‹ Abélard (volume 4)Chapitre 17 sur 24 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

DE LA LOGIQUE d'aBÉLABD ^ — Dialectica, FBEMIÈRE PARTIE, OU DES CATÉGORIES ET DE l'iNTERPRÉTATION.

La philosophie peut, en général , être ramenée à cinq sciences unies par des liens étroits , la psychologie^ la logique y la métaphysique » la théodicée et la morale. Les deux premières font connaître l'esprit humain. La troisième est la science des êtres; elle se rattache immédiatement à la théodicée ^ et celle-ci,

* La doctrine philosophique d'Âbélard n'ayant été connue, jusqu'en t83C, que par de courtes phrases éparscs dans quelques auteurs , il n'en faut ])oint chercher une exposition satisfaisante dans les historiens de la philosophie. Brucker, dont le savant ouvrage contient presque tout ce que ses successeurs n'ont fait que remanier, donne tout ce qu'on pouvait donner de son temps. {Hist. criUphil., t. 111 , p. 731-764.) Buhle a compris toute la scolastique dans son introduction , mais le peu qu'il dit d'Abélard est remarquable. ( Trad. franc, 1816, t. I-, Introd,, sect. m, p. 686-691.) Tennemann lui consacre un article intéressant et asseï étendu , mais où il ne parle guère que de théologie. ( Gesch. der Phil., t. I , c. v, sect. ii, p. 167- 202 , et dans la trad. franc, de son Manuel , t. I , § 250. ) Tiedemann procède à peu près de même. ( Gesch, der Phil., t. IV, c. vni, p. 277-290.) M. Degérando a peu ajouté à ce qu'il avait lu dans Brucker. {IBst. cain|Nir^e, t. IV, 0. XVI, p. 396-408.) Rimer donne des indications utiles; mais lui aussi ne connaissait pas le philosophe (t. II, A., p. 28-31). Hegel et Schleiermacher disent très-peu de chose. (Heg., t. III, p. 170 ; t. XV des OEuvr. compl. — Schleierm., Gesch, der neu. Phil,, per. I, p. 100.) C*est encore un mémoire de Meiners sur les réalistes et les nominalistes ( Comment, Soc. Gott., vol. XII, p. 29), qu'on pourrait le plus utilement consulter de tout ce qui a paru avant la publication de M. Cousin. (Ouvr. inéd. d'Ab., 1836.) On doit lire aussi Touvrage déjà cité de M. Rousselot. Ritter, qui cependant a écrit tout récemment, ne parle aussi que de théologie. 11 est vrai que son ouvrage est intitulé ; Histoire de la philosophie chrétienne, ( Allem., t. III , . X, c. V, Hambourg, 1844.)

S62 UTRE n.

ou la philosophie de la religion^ est difficilement 8éparahlede la morale^ qu'elle n'enseigne pas, mais qu'elle motive et qu'elle consacre. Suivant l'esprit des temps 9 suivant les progrès des connaissances humaines, l'étude d'une ou plusieurs de ces parties de la science prévaut sur les autres dans la philosophie, et il est rare qu'elles soient toutes ensemble également cultivées. Cepeudant il n'est guère de doctrine où l'on ne retrouve, mêlés en proportions différentes, ces éléments constituants de la philosophie. La scolastique elle-même les offre tous à notre curiosité.

Sans doute, la psychologie, qui depuis Descartes a joué un si grand rôle , y est reléguée à une place étroite et obscure. Elle ne s'y trouve en quelque sorte qu'à l'état rudimen taire, si l'on continue à séparer la psychologie de la logique, qui, sous beaucoup de rapports, est, comme elle, une science descriptive de nos facultés; mais la logique, comme on l'a vu, occupait alors le premier rang, et la logique n'allait pas sans une certaine métaphysique. L'homme ne raisonne que sur des êtres réels ou fictifs, perçus par ses sens ou conçus par son esprit. Être est le nœud de tous ses jugements, et le verbe virtuel de toutes ses propositions. Donc, point de logique qui ne suppose une ontologie. La logique est démonstrative , sans pour cela démontrer l'ontologie, comme la géométrie est la science exacte de figures possibles, sans qu'elle prouve que les figures soient réelles. Mais comme l'esprit humain croit naturellement à l'ontologie, au moyen âge il la réunissait sans hésiter à la logique, qui en deve-

nait pour lui la forme nécessaire et la base seienti-fique. C'est ce mélange qu'embrassait en fait l'étude de ce qu'on appelait alors la dialectique.

