XXXII
SOUS le nom de modération, la complaisance sous celui de charité ^
Quoique ces accusations, motivées surtout par quelques habitudes de luxe inséparables d'une grande opulence, et par les désordres ambitieux d'un abbé, Pons de Melgueil, mort à Rome excommunié, n'eussent jamais atteint son successeur» Pierre, fils de Maurice, de la grande famille des seigneurs de Montboissier en Auvergne , celui à qui ses vertus et sa longue vie ont attiré le nom de Pierre le Vénérable; il lui fallut prendre la plume pour défendre son ordre et répondre, au moins indirectement, à saint Bernard'. 11 donna une réfutation remarquable de toutes les critiques des cisterciens^ ce qui était réfuter celles que s'appropriait saint Bernard , quoiqu'il ne le nommât pas ^ Mais c'est
* Voyez Touvrage que saint Bernard , A la demande de Guillaume de Saint-Thierry, composa sous le nom d'Apologia et où il attaque encore plus Cluni qu'il ne le défend, tout en blâmant Ctieaux. (S. Bern. Op., vol. 1 , t. II , opusc. V.)
• Pierre le Vénérable , « Vcnerabilis cognomine , quod ipsi haesit , 8ua « aetate donntus » (Rec. des Hist., t. XV, ep. Pet. Clun. abb., if omV., p. 625) ; « Cugnomento venerabilis ob eximiam divinarum et humanarum « scientiarum cognilionem cum insigni vitae prcbilate conjunclam»( Gall., Christ,, t. VI , p. 1117), ne fut point canonisé selon les formes. Mais les bénédictins n'ont pas manqué de Vinscrire dans leur martyrologe ; et dans la bibliothèque de Cluni, son nom est précédé de VS. ( Bibl. Cluniac vit. S, Pei. vener., p. 563. ) Les auteurs de {'Histoire littéraire le regardent également comme un saint en France. (Hist. litt., t. XllI suppl., p. 431. )
■ Fleury n'hésite pas à considérer l'apologie de Cluni adressée par Pierre à Bernard comme une réponse à l'ouvrage du dernier, et c'est aussi ropinion de Neander. Les auteurs de V Histoire littéraire mtittcnt un grand soin à prouver qu'il n'en est rien et que Pierre ne répond qu'aux cisterciens en général. Il est certain que la réfutation n'est ni directe , ni expresse , mais ropposition entre les deux hommes est flagrante. ( Cf. Bibl. cluniac. , 1. 1, ep. XXVIII.— Hwr. litt., t. XIII, p. 199, t. XllI supp., p. 266 et 438.— Bist, Eccl., l. LXVII , n" 43. — Saint Bernard et son siècle, 1. II.)
l'esprit même de saint Bernard que semble combattre dans son style calme, mesuré, enjoué même, l'esprit juste et serein de Pierre le Vénérable. En 1132, une exemption en matière de dîme accordée par le pape aux moines de Cîteaux, obligea l'abbé de Cluni à réclamer, et suscita une controverse nouvelle entre l'abbé de Clairvaux et lui*. Enfin, six ans après, l'élection d'un cluniste à l'évêché de Langres, faite contre le gré du premier, l'entraîna à des plaintes amères où son noble émule ne fut pas épargné auprès du roi ni du pape. Pierre lui répondit avec une mesure et une supériorité reconnues des admirateurs mêmes de saint Bernard; etquand enfin, résumant tous leurs différends du ton de la modération et de l'amitié , il voulut les mettre au néant, il lui écrivit une grande lettre toute pleine d'autorité et de douceur où nous lisons cette belle parole trop peu comprise des moines de tous les temps : « ]jSl règle de saint Benoît est subordonnée à la règle i( de la charité*. »
La bienveillance, l'estime, l'amitié même parurent assez constamment unir ces deux hommes si différemment chrétiens. Ils se louèrent beaucoup l'un l'autre, et je ne sais s'ils s'entendirent jamais. L'abbé Pierre, par ses vertus calmes , sa piété simple , la culture et la distinction de son esprit , était universellement respecté dans l'Église. 11 ne man-*
* s. Bern. Op., vol. 1 , not. in ep. ccxxvui. — ^ Bibl, Clun. , Petr. Ven. epist., 1. 1 , ep. xxxiii-xxxvi.
* N Régula illa illius sancli patris ex illa sublimi et generali caritatis régula peadet. » {Bib. Clun., Petr. epist., 1. IV, ep. xvii , 1* I « ep. xxix. — S. Bern. Op., ep. glxiv à clxx, ep. ccxxix. )
350 LITRE PREUIEB.
qoait pas pour lai-mème de la séTérité néeessaire 4 la profession monastique , et sa réforme de son oi^ dre, décrétée en 1 132, dans on chapitre généFal où assistèrent douze cent douze frères et deux cents prieurs. Ta bien prouTé. Mais une charité tendre e( éclairée Tinspirait, et son esprit aimable aotapt qu étendu , lui faisait admettre et comprendrQ ce qui échappait au génie étroit de Fabbé de Clairyaux. Les lettres de Pierre sont admirables par Tonction dans la raison. Tout, jusqu'à cette intelligence des choses mondaines dans une juste mesure , jusqu'à cette habile alliance d'une vie simple et pure avec Templçi des richesses du siècle, des trésors des arts, des moyens d'influence temporeb , rappelle involontairement, dans sa magnificence, sa grâce et sa sainteté, l'immortel archevêque de Cambrai. Ce n'est faire tort ni à Pierre ni à Bernard que de dire qu'il y eut en eux et même entre eux quelque chose qui fait penser à Fénelon et à Bossuet. a Vous remplissez les d&r « voirs pénibles et difficiles, qui sont déjeuner, de (( veiller, de souffrir, » écrivait un jour Pierre à Bernard, (( et vous ne pouvez supporter le devoir facile « qui est d'aimer *. »
Tel était l'homme que la Providence mit sur la route d'Abélard fugitif. Ce n'était ni comme lui un docteur audacieux, ni comme son rival un moine dominateur; mais un prélat lettré et doux , pieux et
* « Quae gravia sunt faciunt; quœ Icvia faccre nolunt.... Servas , quicum- « que talis es , gravia Chrisli mandata , cum jejunas , cum vigilas, cum fa- « ligaris, cum laboras ; et non vis Icvia ferre, ut diligas. » [Bibl. Clim,^ 1. VI, ep. IV, p. 897. Cette lettre a été mise à la date de 1 149.) Saint Bernard était fort supérieur à Bossuet en énergie et en puissance de caractère ; mais la nature de Bossuet était meilleure » plus équitable et plus douée.
libéral, qui aimait la paix et qui savait l'établir et la conserver, 11 accueillit Abélard avec un mélange de compassion et de respect, et la triste victime de tant de haineuses passions, y compris les siennes, rencontra enfin ce qu'il n'avait guère trouvé sur Tâpre chemin de sa vie , la bonté.
S'étant reposé quelques jours à Cluni , il confia ses projets à l'abbé Pierre. 11 se regardait comme l'objet d'une injuste persécution, et protestait avec horreur contre le nom d'hérétique. Il raconta qu'il avait fait appel au saint-siége, et qu'il allait se réfugier au pied du trône pontifical. On en a conclu qu'il ne savait pas encore, du moins avec certitude, que son arrêt était rendu. Pierre le Vénérable approuva son dessein, lui dit que Rome était le refuge du peuple des chrétiens, qu'il devait compter sur une suprême justice qui n'avait jamais failli à personne, et par delà la justice, sur la miséricorde. Dans ces circonstances, Raynard , abbé de Ctteaux, vint à Cluni. On a supposé qu'il y était envoyé par l'abbé de Clairvaux, qui, dépositaire des ordres du pape, hésitait à les exécuter avec éclat, ou redoutait le voyage d' Abélard à Rome. Quoi qu'il en soit, Tabbé de Cîteaux parla de réconciliation , et Pierre entra vivement dans cette nouvelle idée. Tous deux pressèrent Abélard. Mieux instruit peut-être de sa vraie situation, ou peut-être usé par Tâge, brisé par là maladie, découragé par l'expérience, -il parut se laisser fléchir. Jamais il n'avait pensé à se placer en dehors de rÉglise, et le schisme de sa situation lui était réellement insupportable. Dans une telle disposition d'esprit, il dut être touché de cet aspect de
2S3 LnriE mnon.
diarité piisibk et dt sûntf iodifférenee qae préseolaieot le Ténérakk abbé et llntêrieiir de sa maison. Jamais la piété n'avait abandonné son âme ; il y laissa pénétrer le calme et le détadiement. A la demande de Pierre et de quelques antres religieux, il déclara, comme an reste il TaTait aouTent Eût, rejeter tout ce qui, dans ses paroles <hi ses livresy aurait pu bleser des oreilles catholiques, et il écri¥it une noureile apologie ou confe^on de Cm '. 11 Toulot bien même suivre à Clairraux Tabbé Rajrnardy dont la médiation assoupit les anciens différends , et il dit à son retour que saint Bernard et lui s'étaient revus pacifiquement'. On ne sail rien de cette entrevue. Je ne doute pas de la clémence de saint Bernard; il croyait réellement que estait à lui de pardonner.
Si la confession de foi qui nous est restée est celle qui satisfit saint Bernard, il était bien revenu des exigences que lui inspirait naguère sa clairvojante sévérité. Comme Fapologie pour Hélolse, la seconde déclaration d\\bélard , adressée à tous les enfants de l'Église universelle , est chrétien oe ; mais il n'y dément sur aucun poiot capital les opinions émises dans ses ouvrages. Seulement il les désavoue dans la forme absolue et outrée que leur avaient donnée ses adversaires , ou bien il répète sans commentaire ni développement, la formule orthodoxe dont on Tac* cuse de s'être écarté ; mais il ne reconnaît pas qu'il s'en soit écarté, ni que par conséquent il l'entende désormais en un sens contraire à ses écrits. Après cette
* Ab, Op,, pan U, ep., xi, apologia ten eonfctsio^ p. S30.
* « Se paeificeconfeoisse reTersos retuiiu • (£(/., ibid., pars H, ep. xxn,
p. zze. )
déclaration, il restait maître comme par le passée de soutenir, s'il l'eût jugé à propos, que ses expressions, comprises suivant sa pensée, n'offraient pas le sens qu'on leur prêtait, ou demeuraient compatibles avec les termes consacrés. Après cette déclaration , il pouvait encore, au moyen de quelque interprétation , soutenir qu'il n'avait pas changé d'opinion. En un mot, il s'exprime chrétiennement, il ne se rétracte pas. Pour écrire cette apologie, il a pu céder à Tâge, à la force, à la nécessité; il a pu, chose plus louable , obéir à Tamour de la paix , au respect de Tunité, à l'intérêt commun delà foi. Mais j'oserais affirmer qu'il n'a pas sacrifié une seule de ses idées à qui que ce soit au monde. Le cœur d'Abélard pouvait ou faiblir, ou se soumettre; son esprit ne le pouvait pas.
