses du x* siècle sur le de Interpreiatione , sur l«s catégories , etc. (Ouvr. inéd. d'Abél., p. 551-611 ; Âppend., p. 6ig •t suiv. ;
Boèce qui fut la première cause de la grande fortune d'Aristote. La puissance saisissante de la logique fut la seconde. D'ailleurs toute logique est essentiellement élémentaire , et semble , comme la grammaire , révéler la raison ; elle convient donc à des études commençantes.
Cependant la forme péripatéticienne n'avait pas été primitivement la forme unique de la philosophie du moyen âge. Scot Érigène^ qui en est regardé comme le fondateur^ tendait à lui donner un tout autre caractère. Son génie hardiment spéculatif dépasse la dialectique ^ Ce dogmatisme encore vague, où respire un peu de platonisme et de philosophie alexandrine, put se soutenir quelque temps. Mais bientôt il arriva un moment où Taristotélisme, parlons plus exactement , où la dialectique gagna du terrain et devint dans la science une mode qui a duré quatre ou cinq cents ans. 11 serait curieux , mais il est difficile de déterminer ce moment avec précision. Du moins,- la simple chronologie des noms jettera-t-elle un grand jour sur cette partie de l'histoire de la dialectique.
On peut fixer à la mort de Proclus , c'est-à-dire à la fin du v'' siècle , le terme de toute philosophie originale dans l'antiquité païenne (485). Et déjà, depuis plus de cinquante ans, saint Augustin, un des derniers Pères qui aient une place dans l'histoire de la philosophie, était descendu au tom-
* Cf. M. Guizot, Cours d'histoire de la civilisation en France, t. HI, leçon 29 ; M. Rousselot , Phil. dans le moyen âge , 1'* part. , c. ii , et l'ouvrage de M. Saiot-Hené Taillandier, Scot Érighne et la phUosophie scolastique.
^^ 2PBK ^L
u'Ufiit 9%r ^suBoueamt, %nn
f^!ntf^k0ÇÂfi> éiagtàzJiit i faii fnfrme, et Aï^itk tf^mût ÊÛR ;m îovr b fûk lésale de MifMment tertre, mettait an nae des Mfit 4'tê^hn^ la philMophie sons le simple non de àluà^iiqn^. La philosophie était bien, pour hd eofnme pour Platon^ la re«4niiblaiice de HumiiBe i Di^.rj ^ mai» il développait cette définition par une arialyMj tfè»-«om maire de Tlsa^ogne de Porphyre , d#;* fyat^'jçories d'Aristot^^, enfin des grandes divisions d*. rOfganon*. C'est de ce temps pent-être qu'il faut âsiier les deni ouvrages sur le même sujet que k moy^u âge mettait sur le compte de saint Augustin. Au «irîcle suivant, Bède résumait pour le nord âê rKnropfj tr)utes les connaissances humaines veuum de rOrient et du Midi, et la philosophie trouvait
* MurMiin, (\it\m\,, de Nupt. Philolog. et Mercur., l. IV, p. 326 >t seqq. I v»»l, l«-4\Kr«ncf. Ifiao.
• 0//#/n#i| f^ 9êiin9Ltà *uv«Tdv Mpfaftoyj. (Cassiod., de Ari.ae Diseipl., • U, r m , i». hlH. VA. <lo Voniso, 1720.)
place dans ses volumineuses compilations. C'était aussi d'Aristote qu'il aimait à donner des extraits; déjà il appelait chaque citation une autorité, et assignait à la dialectique le premier rang dans la logique y cette maîtresse du jugement^. Après Bède, les écoles s'ouvrent en France à la voix de Charlemagne. C'est Alouin qui les inspire et les dirige. Il a étudié toutes les sciences profanes , et certainement les ^ept arts^ mais surtout l'art dialectique^ dont l'empereur^ dit*il en s'adressant à Charles lui'<méme^ a la trh-noble intentiorb d'apprendre les principes. Lui aussi , il a quelque teinture de l'Isa** gogue^ des Catégories^ de l'Hermeneia^ et il s'attache à faire recopier, à répandre, à imposer même comme bases de l'enseignement les traités logiques qu'Augustin, dit-il, a, pour les traduire, tirés des trésors de Tancienne Grèce,
De veterum gazii Grscorum clavelatina*.