La psychologie et la logique conduisent par la métaphysique à la théodicée et à la morale ; mais comme la théodicée et la morale ne sont pas seulement des sciences, et peuvent se confondre avec la religion , la scolastique ne les sécularisait pas, et les renvoyait à la théologie; seulement elle pénétrait avec dlles dans la théologie^ à laquelle elle prêtait ou imposait ses principes^ ses formes ^ son langage^ en recevant d'elle des dogmes et des commandements*

Tout ce que nous venons de dire de la doctrine scolastique^ nous le disons du scolastique Âbélard. Distinguons en lui le philosophe et le théologien. Au premier appartiendront les ouvrages de dialectique, comprenant tout ce qu'il a su ou pensé en psychologie ^ en logique ^ en métaphysique; au second se rapporteront tous les ouvrages sur la théodicée et la morale : dans ceux-ci y nous le trouverons philosophe encore, mais s' étudiant à concilier rationnellement la science et la foi.

La théologie d'Abélard sera l'objet du dernier livre de cet ouvrage; nous ne nous occupons ici que de sa philosophie. Il y aurait plusieurs manières de la faire connaître. La plus agréable serait de Texposer dans ses principes et sous une forme systématique. On en disposerait méthodiquement les principales idées; on les dégagerait des détails oiseux, des expressions techniques qui les obscurcissent; on les traduirait dans le langage de l'abstraction moderne,

tfà IPfME EL

et Toa ftoàna aiBâ cUir et nisisaUe Taprit de «Ue philosophie. Elle irait alors se ^ia^mr coBme X^MtrUikuït à 90D rang dans rhistoîre de lai pcnaée boniaioe. CTest le procédé qa il faodraît rame si nous écririoDs cette histoiie, oa s'il ne s^agissait que de doDoer une toc générale du système et de répoqoe. )Iais notre intention est d^ofErir davantage» 00 du moins antre chose. Nous Tondrions Cure un moment renaître une philosophie qui n'es( ^œ» la ranimer pour ainsi dire en chair et en âme, et montrer exactement quelle était alors Tallure de reqprit humain, comment il parlait, comment il pensait. Noos voudrions enfin tracer le portrait individuel de notre philosophe avec sa physionomie et son costume. Cet essai de reproduction, plus encore que d'analyse, nous semble une œuvre plus instructive et plus neuve, quoique assurément moins attrayante. Nous ne changerons donc ni Tordre ni l'expression des idées d'Abélard. Ce serait le défigurer que de lui prêter les méthodes modernes et la moderne diction. Prenant seH plus importants ouvrages Tun après Tautre, nous les ferons connaître tantôt par des extraits , tantôt par des résumés; ici par des traductions littérales, plus loin par une déduction critique; enfin, par tous les moyens propres à remettre en lumière tout ce qui dans ses écrits nous paraît essentiel, original ou caractéristique; en telle sorte que l'on puisse bien juger, après avoir lu cet ouvrage, le penseur, le professeur et l'écrivain. Nous ne prenons personne en traître; ceci est de la scolastique. Nous espérons l'avoir rendue intelligible; on pourra la trouver curieuse; on ne la trouvera ni d'une étude

facile; ni d'une lecture agréable. Que notre siècle ait de l'indulgence pour ce que le xii® admirait. Sommes-nous sûrs que nos admirations nous seront un jour toutes pardonnées?

Quoique Abélard ait surtout dominé les esprits par renseignement; il n'avait pas une médiocre idée de ses ouvrages. « Je me souviens ^ » écrit un de ses disciples*, (( de lui avoir entendu dire, ce que je crois « vrai , qu'il serait facile à quelqu'un de notre tempa « de composer sur l'art philosophique un livre qui (( ne serait inférieur à aucun êcri,t des anciens, soit « pour Tintelligence de la vérité?, «bit pour Télégance «delà diction; mais qu'il serait impossible, ou (( bien difficile, qu'il obtînt le rang et le crédit d'une (( autorité. Cela n'est, » ajoutait-il, « réservé qu'aux « anciens. » Ainsi, il connaissait tout le poids de l'autorité , et il sentait le joug en s'y soumettant. En effet, une déférence sincère ou apparente, mais presque toujours absolue dans les termes , pour les maîtres du passé, intimide et obscurcit toute la philosophie de l'époque, embarrasse et substilise le raisonnement, encombre le style, diminue la chaleur et la spontanéité de la conviction. La vérité de la chose ou la sincérité de la pensée personnelle ne viennent jamais qu'après la citation des textes. Cet Abélard si fameux pour son indépendance, n'ose être lui-même qu'en de rares instants, et ne se permet de penser qu'avec autorisation. Son esprit est plus indépendant que ses écrits.