Au reste , il continue dans son apologie à se plaindre de la malice de ses ennemis et des impostures dont il est victime \ Sur tous les points dont on l'accuse, il atteste Dieu qu'il ne se connaît aucune faute, et s'il lui en est échappé dans ses écrits ou dans ses
* Comme celte confession de foi accuse clairement , bien qu indirectement, ses adversaires de mensonge , elle a été censurée assez vivement par des auteurs modernes , et confondue avec cette apologie antérieure dont j'ai déjà parlé et qui aurait été plus violente que les ouvrages même qu'elle était destinée à justifier. C'est ainsi qu'en paraît juger entre autres Tissier. [Bibliolh. pat. cister., t. IV, p. 259.) Mais ce que nous savons de la première apologie ne permet pas de la confondre avec la confession de foi , et ainsi en ont jugé d'excellents critiques. Si celle-ci a été écrite à Cluni , elle n'atteste pas une réconciliation profondément sincère avec saint Bernard. (Cf. Hist. lut., t. XII, p. 129 et 134.) Thoraasius a établi d'une manière assez spécieuse qu'Abélard n'avait jamais au fond abandonné ses opinions , <;i qu'aidé par Pierre de Cluni , qui tenait à honneur de le garder dans son couvent, il avait donné à saint Bernard des satisfactions apparentes. {P.Ab. rif., O 9 et seqq.)
SSa ÏSVKE PREMIER.
leçons > il ne les défend point , il se déclare prêt à tout réparer, à tout corriger, n'ayant jamais eu ni arrière-pensée , ni mauvais dessein , ni opiniâtreté.
Puis, s'expliquant directement ou indirectement sur dix-sept articles relevés dès l'origine dans seà éerlts , il n'en laisse pas un seul, sans se laver > au moins dans les termes^ de toute trace d'hérésie : (v Et «r quant à ce qu'ajoute notre ami, » dit-il (et c'est ce mot qui semble indiquer qu'il écrivit sa déclaration au moment de sa réconciliation), « que ces arti- « clés ont été trouvés , partie dans la Théologie du cr maître Pierre > partie dans le Livre des Sentences du (ctnème, partie dans celui qui est intitulé : Con^ a nais-toi toi-même^ je n'ai pas lu cela sans grand « étonnement , aucun ouvrage de moi ne se pouvant (c trouver qui eût pour titre : Livre des Sentences ; et (c eela aussi a été avancé par ignorance ou par maw lice *. »
Abélard, réconcilié, n'aspirait plus qu'à la retraite. Abandonnant le monde et la vie des écoles, il consentit à rester pour toujours à Cluni , à la grande joie de l'abbé et de toute la communauté. Pierre le Vénérable se hâta d'écrire au pape pour lui demander de permettre à son hôte de ne plus quitter Tasile où il avait été reçu, et d'y passer, dans le repos, l'étude et la piété, les restes d'une vie dont le terme paraissait approcher *.
Cet arrangement , comme on le pense bien , fut approuvé à Rome; Abélard devint moine à Cluni,
* ApoL, p. 333.
• Ab, Op,^ parsjl, ep. xxii, Petr, Vener, ad Dom» Innocent, 1/ ,
du moiili^ 6e eoumit-il à la règle de la commilnauté^ et bien que son rang dans TÉglise, égal à celui de Tabbé de Cluni, Feûl fait, non moins que sa renom-» mée , placer en tête de toute la congrégation et màiv cher le premier après son chef > il accepta avec là dernière rigueur l'humilité et l'austérité de sa iaou-* velle vie. Il se revêtit des habits les plus grossiers; et cessant de prendre aucun soin de sa personne, il traita son corps avec le mépris des solitaires* « Saint «Germain, dit l'abbé de Cluni*, ne niontrait pas w plus d'abjection, ni saint Martin plus de pauvreté, » Silencieux, le front baissé, il fuyait les regards, il se cachait dans les rangs obscurs de ses frères, et par son maintien il semblait vouloir s'effacer encoi*e parmi les plus inconnus. Souvent dans les processions, Fœil cherchait avec hésitation ou contemplait avec étonnement cet homme d'un si grand nom, qui semblait se dédaigner lui-même et se complaii*e dans l'abaissement. Rendu par le saint siège à tous les devoirs du ministère, il fréquentait les sacrements, il célébrait souvent le divin sacrifice , ou prêchait là parole sainte aux religieux; encore fallait-il qu'il y fût contraint par leurs instances. Le reste du temps il lisait, priait et se taisait toujours. Ses études, comme celles de toute sa vie , continuaient d'avoir un triple objet, la théologie, la philosophie et l'érudition. Ce n'était plus qu'une pure intelligence. Les passions étaient anéanties ou condamnées au silence; et il ne restait plus d'action dans sa vie que l'accomplissement des devoirs monastiques. Mais s'il est
* Ab, Op.f pars U , ep. xxux. p. 340.
vrai , comme il est permis de le croire, qu'il ait mis à Cluni la dernière main à son grand traité de philosophie scolastique , nous y lisons que même alors il se regardait encore comme la victime de l'envie, et que, sûr de la puissance de son esprit, des ressources de son savoir, de la durée de son nom, il confiait à l'avenir vengeur le triomphe de la science opprimée dans sa personne. « Convaincu que c'est la « grâce qui .fait le philosophe, puisqu'il faut du gé- «nie pour la dialectique, » il se sentait comme prédestiné à la science , et il écrivait pour l'instruction des temps où sa mort rendrait à renseignement la liberté , heureux ainsi d'assurer après lui la renaissance de son école \ Tel était l'homme dont l'humilité et la soumission édifiaient Pierre le Vénérable.
Cependant ses forces déclinaient rapidement, et une maladie de peau très-douloureuse , lui laissait peu de tranquillité. L'abbé Pierre exigea qu'il changeât d'air , et l'envoya auprès de Châlons , dans le prieuré de Saint-Marcel , fondé par le roi Contran , et possédé par Tordre de Cluni. Cette maison s'élevait non loin des bords de la Saône, dans une des situations les plus agréables et les plus salubres de la Bourgogne. Là il continua sa vie studieuse; malgré ses souffrances et sa faiblesse, il ne passait pas un moment sans prier ou lire , sans écrire ou dicter. Mais tout à coup ses maux prirent un caractère plus alarmant; il sentit que le dernier moment venait, fit en chré-
* Voyez ci-après l. II, c. m, et Ouv. incd. d*Ab., Dialectique , p. 2?8 et 43G. C'est une remarque de Thomasius , qu'AbclanJ n'a cllacé d'aucun de ses ouvrages les opinions ni les passages qu'il semblait avoir rétractes. (^b. Fit., S 81.)
VIE b'ABÈLARD. 257
tien la confession d'abord de sa foi^ puis de ses péchés, et reçut avec beaucoup de piété les sacrements en présence de tous les religieux du monastère, ce Ainsi , écrit Pierre le Vénérable, l'homme qui par « son autorité singulière dans la science , était connu (( de presque toute la terre, et illustre partout où (( il était connu , sut, à Técole de celui qui a dit : «apprenez que je suis doux et humble de cceur, dece meurer doux et humble ^ et, comme il est juste de « le croire, il est ainsi retourné à lui *. »
Abélard mourut à Saint-Marcel, le 21 avril 1142. Il était âgé de soixante-trois ans *.
11 fut enseveli dans une tombe d'une seule pierre, creusée assez grossièrement et d'un travail fort simple. Déposé d'abord dans la chapelle de Tinfirmerie où il était mort, son corps fut ensuite transporté dans l'église du monastère de Saint-Marcel, et y demeura quelque temps. Dans le dernier siècle, on y voyait encore son sépulcre, ou plutôt son cénotaphe, sur lequel il était représenté en habit monacal *.
* Maih., XI , 29. -^Ab, Op., pars U , ep. xxiii , Petr. Vener. ad Heloîss., p. 342.
* On lisait dans le vieux nécrologe du Paraclet : « Maistre Pierre Abacilard , fondateur de ce lieu et instituteur de sainte religion, trcspassa ce XXI auril, aagé de LXIll ans. » (Ab. Op.; Not p. 1196.) « Undenas maio «t revocanie calendas, » porte sun cpilaphe (/</., p. 343).
* C'est, d'après de bonnes autorités (M. Alexandre Lcnoir et M. Boisset, de Ch.'ilons) , la même ton)be où Abélard est déposé aujourd'hui au cimetière du PcTC Lachaise. M. Lenoir a donne le dessin du monument tc^l qu'il existait à Saint-Marcel a>ani la révolution. Suivant lui, le corps d'Abélard n'aurait quitté la cha|)clle de Tintirmeric que pour le Paraclet , et ce n'est que vers la fin du dernier siècle que son tombeau ])rimitif aurait été transporté dans l'éijli^e du prieuré de Saint-Marcel. L'épitaphe, peinte en noir sur la muraille au-dessus du monument, portait:
Hic primo jacuit Pvtrus Abelardus Francus et monachus cluniacensis, qui obiit
2aS LIVRE PBEMinL
Mais quand il mourut , il avait depuis bjea loQft temps demandé que ses restes repobaasçDt aa P|k raciet'. Cette volonté devait être accomplie; celU (|ui régnait au Paraclet ae pouvait permettre qu'oi^ ne raceomplit pâs.
Elle vivait dans un profond silence; depuis lofi-> gués années, ce cœur sétait fermé et fiQ ue jpaon^ trait qu a Dieu, sans se donner à lui. Ou qe lUiit rieq d'elle,
Pierre le Vénérable avait fait de tout temps profeth sion de lui porter autant d'admiration que de respect. Une correspondance liait le Paraclet et Clai|i| Tabbé avait reçu d'elle, par un moine nommé T^éobald, une lettre et quelques petits présents, lorsqu'il lui écrivit, pour lui raconter les derniers jours ds son époux, une épitre pleine de louange où il lap?? pelle femme vraiment philosophique, ou il la coo)-? pare à Déborah la prophétesse, et à Penthésiléa, reine des Amazones , et lui exprime de vifs regrets de ce qu'elle n'habite pas avec les servantes du Christ, la douce prison de Marcigny, couvent de femmes bénédictines placé dans le voisinage, près de Semur et sous la direction de Tabbé de Cluni. Il joignit même à sa lettre une épitaphe en onze vers latins qu'il avait composée en Thonneur d'Abélard et qu'on lisait plus tard gravée sur la muraille de Taile droite de
anno 1142. Nunc apud moniales paraclitenses in teiritorio trecac»'nsi requicscit. Vir pietate insignis, scriplis clarisàimus, ingenii acuinine , raiioniini pondère, dicendi arle, onini scientiarura génère nuili secundus.