' Voyez dans les Œuvres de Bède ( 8 tom. in-folio, Colon. Agrip., 161 S), les SentenHœ sive axiomata philosophica ex Aristotele,,.. collectai (t. n, p. 124). On voit là qu'il connaissait au moins par des citations d'assez nombreux ouvrages d'Aristote , Physique , Métaphysique , De Anima, etc. Dans ses Elementa philosophiœ {id,, p. 206], il définit la phi* losophie : « Eorum quae sunt et non videntur et eorum quae sunt et videntur « vera comprehensio. » Dans son traité De mundi cœlestis terrestrisque constitutione , la logique est définie : « Diligens ratio disserendi et roagistra judicii; » la dialectique qui en est la partie la plus essentielle: « Sagt- « citas ingenii stultitioeque sequester. » ( T. I, p. 343.)
* Voyez dans les OEuvres d'Alcuin (2 vol. in-fol., Ralisb., 1777), la dédicace des Catégories de saint Augustin , et Optisculum quartum deDialec-' tica (t. II , p. 334). C'est un dialogue entre lui et Charles. La philosophie y est à peu près ramenée à l'éthique et à la dialectique ; et celle-ci , « dis- « ciplina ralionalis quxrendi, diffiniendi, et disserendi, etiam et vera a « falsis discernendi potens, » est un sommaire de Porphyre et de l'Organon , cet ouvrage dont on a dit qu'en récrivant Aristole avait trempé ta plume dans l'esprit , « in mente tinxisse calamum » ( p. 350). Alcuin , sui-
. .;. -^ ./ri*
'. le:'
savoir, scit scire sola (ne dirait-on pas la science de la science de Ficbte?) enfin le syllogisme est une arme nécessaire \ C'est Raban , qui selon Tennemann, transporta en Allemagne la dialectique d*Alcuin, que d'autres appellent la dialectique écossaise*. Il devint abbé de Fulde, puis évêque de Mayence (847).
En même temps que lui et après lui, on distingue dans cette féconde école de Tours, un homme d'une instruction singulière pour le temps, Haimon, plus tard évêque d'Halberstadt (841 ) , qui des bords de la Loire rapporta renseignement théologique , et fonda avec Raban dont il fut le successeur, une florissante école à Fulde. Là vint de Sens s'instruire et même enseigner, Loup Servat qui s'adonnait particulièrement aux lettres humaines, et par conséquent à la logique. Nommé par Charles le Chauve abbé militaire de Ferrières en 842, esprit cultivé, écrivain presque poli, il continua ses leçons malgré sa nouvelle dignité , et les témoignages s'accordent pour distinguer en lui l'homme de lettres et le théologien. Élève d'Haimon et de Loup Servat, Heiric revint d'Allemagne diriger dans sa patrie l'école d'Auxerre que Saint-Germain avait fondée; il a laissé de remarquables monuments d'une latinité savante, d'une sorte de talent poétique et, chose fort
* Td,, ibid., c. xx , p. 42. — De Universo, 1. XV, 1. 1 , p. 201 et 202. — Cf. les gloses de Raban sur Porphyre , Boèce , VHermeneia , publiées par M. Cousin. Ouvrt ioéd., Append., p. 613.
* Man. de l'Hist. de la phiL, t. I, § 244. - M. fîauréau , la ScolatHque au IX* siècle ; Rev. du Nord, t. H, 2* sér., p. 425.
Mt ., é § '■• '. ^vr'v? • •,-. .•'. >