* Johan. Swesh.tMetalog,, 1. H!, c. iv. , \. •.,

Ile ym

^JfMOt f*i Pyyitv'-:'GV. , — fcTi Cx3^:rv£jy — ci

ViOi precdrocs la Diale^ti-pe {oar poÎBt de 1^, <&ii T TkM^hami les GI>ses m PcxphyR, An»- UM tX ^j^:k. Aicsî soîis noos fon&tfDOS de h h/jdq^^ d Al^Iard et «d^ s^^ol&f ûques oiàe idée gêaéra!e qai dod* conduira â l'esqni-sgse p^cholûjpqiie eonUrnae daos k <ff InitlifyAib'u y el à la quesli0i& da ooirerëaux traitée dans le fragmeot wr fai Ofnrat$ H Ut Etye^ety Téritable spéeimea de la mêtapfavftiqae da temps.

Deux des livres de la Dialectique oontiennent des préambules où l'auteur, se mettant ea scène, donne ce spectacle que, de longtemps, ne cesseront pas dWfrir les philosophes , celui d'une conriction savante et fiêre aux prises avec la malveillance qui l'attaque, ou 1 ignorance qui la méconnaît. Traduisons ces deux morceaux qui seront comme le prologue de l'ouvrage.

« Mes rivaux ont imaginé la calomnie d*one accusation DonveUe ouDlre moi , parce que j^écriâ beaucoup sur Tari dialectique; ik |iré-

* flQvraget inédits , p. 173, p. ôOo.

• Coosîd, Fragm. phitoi,, t. III, p. 461.

' Ouvr. inéd., p. 531-677-â95-603. — Conraie ttooft n*écrifOiis point uo ouvrage d'érudition , nous nous contenterons, à une seule exception près, <le Tcxamen des écrits imprimes. Il y aurait encore pliis d'un manuscrit à décotivrir ; aux ouvrages cités dans ce chapitre nous n'avons joint qa^an manoicnt» Vojez ci-aprés chap. x.

tendent qu'il n*e6t pas permis à un chrétien de trailer des choses qui n'appartiennent point à la foi. Or, disent-ils , non-seulement la dialec* tique est une science qui ne nous instruit point pour la foi , mais elle détruit la foi même , par les complications de tes arguments. Vraiment il est admirable qu'il ne me soit pas loisible de traiter ce qu'il )eur est permis de lire, ou que ce soit mal d'écrire ce dont la lecture est permise. Cette intuition même de la foi dont ils parlent ne serait pas obtenue, si l'usage delà lecture était interdit. Retranchez la lecture, la connaissance de la science s'anéantira. Si l'on accorde que l'art* combat la foi, on avoue évidemment que la foi n'est pas une science. Or une science est la compréhension de la vérité àm choses, et c'est une science que la sagesse dans laquelle consiste la foi. Elle est le discernement de l'honnête ou de l'utile. La vérité n'est pas contraire à la vérité ; car si l'on peut bien trouver un faux opposé au faux, un mal opposé au mal, le vrai ne peut combattre le vrai ou le bien le bien ; toutes les bonnes choses se conviennent et sont ensemble en harmonie. Or toute science est bonne , même celle du mal , car le juste ne peut s'en passer. Pour que le juste se garde du mal , il faut en effet qu'il connaisse préalablement le mal ; sans cette connaissance , il ne l'éviterait pas. De ce qui est mauvais comme action, la connaissance peut donc être bonne, et s'il est mal de pécher, il est bon cependant de connaître le péché , qu'autrement nous ne pouvons éviter. Cette science elle-même , dont l'exercice est odieux (nefarium)j et qui se nomme la mathématique , ne doit pas être réputée mauvaise'; car il n'y a pas de crime à savoir au prix de quels hommages et de quelles immolations les démons accomplissent nos vœux ; le crime estrd'y recourir. Si en effet savoir cela et/L mal, comment Dieu lui-mtoe peut-il être absous de toute malice? lÂiqui centient toutes les sciences qu'il a créées, et qui seul pénètre les vœux de tous et toutes les pensées, il sait nécessairement et ce que désire le diable, et par quels actes on peut se le rendre favorable. Ainsi donc savoir n'est pas mal , mais faire ; et la malice ne doit pas être rapportée à la science , mais à l'acte. Nous concluons que toute science , puisqu'elle provient de Dieu seul et qu'elle est un de ses dons, est bonne. Delà suit qu'on doit accorder que l'étude de toute

' L'art par excellence, la dialectique. Voy. ci-dessus, 1. 1, p. 4.

* La mathématique comprenait alors la magie. Celait sous quelques rap-> ports une cabalistique. Cependant le même nom désignait aussi les scienMi du calcul. (Johan* Saresb. Policrat,, 1. 11 , c. xvui et xix. Voy, aussi ci*de8SV| LI,p. 12.)

science est bonne, étant un moyen d*aoqiiérir ce qui est bon. Or, l'étude à laquelle il faut principalement s'attadier, est celle de la doctrine qui enseigne le mieux à connaître la yérité. Cette sdeiioe est la dialectique. D'elle vient le discernement de toute vérité et de toute fausseté; elle tient le premier rang dans la phiioaoïrfiie; elle guide et gouverne tonte science. De {dus, on peut montrer qu'elle est tellement nécessaire à la foi catholique, que nul, s'il n'est prémoni par elle, ne saurait réeister aux sophistiques raisonnements dee schîgmatiques.