{Voyage littéraire par deux bénédictins, l. 1 , 1" partie, p. 225, •— Jftfféff des monum, jranç. , par A. Lenoir, t. I , p. 229, pi. n® 517.) * Ab, Op., pars I, èp. m, p. 53 et ci dessus p, 147.
l'église de Saint-Marcel, près de la saeristie *. C'était, y disait-il, « le Socrate, l'Aristote, le Platon de la « Gaule et de TOccident; parmi les logiciens, s'il eut a des rivaux , il n'eut point de maître. Savant, élo- « quent, subtil, pénétrant , c'était le prince des éta«u des; il surmontait tout par la force de la raison, %\ (( ne fut jamais si grand que lorsqu'il passa à la plli<^
* Gallorum Soerates , Plato maximua HesperififttHi ,
Noster Aristoteles , logicis quicumque fuerunt Aat par aut nielior, siudioruiB cognitus otbi
Princeps..,.
D^nft l'édition d'Amboise, ceite épit^phe esl jointe à la ItM^f 43^ Pierre rend compte àHéloïsc de la mort d'Abélard. En 17G3, pn la lisait ésoore dans Téglise de Saint-Marcel , d'après les auteurs de YBistoire Hi^ tirttir^. Une seconde épiiaphe , rappuriée également par il'AmLoiM « eH aussi attribuée à l'abbc de Cluni ; la première seule Test avçç qutlqut certitude; nous l'analysons dans le texte ; les deux derniers vers de la se* eoode en ont été détachés el cités seuls coainie éiaai rinseriptiva éOk toiv» b^agi 4^Abélard ; les voici :
£si satis in tumulo : Petnts hic jaoei Abi^ifin
Cui soli patuit scibile quiilquid erat.
ou , comme la 4onne le P. Dubois :
Ist satis in titulo : Presul hic jacet A))8el9rdQ9| QtC»
Pei ei^ a donné une troisième trouvée ^ans un mamuffil ^gPX flUtl
presque contempoinin d'Abélard ; elle coi)imeuco aio&i :
Petrus amor clcri, Pelrus inquisiiio Terl , etc.
On peut 7 remarquer ce vers ;
Praiteriit, sed non periit, transivltad aise.
La chronique de Richard de Poitiers, moine de Cluni, 6(1 contient une quairiçpe dont voici le premier vers iituiilé i
Bummonim major Petrus Abœlardus....
Ra^Nlinson a extiait d'un manuscrit de la bibliothèque d'Oxford une cin* quiéme épitapbe , assez remarquable par quelques vers sur le nouiinali«n)9 î elle commence par ces mots :
OccQboil Petrms; tnGeumbit eo noriesu
fflosophie véritable, celle du Christ. » On peut garder ces mots comme Texpression du jugement de tous les esprits éclairés du siècle d*Abélard.
« Ainsi , chère et vénérable sœur en Dieu , » écrivait Tabbé de Cluni à Tabbesse du Paraclet, ce celai ce à qui vous vous êtes^ après votre liaison charnelle, (t unie par le lien meilleur et plus fort du divin amour, H celui avec lequel et sous lequel vous avez servi le «Seigneur, celui- là, dis-je, le Seigneur, au lieu ce de vous , ou comme un autre vous-même , le ré- (c chauffe dans son sein, et au jour de sa venue, fc quand retentira la voix de Tarchange et la trom- « pette de Dieu descendant du ciel , il le garde pour ce vous le rendre par sa grâce. » Nous n'avons point la réponse d'DéloIse ; mais nous savons que quelque temps après, dans le mois de novembre, Pierre le Vénérable se rendait au Paraclet. Pour complaire à l'abbesse, il avait fait enlever de l'église de Saint- Marcel, en secret et à Tiusu de ses religieux, les restes mortels d^Abélard , et il les apportait à leur dernière demeure. Dans une lettre où elle le remercie, Héloïse lui dit simplement : « Vous nous avez w donné le corps de notre maître \»
Philippe Harveng , ihéologien du xii' siècle , en a composé oa conservé une dunt ouus ne cunnaissons que le premier veis :
Lucifer occubuit , stellse radiale minores.
( Cf. Ab. Op., praerat. in Gn. pars II , ep. xxiii , p. 342. — Thés, anecd, noviss., t. lil , Dissert, ifag XXU. — Ex chrome. ^ Wilelm. Godel. et Rich. picL, Rec. des Hist,, t. XII , p. 4 15 elG75. — P. Ab. et Bel. Fpist., edit. a R. Rawlinsun, J718. — P. Harveng., Op., p. 801. — Hist. eccles. paris.., auct. Dubois, t. II, I. XIII, c. VII, p. 178. — Hist. litt., t. XII , p. lOl et 102.
' « Corpus magistri nostri dedisiis. » On pourrait croire par la place où •e lit celte phrase , qu'il s'agrt du corps de Notre-Seigoeor, et que Pierre
VIE D'ABÉLâRD. 261
Pendant son séjour au Paraclet , Pierre dit la messe dans la chapelle, le 16 novembre, prêcha dans la salle du chapitre, accorda au monastère le bénéfice de Gluni , et à Tabbesse ce qu'on appelait le Tricenaire, c'est-à-dire une concession de trente messes à dire par ses moines, ou tout au moins des prières pendant trente jours de suite après la mort d'Héloïse, et pour le repos de son âme. De retour dans son abbaye, il régularisa cette promesse en lui envoyant un engagement écrit et scellé de son sceau, ainsi que l'absolution d'Abélard qu'elle avait demandée, pour la suspendre , suivant l'usage du temps, au tombeau qu'elle faisait élever à son maître et à son époux.
Cette absolution est conçue en ces termes : « Moi;^ « Pierre, abbé de Cluhi, qui ai reçu Pierre Abélard « dans le monastère de Cluni , et cédé son corps, fur- « tivement emporté, à Tabbesse Héloïse et aux reliée gieuses du Paraclet; par Tautorité du Dieu toutce puissant et de tous les saints, je l'absous d'office « de tous ses péchés \ »
On a conservé un hymne funèbre, ce que les anciens appelaient nœnia^ chanté peut-être ou supposé chanté près du tombeau d'Abélard par l'ab-
disant la messe au Paraclet y donna la communion aux religieuses. Mais il y aurait Corpus domini nostri. ( Ab. Op., pars H, cp. yxiii , p. 342 ep.xxiv. Heloîss. ad Petr. Âbb. clun., p. 343 ). M. Boisset, à qui nous devons la conservation du premier tombeau d'Abélard , dit dnns une lettre adressée à M. A. Lenoir, que l'abbé de^Cluni se rendit à Sainl-MarccI dans les premiers jours de novembre, sous prétexte d*y faire la visite abbatiale ; qu'une nuit , pendant le sommeil des religieux , il fit enlever le corps d'Abélard , et partit aussitôt lui-même avec ce dépôt pour aller au Paraclet, oii il arriva le IG novembre 1 14?. ( Mus, des mon, fr,^ 1. 1, p. 934 )
' Àb. Op; pars. U, ep. xxv ; Pet. cluD. ad. Hd., p. ^44 et 345.
M2 IlYRE PREMIER.
besse du Paraclet et ses religieuses ^ Oa Yôildtfait croire que ce chant , qui ne manque pas, dans sft simplicité, d*une certaine grâce mélancolique» éêt Touvrage d'Héioïse. Pourquoi cette stance ne ferait*- •Us pas d'elle?
Tecmn fata sam perpeisa ; Tecum dormianii defetsâ « Et in Sion vcniam.
SoKc cruccro ,
Duc ad lucenti Degravalam aaimtiB.
Elle demande à reposer près de lui ; c'est à lui qu'elle demande de la conduire au séjour d'éternelle lumière, et aussitôt elle entend le chœur et la harpe des anges; et les religieuses s'écrient : w Que <Y tous deux se reposent du travail et d'un doulouit reux amour.
Requiescant a labore , Doluroso et amore.
n Ils demandaient l'union des habitants des cieut : (c déjà ils sont entrés dans le sanctuaire du Sauf( veur. »
Héloïse vécut encore vingt et un ans; elle Continua d'être Tobjet de Tadmiration et de la vénératioû générale. Son siècle la mettait au-dessus de toutes
' Ce chant nous est transmis par un auteur allemand , qui ne dit poiat d'où il l'a tiré f Moriz Carrière , Aàaelard und Ueioise , p. xcvj ). Je ne l'ai vu mentionné nulle part ailleurs. M. Carrière en donne une traduotion en vers allemands, par M. Follen. Ce petit pociuc est très-simple. Les religieuses chantent d'abord dcu\ stances de requiescat devant le tombeait | puis Héloïse en dit quatre analysées dans le texte; elle demande la mortel le ciel. Aussitôt les nonnes reprennent et anoonceat la béatitude det deux époux. Héloùe elle-même aurait bien osé composer eela.
inË b'ABÉLAÉô. m
les féthméfl , et je ne saiiÉ si \i postérité à déméiiti bon siècle *•
Lu firospéritô , la richesse , la digfiilé du doilVëilt du Pafaclet ne firent que s'accroître. Sa prètilièré abbesse Inourut le 16 mai 1164, un jdtir de dimanche j au tliême âge que son fondateur. Le caleiîdriér nécrologique français dii Paraclet portait à son nom : (( Hélohe y mère et première abbesse de céariSy « de doctrine et religion iris-resplendissdnte '. »
On dit qu'en tnénioire de sa science incomparable, ses religieuses Voulurent que le Pâf*âclet célébrât tous les afls Toffice en langue grecque le jour de la Pentecôte, et cette iustitutiori s'est longtemps maintenue *.
* « Tu., et mulieres omnés evicistl , et pêne viros uni\rers<M âapêràséi. i (Petr. clitn, ep., Ab, Op., pars H, p. 337.) — « Fama.... femineum sexum « vos excessissc nubis nulificavit. Quomodu? Dictando , versiiicando, etc... « StuUus *»g<> qui liinam illuniinarë t(»lo.... Calamus vcster cahiniîâ Ui)Clo- « rum supereniinct aul aequalar.» (Hug. Melel., ep. xti él xvii ad tiéluîâ. Hug. , Sac. antiq. mon., l. II, p. 348 el 319.)
■ « Maier noslrœ religionis Heluysa , prima abbatissa, dorumentîs et ré- « ïigîone clârissiiua, spem bonam eju^ nobis vita donanle, feticiler niigravH « ad DiMiîinum. » C'est ce qu'on lisait dans le Necrolôginm à la daté Anno MCLXIV, XVII Kal. jun. {Gali Christ., t. XII , p. 574.) Duchesne a lu dans le ca*en<lricr du Paraclet: « Helojsa, ncplis FiilLerli canonici pa- « risiensis , primo pétri Abîclardi conjux, deinde monialis et priorissa Ar- « gèntulii , post oratorii paracliiici abbatissa , quod ab anno MCXXX ad « annum MCLXlV prudenler atque religiose rexit. n (Ab Op.; Not. , p. 1 187.) C'est une tradition plutôt qu'un fait historique qu'Héloïse mourut au même dge qu'Abélard. On a vil qu'il n'existe pas de donnée certaine sur ré[)oque de sa naissance. Une inscription gravée près du premier sépulcre d'Abclard dans l'église de Saint-Marcel de Chdlons, portait : « Obiit ma- « grius ille doctor XI Kalend. Maii, an. MCXLII, anno suo ctimaclerko. « et Heloissa vero XVII Kalend. Junii anno MCLXIII. Crediiur enim XX arinis « àmplias marito supervitisse. » Ces paroles ne sont pas affînliativeé. {Hist. Hn„ t. XII, p. 645. — Voyez ci-dessus la note 3 de la p. 46.) ' In net. Aid>ert{ M«i sd MeHHc. Gandav. cftf scfiptfit. eetteèiàéî. ,
S6& LITRE PREMIEIU
Peu de temps avant sa mort et dans sa maladie , elle ordonna, dit-on, qu'on l'ensevelît dans le tombeau de son époux. Ce tombeau était placé dans une cbapelle qu'Abélard avait fait construire, peut-être le premier bâtiment en pierre de Tancien Paraclet, et qui joignait le cloître avec le chœur. On l'appelait le petit moustier. « Lorsque la morte , « dit une chronique, « fut apportée à cette tombe qu'on venait w d'ouvrir, son mari qui , bien des jours avant elle, « avait cessé de vivre , éleva les bras pour la rece- « voir, et les ferma en la tenant embrassée *• »
La vérité cependant, c'est qu'Héloïse ne fut pas d'abord ensevelie dans le même tombeau, mais dans la même crypte qu'Abélard. Trois siècles après leur mort, en 1497, par les soins de Catherine de Courcelles , dix-septième abbesse du Paraclet, leurs restes furent transportés du petit moustier dans le
c. XVI. Biblioih. eccles., p. 164. ^- Bayle, Dict. crit,, art. Paraclei, — Gervaise, Vie d'AbeiL, l. 11. Iiv. VI , p. 328.
* D'Anibuise cl Duchcsnc donnent ce fail un peu légendaire comme extrait d'une chronique de Tours , alors manuscrite , f'erba chronici US. Turonici. (Ab. Op., pr.nefat. et nol. p. Ii95.) Ce doit être le Chronicon Tinoneuse inséré par fragments dans le Recueil des Historiens, comme œuvre d'un chanoine de Saint-Martin de Tours. Le passage cité y est indiqué par les premiers mots seulement (t. XII . p. 47 ?) , puis suivi d'un renvoi à la chronologie de Robert d'Auxerrc Dans celle-ci (/rf., p. 293), le passage est inséré à peu prcs dans les termes raj»portés par d'Aujboise; mais il s'arréleà la translation du corps d'Abélard au Paraciet, et ne mentionne ni le désir exprimé par Héloïse d'être ensevelie avec son amant, ni le fait miracuh'ux ici raconté. Peut-être cette diflérence entre le texte de la chronique de Tours, si elle est telle que d'Amboise la donne, et les termes de la chronologie de Robert , a-t-elle échappé à l'éditeur du Recueil des Vistorietis. Aucune partie du paragraphe concernant Abélard, ni le début , n> la tin , ne se trouve dans le texte de la chronique de Tours , imprimé pour la première fois et par extraits dans VAmplissima collecUo de Martène et Durand ( t. V, p. 917 et 1016). On sait au reste qu'un récit tout semblable se trouve daos Grégoire de Tours. {De Glor, confess,, c. xlii.)
VIE D*ABÉLÂRa 265
chœur de la grande église du monastère , et déposés , ceux d'Abélard à droite , ceux d'Héloïse à gauche du sanctuaire, et plus tard rapprochés au pied ou même au-dessous du maître autel *•
On rapporte qu'en 1630, la vingt-troisième supérieure du Paraclet , Marie de la Rochefoucauld , fit transporter les deux tombes dans la chapelle dite de la Trinité, devant l'autel; elles y restèrent longtemps, sans aucune épitaphe, dans un caveau situé au-dessous des cloches *• On ajoute que c'est alors que les ossements encore entiers furent réunis dans un double cercueil qui a été ouvert de nos jours. Il paraît qu'en 1701, une épitaphe en prose française fut, par l'ordre de la vingt-cinquième abbesse, Catherine de la Rochefoucauld, gravée sur un marbre noir placé à la base de cette chapelle sépulcrale ou plutôt sur une plinthe au pied de la triple statue de la Trinité, que cette dame avait relevée. En 1766, une autre abbesse du même nom conçut le plan d'un monument où devait figurer encore cette curieuse statue, et qui ne fut exécuté qu'en 1779 par la dernière abbesse du Paraclet'. La révolution française, qui abolit Tinstitution fondée par Abélard , respecta cependant et sa mémoire et le double cercueil où Ton croyait avoir conservé les derniers restes d'Abélard et d'Héloïse.
Ces ossements confondus sont aujourd'hui replacés
' Gall. Christ,, t. XU, p. 674. -^ Ann. ord. S. Benedict., t. VI, p. 356.
• Voyag, litt. par deux bénédici., U^ partie , p. 85.
* C'ciail Charlouede Roucy ; celle qui avait conçu le plan était la vingtsixième abbesse et se nommait Marie de Roye ; toutes de la maison de la Rochefoucauld. L'épitaphe que Tune fit graver sur le tombeau , avait été
tm wmM
dans la tonbe de pierre oè Igi M<aw ^niÊ élé (Fà^ bord ensereb soos les Ti^dfes de Fêsfise de SnAt=> Martel. Comment celle Umibe csl-elle aajutwThii déposée dans on des eioieliém de Fivis? Woà TÎéAt le moDoment qoi b renferme , ee monument eonnn de tons, tant de fois reproduit par le dessin, taoûà eesse Ttsité par noe enrîosité popokire, et ^'oil peut soQTent dans les beau jours roir eneore pafé de couronnes fanéraires et de fleurs findebenient eoeîllies?
Un bomme dont les soins pieux ont sauTé à Itf France bien des richesses de fart gothique dans uil temps où cet art était aussi dédaigné par le goât qu'insolté par les passions, Fauteur du Musée ieé monuments français \ est celui à qui nous deTOUS la
eompofée à la de!n:itide d<* f aotre , ai I7<f , par r M» ; tUe tu coiKoe en ces terme» :
BBc ^
Sob eodem marmore jaceat
Hujus raonasterfi CoDdibjr, Petnis Alratiardos Et abbaiissa prima Beloîssa , Oliia stodiifl , iDgeoio , amore , iD&ostis noptiis El po^niteniia, îfanc a&terna, quod speramos, feUdlate Conjuncti.
Petros obiit XX prima aprilis 1142,
HeloissaXVII maii ii63.
Curis CarolSË de Ruucy, Paracleti
Âbbatissae.
Il y a erreur dans cette dernière date. On a attribué cette épitaphe à Maniionicl. M. A. Lenoir, qui paraît avoir vu ce monument ou l'avoir copié •or de« dessins authentiques , Ta fuit graver dans son Musée. 11 se cora- [Miie du triple groupe et d'un socle appliques à la muraille. [Lives of Aàeil. and tîetoU.y by J. Borington , t. 11 , p. 231. — Mus, des mon,fr., 1. 1 , p. 226 à 2Î8, pi. no 616. — AbaiL et HéL, par Turht, p. 267-269.)
* Kl. Aletandre Lenoir. Il a raconté loi-mécfie tons ces détails. Le niéde-
va D'ABÉLARD. lit
GOllserVation des restes d'Âbélard et d'Héloïse et }6 tombeau même qui les contient. En 1792 ^ le Pal^ elet fut rendu à la requête et au profit de la natiotl. Les notables de Nogent^^sur-Seine vinretit en cortège lever les corps des deux amants que protégeait du moins la philosophie sentimentale de l'époque, et les tPansportèrent avec le groupe de la Trinité encore tout entier y dans leur ville et dans l'église de Sainte Léger. En 1794 » des fftnatiques du temps ^ à qtii ^certainement Tombre de saint Bernard n'était point apparue , dévastèrent Téglîse, et le groupe, jadis suspect d'un symbolisme hérétique, fut brisé comme un monument de superstition. Cependant ils épargnèrent le caveau qui renfermait les précieux restes. Sit ans après, 3 floréal an viii, M. Lenoir, muni d'un ordre du gouvernement, reçut des mains du sous-préfet au-nom de Tarrondissement, un cercueil ^ui renfermait ces restes séparés par une lame de plomb. On Touvrit avec soin , et un procès-verbal fut dressé constatant l'état des ossements. 11 a été publié. Les têtes furent moulées, et c'est sur ce mô^ dèle qu'un sculpteur a composé les masques si coù-^ nus. Vers le même temps, un médecin de Cbâloné^ sur-Saône, ayant sauvé le tombeau de l'église dé Saint-Marcel, cette cuve de pierre gypseuse alabastrite , grossièrement ciselée , au moment où, achetée par un paysan, elle allait être livrée à quelque usage domestique, la remit au créateur du musée des Petits-
cin de Châlons est M. Boisset , le sculpteur M. Dcseine. ( Mus, des mon. fr*, t. I, p. 221 et suiv. — Notice hist. sur la séputt, d'Hél. et ÂbaiL, par le même , 1815. — Villenave , Notice placée en tôle de la traduction des lettres , par le bibl. Jacob, p. 116 et suiv. — Autre traduction des lettres , par M. Oddoul ; édition illustrée , t. I, p. cxi.)