« Si Ambroise, évêque de Milan, homme catholique, avait élé prémuni par la dialectique, Augustin, encore philosq;>he païen, encore ennemi du nom chrétien, ne l'aurait pas embairassé au a^et de l'unité de Dieu , que ce pieux évèqoe confessait avec raison dans les trois personnes. Le vénérable prélat lui avait par ignorance concédé d'une manière absolue cette règle que dans toute énumération , si le singulier était énoncé séparément comme attribut de plusieurs noms , le pluriel l'était nécessairement et collectivement des mêmes noms , laquelle règle est fausse pour les noms qui désignent une substance unique et une même essence ; la saine croyance étant que le Père est Dieu , que le Fils est Dieu , que le Saint-Esprit est Dieu, et que cependant, il ne faut pas reconnaître trois Dieux, puisque ce sont trois noms qui désignent une même substance divine '. Semblablement , quand on dit de Tullius qu'il est appelé un hcmme , et qu'on dit la même chose de Cicéron et de Marcus, M arcus, et Tullius, et Cicéron ne sont pas des hommes divers , puisque ces mots désignent une même substance , et qu'il n'y a plusieurs êtres que pour la voix , non pour le sens. Si d'ailleurs celte comparaison n'est pas rationnellement satisfaisante, parce qu'en Dieu il n'y a pas qu'une seule personne comme en Marcus , cependant elle peut suffire pour renverser la règle précitée.

« Mais ils sont en petit nombre ceux à qui la grâce divine daigne révéler le secret de cette science , ou plutôt le trésor d'une sagesse difficile par sa subtilité même. Plus elle est difGcile , plus elle est rare ; sa rareté mesure son prix , et plus elle est précieuse , plus c'est un exercice digne d'étude. Mais comme le long travail de cette science veut une lecture assidue qui fatigue bien des lecteurs, comme son excessive subtilité consume vainement leurs efforts et leurs années ,

* C'est sous une forme grammaticale, la règle mathématique si a=ix , t\h'=^x, s\ c-=^x , a + ^4-c=3ir, dont les ennemis du christianisme se sont tant servis contre le dogme de la Trinité. Je n'ai pas su trouver dans faint Augustin l'anecdote qu'Abélard raconte ici.

beaucoup, se déGant de la science, et non sans raison , n'osent approcher de ses portes les plus étroites. La plupart, troublés par sa sub* tilité , reculent dès le seuil. A peine ont-ils goilté d'une saveur inconnue , ils la rejetent ; et comme en goûtant ils ne peuvent distinguer la qualité de cette saveur, ils tournent en accusation ce mérite de subtilité, et justifient la faiblesse réelle de leur esprit par une condamnation mensongère de la science. Et comme le regret finit par allumer en eux Tenvîe , ils ne rougissent pas de se faire les détracteurs de ceux qu'ils voient s'élever à l'habileté dans cet art. Seul , cet art dans son excellence possède ce privilège que ce n'est pas l'exer* cice mais le génie qui le donne. Quelque temps que vous ayez péniblement usé dans cette étude, vous consumez vainement votre peine, si le don de la grâce céleste n'a pas fait naître dans votre esprit l'aptitude à ce grand mystère du savoir. Le travail prolongé peut livrer les autres sciences à toutes sortes d'esprits; mais celle-là , on ne la tient que de la grâce divine; si la grâce n'y a pas intérieurement prédisposé votre esprit, en vain celui qui l'enseigne battra Tair qui vous entoure. Mais plus celui qui vous administre cet art est illustre, plus Tart qu'il administre a de prix.

Il suffit de cette réponse aux attaques de mes rivaux : maintenant venons à notre dessein '.

La foi du philosophe et Forgueil de Thomme respirent dans ce morceau. C'est un des passages où Ton voit Âbélard^ déposant l'humilité timide et forcée du moine et du théologien^ secouer le joug de son temps et de son habit , pour parler au nom de son génie et prendre en lui-même son autorité.

La Dialectique est un ouvrage très-considérable. Les diverses parties n'en paraissent pas écrites à la même date. A mesure qu'elles furent connues, elles donnèrent naissance à diverses attaques contre lesquelles l'auteur se défendit en avançant; ou, composées à différentes époques de sa vie, elles contiennent incidemment des allusions et des réponses aux

* />la/ec^, pars IV, p. 434-437.

Page 1