Sis UTRE
Angastins 9 et c'est dans ce sépalcre groMÎer dont les icalptures paradssent efFectnrement à de bons jo^ être an temps et da pays, que les restes des deox époax ont été enfin déposés. Auprès d'une statue réputée celle d'Abélard en habit de moine 9 une statue de femme , du xi 1* siècle , et à laquelle on avait adapté le masque de convention d'Héloise , fut couchée sur le même tombeau. C'est celui qu'on a placé dans une 8<Hrte de chambre ou de lanterne^ d'un gothique orné, et formée de débris enleyés au cloître du Paraclet, ei surtout à une ancienne chapelle de Saint-Denis. Ce monument 9 d'un style recherché » postérieur au xir siècle, ouvrage composite d'Alexandre Lenoir, fut à la restauration transporté du jardin du musée des Petits-Augostins dans le cimetière du Père- Lachaise le 6 novembre 1817. Les noms d^HéloIse et d'Abélard étaient gravés alternativement sur la plinthe, et interrompus seulement par ces mots : AEI ZmnKnAErMEXOl^ toujours unis.
On a vu qu^Hélolse avait un fils dont Thistoire ne parle pas. Il paraît qu'il entra dans les ordres , et obtint la bienveillance de Pierre le Vénérable. Dans la lettre qu'elle écrit à ce dernier , elle lui recommande son fils, pour qui elle le prie d obtenir une prébende de l'évêque de Paris ou de tout autre. L'abbé répond qu'il s'efforcera de lui en (aire accorder une dans quelque noble église , mais il ajoute que la chose n'est pas aisée , et qu'il a éprouvé souvent que les évêques se montrent fort difficiles pour accorder des prébendes dans leur diocèse \
' i*. Ojp.» cp.uoT et xxT, p. 343 et 34^.
En 1 1 50 y il y avait à Nantes un chanoine de la cathédrale du nom singulier d'Astralabe; il semble que ce devait être le fils d'Abélard^ Un religieux du même nom est mort en 1162^ abbé de Hauterive^ dans le canton de Fribourg. Si c'est le fils d'Héloïse, sa mère lui aurait survécu de deux ans. Nous avons encore une pièce de vers latins qu'Abélard composa pour son fils ; c'est un recueil de sentences morales, et l'on y lit ces mots: Nil melius muliere hona^. C'est la véritable épitaphe d'Héloïse^
Terminons notre récit. Il doit, s'il est fidèle, suffire pour faire connaître Abélard et celle dont le nom charmant est inséparable du sien. On nous dispen* sera de chercher à juger son génie , son amour, son caractère. Sa vie est comme le reflet de tout cela, et on le juge en la racontant.
Quoique les ouvrages d' Abélard aient beaucoup de valeur, ils donneraient de lui une insuffisante idée, si nous n'avions le témoignage de son siècle, et ce témoignage est très-considérable. Ces temps du
* Extrait du Cartulaire de Buzé; Mém, pour servir à fBist, de Bretagne, 1. 1, p. ^87. Aussi Niceron veui-il qu'Astralabe soit mort en Bretagne (t. IV). Turlot dit avoir lu dans Tobiluaire du Paraclet qu'il mourut dans ce couvent peu de temps après sa more. ( Àbait. et Bel., p. 124 et 1 44. )
* C'est M. Cousin qui a découvert par hasard, en 1837, cet Aslralabe , mort en Suisse abbé de béncdiclins. 11 a aussi publié des vers qu'Abélard aurait faits pour son fils, et qui , sans manquer d'clé[;ance, manquent de poésie coraitie presque tous les vers laiins du moyen âge. (Frag. philos» , t. ni,append. X.) Mais malgré YBistoire littéraire, Thomas "Wn^hi (l{«/fg. aiuiq., i. 1, p. 15), M. Édelestnnd Dumeril ne veut pas que celle pièce soit d'Abclard. (Jouru, des sav. deNorm,, 2'liv., p. 112.)
' D'Ambuise en a publié une autre en quatre méchants vers latins. R ne dit point où il Ta trouvée (Àb, Op., prœfai. in iin. ) , elle commence ainsi:
Hoc tumulo ahbatissa Jaoet pradens Heloyssa, etc.
370 UVRB PREMIER.
moyen âge qu'en se représente e onoime ensevelis dans rignorance, comme abrutis de grossièreté ^ tenaient en haute estime , peut-être à cause de leur grossiè*reté et de leur ignorance même, les travaux de Tm^ prit et du talent. La renommée s'attachait aisément alors à la supériorité littéraire , et Je ne sais s'il mt beaucoup d'époques où il ait mieux valu briller par la pensée ou la sciencct C'étaient autant de doM rares y merveilleux , presque surnaturels , auxquels tous rendaient hommage. Le clergé même eonsidé» rait les esprits qu'il redoutait. Le pouvoir temporel les persécutait quelquefois, mais ne les dédaignait pas. Il y avait au-dessus de ces populations rades et violentes, séparées par tant d^obsiacles, exposées à tant de tyrannies, une véritable république des let« très , une société tout intellectuelle que l'Église universelle ou du moins TÉglise latine, enserrait dans son vaste sein, offrant une place , un titre, un asile ^ une puissance même, à ceux qui s'en montraient les citoyens éminents. La force, qui dans le champ de la politique exerçait un empire si absolu, s'arrêtait avec respect, même avec déférence, devant le génie ou le simple savoir, revêtu d'un caractère sacré et popu* laire à la fois; on admirait ce que Ton ne comprenait pas.
Abélard, à travers tous ses malheurs, a joui autant ou plus qu'homme au monde des douceurs (]§ la renommée. Les philosophes de la Grèce n'obtitt^rent pas de leur vivant une aussi lointaine célébrité* Chez les modernes, ni les Descartes, ni lesLeibnitz n'ont vu leur nom descendre à ce point dans les
rangs du peuple contemporain. Voltoire seul , peut-
VIE D'ABÉLARa 371
étre^ et sa situation dans le xviii'' siècle ^ nous don-^ lieraient quelqu'image de ce que le xii* pensait d'Abé-^ lard. Ceux mêmes qui le blâmaient ou ne l'osaient défendre , rappelaient un philosophe admirable ^ un maître des plus célhbres dans la science. « Nos siècles,» dit un chroniqueur, «n'ont point vu son pareil; les (( premiers pî^cles n'en ont point vu un second \ » Un écrivain du temps emploie pour lui ce mot, qu'il invente peut-être, ce titre d'esprit universel qui sem** ble avoir été précisément retrouvé pour Voltaire ; d'autres ont dit que la Gaule n'eut rien de plus grand y qu i\ était plus grand que les plus grands ^ que sa capacité était au-dessus de l'humaine mesure; et ce siècle, qui avaitle culte de l'antiquité. Ta mis au rang des Platon, desAristote, et, chose plus étrange, des Cicéron et des Homère*, Pour expliquer un enthousiasme si vif et si général, il faut ajouter au mérite réel de ses ouvrages, la puissance et le charnie d^ son élocution. Jamais l'enseignement n'eut plus d'ascendant et d'édat que dans la bouche d'Abélard. Aussi couvrit-il la chrétienté de ses disciples. On dit que de son école sont «orti^ un pape, dix-neuf car-
' « Mirnbilis philosophus. » Rob. auliss., Chron., Rec, des Hist., l. XU,
p . 293. • Majiisler in scicnlia cclebcrrinms. » Alberic. Chroîi., id. t. XllI ,
p. 700. « Philusophus cui noslra paiein , nec prima secunduin ssecula
« viderunt. » Ex chron. Britami. id. l. Xll, p. ô58.
* Summorum luujor Petrus Ab&blardus....
Gallia nil majus habuil vel clarius islo. ( Epitaph. Ex Chron. Hich. pict., Rec. des Hist., t. XII, p. 415.)
Petrus.... quem mundus Homerum Clamabat.
( Seconde épitaphe attribuée à Pierre le Vénérable. )
l^langit Aristotelem aibi logka nuper ademptum , Et plangit Socratem sibi mœrens Ethica demtum , Pbyaica Plalooem , facundia sic Giceronem. ( Épitaphe attribuée au prieur (îodefroi, par Bawlin^on. }
272 LIYRE PREMIER.
dinaux j plus de cinquante évèques ou archevêques de France, d'Angleterre ou d'Allemagne^, et parmi eux le célèbre Pierre Lombard , évêque de Paris, celui qui constitua la philosophie théologique de l'université par son livre fameux, le Livre des sentenceSy dont on croit que le fondement est dans le Sic et non d'Abélard.Ses disciples les plus avérés sont Bérenger et Pierre de Poitiers, Adam du Petit-Pont, Pierre Hélie, Bernard de Chartres, Robert Folioth> Menervius, Raoul de Cbàlons, Geoffroi d'Auxerre, Jean le Petit, Arnauld de Bresce, Gilbert de la Porrée*. Mais les historiens de la philosophie lui donnent pour disciples, non sans raison peut-être, tous ceux qui cinquante ans durant après lui, enseignèrent par leurs leçons ou leurs écrits la dialectique et la théologie rationnelle. Ce qui est certain , c'est que la scolastique, cette philosophie de cinq siècles, ne cite point de plus grand nom, et consent à dater
' Crevier, Eist, de V Université, t. I, p. 171. — ^ Esiai 9ur la vie et Ut écrits d'Âbélard, par madame Guizot, p. 339.
' loter hos el alios in parte remota
Parvi pontis incola ( non loquor ignota).
Disputabat digitis dircctis in iota,
Et quecumque dlxerat erant per se nota.
Celebrem theologara vidimus Lorabardum , Cum Yvone, Ilelyum Petrum , et Bemardum, Quorum opubalsamum spirat os el nardum ; Et professi plurinii suiit Âbaiclardum.
Ces vers sont de Walier Mapcs (p. 28 du recueil déjà cité. Voy. ci-dessus, not. 1 de la page IGS). Tous les noms qu*on vient de lire sont connus, à rcxccplion de cet Yvon ou Ives dont parle le pocte anglais. On ne cite au XII* siècle sous ce nom que saint Ivcs, évéque de Chartres , el un prieur de Cluni , qui fut appelé Scolasiicus ; mais celui-ci est mort cent ans avant la mort de Mapcs. Voyez les articles de tous ces savants dans YHisloire lilté' raire, et sur les disciples d'Abélard, Duboulai, BisU Univ,, t. II, catalog. illuiU vir, , et Brucker, Hist. cH^ pW/., t. UI , p. 766,
de lui. Ceux qui , dans l'école , l'ont précédé , égalé, surpassé, sont restés au-dessous de lui dans la mémoire des hommes.
L'influence d'Abélard est dès longtemps évanouie. De ses titres à l'admiration du monde, plusieurs ne pouvaient résister au temps. Dans ses écrits, dans ses opinions, nous ne saurions distinguer avec justesse tout ce qu'il y eut d'original , et nous sommes exposés à n'y plus apprécier des nouveautés que les siècles ont vieillies. Mais pourtant il est impossible d'y méconnaître les caractères éminents de cette indépendance intellectuelle , signe et gage de la raison philosophique. Chargé des préjugés de son temps, comprimé par l'autorité, inquiet, soumis, persécuté, Abélard est un des nobles ancêtres des libérateurs de l'esprit humain.
Ce ne fut pourtant pas un grand homme; ce ne fut pas même un grand philosophe; mais un esprit supérieur, d'une subtilité ingénieuse, un raisonneur inventif, un critique pénétrant qui comprenait et exposait merveilleusement. Parmi les élus de l'histoire et de l'humanité, il n'égale pas, tant s'en faut, celle que désola et immortalisa son amour. Héloïse est, je crois', la première des femmes ^
Faible et superbe, téméraire et craintif, opiniâtre sans persévérance, Abélard fut, par son caractère, au-dessous de son esprit; sa mission surpassa ses forces, et l'homme fit plus d'une fois défaut au philosophe. Ses contemporains, qui n'étaient pas
* Mes gc ne croi raie , par m'ame ,
Conques puis fust une Ici faïue.
Roman de la Rose , l. II, ;'. «13.
réaction^ une simple traduction de théories antérieures, une révolution dans la science? On est tenté de la croire nouvelle et de lui attribuer une singulière importance , quand on considère l'ascendant et la renommée de celui qui la professe. Mais si l'on néglige l'homme pour les choses , on est plus embarrassé de saisir le sens et de mesurer la grandeur de son œuvre y et sa gloire paraît supérieure à ce qu'il a fait. On voit dans l'histoire qu'il fut l'élève de Roscelin , fameux comme fondateur ou restaurateur du nominalisme ; on y voit aussi qu'il se sépara de Roscelin, et le combattit vivement*. Cependant il eut pour antagonistes les sectateurs du réalisme ou les adversaires de Roscelin, et il est compté dans les rangs des nominalistes , quoiqu'il ait prétendu changer leur doctrine, et que celle qu'il soutint ait quelquefois reçu un nom particulier et nouveau. Telles sont les notions un peu superficielles et vagues qui restent dans l'esprit de tout homme instruit, après la lecture des historiens de la philosophie. Telle est la commune renommée d'Abélard , et si ses aventures dignes du roman n'avaient jeté sur lui l'intérêt et l'éclat, on peut se demander si sa philosophie aurait suffi pour recommander sa mémoire.
Avant la publication d^aucune partie importante de ses écrits de métaphysique, il fallait bien le juger sur des passages isolés ou sur des témoignages qui n'étaient pas le sien. De là cette vue générale et confuse de sa pensée et de son influence. Il était plus célèbre que connu. Aujourd'hui le voile qui le couvrait est à demi levé; on peut prouver que Topinion
* Voy. ci-dessus , liv, 1 , p. 7 el 34 , et ci-après
ch. VIII.
établie sur son compte n'est pas d'une parfaite justesse; mais son influence toujours singulière est plus explicable. Il est évident désormais qu'il a fait plus qu'intervenir dans la controverse des réalistes et des nominaux ^ et qu'il n'y est pas tout à fait intervenu de la manière dont on le suppose. Sa trace dans cette partie spéciale de la science n^a d'ailleurs été ni très-profonde ni très-durable; mais son action sur l'enseignement et le mouvement de la science entière a pénétré fort avant , et s'est continuée par ses effets longtemps après lui. Nul philosophe n'a plus fait parler de lui; nulle philosophie n'est restée plus inédite.
Deux idées ressortent de tout ce qu'on lit sur Abélard philosophe : une idée générale de l'époque où il a vécu, et de son importance parmi ses contemporains; une idée particulière de sa doctrine propre et de son œuvre personnelle. Il a professé la philosophie au xii® siècle, c'est-à-dire qu'il a enseigné cette philosophie qu'on est convenu de nommer la scolastique; puis, avec les diverses doctrines scolastiques , il a enseigné sur un point important un système qui a passé pour son ouvrage; et ce système , les classificateurs l'ont rattaché au nominalisme, ou appelé le conceptualisme. Pour connaître Abélard comme philosophe, il y aurait donc à connaître deux choses : la scolastique de son temps et la sienne.
En étudiant ces deux points , nous ne nous flattons pas de les épuiser. La scolastique , ou , pour mieux parler, la philosophie, depuis Scot Ëngene jusqu'à Descartes , est tout un monde à explorer;
276 UTRE IL
yiDgt ans plus tôt j'aurais dit, à découvrir. QocÀpi ce monde commence à être moins inconnu, il n'a pas cessé d'être immense » et quelque goût bienveillant que le moyen âge inspire aux beaux eipriii de notre époque, nous n'en abuserons pas au point de traîner le lecteur dans tous ces sentiers du [MMé, où régnent peut-être aujourd'hui des brouillndi moins épais, mais dont aucune main ne saurait tt^ racher les ronces et les épines* Peut-être en dironF nous trop encore pour ceux qui ne sont que médio* crament curieux, et qui aiment moins les détaib que les résultats.
Pendant longtemps, il n'a pas tenu aux écnYsins modernes qu'on ne refusât à la scolaatique le rang d'une philosophie. On a dit, en effet, et répété que la scolastique était une vaine science, une scienee verbale; que tous ses efforts avaient abouti à des controverses sans fin et sans valeur sur des questions de mots et non sur des questions de choses. La langue qu'elle parlait, avec ses difficultés et ses bizarreries repoussantes aujourd'hui pour notre intelligence et notre goût , a paru témoigner elle-même contre les idées qu'elle exprimait. On n'a pas manqué de les juger dignes d'un temps de ténèbreS; puisqu'elles étaient énoncées dans un idiome barbare , et cette fois trop barbare pour mériter d'être compris. Et comme le jour où cette langue a péri, pour faire place à une diction plus pure et plus élégante, la science qu'elle exprimait a péri comme elle, on en a conclu naturellement que la science était la langue elle-même, et qu'il ne restait rien à apprendre de ce qui ne se disait plus.
Mais^ saos disculper tout à fait la scolastique de l'accusation d'avoir trop souvent consumé ses forces sur de simples questions de mots, sur des problèmes qui se seraient évanouis si Ton en eût seulement changé l'expression, nous nous permettrons de re^ marquer que cette accusation , vaguement conçue « pourrait être généralisée an point de n'être plus aussi accablante pour la doctrine à laquelle on Tadresse* rait. Il est dans la condition de la philosophie et peut-être de toute science humaine d'être , sous un certain point de vue , une science de mots ; et il faut prendre garde que cette qualification lancée au hasard contre un système, œuvre de l'esprit hu« main, ne retombe sur l'esprit humain lui-même : ce qui serait l'accuser puérilement d'être ce qu'il est et de faire comme il fait ; ce qui serait lui reprocher sa nature»
Il est trop évident que lorsque l'homme parle il pense, et que, par ses expressions, on juge de ses pensées. Puis, ses pensées exprimées correspondent ou sont données pour correspondantes à des choses. Ces choses existent ou n'existent pas, et elles sont ou ne sont pas comme il les exprime. Ainsi les mots sont les pensées, et les pensées sont ou ne sont pas les choses. On peut donc juger des choses par les pensées, comme des pensées par les mots; et si les mots ne faisaient que rendre des pensées qui ne correspondissent à aucune chose existante , ce qui semble le cas d'une véritable science de mots, cette science enseignerait cependant plus que des mots; car elle ferait connaître du moins l'esprit humain dans sa nature ou dans son histoire. Fausse comme
IM UfSEIL
CTpTMHWt ^ &.t$. ^{> m»
MTw jiB^'aux m^^iHrxfcapi» de fcaprît kHaont; 3 t
bBtmm. C^^ «oQoaxtn^ ^n^ore qae niBMif i r ce 4{u
o*€frt fOi, poorro qa'oQ sKlie qae ce m'east pas, ci
eelai-fat o^ Knit point un ignorant, qn «na
qodki <:boig>e9 De sont pas. et tout ce qae les
ne MBt pas* An moins saorait-il que les disses soet,
et mhnf:^ à qaelqnes t^nés, il saanit ce qa^eiks
srmt.
Cela est vrai de tonte seienee, même d'une pb;^ qne fansie , même d'une astronomie busse. Le jour où le système de Ptolémée a été renrersé , on aimit pn le condamner anssi à titre de scienee de mots; ear il n'était pins que cela. Les choses s'en étaient comme retirées^ pour aller ailleurs et prendre d'antres formes* Qui pourrait dire cependant qne jnsqnelà il eût été indifférent de le connaître , ou même que depuis lors il n'y eût rien à gagner à le connaître, et qu'il ne fût pas utile de comprendre ses fictions, afin de bien entendre pourquoi et comment elles sont des fictions, comment et pourquoi le systftmc de Copernic est vrai?
Mais ce que nous osons dire de toute science, nous Tuffirmons avec bien plus de certitude de la philosophie. Celle-ci traite en effet d'objets qui, réels ou imaginaires, sont par eux-mêmes invisibles pour la plupart et n'ont de sensible que les mots qui les rendent. Je ne parle pas seulement des généralités eonlentées et douteuses, créations de l'art philoso- ])lnquo; je parle d'abord de ce qui n'est pas une
invention systématique, une arbitraire abstraction , comme le mot même de généralité ^ comme celui d'abstraction, ceux de notion, d'idée et de jugement ; je parle de tout ce que l'esprit croit réel ou conclut comme réel des perceptions actuelles et particulières de nos facultés ; je parle de Dieu que nous concluons de tout ce que nous sommes et de tout ce que nous voyons; je parle de l'âme dont le nom est celui d'un invisible, que l'on affirme, que l'on suppose ou que l'on nie; je parle des facultés, qui ne sont pas assurément des substances individuelles, ni des choses que nous connaîtrions aussi distinctement si elles n'avaient un nom; je parle des forces que nous apercevons par la pensée à travers les mouvements de la nature et de, la vie; je parle enfin de tout ce que je viens de nommer , en écrivant nature y substance y vie y toutes idées qui, lors même qu'elles correspondraient, comme je le crois , à quelque chose de réel , n'ont cependant d'immédiatement sensible que les mots qui les désignent, et d'existence scientifique qu'à la condition d'être exprimées. Or, la philosophie pourrait être appelée la science de ces mots, sans qu'on lui manquât de respect; et ne fût-elle bonne qu'à bien faire connaître ce qu'ils désignent , qu'à déterminer les idées qui leur répondent dans l'esprit humain , elle ne serait pas une science vaine; elle aurait atteint, en partie du moins , son objet ; car elle serait en ce sens la science de l'esprit humain, et on l'a souvent définie ainsi, sans la dégrader. Déterminer ce que les mots veulent dire , c'est déterminer ce que Tesprit humain veut dire par les mots. Or, ce que
irmi( 4|a^ MT e« gagirtf^ii là? Ea ^érili k ti^|fi^^ Mrs 5i!«x d^ kl plulMOfèie da mnT
n'acrrail dÀ wmf m»(iMSê^ Usai XëlK mm^^ ■, y
M«i tort pMHbk^ e'élait «Têfere
Pf^rriMM dr^ne (scavde que raMCJadioii élevée U ^^^kMiiqœ IM; Kifumie jusqu'à la die pfmrrzit à la rijprneor être aitieolée eoDire h Mm^^/^ mélafilmique^ de quelque méthode que ceDe- #rî fMr Mrrit et quelque forme qu'elle essayât de reirlftir.
On (leut distinguer en général trois manières de |ihilos/>(>ber«
Hi^ au lieu d'analyser péniblement, soit le sens rli^s rnols e^miparés entre eux, soit les opérations dèïîmUtn ii(t la pensée ^ on emploie implicitement les WKrts et la pensée, et qu'on cherche à décrire directement la nature des choses, à la représenter dans
les êtres qui la composent et les rapports qui les unissent; quoique ce travail ne puisse s'opérer que suivant les lois de l'intelligence et à l'aide des noms qu'elle prête à ses idées ^ c'est une tentative immédiate sur les choses, comme la physique , la chimie ou la zoologie; c'est l'essai d'une science qui prétend être éminemment une science de choses; et on peut l'appeler une ontologie.
Si l'on s'attache uniquement ou principalement à porter l'ordre , l'accord et la clarté dans nos manières de concevoir les choses que nous exprimons, et à réduire en système ces conceptions pour en composer une science régulière, c'est encore une philosophie. Quoique d'une part cette science soit aussi obligée de se servir des mots, d'en faire un choix et un usage méthodiques, quoique de l'autre, en étudiant les idées , elle étudie indirectement les choses, puisque nous en croyons notre pensée, et que notre esprit reproduit les choses, soit comme elles existent , soit comme elles sont réputées exister; une telle philosophie roule principalement sur les idées , et ceux qui l'ont particulièrement mise en honneur l'ont si bien senti qu'ils ont proposé de la nommer idéologie.
Si maintenant , laissant dans l'ombre et le modèle extérieur auquel correspond le tableau de nos pensées, c'est-à-dire les choses, et le sujet, ainsi que la composition et l'ordonnance de ce tableau, la science se borne à en considérer séparément tout ce qui est notre œuvre apparente et sensible, savoir, les images que nous produisons pour tracer et peindre le tableau après l'avoir conçu, je veux dire les
mots ; si , dis-je , elle s'attache à décrire et à déterminer la valear, l'usage, les rapports de ces mots; quoiqu'elle ne puisse le faire sans un certain souvenir de la réalité , ni sans soumettre le langage à la pensée intérieure, ce droit naturel dont le langage est le droit écrit; la science est ouvertement alors une science de mots ; elle a surtout les formes et les allures d'une grammaire, et s'il fallait ici, pour l'exactitude et la symétrie de nos distinctions , lui assigner un nom technique, nous lui pourrions donner , avec un sens spécial , le nom de terminol(^e.
Ainsi, la philosophie peut être ontologique, idéologique, terminologique, selon le caractère qu'elle affecte et la méthode qu'elle préfère. Mais, avec telle ou telle de ces qualifications, cesse-t-elle d'être une philosophie ? nous ne le pensons pas. Ainsi ne l'ont point pensé les hommes illustres qui , selon les temps, lui ont fait subir telle ou telle de ces trois transformations. Comment, en effet, les destituer du titre de philosophes ? Et pour ne défendre ici que les terminologistes, qui pourrait dire qu'ils doivent être mis hors la philosophie? Seraient-ce les idéologistes, eux qui par le choix de ce nom ont témoigné de leur soin à s'abstenir, à s'écarter de toute ontologie, et qui, grammairiens avant tout, en inventant ce mot idéologie^ sont restés en arrière de leur véritable doc^ trine , et ont retenu le nom de la science en deçà des conséquences qu'ils lui avaient fait réellement atteindre? Qui mieux qu'eux-mêmes avait, en effet, compris que Texpression tenait à la pensée ? En se fondant sur la nécessité où nous sommes de jouer aux
mots pour jouer aux idées, c'est eux qui ont ramené la science au langage. Conséquents et sincères, eux aussi , ils auraient pu appeler la philosophie du nom de terminologie.
Quant aux ontologistes , seraient-ils donc les seuls philosophes ? Depuis que le Discours de la m^thode a, i^2lvu , cela serait difficile à soutenir ; car le procédé ontologique, au sens où nous l'avons défini, a été presque généralement abandonné , et peut-être même décrié outre mesure. D'ailleurs, il est impossible à celui qui s'attache le plus aux choses de ne pas s'occuper au moins implicitement de l'étude et du classement des pensées. Ce sont deux opérations inséparables l'une de l'autre , et toutes deux sont inséparables d'un travail sur lés mots. D'ordinaire, celui qui fait une découverte réforme la langue, et l'observation neuve d'un phénomène sensible de la nature aboutit à une innovation dans les termes. La découverte du principe de toute la chimie moderne pouvait presque se réduire à une meilleure définition du mot combustion.
Dans la philosophie proprement dite , l'ontologie influe d'une manière encore plus notable et plus directe sur le langage. Tout auteur de système crée nécessairement sa langue , et prétend de nouveau marquer à son coin la monnaie usée des termes vulgaires. Il arrive même un fait assez frappant, quoique très-explicable, c'est que les philosophes qui ont le moins pensé aux mots en ont le plus abusé ; dans le fait , ils n'ont pas été les moins sujets à se laisser conduire et tromper par le langage. Les philosophes grecs , par exemple, ceux surtout qui ont
précédé l'école de Socrate , ont manié la langue avec une liberté qui les a souvent égarés, et à force de négliger l'analyse soit des mots, soit des idées ^ ils ont parfois , avec des idées confuses et des mots équivoques , construit le mensonge ontologique des cosmologies de l'antiquité. Faute de se tenir assez en garde contre les illusions du langage, contre les déceptions de la raison, on manque l'ontologie ; on la rend plus obscure , plus fictive , plus nominale encore, que ne le serait la pure science de la pensée et de l'expression. Que d'observateurs du monde n'ont enfanté que le roman du monde ! que de descriptions de la nature ont abouti à une science de mots !
Mais si celui qui veut faire un système sur la nature des choses ne réussit trop souvent qu'à aligner sous le cordeau de la logique des dénominations arbitraires, il arrive aussi que, par un effet inverse , les esprits occupés uniquement de la terminologie de la science s'épuisent à la régulariser, à la distribuer dans les compartiments d'un plan analytique , à en séparer les termes par la distinction , à les rapprocher par l'analogie ; et grâce à ce besoin et à ce pouvoir qui est en nous d'imposer des noms aux êtres ils prennent bientôt pour des êtres les noms eux-mêmes, et attribuent une réalité factice à ces mots si bien classés et si bien définis. L'intelligence qui , absorbée par Tétude du langage , semble avoir perdu le sens de la réalité , et se contenter des apparences verbales , rend ensuite par une illusion contraire la réalité à ces apparences, matériar lise , anime , personnifie les êtres de raison que les
mots supposent sans les prouver toujours. La science qui a voulu n'être que terminologique devient peu à peu ontologique; mais elle le devient dans l'ordre inverse de la vérité , et soumet le monde à la loi du langage y au lieu de faire le langage à l'image du monde. C'est alors que la science peut être accusée d'être une science de mots ; elle risque de ne jamais autant mériter ce reproche qu'au moment où elle prétend l'éviter.
Je laisserais ma pensée trop incomplète si je ne disais que la nécessité de faire une part à ces trois procédés de l'esprit, que l'impossibilité prouvée par vingt expériences d'en proscrire absolument aucun ou d'essayer impunément de le faire, pèse sur la philosophie, et nous oblige à les concilier. La science a trois points de vue ; il faut savoir s'y placer tour à tour. Entre eux, il n'y a qu'une question d'ordre. Livré à lui-même et sous l'empire des nécessités de la vie, l'esprit mêle tout ensemble, et cette synthèse fait dans la pratique sa force et sa confiance. Toute intelligence est en communication avec la réalité , la conçoit suivant ses propres lois , et par le langage reproduit ce qu'elle a perçu et ce qu'elle a conçu, sous une forme communicable aux intelligences qui lui ressemblent.* Lorsqu'on veut traduire ces connaissances pratiques et confuses en science, c'est-à-dire connaître avec méthode, quel point de vue faut-il choisir? où se placer pour mieux voir? par où commencer? Évidemment par cette unité même à laquelle se communique la réalité, et qui la communique à son tour, telle qu'elle l'a conçue ^ après ravoir reçue. L'homme est constitué pour
' 28S UVRE n.
absorber d'abord et renvoyer ensuite la lumière qui l'environne. S'il s'étudie avec exactitude et profondeur, s'il recherche ce qu'il pense, non pour établir la généalogie arbitraire de ses idées, mais pour se bien rendre compte de tout ce qui est contenu dans ses notions acquises, dans ses notions primitives, des convictions qui dominent dans son esprit, comme des opérations à l'aide desquelles elles se forment et se manifestent , il parviendra sûrement à mieux connaître ce qui est , en connaissant mieux ce qu'il en pense et ce qu'il en dit. La puissance qui lui donne la réalité, qui la perçoit et la conçoit, puis qui porte dans tout ce qu'il sait et tout ce qu'il pense l'ordre , la clarté , la fixité par la parole , cette puissance, c'est lui-même; et, en s'étudiant bien, en scrutant tout ce mystère de sa nature intérieure sans perdre de vue le dehors de qui il reçoit et auquel il rend , il remonte à la source de la science, et prend le seul moyen de la faire complète , universelle , adéquate à la vérité, dans la mesure cependant où ces épithètes sont applicables à la connaissance humaine. Ce point de vue est le point de vue psychologique , qui ne diffère du point de vue idéologique qu'en ce qu'il est moins partiel et moins étroit. Pour celui qui ne s'arrête pas à l'idéologie superficielle, qui la pousse à sa profondeur dernière , la science de la réalité et celle du langage reparaissent à la lueur même du flambeau intérieur, et la philosophie retrouve au fond de l'esprit humain le vrai jour qui éclaire le monde.
Quoi qu'il en soit, on a vu qu'on ne pouvait a priori accuser une science d'être, au mauvais sens
de l'expression, une science de mois. L'esprit considère toujours plus ou moins les choses , les idées , les mots. S'il tend à ne considérer que les choses , il ne se connaît pas bien lui-même. S'il n'est attentif qu'aux idées, il perd le sentiment des choses; et ce qu'il accepte pour des idées n'est bientôt plus que des mots. S'il s'occupe des mots plus que de tout le reste, il prend à la longue les mots pour les choses, et revient par un détour à l'ontologie. Si cette ontologie était vraie , peu importerait le chemin qui l'y aurait conduit; mais si elle est. fausse, c'est alors qu'il ne sait que des mots. Qu'est-ce donc en définitive qu'une science qui n'est qu'une science de mots? c'est une fausse ontologie.
Or, maintenant, est-ce là ce qu'a été la scolastique ? Telle est la vraie question , et elle ne peut être résolue que par une étude suffisante de la sco^ lastique même. Et comme il s'agit de savoir si finalement elle a dit mensonge ou vérité , on ne peut cherchera la passablement connaître, sans étudier avec elle le fond des choses; car on ne saurait juger d'une science qu'en la comparant à son objet, comme on ne juge de la fidélité d'un portrait que par son modèle. Et cela déjà prouve que l'étude de la scolastique n'est ni aussi superficielle, ni aussi gratuite , ni aussi stérile qu'il l'a paru longtemps.
Ainsi, bonne ou mauvaise, la scolastique est une philosophie. Ce que nous avons dit suffit, ce semble, pour dissiper sur ce point les principaux doutes. Maintenant il y aurait à examiner d'abord si elle n'a réellement été que ce que nous avons appelé une terminologie ; puis si cette terminologie a pro- I. 19
290 LIVRE n.
duit une fausse ontologie. Sur ces deux points, nous le disons d*avance^ elle ne nous paraît pas irréprochable ; mais elle n'est pas pour cela une science de néant.
Nous avons déjà montré en général qu'une scieoce qui mériterait y au sens où nous Tentendons^ ce nom de science terminologique , ne serait pas nécessairement une science vaine. Faisons application de ces idées à la scolastique.
Si cette philosophie est une science purement terminologique, elle est bien au moins une grammaire. La grammaire fait profession d'être la science des mots. Est-elle pour cela une science vaine et qui n'importe en rien à la connaissance des réalités? Prenons un exemple pour plus de clarté , et choisissons-le parmi les plus simples.
Au début de toute grammaire , on vous dit que les premiers mots dont vous deviez vous occuper, sont les noms. Les noms sont les mots qui désignent et les choses qui sont et ce que sont les choses. Les choses sont des substances, et pour cette raison les noms sont appelés substantifs. Ce que les choses nommées par les substantifs , sont en sus de leur substance et de leur existence , est en quelque sorte ajouté à leur substance, et les noms de ce qui s'ajoute ainsi sont dits adjectifs. En d'autres termes, les noms désignent d'abord les choses, celles qui sont considérées comme subsistant par elles-mêmes ; mais il y a autour de ces choses, ou dans ces choses, des circonstances, modes , accidents , ou qualités qui sont comme adjacentes aux substances ( adjacenti/i, c'est le mot de la scolastique et l'origine de
DE LA PHILOSOPHIE D^ABÉLARD. 29l
celui à'adjectif)^ et qui peuvent, jusqu'à un certain points êtres prises comme des choses, si bien que les adjectifs peuvent revêtir à leur tour la forme des substan tifs et continuent alors de désigner les attributs pris substantivement, c'est-à-dire considérés comme s'ils existaient hors des choses auxquelles en réalité ils ne se rencontrent que réunis, et conséquemment comme s'ils existaient par eux-mêmes à la manière de ces choses. Tout le monde reconnaît là les substantifs abstraits.
Cette première classification des mots ne fait-elle connaître que des mots ?
V D'abord elle vous apprend que l'esprit croit naturellement une existence réelle aux choses individuelles.
2° Puis, parmi ces substantifs qui les nommant , les uns désignent exclusivement un individu déterminé, les autres tous les individus semblables ou comparables , comme arbre^ homme , animal. Or ceci nous enseigne que l'esprit a le besoin et la puissance de donner aux choses , en les considérant dans ce qu'elles ont de commun, des noms communs aussi, noms abstraits des réalités individuelles, et de former ainsi des genres et des espèces qui sont tout au moins les noms abstraits des concrets individuels.
3** En outre, ces substances quelconques désignées par les substantifs peuvent avoir des attributs exprimés aussi par des noms , et cela veut dire encore que l'esprit a la faculté de considérer ces mêmes attributs comme les sujets hypothétiques de certains autres attributs qu'il distingue
ultérieurement , et de donner ou supposer à ces sujets de sa composition une certaine réalité , peutêtre factice, sous la forme d'abstraction. Ainsi , à ne la considérer que comme une notion, la couleur n'est que le nom substantif de l'attribut du corps coloré , et elle devient à son tour le sujet d'autres attributs, elle est dite blanche, rouge, etc.; puis la blancheur, prise à son tour pour sujet, est dite terne, éclatante, etc. Or, la connaissance de cet emploi des idées et des mots est déjà un résultat idéologique, ou une vue de l'esprit humain.
4*" 11 est naturel de se demander ce qu'il en est de tout cela dans la réalité et indépendamment de l'esprit humain; et la grammaire a prévenu et même hypothétiquement résolu la question. Quand elle dit que les noms désignent des choses ou des qualités, elle suppose apparemment qu'il y a des choses et des qualités. Les choses réelles, individuelles, elle les appelle substances, ou choses qui existent par elles-mêmes. Elle appelle ainsi non-seulement des substances accessibles aux sens, mais des substances invisibles; Dieu , une âme, sont des substantifs comme cet homme ou cette pierre. La perception par les sens n'est pas Tunique garant de la substance, et l'on croit à des choses qu'on ne voit pas. Les langues faites sous l'empire de cette croyance la constatent; mais la justifient-elles? Elles font une distinction entre les substances et les qualités. Celles-ci sont dites ne pas exister par ellesmêmes , et elles ne sont que des choses en d'autres choses. Cependant elles sont nommées isolément, absolument, et supposées ainsi des choses par le
DE LA PIIlLOSOniïE D'ABÉLARD. 293
langage. Cette supposition est-elle un démenti donné à la distinction précédente? Les qualités existent-elles, et comment existent-elles? Faut-il prendre le langage pour la réponse réelle et décisive à cette question? Il en préjuge la solution ; il est, au moins par hypothèse, ontologique. Il décrit les réalités comme elles paraissent être à l'esprit, et tout au moins comme elles pourraient être effectivement. La grammaire n'est donc pas radicalement étrangère à l'ontologie. Elle la suppose en traduisant les idées de l'esprit humain.
5^ Dès qu'elle a fait connaître les noms , elle expose les circonstances dans lesquelles ils se trouvent placés les uns par rapport aux autres , ou les relations verbales que leur donne le langage raisonné. Car la grammaire n'est pas une simple nomenclature; toute grammaire est syntaxe, même dès ses premières pages. Les choses nommées sont exprimées les unes relativement aux autres. Par exemple, on énonce qu'une chose est en la possession d'une autre ou qu'elle passe en la possession d'une autre; on énonce qu'une chose reçoit l'action d'une autre, et cela par le moyen d'une autre. Ce sont les différents cas des noms, c'est le génitif, le datif, l'accusatif, l'ablatif. Voilà certainement encore de la pure grammaire.
Et tout cela cependant signifie que l'esprit établit des rapports entre les objets; tout cela énumère et définit quelques - uns de ces rapports. La possession ou habitude qui est exprimée par le génitif ou attribuée par le datif, le rapport d'action à passion, de moyen à résultat, sont assurément des concep-
lions de l'esprit ^ et si Ton n'avait pas soin de les analyser comme telles^ on ferait de la mauvaise grammaire. Ainsi le rapport de possession serait une définition bien vague et bien insuffisante de celui qui est exprimé par le génitif, lequel exprime entre autres une forme de possession particulière , celle de l'attribut par le sujet; le rapport de l'agent au patient que représente en général celui du sujet au régime ou du nominatif à Taccusatif, se rattaché souvent à celui de l'effet à la cause ; enfin l'ablatif qui correspond à Tidée de moyen , désigne souvent ce qu'on appelle dans Técole la cause instrumentale. Il y a là un assez grand nombre d'idées de relation, nécessaires à l'esprit humain qui les emploie, transporte ou convertit avec une liberté et une autorité singulières. La grammaire est confuse et inexacte si elle ne les distingue, les ordonne et les définit ; et quand elle fait cette opération sur les mots, elle décrit en même temps des idées nécessaires à l'intelligence, et touche à ce qu'un philosophe allemand appelle Tarchitectonique de l'esprit humain.
Le fait-elle dans un point de vue vraiment psychologique, elle cesse de regarder ces notions comme de simples nécessités de la pensée. L'esprit, en effet, ne les emploie pas uniquement comme les seuls moyens d'avoir des choses une conception qui lui serve. 11 y croit en même temps qu'il en use, c'està-dire qu'il a l'invincible conviction que ces rapports sur lesquels il raisonne sont effectivement les rapports externes des choses, et qu'en dehors de lui il y a des causes, des effets, des agents, des moyens, des résultats, etc.; en un mot, que cette
liaison idéale de ses perceptions est la copie fidèle des relations entre les objets de la nature. Comme les noms qui les désignent , les choses ont pour lui leurs cas, et le monde réel serait incompréhensible s'il n'était pas tel qu'il est compris. Encore sous ce rapport, on voit que la grammaire suggère et suppose une ontologie.
Est-ce donc qu'il n'y ait pas en grammaire de pures questions de mots, exclusivement relatives à l'expression indépendamment de la réalité qu'elle exprime, et qui n'appartiennent qu'à la nature propre du langage en général ou d'une langue en particulier? Si vraiment, et toute langue offre de ces questions-là. Par exemple, que les cas soient désignés par les désidences des mots comme en latin, par des articles comme en français , par des désinences et par deô articles comme en grec; c'est un point de grammaire qui n'a rien de commun avec la science de la pensée ou de la nature. Que les substantifs abstraits soient de tel ou tel genre , qu'ils soient tous féminins plutôt que masculins ou l'inverse , ce n'est pas là non plus une vraie question métaphysique; ce n'est en grammaire qu'un point de fait à»éclaircir ou à connaître. Enfin des questions même plus profondes, comme celles de la composition des mots, de leur transfusion d'une langue dans une autre, de la manière dont les idiomes se sont successivement engendrés, quoiqu'elles ne puissent être résolues sans une analyse assez fine des idées, sont cependant des questions qui, pour la plupart, dépendent de Tétat des esprits dans les pays et les temps où les langues se sont formées* Bien qu'elles ne soient pad Unique*